samedi, février 07, 2009

INTRODUCTION À L’ÉTHIQUE - LA SCIENCE ET L’ÉTHIQUE – 5/5

Scenario 2 : Vous, une grosse personne et le tramway

Voici à présent le même scénario mettant en scène le même tramway, mais cette fois avec une variante.

Le tramway emballé arrive donc, fonçant vers les cinq personnes qu’il s’apprête à tuer. Vous observez toujours la scène, mais cette fois d’une passerelle. À côté de vous se tient une très grosse personne : or, son poids à elle — mais pas le vôtre — stopperait le tramway. Il vous suffirait donc de vous emparer de cette grosse personne et de la projeter en bas de la passerelle pour sauver les cinq personnes en danger de mort — ce qui, hélas, causera la mort de la grosse personne.

Ici, et toujours avec une très grande constance, la majorité des gens pensent qu’il est moralement inadmissible de tuer la grosse personne, fut-ce pour sauver les cinq autres.

Pourquoi cette différence avec le cas où on jugeait acceptable de dévier le tramway — ce qui tuait aussi une personne innocente?

Cette fois, il semble bien que l’explication invoquée tout à l’heure à propos du sans–abri ne puisse être retenue : projeter la grosse personne n’a pas le genre de conséquences institutionnelles qu’avait le meurtre intéressé d’un patient dans un hôpital par un médecin. Quelle(s) différence(s) entre les deux situations peut-on invoquer pour expliquer la divergence de nos intuitions?

La morale traditionnelle propose une réponse à cette question en nous invitant à distinguer soigneusement entre, d’une part, poser un geste qui aura pour conséquence prévisible quelque chose de mal mais qu’on ne souhaite pas voir arriver et, d’autre part, intentionnellement faire quelque chose de mal — et cela même si les conséquences seront les mêmes dans ce cas que dans le cas précédent. Dévier le tramway représente le premier cas de figure; lancer la grosse personne, le deuxième.

Mais d’autres explications ont été avancées. En ayant recours à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) , des psychologues ont examiné ce qui se passe dans les cerveaux des personnes confrontées à ces problèmes. (Plus précisément, pour cette recherche précise, des codeurs indépendants ont classé divers scenarii en moraux ou non-moraux et en personnels ou impersonnels. Le scénario impliquant la déviation du tramway a été classé comme moral-impersonnel; celui impliquant la grosse personne a été classé comme moral-personnel .)


Dans le cas, moral-impersonnel, où il s’agit de dévier le tramway en activant un levier, des zones du cerveau associées à la réflexion, au raisonnement, au calcul de conséquences et à leur examen sont particulièrement actives; par contre, dans le cas moral-personnel, où il s’agit de projeter la grosse personne, des zones du cerveau associées aux émotions s’activent particulièrement.


Ce résultat est intéressant à plus d’un titre pour notre compréhension de la moralité et pour les théories éthiques en général et notamment sur l’éternelle question des places respectives de la raison et des émotions.

La «trolleyologie» invite à penser que les deux dimensions peuvent être présentes, mais en proportions variées selon les situations, et entrer en conflit, l’unes d’elle pouvant devenir dominante : dans un cas — activer la manette — la dimension émotionnelle est si faible qu’on peut raisonner de manière somme toute détachée; dans l’autre — projeter la grosse personne — les émotions sont si présentes qu’on arrive à une conclusion différente sur ce qu’il faut faire.

Quoiqu’il en soit, notez-le, les questions éthiques demeurent pour l’essentiel posées. Et en particulier celle-ci : si l’on peut dire que les deux cas sont semblables d’un point de vue éthique, laquelle des deux réponses (la «rationnelle» ou l’«émotive») est préférable?

Un kantien sera mis mal à l’aise par les réponses au premier scenario, mais il pourra dire que le deuxième cas illustre à merveille la maxime (kantienne) selon laquelle il ne faut jamais utiliser une personne comme un moyen, même si cela permet de sauver une vie.

Pour un utilitariste, c’est-à-dire pour quelqu’un qui considère qu’on doit juger de la valeur morale d’une action par ses conséquences, ces deux réponses constituent également une énigme à expliquer, puisque le résultat (une personne meurt et cinq sont sauvées) est le même selon qu’on actionne la manette ou qu’on lance la grosse personne. Le philosophe utilitariste Peter Singer propose d’ailleurs de résoudre comme suit cette énigme.

En bon utilitariste, il considère que la règle à suivre ici est bien de sacrifier une personne pour en sauver cinq, et qu’il faudrait donc projeter la grosse personne sur les rails. Pourquoi ne l’admet-on généralement pas? Selon Singer, qui ouvre ici une porte vers cette naturalisation de l’éthique dont je parlerai la prochaine fois, nous avons si longtemps vécu en groupes restreints au sein desquels il était possible de tuer quelqu’un à mains nues, ce qui a le plus souvent des conséquences négatives, que nous avons au cours de l’évolution développé ce tabou contre ce qu’on pourrait appeler le meurtre de proximité. Devant cette éventualité, des émotions fortement inscrites en nous par l’évolution prennent le dessus et nous empêchent de raisonner. Le scénario avec la manette fait quant à lui appel à de la technologie récente et devant lui nous pouvons facilement raisonner calmement et parvenir à la conclusion rationnelle.
D’autres variations de trolleyologie ont été proposées et soumises à des cohortes de gens, mais j’en resterai là.

On l’aura remarqué : la biologie a bien souvent été invoquée dans bon nombre des recherches et des résultats que j’ai présentés ici.

C’est justement aux efforts contemporains de naturalisation de l’éthique, qui prennent notamment appui sur le darwinisme, que je consacrerai le prochain article de cette série.

5 commentaires:

Anonyme a dit…

Pour ce qui est du sans-abri je crois que je le laisserai partir, pas pour les raisons invoquées par les autres, soit la légitimité et la légalité du geste, mais parce que il n'est pas garantit à 100% que ses organes soient totalement viable. L'histoire du premier tramway, je ne ferai strictement rien. En fait, je me fermerais les yeux et je me mettrais à courir le plus rapidement possible pour que personne ne m'accuse de n'avoir rien fait. Mon raisonnement est que si je n'arrive pas à sauver une personne, pourquoi est-ce que j'en sauverai cinq. Mon raisonnement va pour le troisième scénario aussi.

laurence harang a dit…

Bonsoir,

Je trouve très intéressante la perspective adoptée par Singer; l'intériosation de certaines normes morales; cela met en avant le poids distinct des raisons d'agir.
Amicalement,
Laurence Harang

Normand Baillargeon a dit…

@ Laurence. Merci de votre commentaire. Singer est un personnage très intéressant et aussi très controversé. Je prépare un entretien avec lui et je la publierai ici.

Anonyme a dit…

Salut Normand, peux-tu me donner les référence concernant Chomsky et son opinion concernant les problèmes que les cerveaux humains ne peuvent résoudre?

Maurice

Normand Baillargeon a dit…

@ anonyme. Je ne voudrais pas simplifieroutre mesure les choses, ici. Disons que la position dite «mystérienne», en philosophie de l'esprit, soutient qu'on ne parvient même pas à comprendre ce que pourrait vouloir dire expliquer la phénoménologie de l'expérience cocnsciente comme étant X,Y ou Z, — typiquement des états cérébraux.Colin Mc Ginn, Thomas Nagel, Martin Gardner ont argué en ce sens et suggéré que le problème de la conscience est au-delà des capacité humaines, qu'il est trop difficile pour qu'on puisse le résoudre.
Chomsky s'est souvent positionné dans ce camp-là, mais sans, à ma connaissance, écrire de texte sur le sujet.
Dans The Latest answers to the oldest questions (2005), il accorde à Nicholas Fearn un entretien dans lequel il dit:
We are part of the organic world and dot angels. That means that we have fixed capacities. These capacities are highly sructured. If they weren't then we couldn't achieve anything. What enables them to porduce a complicated output also puts constraints on that output. So for any cretaures, there will be a difference between problems and mysteries - between things that are within the reach of our cognitive capacities and those that are too hard for us to explore.

Je reproduis ici un passage de l'Internet Encyclpedia of philosophy sur la question: (http://www.iep.utm.edu/c/consciou.htm#SSH3b.iii)

ii. Objection 3: Mysterianism

Finally, some go so far as to argue that we are simply not capable of solving the problem of consciousness (McGinn 1989, 1991, 1995). In short, �mysterians� believe that the hard problem can never be solved because of human cognitive limitations; the explanatory gap can never be filled. Once again, however, McGinn does not reject the metaphysics of materialism, but rather argues that we are �cognitively closed� with respect to this problem much like a rat or dog is cognitively incapable of solving, or even understanding, calculus problems. More specifically, McGinn claims that we are cognitively closed as to how the brain produces conscious awareness. McGinn concedes that some brain property produces conscious experience, but we cannot understand how this is so or even know what that brain property is. Our concept forming mechanisms simply will not allow us to grasp the physical and causal basis of consciousness. We are not conceptually suited to be able to do so. »

Normand