[Texte pour ma chronique dans la revue: Vivre le primaire, dont le prochain numéro porte sur le thème : Les parents et l'école]
À défaut de résoudre les problèmes sur lesquels elle se penche, la philosophie — pas toujours, mais souvent! — permet de les mieux comprendre en mettant en évidence certaines difficultés qu’on ne soupçonnait pas. C’est typiquement en proposant des distinctions conceptuelles que les philosophes parviennent à ce résultat. Et c’est encore le cas quand elle se penche sur l’éducation.
Prenons justement les rapports entre les parents et l’école. Je ne connais aucune enseignante, aucun enseignant qui ne sente qu’il existe bien, sinon toujours en fait, du moins en droit, une manière de tension entre eux. Mais à quoi tient-elle, précisément?
Certaines distinctions que propose la philosophie de l’éducation me semblent utiles pour le cerner — et je suis curieux de savoir si vous serez d’accord avec moi.
À mon sens, un point de départ bien commode pour discuter de cette question nous est fourni par Hegel (1770-1831), qui suggère qu’il est crucial de bien saisir la spécificité éthique de la sphère singulière de la société qu’est l’école. Hegel est peut-être le plus difficile à lire des philosophes. Mais je pense pouvoir rendre compréhensible ce qu’il propose ici, et qui est très éclairant.
Une sphère éthique médiane
Excluons ces relations que j’appellerais électives que nous avons avec d’autres adultes — comme nos parents, nos amours ou nos amis.
Typiquement, dans la société civile où nous évoluons, nous entretenons avec les autres adultes des rapports par lesquels nous nous considérons les uns les autres selon les rôles et fonctions que nous remplissons. Les sentiments, la subjectivité, et c’est tant mieux, n’y ont guère de place.
Le boulanger, par exemple, est le pourvoyeur de pain et, même si on est poli avec lui, nous n’avons au fond, avec le boulanger, de relation que marchande.
Ces relations abstraites, régulées par d’indispensables normes qui sont indépendantes de nous (l’argent, le prix, les usages relatifs à une transaction marchande, par exemple) constituent la sphère publique de nos vies.
Mais nous avons aussi, bien entendu, une vie au sein de la sphère privée, et celle-ci est bien différente de la première. Ici, les relations sont électives et les sentiments et la subjectivité y occupent une place prépondérante. La famille est le lieu par excellence de cette sphère privée et des types de relations qui s’y nouent.
Nous sommes à présent en mesure de comprendre ce vers quoi Hegel veut attirer notre attention. Selon lui, en effet, l’école est pour l’enfant une sphère intermédiaire entre la sphère publique et la sphère privée. Par l’école, l’enfant sort d’un monde où il aura été entouré de sentiment, d'amour, de confiance naturelle. Au sein de sa famille, l’enfant, écrit Hegel, « a une valeur propre parce qu'il est l'enfant; il fait l'expérience, sans le mériter, de l'amour de ses parents, de même qu'il a à supporter leur colère, sans avoir de droits à lui opposer». En entrant à l’école, l’enfant sort donc de ce monde, mais sans encore tout à fait entrer dans la sphère publique. L’école, en ce sens, est une sphère intermédiaire et il s’y noue des rapports singuliers et qu’on ne retrouve que là.
Hegel explique très bien ce que cela signifie. À l’école, dit-il, « l'activité de l'enfant commence à acquérir, de façon essentielle et radicale, une signification sérieuse, à savoir qu'elle n'est plus abandonnée à l'arbitraire et au hasard, au plaisir et au penchant du moment; l'enfant apprend à déterminer son agir d'après un but et d'après des règles, il cesse de valoir à cause de sa personne immédiate, et commence de valoir suivant ce qu'il fait et de s'acquérir du mérite. Dans la famille, l'enfant doit agir comme il faut dans le sens de l'obéissance personnelle et de l'amour; à l'école, il doit se comporter dans le sens du devoir et d'une loi, et, pour réaliser un ordre universel, simplement formel, faire telle chose et s'abstenir de telle autre chose qui pourrait bien autrement être permise à l'individu. Instruit au sein de la communauté qu'il forme avec plusieurs, il apprend à tenir compte d'autrui, à faire confiance à d'autres hommes qui lui sont tout d'abord étrangers et à avoir confiance en lui-même vis-à-vis d'eux, et il s'engage ici dans la formation et la pratique de vertus sociales.»
Ces remarques éclairent ces tensions qui caractérisent certaines des relations entre l’école et les parents. Ceux-ci sentent bien ce qu’elle implique pour leur enfant, ils savent qu’il leur échappe en partie en commençant de la sorte son entrée dans la sphère publique et que de nouvelles normes se substituent aux leurs.
Partant de là, une question devient vite incontournable : comment justifier l’autorité par laquelle agit l’école et le fait qu’elle s’empare de la sorte des enfants et, en un sens, les soustrait partiellement à l’influence de leurs parents?
L’autorité d’enseigner : la solution moderniste
Pour soulever cette question, il nous a fallu sortir de la tradition religieuse, qui tendait à accorder aux parents une pleine autorité sur leurs enfants. C’est avec l’avènement du libéralisme politique que cette autorité ne va plus de soi et doit être justifiée.
Elle le sera en faisant des parents des interprètes des intérêts de leurs enfants, eux dont la rationalité n’est pas encore (suffisamment) développée pour qu’ils soient en mesure de prendre des décisions éclairées pour eux-mêmes. Cette autorité parentale dérive donc de droits qu’ont les enfants, elle implique des devoirs pour les parents et elle est limitée et provisoire.
Notez cependant que l’école, dans ce contexte — du moins l’école publique et à fréquentation obligatoire — n’est absolument pas indispensable et bien des auteurs libéraux vont juger qu’elle n’est même pas souhaitable, parce qu’elle n’est pas la meilleure manière de garantir aux enfants l’éducation à laquelle ils ont droit dans le respect des droits des parents à transmettre certaines de leurs valeurs à leurs enfants.
Mais, peu à peu, une solution va apparaître. Elle proposant un délicat équilibre entre le droit des enfants à un avenir ouvert, le droit des parents à transmettre des valeurs qu’ils jugent fondamentales à leurs enfants et leur devoir de leur donner une éducation et le droit de la collectivité à des citoyens éclairés. Cette solution, qui est celle de la modernité, fait de l’école un lieu de transmission de savoirs. Ce qui n’est pas savoir, et notamment la croyance religieuse, n’y a pas sa place et est renvoyé à la sphère privée.
Dans ce contexte, l’autorité de l’école et des enseignants est justifiée parce qu’impersonnelle : c’est celle que confère le savoir, qui trace autour de l’enfant une frontière que l’école ne franchit pas, mais où les parents, eux, peuvent aller.
C’est ainsi qu’en notant un travail de mathématique ou de français, l’enseignante ne porte pas un jugement subjectif dans le cadre d’une relation personnelle : elle porte un jugement en appliquant les normes du savoir enseigné (qui seules décident que la réponse est bonne ou non) et elle le fait de manière impersonnelle. Ce type de relations et d’autorité préfigure, pour l’enfant, ce qu’il vivra plus tard comme citoyen — et on retrouve ici les analyses de Hegel.
Telle est donc la justification moderniste de l’école, de son autorité et de ses fonctions. Elle permet de comprendre en partie une certaine harmonie mais aussi de possibles tensions qui caractérisent les relations entre école et parents.
L’école, dans ce modèle, est d’abord un lieu d’éducation, c’est-à-dire de formation de l’esprit par la transmission de savoir. Les parents sur ce plan, sont d’indispensables collaborateurs de l’école : ils la valorisent et respectent ceux qui accomplissent cette importante tâche. L’école, lieu d’éducation, devrait être sanctuarisée, le travail des enseignantes devrait être hautement valorisé et leur autonomie professionnelle jalousement préservée contre toute intrusion, y compris celle des parents.
Mais l’école est aussi un lieu de socialisation: et c’est surtout sur ce plan que les parents y ont leur place, dans toutes ces activités autres qu’éducatives qui s’y déroulent.
Il me semble pourtant que ce type de justification est aujourd’hui contesté et que quelque chose d’inédit apparaît dans les nouveaux rapports des parents à l’école.
Les parents et l’école : une donne postmoderne?
De nombreux penseurs suggèrent en effet que nous ne vivons plus dans ce monde de la modernité qui était tourné vers l’avenir, croyait au progrès, à la raison et qui valorisait par-dessus tout l’autonomie de la pensée et l’émancipation personnelle.
Le monde où nous serions entrés, suggèrent ces penseurs, est postmoderne : il est centré sur le présent, ne croit plus à ces vieilles catégories modernistes et n’est soucieux que d’efficacité pratique, de succès et de performance. L’économie et la rentabilité y occupent la place centrale.
Dans un tel monde, si nous y sommes bien, les parents seraient des consommateurs d’école. Ils y verraient un investissement pour leur enfant, un instrument permettant leur ascension sociale et un garant de leur future performativité.
Cet investissement devrait bien entendu être rentable et, en tant que clients, les parents estimeraient avoir des droits qu’ils seront déterminés à faire valoir. Ils magasineraient ce produit et surveilleraient de près leur investissement. Les vieilles valeurs sur lesquelles reposait la légitimité de l’école ne sembleraient plus crédibles à de tels consommateurs et là où le savoir, par exemple, était une fin, il deviendrait un simple moyen — vers le succès économique. Gare à l’enseignante ou à l’enseignant qui y ferait obstacle.
Les parents s’orienteraient alors vers des écoles jugées plus performantes; ou encore, récusant la prétention de la société à imposer quoi que ce soit à leurs enfants, ils refuseraient radicalement l’idée même d’école et choisiraient de les éduquer à la maison.
Il me semble, mais je peux me tromper, qu’il y a quelque chose de juste dans ce portrait et qui caractérise certains aspects des actuelles relations école-parents.
Et si j’ai raison, c’est profondément triste et ce doit être très difficile à vivre pour ceux qui font l’école …
Normand Baillargeon
UQAM
lundi, juillet 13, 2009
PARENTS ET ÉCOLE : UN POINT DE VUE PHILOSOPHIQUE
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dimanche, juillet 12, 2009
HUMOUR ET MATHÉMATIQUES
[Un travail en cours. Il s'agit de l'introduction de mon texte pour le livre: Je pense, dons je ris: l'humour et la philosophie, sous la direction de Christian Boissinot et moi-même, à paraître aux PUL. Vos commentaires sont les bienvenus]
***
J’ai un moment hésité à intituler cet article Humour et mathématiques. C’est que je soupçonnais qu’en y apercevant le mot mathématiques, bien des gens, qui ne se souviennent qu’avec angoisse ou douleur de leurs cours de mathématique, ne sautent aussitôt par-dessus mon texte.
Mais il est inutile de le cacher : nous parlerons bien ici de mathématiques et d’humour. Dont acte. Et qui sait? La curiosité de certains lecteurs l’emportera peut-être et au: «Les mathématiques, il n’y a vraiment pas de quoi rire!», succédera une certaine curiosité («Comment peut-on rapprocher ces deux choses-là?»), qui les incitera à au moins aller jeter un œil sur ma prose.
Si cela a été votre cas, je vous souhaite la bienvenue et salue votre courage!
Rapprocher mathématiques et humour, cela peut bien entendu se faire de bien des manières. En voici deux que je ne poursuivrai pas ici.
Rire des mathématiciens
La première serait de rire de travers réels ou présumés des mathématiciens et mathématiciennes [1]. Certains de ceux-ci, à tort ou à raison, sont notoires et donnent en effet à rire ou à sourire. Les gags ainsi produits ne nécessitent typiquement aucun savoir mathématique particulier.
Les mathématiciens sont par exemple présumés être lunatiques et incapables de comprendre que telle ou telle proposition ne soit pas immédiatement claire à chacun — et c’est là, il me semble, en pédagogie, une des sources des difficultés que tant de gens connaissent en mathématiques.
L’histoire qui suit illustre très bien ces deux travers.
Une délégation d’étudiantes et d’étudiants se rend au bureau du professeur de mathématiques pour se plaindre de son enseignement.
— « Pour vous professeur, plaident-ils, tout est clair et évident, comme vous le dites souvent; mais pas pour nous. Vous allez trop rapidement et nous n’avons pas le temps de prendre des notes. Si vous preniez le temps de donner des exemples et d’écrire des choses au tableau, nous pourrions mieux vous suivre. Les choses pourraient alors nous sembler, à nous aussi, claires et évidentes».
Le professeur assure en prendre bonne note et il promet de changer.
Le lendemain il donne son cours, mais, emporté par son sujet, il procède encore une fois comme à son habitude.
Quand il a terminé son exposé, il dit : «Et comme vous voyez, tout cela est parfaitement clair et évident».
Cela lui rappelle sa promesse et il reprend aussitôt : «Clair et évident comme deux et deux font quatre». Et il va au tableau où il écrit : 2+2 = 4.
Rire avec les mathématiques
Une deuxième manière de rapprocher humour et mathématiques serait de rire grâce ou bien à des concepts ou bien à des noms de concepts mathématiques. Mais contrairement à ce qui précède, on ne pourra dans ces deux cas comprendre le gag que si on possède le savoir mathématique qu’il présuppose.
Voici deux exemples d’un d’humour par lequel un concept mathématique permet de faire une blague.
Celle-ci, dit-on, était contée par le logicien et philosophe Ludwig Wittgenstein (1899-1951).
Un mathématicien rencontre un collègue à bout de souffle qui récite :… 9, 5, 1, 4, 1, 3. Ouf!
Il lui dit : — Tu as l’air épuisé. Qu’est-ce qui t’arrive?
Je viens de finir de réciter Pi à l’envers.
On le voit : ce gag ne marche que si la personne à qui on le conte connaît le concept mis en œuvre : Pi étant un nombre irrationnel, son développement est infini et on ne peut donc pas le réciter à l’envers.
Il en va de même de la blague suivante, qui présuppose un certain (bien qu’élémentaire) savoir mathématique :
— Le professeur de mathématiques: Supposons que la distance qu’on recherche est X.
— L’élève: Moi, je veux bien : mais qu’arrive-t-il si la distance n’est pas X?
Ces blagues reposent sur des concepts mathématiques; mais, comme je l’ai dit, on peut aussi rire grâce aux noms de certains concepts mathématiques. Voici quelques exemples de tels jeux de mots qui permettent de rire avec les mathématiques.
— Logarithme et exponentielle vont au restaurant. Qui paie l'addition?
— Exponentielle. Parce que logarithme népérien!
[Le jeu de mot népérien/ ne paie rien repose sur l’adjectif «népérien» qui désigne un type de logarithme. Il est tiré de John Napier ou Neper, un mathématicien écossais qui en est généralement reconnu comme l’inventeur.]
En voici un autre :
— Qu’est-ce qui vit dans la mer et qui n’est pas orientable? Möbius Dick!
Cette fois, le jeu de mot Moby Dick/ Möbius Dick est une référence au Ruban de Möbius. Celui-ci est si particulier (et si amusant?) que je ne résiste pas à la tentation d’en toucher un mot.
Prenez une bande de papier assez longue (disons 50 cm) et pas très large (disons 4 cm). Déposez-la sur la table puis, faites lui faire une demi-rotation et collez les deux extrémités avec du ruban adhésif.
Ce que vous venez de créer devrait ressembler à ce qui suit et est appelé Ruban de Möbius, en l’honneur de l’astronome Allemand qui l’a découvert au XIX ème siècle.
Votre création doit ressembler à ceci :

Ce ruban est très étrange. En fait, vous pouvez parier tout ce que vous voudrez avec vos amis et sans risque aucun qu’ils ne parviendront pas en colorer une face d’une couleur et l’autre face d’une autre couleur. Hésitant? Vérifiez!
Le ruban de Möbius a en effet cette étonnante propriété de n’avoir qu’une seule face! Vous le verrez bien en la suivant du doigt : vous revenez à votre point de départ.
***
J’espère qu’on en conviendra: on peut tout à fait rire avec les mathématiques et le rapprochement entre humour et mathématiques n’est pas si incongru qu’il pourrait semble de prime abord.
Ce je souhaite accomplir ici est cependant quelque chose d’un peu plus ambitieux que ces blagues anodines : je voudrais en effet tenter de rapprocher certains procédés humoristiques de certains types de raisonnements mathématiques.
Bien entendu, je ne soutiens nullement que les humoristes sont des mathématiciens qui s’ignorent ou que tous les mathématiciens soient drôles. Mais je voudrais néanmoins faire remarquer combien certains modes de pensée mis en œuvre quand on fait des mathématiques sont aussi à l’œuvre en humour, de sorte que la compréhension des uns aide à la compréhension des autres. C’est grâce à la philosophie des mathématiques, qui s’est beaucoup intéressé à eux, que je dégagerai ces modes de pensée qui sont mis en œuvre en mathématiques et en humour: de sorte que ce texte sera l’occasion d’apprendre, avec humour j’espère, quelques notions de philosophie des mathématiques.
Ce travail de rapprochment constituera l’essentiel du texte qui suit.
Je le terminerai en présentant une thèse très originale due au mathématicien contemporain Allen Paulos qui suggère, très finement, que les mathématiques peuvent nous aider à comprendre pourquoi, en certains cas du moins, nous trouvons que quelque chose est drôle. Pour pleinement apprécier la thèse de Paulos, il faut cependant comprendre cette notion d’axiomatique qui est si importante en mathématiques et en philosophie des mathématiques : je me ferai un devoir et un plaisir de l’expliquer plus loin.
Pour réaliser ce vaste programme, il nous faut commencer par toucher un mot de la philosophie des mathématiques, à laquelle nous demanderons de nous aider à rapprocher mathématiques et humour.
****************************************************************************************
Comment la poule a-t-elle traversé la rue?
Comment de célèbres mathématiciens répondraient-ils à cette fameuse question?
Je me suis amusé à imaginer quelques réponses possibles :
Zénon : La poule n’est jamais parvenue de l’autre côté de la rue.
Pythagore : Selon une diagonale, ce qui était le plus court chemin
Newton : Selon une accélération que permet de déterminer avec précision une nouvelle branche des mathématiques dont je suis l’inventeur.
Leibniz : Dont JE suis l’inventeur.
Einstein : Dans quel référentiel?
Weierstrass : En continu.
Fibonacci : En suivant un nombre d’or de lapins.
Russell : En se rendant chez le plumeur, puisqu’elle ne se plumait pas elle-même.
Descartes : Elle avait un bon plan.
Gödel : La proposition : «La poule a traversé la rue » est indécidable.
Fermat : Je l’ai découvert, mais je n’ai pas la place pour l’écrire.
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[1] Les mathématiques ont peut-être longtemps été l’apanage des hommes, mais elles ne le sont plus et nous avons à présent retrouvé la sagesse de Platon qui croyait que si les mathématiques, ou du moins les mathématiques avancées, ne sont pas pour tout le monde, certaines femmes, autant que certains hommes peuvent y exceller. Bien que parfaitement conscient de tout cela — et aussi du fait que de nombreuses femmes mathématiciennes ont, historiquement, apporté de significatives contributions à leur discipline — je vais néanmoins, pour alléger ce texte, utiliser le mot mathématiciens pour désigner les mathématiciens et les mathématiciennes.
***
J’ai un moment hésité à intituler cet article Humour et mathématiques. C’est que je soupçonnais qu’en y apercevant le mot mathématiques, bien des gens, qui ne se souviennent qu’avec angoisse ou douleur de leurs cours de mathématique, ne sautent aussitôt par-dessus mon texte.
Mais il est inutile de le cacher : nous parlerons bien ici de mathématiques et d’humour. Dont acte. Et qui sait? La curiosité de certains lecteurs l’emportera peut-être et au: «Les mathématiques, il n’y a vraiment pas de quoi rire!», succédera une certaine curiosité («Comment peut-on rapprocher ces deux choses-là?»), qui les incitera à au moins aller jeter un œil sur ma prose.
Si cela a été votre cas, je vous souhaite la bienvenue et salue votre courage!
Rapprocher mathématiques et humour, cela peut bien entendu se faire de bien des manières. En voici deux que je ne poursuivrai pas ici.
Rire des mathématiciens
La première serait de rire de travers réels ou présumés des mathématiciens et mathématiciennes [1]. Certains de ceux-ci, à tort ou à raison, sont notoires et donnent en effet à rire ou à sourire. Les gags ainsi produits ne nécessitent typiquement aucun savoir mathématique particulier.
Les mathématiciens sont par exemple présumés être lunatiques et incapables de comprendre que telle ou telle proposition ne soit pas immédiatement claire à chacun — et c’est là, il me semble, en pédagogie, une des sources des difficultés que tant de gens connaissent en mathématiques.
L’histoire qui suit illustre très bien ces deux travers.
Une délégation d’étudiantes et d’étudiants se rend au bureau du professeur de mathématiques pour se plaindre de son enseignement.
— « Pour vous professeur, plaident-ils, tout est clair et évident, comme vous le dites souvent; mais pas pour nous. Vous allez trop rapidement et nous n’avons pas le temps de prendre des notes. Si vous preniez le temps de donner des exemples et d’écrire des choses au tableau, nous pourrions mieux vous suivre. Les choses pourraient alors nous sembler, à nous aussi, claires et évidentes».
Le professeur assure en prendre bonne note et il promet de changer.
Le lendemain il donne son cours, mais, emporté par son sujet, il procède encore une fois comme à son habitude.
Quand il a terminé son exposé, il dit : «Et comme vous voyez, tout cela est parfaitement clair et évident».
Cela lui rappelle sa promesse et il reprend aussitôt : «Clair et évident comme deux et deux font quatre». Et il va au tableau où il écrit : 2+2 = 4.
Rire avec les mathématiques
Une deuxième manière de rapprocher humour et mathématiques serait de rire grâce ou bien à des concepts ou bien à des noms de concepts mathématiques. Mais contrairement à ce qui précède, on ne pourra dans ces deux cas comprendre le gag que si on possède le savoir mathématique qu’il présuppose.
Voici deux exemples d’un d’humour par lequel un concept mathématique permet de faire une blague.
Celle-ci, dit-on, était contée par le logicien et philosophe Ludwig Wittgenstein (1899-1951).
Un mathématicien rencontre un collègue à bout de souffle qui récite :… 9, 5, 1, 4, 1, 3. Ouf!
Il lui dit : — Tu as l’air épuisé. Qu’est-ce qui t’arrive?
Je viens de finir de réciter Pi à l’envers.
On le voit : ce gag ne marche que si la personne à qui on le conte connaît le concept mis en œuvre : Pi étant un nombre irrationnel, son développement est infini et on ne peut donc pas le réciter à l’envers.
Il en va de même de la blague suivante, qui présuppose un certain (bien qu’élémentaire) savoir mathématique :
— Le professeur de mathématiques: Supposons que la distance qu’on recherche est X.
— L’élève: Moi, je veux bien : mais qu’arrive-t-il si la distance n’est pas X?
Ces blagues reposent sur des concepts mathématiques; mais, comme je l’ai dit, on peut aussi rire grâce aux noms de certains concepts mathématiques. Voici quelques exemples de tels jeux de mots qui permettent de rire avec les mathématiques.
— Logarithme et exponentielle vont au restaurant. Qui paie l'addition?
— Exponentielle. Parce que logarithme népérien!
[Le jeu de mot népérien/ ne paie rien repose sur l’adjectif «népérien» qui désigne un type de logarithme. Il est tiré de John Napier ou Neper, un mathématicien écossais qui en est généralement reconnu comme l’inventeur.]
En voici un autre :
— Qu’est-ce qui vit dans la mer et qui n’est pas orientable? Möbius Dick!
Cette fois, le jeu de mot Moby Dick/ Möbius Dick est une référence au Ruban de Möbius. Celui-ci est si particulier (et si amusant?) que je ne résiste pas à la tentation d’en toucher un mot.
Prenez une bande de papier assez longue (disons 50 cm) et pas très large (disons 4 cm). Déposez-la sur la table puis, faites lui faire une demi-rotation et collez les deux extrémités avec du ruban adhésif.
Ce que vous venez de créer devrait ressembler à ce qui suit et est appelé Ruban de Möbius, en l’honneur de l’astronome Allemand qui l’a découvert au XIX ème siècle.
Votre création doit ressembler à ceci :

Ce ruban est très étrange. En fait, vous pouvez parier tout ce que vous voudrez avec vos amis et sans risque aucun qu’ils ne parviendront pas en colorer une face d’une couleur et l’autre face d’une autre couleur. Hésitant? Vérifiez!
Le ruban de Möbius a en effet cette étonnante propriété de n’avoir qu’une seule face! Vous le verrez bien en la suivant du doigt : vous revenez à votre point de départ.
***
J’espère qu’on en conviendra: on peut tout à fait rire avec les mathématiques et le rapprochement entre humour et mathématiques n’est pas si incongru qu’il pourrait semble de prime abord.
Ce je souhaite accomplir ici est cependant quelque chose d’un peu plus ambitieux que ces blagues anodines : je voudrais en effet tenter de rapprocher certains procédés humoristiques de certains types de raisonnements mathématiques.
Bien entendu, je ne soutiens nullement que les humoristes sont des mathématiciens qui s’ignorent ou que tous les mathématiciens soient drôles. Mais je voudrais néanmoins faire remarquer combien certains modes de pensée mis en œuvre quand on fait des mathématiques sont aussi à l’œuvre en humour, de sorte que la compréhension des uns aide à la compréhension des autres. C’est grâce à la philosophie des mathématiques, qui s’est beaucoup intéressé à eux, que je dégagerai ces modes de pensée qui sont mis en œuvre en mathématiques et en humour: de sorte que ce texte sera l’occasion d’apprendre, avec humour j’espère, quelques notions de philosophie des mathématiques.
Ce travail de rapprochment constituera l’essentiel du texte qui suit.
Je le terminerai en présentant une thèse très originale due au mathématicien contemporain Allen Paulos qui suggère, très finement, que les mathématiques peuvent nous aider à comprendre pourquoi, en certains cas du moins, nous trouvons que quelque chose est drôle. Pour pleinement apprécier la thèse de Paulos, il faut cependant comprendre cette notion d’axiomatique qui est si importante en mathématiques et en philosophie des mathématiques : je me ferai un devoir et un plaisir de l’expliquer plus loin.
Pour réaliser ce vaste programme, il nous faut commencer par toucher un mot de la philosophie des mathématiques, à laquelle nous demanderons de nous aider à rapprocher mathématiques et humour.
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Comment la poule a-t-elle traversé la rue?
Comment de célèbres mathématiciens répondraient-ils à cette fameuse question?
Je me suis amusé à imaginer quelques réponses possibles :
Zénon : La poule n’est jamais parvenue de l’autre côté de la rue.
Pythagore : Selon une diagonale, ce qui était le plus court chemin
Newton : Selon une accélération que permet de déterminer avec précision une nouvelle branche des mathématiques dont je suis l’inventeur.
Leibniz : Dont JE suis l’inventeur.
Einstein : Dans quel référentiel?
Weierstrass : En continu.
Fibonacci : En suivant un nombre d’or de lapins.
Russell : En se rendant chez le plumeur, puisqu’elle ne se plumait pas elle-même.
Descartes : Elle avait un bon plan.
Gödel : La proposition : «La poule a traversé la rue » est indécidable.
Fermat : Je l’ai découvert, mais je n’ai pas la place pour l’écrire.
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[1] Les mathématiques ont peut-être longtemps été l’apanage des hommes, mais elles ne le sont plus et nous avons à présent retrouvé la sagesse de Platon qui croyait que si les mathématiques, ou du moins les mathématiques avancées, ne sont pas pour tout le monde, certaines femmes, autant que certains hommes peuvent y exceller. Bien que parfaitement conscient de tout cela — et aussi du fait que de nombreuses femmes mathématiciennes ont, historiquement, apporté de significatives contributions à leur discipline — je vais néanmoins, pour alléger ce texte, utiliser le mot mathématiciens pour désigner les mathématiciens et les mathématiciennes.
samedi, juillet 11, 2009
SARKOZY-DESMARAIS : UNE AMITIÉ DONT LA FRANCE ET LE QUÉBEC PAIENT DÉJÀ LE PRIX
[Billet pour une publication française]
À la réception donnée au Fouquet’s le 6 mai 2007 pour célébrer son accession à la présidence, Nicolas Sarkozy avait invité un certain Paul Desmarais. Le 15 février 2008, ce même Desmarais a reçu de Nicolas Sarkozy la Grand-Croix de la Légion d’honneur, une des plus hautes décorations décernée par la France .
À cette occasion, le Président français va prononcer un discours dans lequel il fera un aveu d’autant troublant que le remerciement qu’il exprime, on a toutes les raisons de le croire, est pleinement mérité:
«Si je suis aujourd’hui président de la République, dira-t-il, je le dois en partie aux conseils, à l’amitié et à la fidélité de Paul Desmarais. 1995 n’était pas une année faste pour moi. Un homme m’a invité au Québec dans sa famille. Nous marchions de longues heures en forêt et il me disait : «Il faut que tu t’accroches, tu vas y arriver, il faut que nous bâtissions une stratégie pour toi ». […] Nous avons passé dix jours ensemble au cours desquels tu m’as redonné confiance à un tel point que, maintenant, je me considère comme un des vôtres .»
Je présume que la référence à l’an 1995 est limpide pour la plupart des Français: 1995, c’est en effet l’année de la défaite de Balladur aux mains de Chirac, Chirac que Sarkozy avait lâché en novembre 1993 pour appuyer le candidat défait.
Mais je soupçonne que beaucoup de Français ignorent qui est ce Paul Desmarais à qui Sarkozy reconnaît tant devoir. Qui il est et ce qui s’est noué entre les deux hommes durant ces dix jours de 1995, tout cela mérite pourtant amplement d’être connu; d’autant que les répercussions de cette amitié se sont déjà fait ressentir — et se feront sans doute longtemps encore ressentir —dans la vie économique et politique des pays des deux hommes.
Paul Desmarais (né en 1927) est un milliardaire franco-canadien à la tête de Power Corporation, vaste conglomérat d’entreprises présentes dans de nombreux pays et oeuvrant, notamment, dans les pâtes et papiers, les services financiers, l’énergie et les médias.
«Ton nom, cher Paul, dira de lui Sarkozy à la même occasion, est associé au récit prodigieux d’une ascension prodigieuse ».
Cette affirmation est trompeuse et inexacte, comme le montre Robin Philpot dans un récent ouvrage qui retrace le parcours des Desmarais (le père et se deux fils, qui lui succèdent) . En fait, Paul Desmarais incarne plutôt chez nous, de manière exemplaire, ce paradoxe devenu courant à l’échelle planétaire de l’ultralibéral fervent partisan du tout-au-marché, mais qui doit pourtant sa propre fortune aux fonds publics, à la protection de l’État et à d’innombrables privilèges que lui et ses semblables s’octroient sans retenue, mais qu’ils refusent aux plus démunis et aux plus humbles.
Le lieu même où Desmarais a reçu Sarkozy durant ces journées de 1995 (et sans doute à diverses autres reprises depuis lors), appelé Domaine de Sagard, fournira une parfaite illustration de ce paradoxe. À la suite d’un complexe jeu de papier, le très vaste domaine (sa superficie est d’environ 75 kms2 et il comprend une trentaine de lacs) sera en effet acquis par Desmarais en 1988 pour …$1,00 ; situé sur un TNO (Territoire non organisé), il est de ce fait exempt de taxes municipales, des taxes dont le petit village de Saint-Siméon, où sévit un chômage important, aurait bien besoin; quant au minuscule aéroport local, il a, fait unique, joui de privilèges et de subventions afin de pouvoir accueillir les avions des Bush, des Clinton, des Juan Carlos, des Sarkozy et de tous ces autres prestigieux invités du maître des lieux.
Les premiers faits d’armes de Desmarais et de Power en Europe et en France remontent déjà à plusieurs années. En 1981, avec son partenaire de toujours, le Belge Albert Frère (qui siège alors au CA de Paribas et de sa filiale belge, Copebas), Desmarais a pris part à l’opération «Arche de Noé», qui voulait contrer la nationalisation de la banque souhaitée par François Mitterand. Il en résultera des profits pour le duo, mais aussi, avec Pargesa, un important levier financier.
Depuis lors, Desmarais (et Frère) ont accru leur présence et décuplé leur puissance au sein du capitalisme européen. La présence de Bernard Arnault, de Martin Bouygues, de Claude Bébéar et de Serge Dassault à la cérémonie de remise de sa médaille confirme l’importance de la place occupée par Power en France, qui y est notamment présent avec des actions dans Total, dans Lafarge, dans Pernod-Ricard, dans GBL, et aussi avec des fonds de capital-investissement appelés … Sagard I et Sagard II.
Desmarais a donc aidé Sarkozy alors que ce dernier était un politicien défait et à l’avenir incertain. Mais le chef de Power n’en est pas à sa première expérience du genre et sa carrière est jalonnée de politiciens qu’il a mis en place, façonnés et qui, élus, ont œuvré en faveur de ses intérêts. La liste de ses prises est impressionnante, puisqu’elle comprend, outre l’actuel président français, les ex-premiers ministres du Canada Pierre Elliott Trudeau, Jean Chrétien, Paul Martin et Brian Mulroney et de très nombreux autres, dont l’actuel premier ministre du Québec. Desmarais est l’ami des puissants et ses amis soit sont puissants soit le deviennent.
La prise Sarkozy s’est d’ores et déjà avérée rentable. Comme l’écrit Philpot, les Desmarais, avec Albert Frère, sont à présent «les actionnaires de référence de deux des plus grandes entreprises françaises, soit la pétrolière Total, quatrième au monde, et la gazière GDF-Suez». Mieux, et comme on sait, en ce dernier cas, «c’est Sarkozy qui a privatisé Gaz de France au profit de l'entreprise Suez contrôlée par Desmarais et Frère [les fils Desmarais] ». Sarkozy poursuit en ce moment sur cette lancée et privatise encore , cette fois afin de favoriser Power et ses projets de ports méthaniers en France .
Avec Sarkozy et Desmarais dans les rôles titres, les capitalismes canadiens et français nous donnent donc, une fois de plus, le triste et sinistre spectacle de cette funeste alliance du pouvoir et de l’argent, oligarchie qui tente tant bien que mal de se donner les apparences de la respectabilité et de la légitimité démocratiques, mais que ne répugnent comme terrains de jeu ni le Soudan, ni la Birmanie, ni le Tibet, ni aucun lieu où la démocratie et les droits de l’homme sont bafoués.
Mais ce n’est pas tout en l’occurrence puisque, de leur côté, les indépendantistes québécois surveillent avec une attention toute particulière les relations entre Sarkozy et Desmarais.
C’est que Desmarais est bien connu au Québec pour ses positions — et ses actions — farouchement anti-indépendantistes, voire carrément haineuse à l’endroit du Québec et des Québécoises et Québécois. Sarkozy, et il ne faut dès lors pas s’en étonner, donne donc, depuis son élection, tous les signes qu’il est en train de procéder à une rupture avec la politique de « non-ingérence / non-indifférence » inaugurée il y a plus de quarante ans par le Général De Gaulle et qui avait, durant toutes ces années, caractérisé les relations, singulières et privilégiées, entre la France et le Québec. Ce faisant, Sarkozy se fait le fidèle porte-parole du point de vue d’une personne en qui l’exécration du socialisme se double d’une haine et d’une peur viscérales de l’indépendance du Québec.
Paul Desmarais a déjà décrit René Lévesque comme un «maudit socialiste». Lévesque, qui était de surcroît indépendantiste, a sûrement pris ces mots comme un compliment. Il a quant à lui décrit Paul Desmarais comme un «parfait mélange d’inhumanité et de duplicité».
À défaut de constituer un compliment, ce sont là des mots d’une très grande objectivité. Il reste à savoir s’ils s’appliquent aussi à son ami Sarkozy.
À la réception donnée au Fouquet’s le 6 mai 2007 pour célébrer son accession à la présidence, Nicolas Sarkozy avait invité un certain Paul Desmarais. Le 15 février 2008, ce même Desmarais a reçu de Nicolas Sarkozy la Grand-Croix de la Légion d’honneur, une des plus hautes décorations décernée par la France .
À cette occasion, le Président français va prononcer un discours dans lequel il fera un aveu d’autant troublant que le remerciement qu’il exprime, on a toutes les raisons de le croire, est pleinement mérité:
«Si je suis aujourd’hui président de la République, dira-t-il, je le dois en partie aux conseils, à l’amitié et à la fidélité de Paul Desmarais. 1995 n’était pas une année faste pour moi. Un homme m’a invité au Québec dans sa famille. Nous marchions de longues heures en forêt et il me disait : «Il faut que tu t’accroches, tu vas y arriver, il faut que nous bâtissions une stratégie pour toi ». […] Nous avons passé dix jours ensemble au cours desquels tu m’as redonné confiance à un tel point que, maintenant, je me considère comme un des vôtres .»
Je présume que la référence à l’an 1995 est limpide pour la plupart des Français: 1995, c’est en effet l’année de la défaite de Balladur aux mains de Chirac, Chirac que Sarkozy avait lâché en novembre 1993 pour appuyer le candidat défait.
Mais je soupçonne que beaucoup de Français ignorent qui est ce Paul Desmarais à qui Sarkozy reconnaît tant devoir. Qui il est et ce qui s’est noué entre les deux hommes durant ces dix jours de 1995, tout cela mérite pourtant amplement d’être connu; d’autant que les répercussions de cette amitié se sont déjà fait ressentir — et se feront sans doute longtemps encore ressentir —dans la vie économique et politique des pays des deux hommes.
Paul Desmarais (né en 1927) est un milliardaire franco-canadien à la tête de Power Corporation, vaste conglomérat d’entreprises présentes dans de nombreux pays et oeuvrant, notamment, dans les pâtes et papiers, les services financiers, l’énergie et les médias.
«Ton nom, cher Paul, dira de lui Sarkozy à la même occasion, est associé au récit prodigieux d’une ascension prodigieuse ».
Cette affirmation est trompeuse et inexacte, comme le montre Robin Philpot dans un récent ouvrage qui retrace le parcours des Desmarais (le père et se deux fils, qui lui succèdent) . En fait, Paul Desmarais incarne plutôt chez nous, de manière exemplaire, ce paradoxe devenu courant à l’échelle planétaire de l’ultralibéral fervent partisan du tout-au-marché, mais qui doit pourtant sa propre fortune aux fonds publics, à la protection de l’État et à d’innombrables privilèges que lui et ses semblables s’octroient sans retenue, mais qu’ils refusent aux plus démunis et aux plus humbles.
Le lieu même où Desmarais a reçu Sarkozy durant ces journées de 1995 (et sans doute à diverses autres reprises depuis lors), appelé Domaine de Sagard, fournira une parfaite illustration de ce paradoxe. À la suite d’un complexe jeu de papier, le très vaste domaine (sa superficie est d’environ 75 kms2 et il comprend une trentaine de lacs) sera en effet acquis par Desmarais en 1988 pour …$1,00 ; situé sur un TNO (Territoire non organisé), il est de ce fait exempt de taxes municipales, des taxes dont le petit village de Saint-Siméon, où sévit un chômage important, aurait bien besoin; quant au minuscule aéroport local, il a, fait unique, joui de privilèges et de subventions afin de pouvoir accueillir les avions des Bush, des Clinton, des Juan Carlos, des Sarkozy et de tous ces autres prestigieux invités du maître des lieux.
Les premiers faits d’armes de Desmarais et de Power en Europe et en France remontent déjà à plusieurs années. En 1981, avec son partenaire de toujours, le Belge Albert Frère (qui siège alors au CA de Paribas et de sa filiale belge, Copebas), Desmarais a pris part à l’opération «Arche de Noé», qui voulait contrer la nationalisation de la banque souhaitée par François Mitterand. Il en résultera des profits pour le duo, mais aussi, avec Pargesa, un important levier financier.
Depuis lors, Desmarais (et Frère) ont accru leur présence et décuplé leur puissance au sein du capitalisme européen. La présence de Bernard Arnault, de Martin Bouygues, de Claude Bébéar et de Serge Dassault à la cérémonie de remise de sa médaille confirme l’importance de la place occupée par Power en France, qui y est notamment présent avec des actions dans Total, dans Lafarge, dans Pernod-Ricard, dans GBL, et aussi avec des fonds de capital-investissement appelés … Sagard I et Sagard II.
Desmarais a donc aidé Sarkozy alors que ce dernier était un politicien défait et à l’avenir incertain. Mais le chef de Power n’en est pas à sa première expérience du genre et sa carrière est jalonnée de politiciens qu’il a mis en place, façonnés et qui, élus, ont œuvré en faveur de ses intérêts. La liste de ses prises est impressionnante, puisqu’elle comprend, outre l’actuel président français, les ex-premiers ministres du Canada Pierre Elliott Trudeau, Jean Chrétien, Paul Martin et Brian Mulroney et de très nombreux autres, dont l’actuel premier ministre du Québec. Desmarais est l’ami des puissants et ses amis soit sont puissants soit le deviennent.
La prise Sarkozy s’est d’ores et déjà avérée rentable. Comme l’écrit Philpot, les Desmarais, avec Albert Frère, sont à présent «les actionnaires de référence de deux des plus grandes entreprises françaises, soit la pétrolière Total, quatrième au monde, et la gazière GDF-Suez». Mieux, et comme on sait, en ce dernier cas, «c’est Sarkozy qui a privatisé Gaz de France au profit de l'entreprise Suez contrôlée par Desmarais et Frère [les fils Desmarais] ». Sarkozy poursuit en ce moment sur cette lancée et privatise encore , cette fois afin de favoriser Power et ses projets de ports méthaniers en France .
Avec Sarkozy et Desmarais dans les rôles titres, les capitalismes canadiens et français nous donnent donc, une fois de plus, le triste et sinistre spectacle de cette funeste alliance du pouvoir et de l’argent, oligarchie qui tente tant bien que mal de se donner les apparences de la respectabilité et de la légitimité démocratiques, mais que ne répugnent comme terrains de jeu ni le Soudan, ni la Birmanie, ni le Tibet, ni aucun lieu où la démocratie et les droits de l’homme sont bafoués.
Mais ce n’est pas tout en l’occurrence puisque, de leur côté, les indépendantistes québécois surveillent avec une attention toute particulière les relations entre Sarkozy et Desmarais.
C’est que Desmarais est bien connu au Québec pour ses positions — et ses actions — farouchement anti-indépendantistes, voire carrément haineuse à l’endroit du Québec et des Québécoises et Québécois. Sarkozy, et il ne faut dès lors pas s’en étonner, donne donc, depuis son élection, tous les signes qu’il est en train de procéder à une rupture avec la politique de « non-ingérence / non-indifférence » inaugurée il y a plus de quarante ans par le Général De Gaulle et qui avait, durant toutes ces années, caractérisé les relations, singulières et privilégiées, entre la France et le Québec. Ce faisant, Sarkozy se fait le fidèle porte-parole du point de vue d’une personne en qui l’exécration du socialisme se double d’une haine et d’une peur viscérales de l’indépendance du Québec.
Paul Desmarais a déjà décrit René Lévesque comme un «maudit socialiste». Lévesque, qui était de surcroît indépendantiste, a sûrement pris ces mots comme un compliment. Il a quant à lui décrit Paul Desmarais comme un «parfait mélange d’inhumanité et de duplicité».
À défaut de constituer un compliment, ce sont là des mots d’une très grande objectivité. Il reste à savoir s’ils s’appliquent aussi à son ami Sarkozy.
CHRISTIAN BOISSINOT SUR LA VRAIE DURETÉ DU MENTAL
Voici un entretien accordé par Christian Boissinot à des fans du CH propos de l'ouvrage La vraie dureté du mental que nous avons dirigé ensemble.
Libellés :
Christian Boissinot,
Normand Baillargeon,
Vraie dureté du mental
samedi, juin 27, 2009
MISES À JOUR DE CE BLOGUE
Mon accès à Internet est compliqué ces jours-ci — et le restera pour une dizaine de jours encore. C'est ce qui explique la rareté des mises à jour et des commentaires ou réactions à des commentaires.
Normand B.
Normand B.
vendredi, juin 26, 2009
L’OTAN ET LE NOUVEL UNILATÉRALISME
[ À paraître dans le numéro spécial sur l'OTAN du Monde Libertaire. Le texte paraît ici sans ses notes de bas de pages]
On connaît peut-être le bon mot de Bertrand Russell sur les religions:« On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer aux religions parce que la religion rend l’homme vertueux. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé.»
Pour résumer ce que je pense qu’il convient de dire sur l’OTAN, on pourrait parfaitement utiliser une formule similaire. Pour les quatre première décennies de son existence, cela donnera: «On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer à l’OTAN parce que l’OTAN nous défend contre les attaques du Bloc de l’Est. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé.»
Depuis deux décennies, la formule serait : « On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer à l’OTAN parce que l’OTAN nous défend contre les terroristes et répand la démocratie. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé.»
L’OTAN réel derrière l’OTAN proclamé : première version
«Keep Russians out, Americans in and Germans down» : tel était le slogan par lequel en 1949, au moment de sa création, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, définissait, par la voix de son premier Secrétaire Général, sa triple mission — la première, de défense mutuelle contre l’URSS étant donnée comme étant, de loin, la plus importante.
Il a fallu une bonne dose de propagande pour faire croire que l’URSS, en 1949, représentait une menace réelle contre laquelle la nouvelle organisation allait nous défendre. Face à une URSS affaiblie et dévastée par la guerre, on trouvait en effet des Etats-Unis dont cette même guerre avait relancé l’économie et en possession exclusive de l’arme atomique, dont ils venaient de faire deux fois plutôt qu’une l’usage.
L’OTAN, d’emblée, eut donc une autre mission que celle qu’elle mettait en avant. Au cœur de cette mission réelle figuraient en bonne place, d’une part la lutte contre les multiples formes de «subversions internes» que représentaient les avancées des politiques et des partis européens de gauche et que la guerre avait renforcés, d’autre part la déstabilisation de l’URSS.
À ces fins, durant les quatre premières décennies de son existence, l’OTAN multiplia en Europe les mesures contre la gauche, y appuya les régimes de droite et d’extrême-droite ainsi que des groupes terroristes, et alimenta une course aux armements sur fond de Guerre Froide et de destruction mutuelle garantie (Mutually Assured Destruction, ou MAD).
Herman, qui rappelle tout cela dans un récent article, résume parfaitement la situation qui prévaut jusqu’au début des années 90 quand il écrit de l’OTAN de cette époque qu’elle est: «une organisation offensive et non défensive, opposée à la paix et à la diplomatie, engagée dans des opérations terroristes et d’autres formes d’interventions politiques non-démocratiques et qui représentent, en fait, autant de menaces pour la démocratie ».
Avec la chute de l’URSS, en 1991, la raison avancée pour fonder l’OTAN devenait manifestement intenable, même aux yeux des plus fervents idéologues : et si cette raison n’avait pas été un simple prétexte, l’OTAN aurait été démantelée cette année-là, ou peu de temps après.
Mais si l’OTAN officielle avait perdu toute raison d’être, l’OTAN réelle restait pertinente et elle n’allait pas tarder à trouver de nouvelles justifications à son existence.
L’OTAN réel derrière l’OTAN proclamé : deuxième version
En avril 1999, le 50e anniversaire de l’organisation sera l’occasion pour ses membres d’adopter un Nouveau concept stratégique, mis de l’avant par les Etats-Unis et en vertu duquel l’OTAN s’autorise des interventions militaires sans mandat de l’Organisation des Nations Unies — des interventions militaires dont la guerre des Balkans, entreprise justement sans l’accord du Conseil de sécurité de l’ONU, donnait, précisément à ce moment, un parfait exemple.
Les nouveaux mots d’ordre, aussi creux et improbables que les anciens, seront cette fois la lutte au terrorisme, la promotion de la démocratie et la lutte contre les menaces à la sécurité — et c’est d’ailleurs encore à des impératifs de «sécurité» que Nicolas Sarkozy et Angela Merkel en ont conjointement appelé en avril dernier pour demander un renforcement des liens entre l’OTAN et l’UE .
L’idéologie du nouvel impérialisme, appelé humanitaire ou libéral, a pu se déployer à partir de là, le Kosovo ayant été le premier ballon d’essai de sa crédibilité.
Ce mouvement se poursuit aujourd’hui, alors que l’OTAN accueille de nouveaux pays — à l’origine, l’organisation ne comprend en effet que douze pays : avec l’ajout, en avril dernier, de l’Albanie et la Croatie, elle réunit à présent 28 pays, dont plusieurs ex-membres du Pacte de Varsovie.
Le nouvel unilatéralisme militaire : EU, OTAN,UE
Je pense pour ma part que ce que nous vivons actuellement est une époque charnière et de transition entre un monde unilatéral dominé par une superpuissance militaire incontestée, et un monde multilatéral, aux contours certes encore imprécis mais qu’annonce déjà l’émergence de nouvelles puissances économique et,ou nucléaires et où pourrait se dessiner le début de la fin de la domination complète de l’Occident. L’OTAN sert notamment à lutter contre ce scenario.
Elle entretient d’abord une nouvelle forme d’unilatéralisme, à la stabilité incertaine, celui du triumvirat EU, OTAN, UE, qui s’exerce en sapant les fondements déjà bien fragiles du droit international érigés à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale.
Comme l’écrit Rick Rozoff : «Bien qu’il leur arrive de faire appel aux Nations Unies dans le cas d’une offensive contre un état ciblé ou pour justifier une guerre, en amont ou en aval, les dirigeants occidentaux ne reconnaissent aucun rôle à des organisations comme le Mouvement des Non-Alignés (114 membres), l’Union africaine (53 membres), l’Organisation des États Américains (33 membres), la Ligue Arabe (23 membres), l’Organisation de la Conférence Islamique (57 membres), la Communauté des États Indépendants et l’Organisation du Traité de Sécurité Collective, l’organisation de Coopération de Shangaï ou encore l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est .»
C’est ce nouvel ordre OTAN- ÉU- UE qui a une fois de plus été affirmé et qui a vu ses orientations précisées lors du récent sommet réuni pour le 60 ans de l’OTAN à Strasbourg-Kehl et qui signait le retour de la France dans l’organisation que De Gaulle lui avait fait quitter en 1966.
C’est dans ce contexte qu’il faut apprécier un phénomène aussi remarquable que terrifiant, mais trop peu discuté et qui permet la persistance et le renforcement de l’OTAN, à savoir la relance et l’intensification de la course aux armements — l’OTAN incitant ses nouveaux membres à s’approvisionner auprès des fournisseurs — il faut savoir que les dépenses militaires des pays de l’OTAN représentent environ 70% des dépense mondiales.
Or, au moment où des coupures ont été annoncées dans le budget de la défense aux Etats-Unis — leur budget militaire total, pour 2009, est estimé à plus de $651 milliards , ce qui représente près de 50% des dépenses militaires mondiales — les compagnies américaines d’armements seront incitées à explorer plus encore ces nouveaux marchés.
Mais cet équilibre reste précaire, y compris sur ce plan militaro-industriel, puisqu’on assiste, depuis quelques années, à la montée en puissance et à la consolidation des entreprises européennes de ventes d’armes, concurrentes des entreprise américaines . Il est donc très malaisé de prédire si cet équilibre résistera ou non. D’autant, et il faut le noter, que les ententes relatives au commerce des armes cherchent à soustraire ces ventes au regard des parlementaires et du public, comme on le constate avec le Framework Agreement Concerning Measures to Facilitate the Restructuring and Operation of the European Defense Industry, signé par la Grande Bretagne, l’Allemagne, la France, l’Italie et les Pays-Bas .
Quoiqu’il en soit, une chose est certaine : l’existence de l’OTAN, aujourd’hui comme hier, est une menace pour la paix et la sécurité dans le monde et ce pitbull des Etats-Unis, comme le nomme Herman, demeure «une organisation offensive et non défensive, opposée à la paix et à la diplomatie, engagée dans des opérations terroristes et d’autres formes d’interventions politiques non-démocratiques et qui représentent, en fait, autant de menaces pour la démocratie».
L’OTAN, a dit sans rire ni faire rire de lui Konrad Adenauer (1876-1967), est une institution vouée à la défense de «l’héritage de la civilisation occidentale». Si c’était bien le cas, il faudrait désespérer définitivement de la civilisation occidentale.
Si on n’en désespère pas tout à fait, c’est du côté de ceux et celles qui luttent pour obtenir l’abolition de l’OTAN qu’on trouvera de quoi renforcer notre espoir.
On connaît peut-être le bon mot de Bertrand Russell sur les religions:« On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer aux religions parce que la religion rend l’homme vertueux. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé.»
Pour résumer ce que je pense qu’il convient de dire sur l’OTAN, on pourrait parfaitement utiliser une formule similaire. Pour les quatre première décennies de son existence, cela donnera: «On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer à l’OTAN parce que l’OTAN nous défend contre les attaques du Bloc de l’Est. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé.»
Depuis deux décennies, la formule serait : « On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer à l’OTAN parce que l’OTAN nous défend contre les terroristes et répand la démocratie. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé.»
L’OTAN réel derrière l’OTAN proclamé : première version
«Keep Russians out, Americans in and Germans down» : tel était le slogan par lequel en 1949, au moment de sa création, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, définissait, par la voix de son premier Secrétaire Général, sa triple mission — la première, de défense mutuelle contre l’URSS étant donnée comme étant, de loin, la plus importante.
Il a fallu une bonne dose de propagande pour faire croire que l’URSS, en 1949, représentait une menace réelle contre laquelle la nouvelle organisation allait nous défendre. Face à une URSS affaiblie et dévastée par la guerre, on trouvait en effet des Etats-Unis dont cette même guerre avait relancé l’économie et en possession exclusive de l’arme atomique, dont ils venaient de faire deux fois plutôt qu’une l’usage.
L’OTAN, d’emblée, eut donc une autre mission que celle qu’elle mettait en avant. Au cœur de cette mission réelle figuraient en bonne place, d’une part la lutte contre les multiples formes de «subversions internes» que représentaient les avancées des politiques et des partis européens de gauche et que la guerre avait renforcés, d’autre part la déstabilisation de l’URSS.
À ces fins, durant les quatre premières décennies de son existence, l’OTAN multiplia en Europe les mesures contre la gauche, y appuya les régimes de droite et d’extrême-droite ainsi que des groupes terroristes, et alimenta une course aux armements sur fond de Guerre Froide et de destruction mutuelle garantie (Mutually Assured Destruction, ou MAD).
Herman, qui rappelle tout cela dans un récent article, résume parfaitement la situation qui prévaut jusqu’au début des années 90 quand il écrit de l’OTAN de cette époque qu’elle est: «une organisation offensive et non défensive, opposée à la paix et à la diplomatie, engagée dans des opérations terroristes et d’autres formes d’interventions politiques non-démocratiques et qui représentent, en fait, autant de menaces pour la démocratie ».
Avec la chute de l’URSS, en 1991, la raison avancée pour fonder l’OTAN devenait manifestement intenable, même aux yeux des plus fervents idéologues : et si cette raison n’avait pas été un simple prétexte, l’OTAN aurait été démantelée cette année-là, ou peu de temps après.
Mais si l’OTAN officielle avait perdu toute raison d’être, l’OTAN réelle restait pertinente et elle n’allait pas tarder à trouver de nouvelles justifications à son existence.
L’OTAN réel derrière l’OTAN proclamé : deuxième version
En avril 1999, le 50e anniversaire de l’organisation sera l’occasion pour ses membres d’adopter un Nouveau concept stratégique, mis de l’avant par les Etats-Unis et en vertu duquel l’OTAN s’autorise des interventions militaires sans mandat de l’Organisation des Nations Unies — des interventions militaires dont la guerre des Balkans, entreprise justement sans l’accord du Conseil de sécurité de l’ONU, donnait, précisément à ce moment, un parfait exemple.
Les nouveaux mots d’ordre, aussi creux et improbables que les anciens, seront cette fois la lutte au terrorisme, la promotion de la démocratie et la lutte contre les menaces à la sécurité — et c’est d’ailleurs encore à des impératifs de «sécurité» que Nicolas Sarkozy et Angela Merkel en ont conjointement appelé en avril dernier pour demander un renforcement des liens entre l’OTAN et l’UE .
L’idéologie du nouvel impérialisme, appelé humanitaire ou libéral, a pu se déployer à partir de là, le Kosovo ayant été le premier ballon d’essai de sa crédibilité.
Ce mouvement se poursuit aujourd’hui, alors que l’OTAN accueille de nouveaux pays — à l’origine, l’organisation ne comprend en effet que douze pays : avec l’ajout, en avril dernier, de l’Albanie et la Croatie, elle réunit à présent 28 pays, dont plusieurs ex-membres du Pacte de Varsovie.
Le nouvel unilatéralisme militaire : EU, OTAN,UE
Je pense pour ma part que ce que nous vivons actuellement est une époque charnière et de transition entre un monde unilatéral dominé par une superpuissance militaire incontestée, et un monde multilatéral, aux contours certes encore imprécis mais qu’annonce déjà l’émergence de nouvelles puissances économique et,ou nucléaires et où pourrait se dessiner le début de la fin de la domination complète de l’Occident. L’OTAN sert notamment à lutter contre ce scenario.
Elle entretient d’abord une nouvelle forme d’unilatéralisme, à la stabilité incertaine, celui du triumvirat EU, OTAN, UE, qui s’exerce en sapant les fondements déjà bien fragiles du droit international érigés à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale.
Comme l’écrit Rick Rozoff : «Bien qu’il leur arrive de faire appel aux Nations Unies dans le cas d’une offensive contre un état ciblé ou pour justifier une guerre, en amont ou en aval, les dirigeants occidentaux ne reconnaissent aucun rôle à des organisations comme le Mouvement des Non-Alignés (114 membres), l’Union africaine (53 membres), l’Organisation des États Américains (33 membres), la Ligue Arabe (23 membres), l’Organisation de la Conférence Islamique (57 membres), la Communauté des États Indépendants et l’Organisation du Traité de Sécurité Collective, l’organisation de Coopération de Shangaï ou encore l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est .»
C’est ce nouvel ordre OTAN- ÉU- UE qui a une fois de plus été affirmé et qui a vu ses orientations précisées lors du récent sommet réuni pour le 60 ans de l’OTAN à Strasbourg-Kehl et qui signait le retour de la France dans l’organisation que De Gaulle lui avait fait quitter en 1966.
C’est dans ce contexte qu’il faut apprécier un phénomène aussi remarquable que terrifiant, mais trop peu discuté et qui permet la persistance et le renforcement de l’OTAN, à savoir la relance et l’intensification de la course aux armements — l’OTAN incitant ses nouveaux membres à s’approvisionner auprès des fournisseurs — il faut savoir que les dépenses militaires des pays de l’OTAN représentent environ 70% des dépense mondiales.
Or, au moment où des coupures ont été annoncées dans le budget de la défense aux Etats-Unis — leur budget militaire total, pour 2009, est estimé à plus de $651 milliards , ce qui représente près de 50% des dépenses militaires mondiales — les compagnies américaines d’armements seront incitées à explorer plus encore ces nouveaux marchés.
Mais cet équilibre reste précaire, y compris sur ce plan militaro-industriel, puisqu’on assiste, depuis quelques années, à la montée en puissance et à la consolidation des entreprises européennes de ventes d’armes, concurrentes des entreprise américaines . Il est donc très malaisé de prédire si cet équilibre résistera ou non. D’autant, et il faut le noter, que les ententes relatives au commerce des armes cherchent à soustraire ces ventes au regard des parlementaires et du public, comme on le constate avec le Framework Agreement Concerning Measures to Facilitate the Restructuring and Operation of the European Defense Industry, signé par la Grande Bretagne, l’Allemagne, la France, l’Italie et les Pays-Bas .
Quoiqu’il en soit, une chose est certaine : l’existence de l’OTAN, aujourd’hui comme hier, est une menace pour la paix et la sécurité dans le monde et ce pitbull des Etats-Unis, comme le nomme Herman, demeure «une organisation offensive et non défensive, opposée à la paix et à la diplomatie, engagée dans des opérations terroristes et d’autres formes d’interventions politiques non-démocratiques et qui représentent, en fait, autant de menaces pour la démocratie».
L’OTAN, a dit sans rire ni faire rire de lui Konrad Adenauer (1876-1967), est une institution vouée à la défense de «l’héritage de la civilisation occidentale». Si c’était bien le cas, il faudrait désespérer définitivement de la civilisation occidentale.
Si on n’en désespère pas tout à fait, c’est du côté de ceux et celles qui luttent pour obtenir l’abolition de l’OTAN qu’on trouvera de quoi renforcer notre espoir.
Libellés :
Monde Libertaire,
Normand Baillargeon,
OTAN
lundi, juin 22, 2009
MUTATIONS DE L’UNIVERSITÉ ET RÉSISTANCES LIBERTAIRES
[Article pour le prochain Monde Libertaire]
Mes mille collègues professeures et professeurs de l’UQAM (Université du Québec à Montréal) et moi-même, nous avons mené, cet hiver et ce printemps, une grève qui aura finalement duré sept longues semaines.
Cette grève, la première à l’UQAM depuis 33 ans, s’est terminée sur d’importants gains pour le corps enseignant, mais aussi, et sans doute surtout, pour l’institution elle-même — et c’est probablement là la principale raison pour laquelle la société civile québécoise, les étudiantes et les étudiants et les chargés de cours (nos «maîtres de conférences») qui ont perçu cette dimension finalement altruiste de la grève, l’ont appuyée.
Sous-financée, engagée, par des administrateurs issus du corps professoral mais devenus gestionnaires à courte vue, dans des aventures immobilières aussi douteuses que financièrement désastreuses, l’UQAM était en fait au bord du gouffre. Cette grève a joué un rôle décisif pour sa survie et contribuée à la préservation, à tout le moins provisoire, de son autonomie en tant qu’institution.
Et c’est bien cette autonomie qui, de toutes parts, au Québec comme ailleurs dans le monde, et notamment en Europe, est aujourd’hui menacée.
Dans le texte qui suit, je voudrais accomplir deux choses.
La première est de préciser en quoi consistent les menaces qui pèsent aujourd’hui sur l’université, en me fondant pour cela sur l’exemple des universités québécoises, une situation qui, à bien des égards me semble-t-il, ressemble assez à celle qui prévaut en ce moment ailleurs et notamment en Europe.
La deuxième est de proposer, modestement et sans prétendre que ce que je suggère se généralise, quelques pistes de réflexion et d’action qui pourraient guider les libertaires dans cette situation. Ici encore, c’est à partir de l’université québécoise et en particulier de ma propre expérience de professeur, que je parlerai.
La grande transformation de l’université et ses effets
Historiquement, dans ce Moyen-Âge européen qui la voit naître, l’université est une corporation qui réunit des professeurs et des étudiants (puis, de plus en plus, des professeures et des étudiantes). Peu à peu, elle définira comme une institution où s’accomplit « la vie de l’esprit de ces êtres humains qui […] sont portés vers la recherche et l’étude » – pour reprendre les mots de von Humboldt. L’université, en somme, devrait être tout entière définie et structurée par cette ambition et par les valeurs qu’elle implique, n’avoir de sens et de raison d’être que par elles.
Mais ces valeurs entrent souvent en conflit avec celles du monde au sein duquel vit l’université et rendent problématique et souvent conflictuel son rapport à lui. Tout cela est encore exacerbé du fait que l’université est largement financée par ce monde extérieur – l’État, des citoyens, des corporations – qui a, à son endroit, diverses exigences dont certaines sont souvent difficilement compatibles, voire carrément incompatibles, avec «la recherche et l’étude». L’université, en ce sens, est une institution essentiellement parasitique.
Pourtant, pour des raisons qu’il est facile de deviner, l’université s’est aussi avérée extrêmement rentable et utile sur plusieurs plans, y compris économique. Pour ces seules raisons, la société ne pouvait lui refuser d’exister.
L’histoire de l’université est ainsi marquée par le conflit entre ces deux principes – celui, interne, de la vie de l’esprit et celui, externe, des exigences de toutes sortes formulées au nom de la «rentabilité » – et par sa résolution sous la forme de constants réajustements. Cette histoire est en somme celle du pari de maintenir un lieu de réflexion et d’éducation qui soit indépendant des régimes politiques et suffisamment à l’abri des exigences du monde environnant et de la pression de l’opinion pour que ceux et celles qui le fréquentent puissent se consacrer à la vie de l’esprit.
Ce à quoi on a assisté, depuis une vingtaine d’années, se comprend à partir de là. Il s’agit, pour reprendre le vocabulaire proposé par le sociologue québécois Michel Freitag, d’une profonde mutation par laquelle une institution se transforme en organisation.
L’éducation, la recherche, la vie académique ont ainsi été sommées de s’inscrire dans une logique de rentabilité et d’adaptation fonctionnelle des individus aux exigences de l’économie, toujours données pour indiscutables et décisives. L’université tend ainsi à être de moins en moins définie par les exigences internes de son activité spécifique et de plus en plus par des critères extérieurs à elle. Certains des vocables avec lesquels on parle désormais si souvent de l’université – clientèle, capital humain, compétence, rentabilité, investissement, subvention, etc. – témoignent de la diffusion et de l’acceptation de ces déplorables idées.
Cette transformation de l’institution s’est en outre accompagnée d’une véritable métamorphose de son fonctionnement interne : l’université se gère de plus en plus comme une organisation, avec des principes administratifs et une bureaucratie qui conviennent peut-être à l’entreprise qu’elle est en voie de devenir, mais qui souvent la conduisent à des pratiques qui sont aux antipodes de ce qu’exigerait l’université-institution.
L’UQAM engagée par des gestionnaires dans des projets immobiliers catastrophiques est un exemple, dramatique, de ce que peut signifier la pénétration d'une approche «marketing» et managériale de l'université. La Loi sur la Gouvernance des universités que le Gouvernement du Québec souhaite voir adoptée en est un autre, puisqu’elle prévoit, au nom de l'efficacité et de l'imputabilité, de désormais nommer sur les conseils d’administration des universités 60% de membres externes — ce qui fait bondir leur représentation. Finalement, les menaces d’abolition de programmes non ou peu financièrement rentables (philosophie, par exemple) et la création de programmes rentables (comme celui de tourisme gastronomique, un exemple pas du tout inventé) en est encore un autre, qui donne bien la mesure de ce que pourront signifier les transformations en cours sur le plan académique.
Ce qui se vit sur ces plans au Québec ressemble fort à ce qui se produit en France et en Europe et est bien résumé par l’expression «cauchemar de Humboldt», qui donne son titre à un récent ouvrage qui examine les effets de la transformation de l’institution université européenne en organisation .
En donnant pour objectif à l’université l’intégration des citoyens au marché du travail, la Déclaration de Bologne (1999) s’inscrit dans une logique qui, tout comme au Québec, s’affirme depuis vingt ans pour déplorer le peu de lien entre l’université et les besoins des entreprises et de l’économie, pour affirmer la nécessité du recours au privé pour son financement et réclamer le développement en son sein d’une authentique culture d’entreprise. Pour un tel projet, il faut en convenir, chacune des «valeurs universitaires» constitue autant d’obstacles qu’il faut surmonter, voire détruire.
Je souscris aux grandes lignes de cette analyse désormais assez répandue. J’y apporterais toutefois un important bémol qui concerne le diagnostic ici posé.
Il me semble en effet qu’à côté de cet ennemi « néolibéral » et extérieur, il existe aussi un ennemi intérieur de l’université, non moins redoutable que le premier, quoique plus pernicieux encore parce que plus difficile à reconnaître. Ces gestionnaires à courte vue que j’ai évoqués en sont un exemple; mais aussi toutes ces formes que prennent le renoncement à ces valeurs qui sont celles de «la vie de l’esprit» de la recherche et de l’étude. En somme, l’ennemi extérieur n’aurait pas pu pénétrer à ce point et aussi facilement pénétrer au sein de l’université et des cerveaux qu’elle abrite, sans la complicité d’un ennemi intérieur qui, par ignorance, par aveuglement, par intérêt personnel ou pour toute autre raison, a contribué à sa victoire.
Et nous, anars, dans tout ça?
Je propose trois directions dans lesquelles nos actions et réflexions pourraient avantageusement s’engager.
La première est justement la lutte contre ce qui, de l’intérieur, mine l’université dans sa mission fondamentale.
Sans aucunement nous leurrer sur ce qu’historiquement l’université a aussi été, à savoir une institution au service des pouvoirs, nous pouvons reconnaître d’une part l’importance et la valeur intrinsèque de ce qu’elle accomplit en poursuivant sa mission propre, d’autre part le potentiel émancipateur de cette dernière. D’où l’urgence de se porter aujourd’hui à sa défense contre ces nouveaux ennemis, depuis ces programmes bassement utilitaires mis en place jusqu’à cette recherche aux visées mercantiles en passant par les modes de gestion qui rendent tout cela possible et le font croire inévitable.
La poursuite et la défense de cette recherche libre, qui est de plus en plus menacée, est un exemple de ce signifie concrètement ce que je propose; la création et la dispensation de formation et de cours libres, crédités ou non, en est un autre. Ces cours peuvent bien entendu se donner au sein de université, mais aussi hors et indépendamment d’elle.
Cette dernière hypothèse conduit à ma deuxième proposition.
Il s’agit, cette fois, de saisir et de tirer le meilleur parti possible de ce moment propice durant lequel la société civile se porte elle aussi à la défense de certains des idéaux universitaires. Nous devrions, il me semble, en profiter pour maximiser les liens entre universitaires et société civile.
Concrètement, cela signifie une participation active et soutenue à la production et à la diffusion de savoirs intéressant la société civile — que ce soit au sein d’universités populaires, de groupes communautaires, de syndicats ou d’associations de toutes sortes.
Dans la même perspective, j’ai suggéré, au Québec, la tenue d’États généraux de l’université, que j’envisageais comme un moment de défense collective contre la tentative des institutions dominantes de s’approprier et de transformer l’université selon leurs valeurs et leurs finalités.
Ma dernière proposition reprend celle que faisait il n’y a pas si longtemps un libertaire américain bien connu, Paul Goodman (1911-1972).
Envisagée dans la longue durée, l’actuelle crise de l’université n’est, au fond, qu’un épisode de plus du conflit entre les deux principes que j’évoquais plus haut. Or, qu’ont fait, à divers moments de son histoire depuis le Moyen Âge, certains universitaires et certains étudiants quand la forme prise par l’université ne leur convenait plus du tout ? Ils ont fait sécession. Et c’est souvent à travers cette dissidence que l’université a trouvé de quoi se régénérer. De telles sécessions ponctuent l’histoire de l’institution. La dernière et la plus célèbre en date est celle de la création de la New School of Social Research, de New York, née de la sécession de professeures dissidents de Stanford et Columbia.
Faisons-le une fois de plus, suggérait Paul Goodman en 1962. Je reprends à mon compte son idée et j’imagine sans mal une, disons, cinquantaine de professeures et quelque trois cents étudiantes étudiants fondant un Institut universitaire voué au Studium Generale, à l’abri du contrôle extérieur administratif et bureaucratique et dans le but de fonder une véritable communauté intellectuelle.
Bien des questions concrètes restent sans réponse, j’en suis conscient, et il faudra leur répondre. Elles concernent notamment le financement de cette communauté, ses ressources matérielles et humaines – bibliothèque, locaux, équipement, personnel – et sa relation aux institutions officielles devant garantir aux étudiantes et étudiants qui le désirent qu’ils pourront obtenir des diplômes reconnus.
Mais il me semble que ces problèmes ne sont pas insurmontables, d’autant que les universités, le ministère et la collectivité ont, pour des raisons diverses, des intérêts à la poursuite et au succès d’une telle expérience.
Normand Baillargeon
(baillargeon.normand@uqam.ca)
Mes mille collègues professeures et professeurs de l’UQAM (Université du Québec à Montréal) et moi-même, nous avons mené, cet hiver et ce printemps, une grève qui aura finalement duré sept longues semaines.
Cette grève, la première à l’UQAM depuis 33 ans, s’est terminée sur d’importants gains pour le corps enseignant, mais aussi, et sans doute surtout, pour l’institution elle-même — et c’est probablement là la principale raison pour laquelle la société civile québécoise, les étudiantes et les étudiants et les chargés de cours (nos «maîtres de conférences») qui ont perçu cette dimension finalement altruiste de la grève, l’ont appuyée.
Sous-financée, engagée, par des administrateurs issus du corps professoral mais devenus gestionnaires à courte vue, dans des aventures immobilières aussi douteuses que financièrement désastreuses, l’UQAM était en fait au bord du gouffre. Cette grève a joué un rôle décisif pour sa survie et contribuée à la préservation, à tout le moins provisoire, de son autonomie en tant qu’institution.
Et c’est bien cette autonomie qui, de toutes parts, au Québec comme ailleurs dans le monde, et notamment en Europe, est aujourd’hui menacée.
Dans le texte qui suit, je voudrais accomplir deux choses.
La première est de préciser en quoi consistent les menaces qui pèsent aujourd’hui sur l’université, en me fondant pour cela sur l’exemple des universités québécoises, une situation qui, à bien des égards me semble-t-il, ressemble assez à celle qui prévaut en ce moment ailleurs et notamment en Europe.
La deuxième est de proposer, modestement et sans prétendre que ce que je suggère se généralise, quelques pistes de réflexion et d’action qui pourraient guider les libertaires dans cette situation. Ici encore, c’est à partir de l’université québécoise et en particulier de ma propre expérience de professeur, que je parlerai.
La grande transformation de l’université et ses effets
Historiquement, dans ce Moyen-Âge européen qui la voit naître, l’université est une corporation qui réunit des professeurs et des étudiants (puis, de plus en plus, des professeures et des étudiantes). Peu à peu, elle définira comme une institution où s’accomplit « la vie de l’esprit de ces êtres humains qui […] sont portés vers la recherche et l’étude » – pour reprendre les mots de von Humboldt. L’université, en somme, devrait être tout entière définie et structurée par cette ambition et par les valeurs qu’elle implique, n’avoir de sens et de raison d’être que par elles.
Mais ces valeurs entrent souvent en conflit avec celles du monde au sein duquel vit l’université et rendent problématique et souvent conflictuel son rapport à lui. Tout cela est encore exacerbé du fait que l’université est largement financée par ce monde extérieur – l’État, des citoyens, des corporations – qui a, à son endroit, diverses exigences dont certaines sont souvent difficilement compatibles, voire carrément incompatibles, avec «la recherche et l’étude». L’université, en ce sens, est une institution essentiellement parasitique.
Pourtant, pour des raisons qu’il est facile de deviner, l’université s’est aussi avérée extrêmement rentable et utile sur plusieurs plans, y compris économique. Pour ces seules raisons, la société ne pouvait lui refuser d’exister.
L’histoire de l’université est ainsi marquée par le conflit entre ces deux principes – celui, interne, de la vie de l’esprit et celui, externe, des exigences de toutes sortes formulées au nom de la «rentabilité » – et par sa résolution sous la forme de constants réajustements. Cette histoire est en somme celle du pari de maintenir un lieu de réflexion et d’éducation qui soit indépendant des régimes politiques et suffisamment à l’abri des exigences du monde environnant et de la pression de l’opinion pour que ceux et celles qui le fréquentent puissent se consacrer à la vie de l’esprit.
Ce à quoi on a assisté, depuis une vingtaine d’années, se comprend à partir de là. Il s’agit, pour reprendre le vocabulaire proposé par le sociologue québécois Michel Freitag, d’une profonde mutation par laquelle une institution se transforme en organisation.
L’éducation, la recherche, la vie académique ont ainsi été sommées de s’inscrire dans une logique de rentabilité et d’adaptation fonctionnelle des individus aux exigences de l’économie, toujours données pour indiscutables et décisives. L’université tend ainsi à être de moins en moins définie par les exigences internes de son activité spécifique et de plus en plus par des critères extérieurs à elle. Certains des vocables avec lesquels on parle désormais si souvent de l’université – clientèle, capital humain, compétence, rentabilité, investissement, subvention, etc. – témoignent de la diffusion et de l’acceptation de ces déplorables idées.
Cette transformation de l’institution s’est en outre accompagnée d’une véritable métamorphose de son fonctionnement interne : l’université se gère de plus en plus comme une organisation, avec des principes administratifs et une bureaucratie qui conviennent peut-être à l’entreprise qu’elle est en voie de devenir, mais qui souvent la conduisent à des pratiques qui sont aux antipodes de ce qu’exigerait l’université-institution.
L’UQAM engagée par des gestionnaires dans des projets immobiliers catastrophiques est un exemple, dramatique, de ce que peut signifier la pénétration d'une approche «marketing» et managériale de l'université. La Loi sur la Gouvernance des universités que le Gouvernement du Québec souhaite voir adoptée en est un autre, puisqu’elle prévoit, au nom de l'efficacité et de l'imputabilité, de désormais nommer sur les conseils d’administration des universités 60% de membres externes — ce qui fait bondir leur représentation. Finalement, les menaces d’abolition de programmes non ou peu financièrement rentables (philosophie, par exemple) et la création de programmes rentables (comme celui de tourisme gastronomique, un exemple pas du tout inventé) en est encore un autre, qui donne bien la mesure de ce que pourront signifier les transformations en cours sur le plan académique.
Ce qui se vit sur ces plans au Québec ressemble fort à ce qui se produit en France et en Europe et est bien résumé par l’expression «cauchemar de Humboldt», qui donne son titre à un récent ouvrage qui examine les effets de la transformation de l’institution université européenne en organisation .
En donnant pour objectif à l’université l’intégration des citoyens au marché du travail, la Déclaration de Bologne (1999) s’inscrit dans une logique qui, tout comme au Québec, s’affirme depuis vingt ans pour déplorer le peu de lien entre l’université et les besoins des entreprises et de l’économie, pour affirmer la nécessité du recours au privé pour son financement et réclamer le développement en son sein d’une authentique culture d’entreprise. Pour un tel projet, il faut en convenir, chacune des «valeurs universitaires» constitue autant d’obstacles qu’il faut surmonter, voire détruire.
Je souscris aux grandes lignes de cette analyse désormais assez répandue. J’y apporterais toutefois un important bémol qui concerne le diagnostic ici posé.
Il me semble en effet qu’à côté de cet ennemi « néolibéral » et extérieur, il existe aussi un ennemi intérieur de l’université, non moins redoutable que le premier, quoique plus pernicieux encore parce que plus difficile à reconnaître. Ces gestionnaires à courte vue que j’ai évoqués en sont un exemple; mais aussi toutes ces formes que prennent le renoncement à ces valeurs qui sont celles de «la vie de l’esprit» de la recherche et de l’étude. En somme, l’ennemi extérieur n’aurait pas pu pénétrer à ce point et aussi facilement pénétrer au sein de l’université et des cerveaux qu’elle abrite, sans la complicité d’un ennemi intérieur qui, par ignorance, par aveuglement, par intérêt personnel ou pour toute autre raison, a contribué à sa victoire.
Et nous, anars, dans tout ça?
Je propose trois directions dans lesquelles nos actions et réflexions pourraient avantageusement s’engager.
La première est justement la lutte contre ce qui, de l’intérieur, mine l’université dans sa mission fondamentale.
Sans aucunement nous leurrer sur ce qu’historiquement l’université a aussi été, à savoir une institution au service des pouvoirs, nous pouvons reconnaître d’une part l’importance et la valeur intrinsèque de ce qu’elle accomplit en poursuivant sa mission propre, d’autre part le potentiel émancipateur de cette dernière. D’où l’urgence de se porter aujourd’hui à sa défense contre ces nouveaux ennemis, depuis ces programmes bassement utilitaires mis en place jusqu’à cette recherche aux visées mercantiles en passant par les modes de gestion qui rendent tout cela possible et le font croire inévitable.
La poursuite et la défense de cette recherche libre, qui est de plus en plus menacée, est un exemple de ce signifie concrètement ce que je propose; la création et la dispensation de formation et de cours libres, crédités ou non, en est un autre. Ces cours peuvent bien entendu se donner au sein de université, mais aussi hors et indépendamment d’elle.
Cette dernière hypothèse conduit à ma deuxième proposition.
Il s’agit, cette fois, de saisir et de tirer le meilleur parti possible de ce moment propice durant lequel la société civile se porte elle aussi à la défense de certains des idéaux universitaires. Nous devrions, il me semble, en profiter pour maximiser les liens entre universitaires et société civile.
Concrètement, cela signifie une participation active et soutenue à la production et à la diffusion de savoirs intéressant la société civile — que ce soit au sein d’universités populaires, de groupes communautaires, de syndicats ou d’associations de toutes sortes.
Dans la même perspective, j’ai suggéré, au Québec, la tenue d’États généraux de l’université, que j’envisageais comme un moment de défense collective contre la tentative des institutions dominantes de s’approprier et de transformer l’université selon leurs valeurs et leurs finalités.
Ma dernière proposition reprend celle que faisait il n’y a pas si longtemps un libertaire américain bien connu, Paul Goodman (1911-1972).
Envisagée dans la longue durée, l’actuelle crise de l’université n’est, au fond, qu’un épisode de plus du conflit entre les deux principes que j’évoquais plus haut. Or, qu’ont fait, à divers moments de son histoire depuis le Moyen Âge, certains universitaires et certains étudiants quand la forme prise par l’université ne leur convenait plus du tout ? Ils ont fait sécession. Et c’est souvent à travers cette dissidence que l’université a trouvé de quoi se régénérer. De telles sécessions ponctuent l’histoire de l’institution. La dernière et la plus célèbre en date est celle de la création de la New School of Social Research, de New York, née de la sécession de professeures dissidents de Stanford et Columbia.
Faisons-le une fois de plus, suggérait Paul Goodman en 1962. Je reprends à mon compte son idée et j’imagine sans mal une, disons, cinquantaine de professeures et quelque trois cents étudiantes étudiants fondant un Institut universitaire voué au Studium Generale, à l’abri du contrôle extérieur administratif et bureaucratique et dans le but de fonder une véritable communauté intellectuelle.
Bien des questions concrètes restent sans réponse, j’en suis conscient, et il faudra leur répondre. Elles concernent notamment le financement de cette communauté, ses ressources matérielles et humaines – bibliothèque, locaux, équipement, personnel – et sa relation aux institutions officielles devant garantir aux étudiantes et étudiants qui le désirent qu’ils pourront obtenir des diplômes reconnus.
Mais il me semble que ces problèmes ne sont pas insurmontables, d’autant que les universités, le ministère et la collectivité ont, pour des raisons diverses, des intérêts à la poursuite et au succès d’une telle expérience.
Normand Baillargeon
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