mercredi, novembre 19, 2008

OBAMA: PAR-DELÀ L'EUPHORIE

[Ce texte paraîtra dans Le Monde Libertaire, auquel je collaborerai dorénavant une fois par mois.]

Tout le mode a pu constater qu’une véritable «obamamanie» déferle sur le monde depuis l’élection de Barak Hussein Obama au poste de 44e président des Etats-Unis.
On peut dans une certaine mesure comprendre la grande euphorie avec laquelle cette victoire a été accueillie dans divers milieux.

Elle trouve sa source à la fois dans les immenses espoirs suscités par la campagne menée par ce charismatique orateur; dans le fort taux de participation à l’élection, en particulier au sein des communautés autres que blanches et parmi les jeunes; dans le soupir de soulagement lancé par tous ceux qui redoutaient l’élection du sordide candidat républicain et de sa délirante co-listière, tous deux d’une ignorance et d’une imbécillité à faire frémir; du bonheur, enfin, pour tous les progressistes, de voir un afro-américain porté aux «plus hautes fonctions» (si on peut dire) — et cela quarante ans seulement après les combats menés dans le cadre du mouvement pour les droits civils.

«C’est un moment historique», ont aussitôt décrété de nombreux observateurs, pendant que de son côté le documentariste Michael Moore avouait, comme d’innombrables autres progressistes, avoir pleuré de joie à l’annonce de cette victoire.

Cette belle unanimité est néanmoins bien suspecte et par-delà la vive émotion et le réel bonheur qu’on ressent inévitablement devant l’élection d’un membre d’une minorité qui a si longtemps été outrageusement discriminée, humiliée et brimée, la question se pose : que peut-on raisonnablement attendre de la présidence d’Obama?
Il est crucial pour tout le monde de répondre à cette question froidement et sans s’illusionner.

Mon avis est que de nombreux facteurs invitent à très fortement tempérer — pour ne pas dire plus — les espoirs que d’aucuns mettent dans le nouveau président.
Je voudrais ici exposer certains de ces facteurs qui me paraissent les plus significatifs. Je les présenterai sous deux rubriques, selon qu’ils concernent le processus électoral américain lui-même ou plus spécifiquement le contenu de la compagne menée par Obama ainsi que les premiers gestes qu’il a posés après son élection.

Après quoi, je suggérerai quelques principes et orientations dont j’estime qu’elles devraient guider l’action des forces progressistes aux Etats-Unis et ailleurs durant l’ère Obama, si du moins elles veulent faire mentir mes sombres prédictions — je l’avoue sans ambages : je serais enchanté que cela se produise.

Le mirage électoraliste

Rappelons d’abord aux Obamaphiles que si Obama a été élu, il n’en demeure pas moins que près de la moitié des votards (46%) ont choisi le tandem McCain-Palin.
De plus, et surtout, Obama a non seulement été élu, ce qui est déjà problématique, mais il l’a été par un système électoral qui a été spécifiquement conçu, comme le disait déjà James Madison, un des pères fondateurs du pays, «afin de protéger la riche minorité de la majorité». Il est crucial de s’en souvenir.

C’est ainsi que les élections américaines proposent essentiellement aux gens de choisir entre deux partis qui représentent deux interprétations largement similaires des intérêts des institutions économiques dominantes. Certes, des différences existent et il arrive qu’elles fassent une différence. Mais pour l’essentiel, on retrouve bien cette large uniformité de points de vue, de valeurs et de préoccupations.

Ceux-ci étant par définition très éloignés des points de vue, valeurs et préoccupations de l’immense majorité de la population, ces derniers sont dès lors ignorés ou marginalisés durant le processus électoral, les élections américaines devenant donc, dans une très substantielle mesure, des opérations de relations publiques, s’efforçant de garder à la marge le public tout en lui faisant croire que ce qui est discuté est néanmoins important et le concerne. Ce n’est pas une mince tâche.

En bout de piste, les candidats sont vendus et présentés selon les mêmes techniques et procédés qui servent à vendre du savon à lessive.

Obama a-t-il changé tout cela? Si on regarde par-delà l’habile rhéteur et le formatage auquel on l’a soumis, rien ne permet de penser qu’il a échappé aux effets déterminants qu’imposent les conditions structurelles d’une campagne électorale aux Etats-Unis. Pour s’en convaincre, on peut examiner la campagne qu’il a menée et les gestes qu’il a posés depuis qu’elle s’est terminée.

L’écran à fantasmes

Noam Chomsky a décrit la campagne d’Obama comme une «blanck slate», c’est-à-dire comme un tableau vierge sur lequel chacun a été invité à écrire ce qu’il voulait.
C’est ainsi que des mots pouvant recouvrir à peu près tout ce qu’on voudra ont été ainsi lancés (par exemple : «espoir», «changement», «on le peut») par lesquels, puisque ce pouvait être n’importe quoi, chacun a entendu ce qu’il voulait bien y entendre. La campagne d’Obama, — certes pas entièrement mais dans une substantielle mesure surtout pour des enjeux cruciaux et polémiques en matière de politique étrangère et intérieure — a ainsi consisté à présenter une sorte d’ «écran à fantasmes» sur lequel chacun a pu projeter ce qu’il a voulu.

Il est d’ailleurs frappant de constater combien sont diverses et parfois diamétralement opposées les interprétations de ce qu’il a défendu ou soutenu et des politiques qu’il disait entendre suivre s’il était élu.

Certains ont vu en lui le président qui assurera la continuité des politiques unilatéralistes, tandis que des progressistes ont vu un beau risque; des pacifistes le voient comme la chance de terminer la guerre en Irak, mais des faucons comme celle de continuer celle en Afghânistân; on lui a attribué l’ambition de mettre fin aux pires excès du réjectionnisme de la politique américaine envers Israël, mais aussi celle de n’y rien changer; on a vu en lui ici le nouveau Kennedy, là le nouveau Bush première version, ailleurs encore le nouveau Reagan.

En attendant que la realpolitik ne tranche, ce qui ne saurait tarder, des faits têtus persistent.

C’est ainsi que les Etats-Unis ne sont pas soudainement entrés dans une phase post-raciste et que l’arrivée d’un couple Noir à la Maison-Blanche ne change pas le fait que les Noirs sont toujours sous-représentés dans tous les postes décisionnels et qu’ils forment toujours une part disproportionnée de la population carcérale — près d'un homme Noir entre 20 et 34 ans sur 20 est en prison aux Etats-Unis — où avec quelque 2 320 000 prisonniers, c’est près de 1% de la population qui est incarcérée.

C’est encore ainsi que Etats-Unis ne sont pas soudainement entrés dans une phase plus démocratique de leur histoire et que le gouvernement reste encore «cette ombre projetée sur la société par les grandes corporations» dont paraît John Dewey. (Le caractère profondément anti-démocratique en a été une fois de plus mis en évidence dans le récent renflouement à hauteur de 700$ milliards des banques et autres institutions financières : massivement rejeté par l’immense majorité de la population, les mesures préconisées ont néanmoins été mises en place.)

C’est à des réalités comme celles-là que les promesses d’Obama doivent être rapportées. Considérez par exemple ce modeste projet qu’il a annoncé et qui permettrait d’assurer une couverture en santé à des millions d’Américains qui en sont privés : ce projet est loin d’être mis en marche et plus encore d’être implanté. Mais on peut être certain que la «grande ombre» des corporations pharmaceutiques et des compagnies d’assurance (avec d’autres) vont exercer d’énormes pressions pour qu’il n’aboutisse pas.

De même, la fin de la guerre en Afghanistan n’est absolument pas une chose acquise, bien au contraire, et Obama a même parlé d’augmenter le nombre de soldats qui y sont déployés. Quant à la promesse du retrait des troupes américaines d’Iraq à l’été 2010, absolument rien ne garantit qu’elle sera tenue.

Ce n’est qu’en janvier qu’Obama annoncera la composition de son équipe et les grandes orientations de sa politique. Mais ce qu’on en devine déjà n’est guère encourageant.
Au moment où j’écris ces lignes, on annonce la nomination de Rahm Emanuel comme secrétaire général de la Maison Blanche : le choix pour ce poste crucial de cet ex conseiller politique de Bill Clinton n’annonce rien de bon. Emanuel est en effet un néolibéral bon teint qui a joué un rôle crucial dans l’imposition de l’accord de libre échange nord-américain (ALENA) aux environnementalistes et aux syndicats, un partisan de la «guerre au terrorisme» et de la présence américaine en Afghanistan : bref, un faucon doublé d’un ardent défenseur de l’hégémonie des corporations.

De même pour les autres personnes dont il s’entoure déjà : le Président élu vient ainsi de se présenter à sa première conférence de presse avec une équipe de conseillers économiques qu’aucun de ses prédécesseurs n’aurait reniée — on n’y trouve d’ailleurs personne qui soit issu du monde du travail. Parmi elles, Paul Volcker, qui pourrait être appelé à jouer un rôle significatif, peut-être même celui de Treasury Secreteray : incarnation des pires excès néolibéraux, si on peut se permettre ce pléonasme, il a été un des personnages clés de l’administration Reagan et on lui doit notamment la croissance démente des taux d’intérêts durant les années 80.

Au poste de secrétaire à la défense, le nom de Richard Holbrooke circule, dont on se souviendra comme la personne qui, sous l’administration Carter, a autorisé l’envoi d’armes à l’Indonésie pour lui permettre de continuer l’Occupation du Timor Oriental qui avait fait 200 000 victimes. Circule aussi celui de Madeleine Albright, celle-là même qui affirmait en 2001 que la mort d’un demi-million d’enfants en Irak suite aux sanctions imposées par les Etats-Unis est quelque chose qui «valait le coût».
À la défense, la rumeur place en ce moment Robert Gates : cette fois encore, ce sera «business as usual».

Que va-t-il arriver en janvier et février prochains? La question reste ouverte. De son côté, Michael Albert, de Z Magazine, s’est risqué à une prédiction: «Je soupçonne, écrivait-il, qu’hélas, dès la première semaine de son entrée en fonction — littéralement : dès la première semaine — les choix de collaborateurs et de personnel que fera Obama vont très clairement montrer que sans un militantisme massif contraignant à des actions différentes, le changement ne sera que superficiel».
Des événements récents comme ceux que j’ai rapportés lui donnent pour l’instant raison. Mais c’est la condition qu’Albert introduit dans sa prédiction qui est me semble capitale : «sans un militantisme massif contraignant à des actions différentes».


Au-delà des élections

L’histoire nous a inlassablement appris que le pouvoir n’a jamais rien cédé et ne cèdera jamais rien si ce n’est par la force.

Cette fois encore, il ne cèdera rien sans elle et l’ère Obama sera donc, dans une substantielle mesure, ce que par leur action sur le terrain les militantes et les militants en feront. Les pressions qu’ils et elles exerceront pourront seules faire en sorte qu’Obama, comme n’importe quel autre élu aux Etats-Unis ou ailleurs, tienne les promesses faites au peuple plutôt que celles faites aux corporations, aux élites et à tous ceux qu’Adam Smith appelait déjà «les maîtres».

Dans les cruciales semaines à venir il va donc s’agir, pour les progressistes américains, pour les pacifistes, pour les activistes mobilisés contre les guerres en cours, pour les syndicats et les mouvements liés au monde du travail et aux regroupements communautaires, de maintenir vivante et même d’accroître la mobilisation populaire qui a fait élire Obama et de rappeler, surtout à tous ceux-là pour qui voter est l’aboutissement de leur engagement politique, qu’avec cette élection, les combats, loin de se terminer, commencent. Réussiront-ils?

Je l’ignore. Mais entre pessimisme de la raison et optimisme de la volonté, je le souhaite ardemment.

8 commentaires:

Isamar a dit…

Juste une précision : vous dites "un homme Noir entre 20 et 34 ans est en prison aux Etats-Unis — où avec quelque 2 320 000 prisonniers, c’est près de 1% de la population qui est incarcérée." Il manque une proportion : un homme Noir sur combien ?

Jean-no a dit…

Peu importe ce que voudra ou pourra Obama, son élection est un symptôme fort d'une volonté états-unienne de tourner la page : guerre de sécession (il était temps), Iraq, économie hasardeuse, impérialisme imbécile, refus du monde extérieur...
Cependant ça ne concerne qu'une partie des américains, comme tu dis les autres - les obscurantistes néo-cons - ne sont pas en petit nombre (le fait que Sarah Pallin n'ait pas fait fuir les conservateurs traditionnels est inquiétant), et peut-être, se radicalisent comme jamais.
Je ne suis pas complètement d'accord avec l'idée du "Blank Slate", du-mouton-qui-est-dans-la-boite, ou en tout cas je ne trouve pas ça embêtant, car si tout le monde n'a certes pas voté pour Obama pour les mêmes raisons, la somme des raisons aboutit bel et bien à un message précis : l'envie de changer. Et quand beaucoup ont envie de changer, et que le fait de voter pour cette envie de changement permet à chacun de vérifier qu'il n'est pas seul, alors il peut y avoir du changement.
Sans sauter au plafond, je pense que cette élection est assez positive.

Normand Baillargeon a dit…

Isamar,

Oups... Vous avez raison. Un bout de texte manquait. C'est corrigé. Merci.

Normand B.

Normand Baillargeon a dit…

Bonjour, Jean-No,

Nous sommes d'accord sur le fait qu'une partie des Américains signalent une volonté de changement.

J'espère que ces gens vont maintenir une pression assez forte pour que la suite des choses vous donne plus raison qu'à moi sur le point où nous divergeons d'opinion.

Normand

Marc-Olivier a dit…

Jusqu'à maintenant, l'élection de Barack Obama est positive uniquement de façon négative : ce n'est pas John McCain qui a été élu.

Toutefois, pour qu'elle soit réellement positive, les Américains (qui ont voté pour B. Obama) devront comprendre que la politique, c'est beaucoup plus que d'aller voter une fois tous les quatre ans. Ils devront revendiquer haut et fort leur désir de réel changement en mettant de l'avant les propositions auxquelles ils tiennent vraiment (retrait des troupes de l'Iraq d'ici 16 mois, assurance-santé). Mais comme l'élection d'Obama n'a en rien changé le système de contrôle de l'opinion publique, on est en droit d'être très sceptique, je pense.

En ce sens, les mouvements populaires, les organisations libertaires et tous les autres auront fort à faire dans les prochaines semaines pour attirer les Américains et les convaincre que l'élection d'Obama n'est pas une fin, mais bien un moyen.

Une dernière chose : avec la confiance de 54 % des électeurs qu'a réussi à gagner le démocrate au cours de sa campagne, il faudra espérer que nos voisins sauront garder les yeux bien ouverts. Ce n'est pas rare dans l'Histoire des 40 dernières années que des gouvernements dits moins à droite que leurs adversaires politiques aient réussi à faire gober aux gens des politiques très néolibérales. Le Parti québécois en est un bon exemple pour le Québec, je crois.


Et si je peux suggérer une lecture, Naomi Klein a écrit un article très intéressant sur le Bailout Plan : http://www.naomiklein.org/articles/2008/10/bailout-profiteers

Normand Baillargeon a dit…

Bonjour, marc-Olivier,

Nous avons donc vous et moi, sauf erreur, une lecture similaire des événements.

je connais le texte de Klein: très intéressant. Elle a aussi accordé un intéressante entrevue à Democracy Now.

Cordialement,

Normand

Anonyme a dit…

Bonjour,

Barack Obama n’est qu’un cosmétique inventé par l’industrie des relations publiques (c'est-à-dire de la propagande institutionnalisée d’état et d’entreprise) pour redonner des couleurs "sexy" à la bonne vieille barbarie impérialiste états-unienne. Non seulement son élection (en fait, sa nomination par les puissances d'argent états-uniennes) ne provoquera pas de réel progrès, mais on peut même craindre qu'une de ses conséquences immédiates sera qu’il ne sera plus possible à l’avenir de critiquer la barbarie impérialiste des Etats-Unis : ceux qui seront assez téméraires pour le faire se verront systématiquement insulter et traiter de "racistes" (cf. ce qu'a dit récemment Jean Bricmont à ce sujet : http://www.counterpunch.org/bricmont11072008.html )

Obama n’a pas l’intention de changer la politique de George W.Bush ; simplement de la réorienter pour la rendre plus "performante". A ce sujet, on peut faire bon marché de ses discours pompeux en faveur du "changement" quand on voit les gens dont ils s’entourent, qui ont tous en commun d’avoir été les "faucons" les plus extrémistes du Parti Démocrate, et qui se situent quelque part à droite de Cheney et Rumsfeld. Dans l’ordre :

1°/ "Rahmbo" "Israël" (sic) Emanuel : http://blog.mondediplo.net/2008-11-07-M-Obama-le-Proche-Orient-et-Rahm-Emanuel

2°/ Lawrence Summers, le boucher du Mexique : http://www.zmag.org/znet/viewArticle/19656

3°/ Zbigniew Brzezinski, qui a plongé l’Afghanistan dans 30 ans de guerre ininterrompue qui continuent jusqu’à ce jour : http://www.zmag.org/znet/viewArticle/19653 (Obama va même jusqu’à maintenir à son poste le ministre précédent de la défense [donc celui de George W. Bush], Robert Gates, qui avait été le numéro deux de Brzezinski sous l’administration Carter ! Comme le monde politico-économico-militaire de Washington est petit, quand même.)

Comme n'aurait pas dit Deng Xiaoping, "Qu’importe que le bourreau soit noir ou blanc, pourvu qu’il soit impérialiste !"

Normand Baillargeon a dit…

Bonjour anonyme,

Reste l'espoir que les groupes populaires, les militants, les oragnisations de défense des travailleurs, etc. exerceront la pression dont je parle dans mon texte.

Normand