vendredi, septembre 19, 2008

LA BANNIÈRE DE LA RÉVOLTE, L’ÉTENDARD DE LA LIBERTÉ : LA VIE ET L’ŒUVRE DE VOLTAIRINE DE CLEYRE (1)

[Ce texte est la première partie de l'introduction au livre de Voltairine de Cleyre: D'espoir et de raison. Écrits d'une insoumise, qui paraîtra en octobre. Je signe cette introduction avec Chantal Santerre.]

[elle a été] la plus douée et la plus brillante
femme anarchiste qu’aient produit les Etats-Unis.

Emma Goldman

Elle est la plus grande intellectuelle que j’ai rencontrée, la plus patiente, la plus brave et la plus aimante camarade que j’ai eue. Elle a mis toute sa vie de souffrance au service d’une cause obscure : l’eût-elle consacrée à une cause populaire, elle serait devenue célèbre et le monde entier l’aurait acclamée .

George Brown

Toute sa vie a été une protestation contre les simulacres, un défi lancé à toutes les hypocrisies et une force incitant à la révolte sociale.

Alexander Berkman

***
Dans un émouvant poème écrit en hommage à Mary Wollstonecraft (1759-1797), qu’elle admirait, Voltairine de Cleyre évoque tout ce temps («cent années de poussière») qu’il aura fallu attendre avant que justice ne soit rendue à l’écrivaine par l’Histoire et que soit enfin reconnue sa contribution au patrimoine commun de l’humanité.

S’adressant directement à Wollstonecraft, de Cleyre écrit:

Toi qui eus l’éponge, la myrrhe
Et la croix amère
Souris. Car le jour est venu
Où nous mesurons l’étendue de notre perte

Ces mots pourraient parfaitement être aujourd’hui adressés à Voltairine de Cleyre (1866-1912) elle-même, dont nous commémorerons justement sous peu le centième anniversaire de la mort. C’est que Voltairine de Cleyre est à son tour, en ce moment même, passionnément redécouverte — aussi bien pour la qualité de son travail d’écrivaine et de poète, que pour la profondeur de ses réflexions de théoricienne anarchiste et la passion de son militantisme.

Dans le monde anglo-saxon, ce renouveau des études voltairiennes s’est amorcé il y a quelques années à peine, par la publication de quelques études, mais surtout de trois anthologies qui ont fait connaître à un (relativement) vaste public une part de ces centaines d’écrits — poésie, nouvelles, conférences, essais, traductions, recensions — que Voltairine de Cleyre a publiés.

Nous sommes particulièrement heureux de prendre part à ce renouveau en présentant au lectorat francophone le premier recueil de textes de Voltairine de Cleyre à paraître dans leur langue.

Notre bonheur, en fait, est double.

Il tient d’abord à ce que nous espérons, par la publication de ce livre, contribuer à faire connaître et apprécier la vie et l’œuvre, toutes deux inspirantes, d’une femme remarquable.

Mais il tient aussi à la manière dont s’est réalisé ce livre, qui est le fruit d’une entreprise collective à laquelle de nombreuses personnes ont généreusement contribué, dans un esprit d’entraide et d’action directe qui aurait, on peut légitimement le penser, plu à Voltairine de Cleyre .

Dans les pages qui suivent, et afin de préparer la lecture de cette anthologie, nous voudrions accomplir trois choses principales.

Tout d’abord, et comme il se doit, nous voulons rappeler qui était Voltairine de Cleyre, dans quel milieu elle s’est formée et quels événements ont contribué à façonner sa pensée et sa personnalité.

Nous voulons ensuite souligner quelques-uns des grands thèmes qui traversent son œuvre littéraire et sa pensée libertaire, en insistant sur ceux par lesquels l’une comme l’autre nous paraissent demeurer actuels.

Nous voulons enfin situer dans sa vie et dans son oeuvre les textes qui composent le présent volume.

***

Enfance

Voltairine de Cleyre est née le 17 novembre 1866, à Leslie, Michigan, aux États-Unis, au sein d’une famille pauvre de la classe ouvrière.

Sa mère, Harriet Elizabeth Billings, est née en 1836, dans une famille ayant milité au sein du mouvement abolitionniste. Elle semble avoir été une femme particulièrement déterminée et brillante.

Son père, Hector De Claire, est né à Lille, en France, lui aussi en 1836. Il abandonne très tôt la foi catholique dans laquelle il est élevé et, dès la Révolution de 1848, se rapproche du socialisme et de la libre-pensée. En 1854, il part avec un de ses frères pour les États-Unis, où il exerce le métier d’artisan tailleur itinérant. Durant la Guerre Civile, il combat avec l’armée nordiste, ce qui lui vaut d’obtenir la citoyenneté américaine.

Harriet Elizabeth Billings et Hector De Claire se sont mariés le 28 mars 1861. Ils auront trois filles : Marion, née le 26 mai 1862; Adelaïde, née le 10 mars 1864; finalement Voltairine, un prénom qu’a choisi pour elle son père, admirateur de Voltaire — et qui, il faut le dire, prévoyait que son épouse donnerait cette fois naissance à un garçon.

En mai 1867, un immense malheur s’abat sur la famille alors que la petite Marion se noie. Les De Claire , s’éloignent bien vite du lieu du drame et déménagent dans une petite maison située à St Johns, au Michigan. Voltai, comme on l’appelle alors, a un an et elle grandira dans une famille douloureusement marquée par le malheur, extrêmement pauvre et dans laquelle les frictions entre les parents, sans cesse plus vives, vont conduire à leur séparation.

Voltai démontre bien vite de grandes aptitudes intellectuelles, ainsi qu’une immense sensibilité et une capacité d’indignation peu commune. « À quatre ans, rapportera sa sœur Adelaïde, elle entrera dans une grande colère lorsqu’elle apprit qu’on lui avait refusé l’admission à l’école primaire de St Johns en raison de son trop jeune âge. Elle s’était pourtant apprise à lire toute seule et à quatre ans lisait le journal! ». Voltai est également très précoce en écriture : le plus ancien poème que l’on a conservé d’elle a été composé quand elle n’avait que six ans.

En attendant, les affaires de la famille vont de mal en pis, au point où, au début des années 70, le père est contraint de reprendre son métier de tailleur itinérant. Il se fixera à Port Huron et ne reviendra jamais à St Johns.

En 1879, Adélaïde étant très malade, sa mère, pour mieux s’en occuper, envoie Voltairine sous la garde de son père, à Fort Huron. Elle y reste une année. Puis, en septembre 1880, Hector De Claire, qui n’a pas encore, à cette date, retrouvé la foi (ce qu’il fera quelques années plus tard ), prend l’étrange et financièrement très onéreuse décision d’inscrire sa fille au Convent of Our Lady of Lake Huron, à Sarnia, en Ontario.

Comment l’expliquer? Sans doute espère-t-il deux choses. D’abord, obtenir de l’aide dans l’éducation de cette enfant qu’il juge difficile et à laquelle il ne peut se consacrer aussi bien qu’il le voudrait. Ensuite, lui donner une occasion d’acquérir une instruction qui aidera à faire éclore le grand talent qu’il lui reconnaît.

Voltairine de Cleyre reste trois ans et quatre mois dans ce couvent. Elle s’ennuie de sa famille, a du mal à s’adapter à la vie qu’on lui impose et ne pardonnera jamais entièrement à son père de l’y avoir inscrite. Dans Naissance d’une anarchiste, elle écrit : «Que de pitié m’inspire encore aujourd’hui ce souvenir; pauvre petite âme combattant seule l’obscurité de la superstition religieuse.» (page xxx)

Pour traverser l’épreuve, Voltairine se met bientôt au travail, c’est-à-dire à ses études. Elle apprend notamment la physiologie, la géographie physique, la mythologie, le français, les mathématiques, la musique, la calligraphie. Elle se met aussi au piano, et l’enseignement de cet instrument sera plus tard un de ses moyens de subsistance. Elle noue également des liens d’amitié avec quelques-unes des Sœurs, des liens qu’elle conservera en certains cas tout au long de sa vie.

Si son aversion pour le catholicisme et la religion en général diminuent quelque peu par cette expérience, si elle ressent en outre de l’attirance pour certains aspects des positions, notamment éthiques, défendues par l’Église — comme le souci des pauvres et la fraternité — Voltairine demeure trop indépendante et trop attachée à des idéaux de pensée libre et rationnelle pour ne pas demeurer critique et sceptique et pour ne pas finir par se révolter contre le dogmatisme et l’obscurantisme religieux.

Le 20 décembre 1883, Voltairine de Cleyre soumet sa dissertation finale de graduation : elle est consacrée aux Beaux-Arts et lui vaut la médaille d’or du couvent, qu’elle portera longtemps avec fierté.

Elle a 17 ans et la voilà en possession d’une certaine instruction, obtenue au terme d’une expérience qui a fait d’elle une libre-penseure : c’est là, comme nous allons le voir, le premier pas sur la route qui va la conduire à l’anarchisme.


Voltai devient anarchiste

À sa sortie du couvent, Voltairine rentre à St Johns, où elle gagne sa vie en donnant des leçons de piano, de français et de calligraphie. Au bout de deux ans, en 1885, elle part vivre chez une tante à Greenville, au Michigan, puis, en 1886, à Grand Rapids, toujours au Michigan.

C’est durant ces années qu’elle se rapproche des libres-penseurs et son activité littéraire naissante s’inscrit dans ce mouvement, où sont abordés dans une perspective séculière et rationaliste des sujets aussi variés que le mariage, le contrôle des naissances, la question raciale, les relations de travail, l’existence de Dieu ou la morale.

À cette époque, Voltairine commence à écrire dans des publications qui font la promotion du sécularisme et de la libre-pensée et édite même une des publications du mouvement : The progressive Age. Elle devient rapidement une oratrice très appréciée et va de ville en ville pour prononcer des conférences. Sa réputation grandit rapidement et elle va de plus en plus loin pour les prononcer, notamment pour l’American Secular Union. Bientôt, elle publie aussi des poèmes et des essais, qui paraissent dans des publications de plus en plus nombreuses.

Un tel milieu était propice à la rencontre d’anarchistes, puisque dans maints courants de l’anarchisme, la révolte contre l’autorité illégitime (Ni Maître!) est justement inséparable de celle contre la religion (Ni Dieu!) et que le rationalisme est une composante essentielle de bien des courants de l’anarchisme. Mais avant d’en arriver à lui, Voltairine rencontre le socialisme.

En décembre 1887, en effet, elle prend part à un événement commémoratif consacré à Thomas Paine (1737-1809), le célèbre philosophe et écrivain. Elle y prend la parole; mais elle entend ensuite Clarence Darrow (1857-1938) parler de socialisme : c’est une illumination, comme elle le raconte ici même : « Pour la première fois j’entendais parler de moyens pour améliorer les conditions de vie de la classe ouvrière qui prenaient en compte les circonstances du développement économique. Je me ruai sur cette idée comme quelqu’un qui a erré dans l’obscurité se précipite vers la lumière. » (Naissance d’une anarchiste, page xxx).

Mais, elle s’éloignera vite du socialisme, comme elle le raconte dans le même texte. C’est que si son ambition de combattre les injustices sociales et économiques la rend sensible aux idéaux socialistes, son amour de la liberté la rend incapable d’accepter la place accordée à l’État par le socialisme.

De plus, un événement survenu le 11 novembre de cette année-là (1887) sera déterminant dans sa conversion à l’anarchisme et à vrai dire dans sa vie toute entière. Pour situer cet événement et afin de mesurer son impact sur le destin de Voltairine de Cleyre, il nous faut remonter au mois de mai de l’année précédente.

4 commentaires:

Michel a dit…

À la lecture de cet extrait, je pourrais presque croire que Voltairine De Cleyre est née avec le gène de l'indignation.

Normand Baillargeon a dit…

Le gène de l'indignation: Joli!

Normand

Michel a dit…

Être aussi précoce à quatre ans et avoir appris à lire seul, bon sens, j'aurais aimé être aussi dégourdis.

Normand Baillargeon a dit…

Elle était une personne remarquable et je serais très content si nos modestes efforts contribuaient à ce qu'elle prenne enfin la grande place qui lui revient dans l'histoire (et l'actualité) de l'anarchisme.

Ce printemps, j'ai prononcé une conférence sur Voltairine à Paris, devant, essentiellement, je pense, des camarades anars ou du moins sympathisants. Durant la période de questions , un de ces camarades a dit: «Tu te rends compte que ce que tu as cité d'elle aurait pu être écrit aujourd'hui». Excellente et juste remarque, à laquelle il n'y avait rien à rajouter.

Normand