dimanche, mars 22, 2009

OBAMA AU POUVOIR

[Article pour Le Monde Libertaire.]

Il était bien difficile d’être plus radicalement à droite que le gouvernement Bush ne l’a été et, en ce sens, il était prévisible que l’élection d’Obama ramènerait la politique américain quelque peu vers le centre. Mais il faut en convenir : ce sera très, très légèrement vers le centre.

C’est ainsi qu’alors que retombe la poussière après l’effervescence — en partie réelle, mais aussi en partie artificiellement entretenue par les médias — de son arrivée au pouvoir, tout, depuis les nominations qu’il a faites jusqu’aux gestes qu’il a posés, indique qu’Obama sera un démocrate plutôt très centriste, un peu à la manière de Clinton avant lui. En d’autres termes, Obama sera ce qu’il était prévisible qu’il allait être, à savoir un président infiniment plus sensible aux intérêts dominants qui l’ont porté au pouvoir qu’aux aspirations du peuple américain qu’il avait habilement entretenues.

La question du système de soins de santé, si importante aux Etats-Unis où des millions de personnes sont sans aucune protection médicale, est à ce sujet éclairante.
En juin 2003, Obama déclarait : «Il se trouve que je suis partisan d’un programme de couverture médicale universelle et payée par le gouvernement. Je ne vois aucune raison pour laquelle les Etats-Unis, le pays le plus riche de toute l’histoire du monde et qui dépense 14% de son produit intérieur brut pour des soins médicaux — 14% !— ne pourrait pas offrir une assurance médicale à tous les Américains (1) ».

C’était clair, c’état vrai et c’était et ça reste ce qu’il faut faire. Des millions de gens l’ont cru. Mais depuis, Obama a été élu et il pense désormais que c’est aller trop loin, trop rapidement et qu’il faut plutôt construire à partir du système en place.

Il y a une explication évidente à ce retournement : ses amis, ceux qui ont largement financé sa campagne et auxquels il doit en grande partie son élection, tous ceux-là à qui il est si grandement redevable, ne veulent pas d’un tel système de soins de santé et il est donc aujourd’hui hors de question, comme ce l’était hier, d’envisager sérieusement cette hypothèse.

Ce qui se dessine sur l’Iraq illustre aussi, hélas, et parfaitement, comment et pourquoi il faut s’attendre à de pareils «retournements». C’est ce que je voudrais montrer ici.

Auparavant, je voudrais prendre le temps de rappeler que bien des gestes posés et de décisions prises par Obama depuis son élection (4 novembre 2008) et sa nomination (20 janvier 2009) ont de quoi inquiéter et confirment l’étroite alliance entre sa présidence et le monde des affaires et l’establishment militaire.


Les nominations et les exclusions


C’est ainsi, pour commencer, que des faucons notoires sont aux commandes de la politique étrangère. En particulier, Obama a choisi Hilary Clinton (qui envisageait récemment rien de moins que la destruction totale de l’Iran), Richard Holbrooke et Robert Gates, qui était le secrétaire à la Défense de Bush et qui est maintenu à ce poste. De ce point de vue, la réaction de l’administration Obama au massacre de Gaza était tout à fait prévisible.

En économie, cette fois, il est très significatif de constater qu’Obama a fait du terrifiant Lawrence Summers son premier conseiller économique : car le fait est que les politiques de déréglementation de celui-ci ont joué un très grand rôle dans le déclenchement de la crise économique actuelle, qu’il est pourtant appelé à contribuer à combattre — ce qui donne à voir à l’œuvre un très singulier pompier-pyromane.
On se souviendra aussi que c’est ce même Summers qui suggérait, dans un mémo interne rédigé alors qu’il dirigeait la Banque Mondiale, d’exporter en Afrique la pollution des pays riches : les Africains ayant une espérance de vie plus courte que celle de Occidentaux et leur continent étant sous pollué (sic), cette décision était, ipso facto, présumée être économiquement rationnelle.

Le très important poste de Chef de cabinet de la Maison Blanche a été confié par Obama à Rahm Emanuel, à qui revient le double titre d’être à la fois un des responsables de la débâcle économique actuelle (il a été directeur de la banque Dresner et membre du conseil d'administration de Freddie Mac) et un impitoyable faucon (il est pour cette raison surnommé «Rahm-bo»), qui a bien entendu approuvé toutes les politiques martiales de Bush contre l’Iraq.

La liste des personnes écartées par Obama confirme la désagréable impression que laissent ses nominations: il s’agit de toutes ces personnes de son entourage qui auraient pu implanter des politiques légèrement plus progressistes (par exemple, Joseph Stiglitz, James Glabraith ou Paul Krugman).

Tout cela conduit aux politiques qu’on devine. Montrons-en donc le vrai visage, d’abord sur l’exemple des politiques économiques, puis sur celui de l’Iraq.

La sécurité sociale pour les riches


Un spectacle tout à fait remarquable, ces temps-ci, et pas seulement aux Etats-Unis, est de voir tous ces apôtres du libre marché, de la privatisation et de la déréglementation, se muer soudainement en partisans de garanties gouvernementales, d’interventions de l’État, de subventions et de cadeaux de toutes sortes aux entreprises, aux banques et aux institutions financières : en un mot de les voir tout d’un coup devenir des keynésiens interventionnistes bon chic bon genre — le public, bien entendu, étant de son côté supposé ne rien remarquer et surtout pas le fait que les riches, les puissants et les institutions dominantes ne s’appliquent surtout pas à eux-mêmes le remède qu’ils n’ont cessé, à travers la Banque Mondiale et le FMI, de prescrire aux pays du Tiers-Monde, où elles ont, comme on pouvait le prédire, engendré des montagnes de souffrances.

Avec aux commandes, bien souvent, les mêmes individus qui ont causé la crise actuelle ou qui n’ont pas su la prévoir, l’administration Obama adopte donc globalement les mêmes politiques que l’administration Bush préconisait et qui consistent à renflouer avec des fonds publics les mêmes institutions et les mêmes entreprises, mais sans aller jusqu’à les transformer en institutions appartenant au public, qui les finance, ce qui serait un minimum.

Timothy Geithner, le secrétaire au Trésor de Barack Obama, le principal architecte des politiques économiques, s’est donc assuré que le Gouvernement ne se mêlerait pas trop des affaires des banques et des corporations et n’irait pas imposer de trop sévères limites aux rémunérations de leurs cadres — pendant que le président haussait théâtralement la voix pour rassurer le public. Paul Krugman a plaisamment résumé la situation comme suit:

Question : Que se passe-t-il si vous perdez des sommes faramineuses qui ne vous appartenaient pas?
Réponse : Le Gouvernement vous fait un gros cadeau — mais le Président vous lance quelques gros mots avant de vous fourguer le fric.

On voit ces temps-ci, en Californie, des campements de tentes où logent des familles ayant tout perdu; et on risque d’en voir longtemps encore et de plus en plus, au rythme où se multiplient les faillites et où augmente le chômage. Ces personnes seront sans doute enchantées d’apprendre que les premiers 350$ milliards qu’elles ont contribué à donner aux banques ont déjà été englouties par ces dernières pour leur propre enrichissement et sans qu’on se préoccupe de savoir où l’argent allait ou si les conditions qu’on avait posées à ce don étaient satisfaites.
Ce qui se dessine sur l’Iraq, hélas, est du même tonneau.

L’Iraq



En campagne électorale, Obama avait promis de retirer les troupes américaines d’Iraq dans les 16 mois suivant son accession à la présidence. Avec Robert Gates, l’Amiral Mike Mullen et de nombreuses autres voix, il a ensuite décrit ce scenario comme étant simplement l’une des options envisageables.

Lesquelles ? En février dernier, il parlait plutôt de 19 mois — le retrait des troupes devant être complété en août 2010. Puis, il y a quelques jours, lors d’une discours à Camp Lejeune (Caroline du Nord), la date était reportée encore, cette fois à la fin 2011.

Cette date est fort intéressante puisque, selon une entente signée par l’administration Bush avec le gouvernement de l’Iraq (le Status of Force Agreement, ou SOFA), il était déjà convenu que les troupes américaines se retirent d’Iraq … à la fin décembre 2011.

Il y aurait en Iraq quelque 150 000 soldats, plus de cinquante bases militaires, mais aussi des dizaines de milliers de mercenaires, et un grand nombre de compagnies et d’entrepreneurs (Blackwater, Dyncorp, Bechtel, notamment) ainsi que des milliers de «fonctionnaires» oeuvrant dans la plus gargantuesque ambassade qui soit: toutes ces personnes exercent ensemble le contrôle sur le pétrole de la région : sortir d’Iraq, c’est retirer tout ce monde.

Mais déjà, l’administration Obama parle d’y laisser des ‘troupes de non-combattants’ même après 2010 ou 2011, pour, dit-on, protéger les intérêts américains dans le pays, poursuivre des opérations de ‘contre-terrorisme’, de surveillance et de protection et, bien entendu, aider au renforcement de la démocratie.

Qu’on parle ici de ‘troupes de non-combattants’ laisse bien évidemment songeur et Phylis Bennis attire à ce propos l’attention sur une fort intéressante confidence du Pentagone au Times : «[le but du Président] de retirer les troupes de combattants pourrait être atteint en renommant des unités, de sortes que celles qui sont aujourd’hui comptabilisés comme étant de combat seraient rebaptisées et leurs efforts réorientées vers de l’aide au Iraquiens».

Bref : il resterait donc, après 2011, des dizaines de milliers de soldats dans ce pays où il ne devait plus y en avoir aucun à la mi-2010. Le correspondant en Iraq de la NBC (une chaîne de télévision) a d’ailleurs rapporté que «le commandement américain en Iraq élabore des plans qui prévoient qu’un nombre significatif de soldats resteront en Iraq après 2011» et qu’ils prévoient d’ailleurs déjà que «le Status of Force Agreement sera renégocié», puisque, selon eux, «un grand nombre de soldats américains vont demeurer postés en Iraq pour encore 15 ou 20 ans ».

Et il y a pire encore, peut-être, puisque ce scénario ne dit rien des frappes aériennes sur l’Iraq, qui se poursuivent inlassablement depuis 1991 et qui pourront se poursuivre après le «retrait» des troupes de «combattants».

Lors du discours au Camp Lejeune évoqué plus haut, Obama a déclaré : «Nous avons envoyé nos troupes en Iraq pour mettre un terme au régime de Saddam Hussein — et la tâche a été accomplie. Nous avons envoyé nos troupes en Iraq pour y établir un gouvernement démocratique — et la tâche a été accomplie.» Ces deux phrases, qui sont autant de grossiers mensonges, auraient parfaitement pu être prononcées par Bush II : ceux et celles qui ont mis tant d’espoir en Obama devraient en prendre note.

En attendant, la justice exigerait non seulement le retrait complet d’Iraq de toutes les troupes et de tous les mercenaires qui s’y trouvent, de toutes les compagnies qui s’y trouvent, la fermeture de toutes les bases militaires et la restitution aux iraquiens du contrôle sur leur pays et son pétrole, mais aussi qu’on leur verse de fortes réparations et compensations pour les incalculables dommages et souffrances qui leur ont été infligés à eux ainsi qu’ à leur pays.

Sur chacun de ces plans, les mouvements militants auront, il faut l’espérer, la sagesse de ne rien attendre du gouvernement d’Obama et surtout celle de ne pas perdre de vue ces objectifs.


(1) Cité par Amy Goodman, Entrevue avec le Dr Quentin Young, 16 mars 2009. [http://www.zcommunications.org/znet/viewArticle/20889] Lien consulté le 16 mars 2009.

15 commentaires:

Serge a dit…

Les buts fondamentaux de la politique américaine ne changent pas d’une administration à l’autre. Parmi les nominations d'Obama, il faut mentionner aussi celle de Charles Freeman à la tête du NIC. Freeman, très critique des relations spéciales qu'entretiennent le gouvernement américain avec Israël fut contraint de démissionner sous la pression du puissant lobby israélien.
http://www.silviacattori.net/article770.html

Normand Baillargeon a dit…

@Serge: Merci de ce commentaire et de cette information. Normand

Accent Grave a dit…

Pour qu'Obama puisse réaliser ce qu'il avait promis de faire, il aurait d'abord fallu faire une révolution chez nos voisins.

Obama était-il naïf ou jouait-il un rôle? Croyait-il qu'après son élection il puisse entreprendre les changements promis, ou quelques changements substantiels, ou à tout le moins quelques coups d'éclat? À partir de maintenant, ce sera difficile.

Je m'étonne toujours de la réaction de gens qui sont supposés suivre la politique: on a presque voulu me lyncher pour « manque d'anthousiasme » après sa victoire.

Je reste impressionné par cet homme mais comme le disait Serge, la droite américaine ne change pas au gré du vent. Il fallait un nouveau souffle, un nouveau visage, quelqu'un de plus crédible...

Accent Grave

NG a dit…

Quelques remarques de forme concernent ce billet salutaire (merci Normand) :

"ceui-ci" : celui-ci
"cette décision était, ipso facto, présumé" : présumée
"que laisse ses nominations" : laissent
"sur une fort intéressante admission du Pentagone" : admission ? Confidence plutôt, non ?

Michel Fafard a dit…

J'ai l'impression que nous avons à faire face à la version afro-américain de JFK: un président très médiatique et qui fait des discours inspirants, mais qu'il ne fait pas grand chose au niveau national pour améliorer la vie de ses concitoyens. Et plus Kennedy, derrière ses grands discours et son souci social cachait un belliciste de première envergure.

christian allard a dit…

Bonjour,

En fait, Obama ne m'intéresse pas tant que ça, bien qu'on peut toujours réfléchir....car si c'est bien l'Histoire qui fait l'homme et non l'inverse, il est intéressant tout de même de savoir pourquoi Obama? (comme pourquoi De Gaulle ou autre "grand homme"?). Dans tous les cas, si Obama en est arrivé là dans la pyramide électorale américaine, c'est qu'il n'a pas fait peur à l'establishment au sens large (incluant les classes moyennes...); il ne peut donc être vraiment différent des autres... De plus, son élection est pour moi l'équivalent historique de la chute du mur de Berlin; voyez les effets...

Il n'empêche qu'Obama est objectivement différent de tous les autres (de par sa riche histoire perso ): donc il sera tout de même "dans l'obligation" de faire différemment des autres, et ce MALGRE lui, ou plus exactement malgré son conscient déjà bien formaté; dans l'impossibilité de lutter sans cesse contre ce qu'il est lui-même (et son inconscient, "sur le terrain", lui fera des rappels!), il devra négocier avec lui-même et gérer ses contradictions afin de "se trahir" au minimum; c'est dans cette gestion que se situe une micro chance pour le monde...je dis bien le monde.

Normand Baillargeon a dit…

@accent grave: Merci de ce commentaire. Je partage largement vos vues.

normand

Normand Baillargeon a dit…

@NG: Vous n'auriez pas envie d'un poste de correcteur:-)

Merci encore, précieux lecteur. C'est corrigé.
Dites-moi: êtes vous au nombre des traducteurs pour le Chomsky?
Si c'est le cas, il me faudrait une adresse de courriel où vous joindre.
Normand

Normand Baillargeon a dit…

@Michel: Intéressant rapprochement: je suis curieux de voir jusqu'à quel point l'avenir le confirmera.

Normand

Normand Baillargeon a dit…

@ Christian: espérons que la base qui l'a porté maintiendra une pression sur lui.Paul Street signe sur la question un fort intéressant papier à: [http://www.zcommunications.org/znet/viewArticle/20932]

Normand

NG a dit…

Oui, Normand, j'ai rejoint l'équipe de choc !

Je signe ici de mes initiales : NG ;-).

christian allard a dit…

Justement Normand, en tant qu'anarchiste aussi, je ne crois pas en la puissance de "la base" comme vous dites: base électorale d'"élections bidons" qui ne peut faire en pratique aucune pression (pour y croire, je ne serais plus anarchiste ...).

Non, il s'agit bien du personnage et de son "identité" (quel vilain mot), assez anecdotique pour la "justice-sociale-dans-le-monde-à-travers-les-temps" mais suffisamment symbolique pour aérer les têtes de nos comtemporains et laisser encore un micro espoir pour l'avenir; à l'image du mur de Berlin qui, tant qu'il était dressé, empêchait toute évolution mondiale et maintenant qu'il n'existe plus, ouvre un peu l'avenir: mais cela ne suffit pas, évidemment..la preuve....

Normand Baillargeon a dit…

@NG: Il me faut une adresse où vous écrire. Svp envoyez-la moi à: Baillargeon.normand@uqam.ca

Normand

Normand Baillargeon a dit…

@Christian: Il faudrait s'entendre sur ce mot de base; il y a parmi les électeurs d'obama des pacifistes, des gens de gauche, des socialistes, des écolos,etc. qui peuvent (auraient pu)faire pencher la balance un peu plus vers la gauche.

Normand

NG a dit…

@Normand :

Vous l'avez déjà mon adresse. Vous m'avez même écrit tout récemment, ainsi qu'aux autres membres du groupe de traduction, pour me tenir au courant de l'avancement du projet.

Je vous envoie un message.