samedi, mars 14, 2009

PRÉFACE

[Les auteurs d'un très intéressant et fort bien fait manuel d'introduction à la philosophie et à l'argumentation m'ont demandé une préface. Voici ce que je leur ai remis et qui, me dit-on, leur a bien plu.]

Chère étudiante,
cher étudiant,

— «Qu’est-ce que ça va m’apporter?»

Vous vous posez peut-être cette question aujourd’hui, en abordant votre cours de philosophie.

D’innombrables générations l’ont fait avant vous, et pas seulement en classe de philosophie. On raconte même que la question a été posée par un de ses élèves au grand Euclide (IVe – IIIe siècle av. J.C.) — Euclide est ce mathématicien de l’Antiquité qui, dans Les Éléments, a mis en forme ce que depuis nous appelons justement la géométrie euclidienne.

Pour toute réponse, Euclide, dit-on, aurait fait venir un de ses serviteurs et lui aurait dit :

— «Donne un peu de monnaie à ce jeune homme : tout ce qu’il apprend doit lui rapporter quelque chose!»

On peut comprendre l’exaspération d’Euclide et sympathiser avec lui : il y a en effet quelque chose d’un peu philistin à un certain type d’exigence de rentabilité — et comme vous le savez, notre époque, pour laquelle tout, semble-t-il, doit être monnayable, pousse particulièrement loin dans cette voie.

Mais la demande de l’élève, plus charitablement, peut aussi s’entendre à un autre niveau : ce qu’il voulait savoir était peut-être en quoi apprendre la géométrie pourrait le rendre meilleur, voire améliorer sa vie et celle des autres êtres humains.
Euclide aurait été en terrain solide s’il s’était avisé de répondre à son élève sur ce plan-là. Entre tant d’autres choses, il aurait pu lui parler de l’importance des mathématiques dans le développement d’une pensée rigoureuse et des immenses plaisirs que l’on prend à comprendre un raisonnement.

Au seuil de votre rencontre avec la philosophie, je supposerai que vous vous demandez ce qu’elle peut vous apporter comme j’ai imaginé que l’élève d’Euclide se demandait ce que la géométrie lui apporterait. Voici donc, selon moi, ce vous pouvez attendre de ce livre que vous allez utiliser cette session et que j’ai découvert avant vous, avec un très grand plaisir.

En le lisant, j’ai surtout été frappé par le fait que la solide initiation à la philosophie qui vous est proposée ici place très haut l’ambition de contribuer à faire de vous des penseurs critiques, c’est-à-dire des personnes possédant ces nombreuses dispositions et habiletés qui caractérisent ceux et celles qui s’efforcent de toujours penser clairement et rigoureusement.

Que pouvez vous attendre d’une classe de philosophie qui poursuit cet objectif? Voici : la possession de ces habiletés et de ces dispositions — on les appelait autrefois des vertus — n’est rien de moins qu’une des plus utiles, des plus précieuses et, j’oserai le dire, des plus jubilatoires retombées que vous pouvez espérer de votre éducation.

Ces vertus sont indéniablement utiles puisqu’elles vous aideront à clarifier vos propres idées et à préciser votre pensée. De plus, dans vos échanges avec les autres, elles vous aideront à prendre sérieusement en compte ce qu’ils ont à dire et à l’évaluer de manière objective, avec rigueur et honnêteté.

Mais ces vertus sont aussi utiles parce qu’elles vous aideront à rester vigilant devant tout ce qui cherche à obtenir votre assentiment et qui voudrait vous inciter à penser ou à agir de telle ou telle manière: elles sont même à vrai dire indispensables dans un monde où explosent les moyens de communication de masse et où foisonnent les marchands de sommeil. Marchands de sommeil? Vous avez déjà croisé — et vous croiserez hélas, tout au long de votre vie, — de tels marchands, qui tentent de vous vendre du sommeil ésotérique, du sommeil paranormal, du sommeil miraculeux, du sommeil médicinal, sans oublier du sommeil politique et du sommeil économique, ceux-là même par lesquels on fait les citoyens endormis.

Je viens d’utiliser le mot citoyen. Il pointe vers ce qui, selon moi, est peut-être la plus précieuse des retombées de que ce que vous allez apprendre ici, et qui sera précieuse non seulement pour vous, mais aussi pour vos parents, pour vos amis, pour vos compagnes et compagnons de vie, pour vos enfants, en somme pour tous ceux et toutes celles qui composent la société où vous vivez, moi compris, puisque tous nous allons bénéficier de votre apprentissage de la pensée critique.

C’est que les vertus que je viens de décrire sont nécessaires à l’existence et à la continuité de la société démocratique dans laquelle nous souhaitons vivre, qui est une société où se poursuit une vaste conversation entre citoyens égaux, éclairés, intellectuellement et moralement vertueux et qui sont en mesure d’influencer le cours des événements selon les décisions qu’ils prennent au terme de leurs échanges. À l’heure où tant de graves menaces pèsent sur notre monde, l’existence de tels citoyens est absolument indispensable et même vitale pour l’humanité toute entière. Nous sommes donc innombrables à attendre de vous que vous deveniez de telles personnes prenant lucidement part à la grande conversation démocratique.

Il me reste à justifier ce mot «jubilatoire» que j’ai utilisé plus haut et qui aura peut-être étonné certains d’entre vous. Je le pense pourtant parfaitement juste. C’est qu’en plus du plaisir que vous prendrez à être initié à tant d’idées et de théories qui ont marqué le monde occidental et façonné la société dans laquelle vous vivez, les pages qui suivent vont aussi vous faire découvrir un certain type très particulier de plaisir intellectuel que, je l’espère de tout cœur, vous pourrez goûter votre vie durant. C’est qu’on vous invite en effet à pratiquer une certaine gymnastique intellectuelle — appelons ça du judo mental, si vous voulez — qui procure à la fois le plaisir de comprendre et la satisfaction d’avoir su résister aux appels des innombrables sirènes de l’irrationnel et de la superstition qui ne cessent de piailler à nos oreilles. Ce qui est, vous le verrez, réellement jubilatoire.

Je ne vous cacherai pas que vous n’en aurez pas fini avec ces vertus quand ce cours sera terminé. Cela ne doit en aucune manière vous décourager, puisque personne n’en a jamais tout à fait fini avec elles, qui sont l’affaire de toute une vie.

Mais votre cours de philosophie, avec finesse et avec intelligence, vous met sur cette bonne voie.

Je vous souhaite une bonne, une heureuse et une enrichissante session.

Normand Baillargeon

4 commentaires:

Michel Fafard a dit…

Cette préface est explique mieux le pourquoi d'étudier la philosophie qu'une phrase comme : "La philosophie c'est bouquet de roses que vous faites à votre cerveau..." Je ne me rappel plus où j'ai lu cette citation, mais je peux vous garantir, malgré son aspect poétique et métaphorique, qu'elle n'explique en rien et n'aide pas à comprendre le but de l'étude de la philosophie.

Pieyre a dit…

Préface intéressante, mais quel est le titre du volume et le nom des auteurs concernés?

Vous remerciant.

Normand Baillargeon a dit…

@Michel: Merci.

Normand

Normand Baillargeon a dit…

@Pieyre: par respect pour les auteurs, j'ai préféré attendre que le livre soit publié pour les nommer.
Normand