vendredi, juin 26, 2009

L’OTAN ET LE NOUVEL UNILATÉRALISME

[ À paraître dans le numéro spécial sur l'OTAN du Monde Libertaire. Le texte paraît ici sans ses notes de bas de pages]

On connaît peut-être le bon mot de Bertrand Russell sur les religions:« On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer aux religions parce que la religion rend l’homme vertueux. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé.»

Pour résumer ce que je pense qu’il convient de dire sur l’OTAN, on pourrait parfaitement utiliser une formule similaire. Pour les quatre première décennies de son existence, cela donnera: «On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer à l’OTAN parce que l’OTAN nous défend contre les attaques du Bloc de l’Est. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé.»

Depuis deux décennies, la formule serait : « On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer à l’OTAN parce que l’OTAN nous défend contre les terroristes et répand la démocratie. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé.»

L’OTAN réel derrière l’OTAN proclamé : première version

«Keep Russians out, Americans in and Germans down» : tel était le slogan par lequel en 1949, au moment de sa création, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, définissait, par la voix de son premier Secrétaire Général, sa triple mission — la première, de défense mutuelle contre l’URSS étant donnée comme étant, de loin, la plus importante.

Il a fallu une bonne dose de propagande pour faire croire que l’URSS, en 1949, représentait une menace réelle contre laquelle la nouvelle organisation allait nous défendre. Face à une URSS affaiblie et dévastée par la guerre, on trouvait en effet des Etats-Unis dont cette même guerre avait relancé l’économie et en possession exclusive de l’arme atomique, dont ils venaient de faire deux fois plutôt qu’une l’usage.

L’OTAN, d’emblée, eut donc une autre mission que celle qu’elle mettait en avant. Au cœur de cette mission réelle figuraient en bonne place, d’une part la lutte contre les multiples formes de «subversions internes» que représentaient les avancées des politiques et des partis européens de gauche et que la guerre avait renforcés, d’autre part la déstabilisation de l’URSS.

À ces fins, durant les quatre premières décennies de son existence, l’OTAN multiplia en Europe les mesures contre la gauche, y appuya les régimes de droite et d’extrême-droite ainsi que des groupes terroristes, et alimenta une course aux armements sur fond de Guerre Froide et de destruction mutuelle garantie (Mutually Assured Destruction, ou MAD).

Herman, qui rappelle tout cela dans un récent article, résume parfaitement la situation qui prévaut jusqu’au début des années 90 quand il écrit de l’OTAN de cette époque qu’elle est: «une organisation offensive et non défensive, opposée à la paix et à la diplomatie, engagée dans des opérations terroristes et d’autres formes d’interventions politiques non-démocratiques et qui représentent, en fait, autant de menaces pour la démocratie ».

Avec la chute de l’URSS, en 1991, la raison avancée pour fonder l’OTAN devenait manifestement intenable, même aux yeux des plus fervents idéologues : et si cette raison n’avait pas été un simple prétexte, l’OTAN aurait été démantelée cette année-là, ou peu de temps après.

Mais si l’OTAN officielle avait perdu toute raison d’être, l’OTAN réelle restait pertinente et elle n’allait pas tarder à trouver de nouvelles justifications à son existence.

L’OTAN réel derrière l’OTAN proclamé : deuxième version

En avril 1999, le 50e anniversaire de l’organisation sera l’occasion pour ses membres d’adopter un Nouveau concept stratégique, mis de l’avant par les Etats-Unis et en vertu duquel l’OTAN s’autorise des interventions militaires sans mandat de l’Organisation des Nations Unies — des interventions militaires dont la guerre des Balkans, entreprise justement sans l’accord du Conseil de sécurité de l’ONU, donnait, précisément à ce moment, un parfait exemple.

Les nouveaux mots d’ordre, aussi creux et improbables que les anciens, seront cette fois la lutte au terrorisme, la promotion de la démocratie et la lutte contre les menaces à la sécurité — et c’est d’ailleurs encore à des impératifs de «sécurité» que Nicolas Sarkozy et Angela Merkel en ont conjointement appelé en avril dernier pour demander un renforcement des liens entre l’OTAN et l’UE .

L’idéologie du nouvel impérialisme, appelé humanitaire ou libéral, a pu se déployer à partir de là, le Kosovo ayant été le premier ballon d’essai de sa crédibilité.
Ce mouvement se poursuit aujourd’hui, alors que l’OTAN accueille de nouveaux pays — à l’origine, l’organisation ne comprend en effet que douze pays : avec l’ajout, en avril dernier, de l’Albanie et la Croatie, elle réunit à présent 28 pays, dont plusieurs ex-membres du Pacte de Varsovie.

Le nouvel unilatéralisme militaire : EU, OTAN,UE

Je pense pour ma part que ce que nous vivons actuellement est une époque charnière et de transition entre un monde unilatéral dominé par une superpuissance militaire incontestée, et un monde multilatéral, aux contours certes encore imprécis mais qu’annonce déjà l’émergence de nouvelles puissances économique et,ou nucléaires et où pourrait se dessiner le début de la fin de la domination complète de l’Occident. L’OTAN sert notamment à lutter contre ce scenario.

Elle entretient d’abord une nouvelle forme d’unilatéralisme, à la stabilité incertaine, celui du triumvirat EU, OTAN, UE, qui s’exerce en sapant les fondements déjà bien fragiles du droit international érigés à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale.

Comme l’écrit Rick Rozoff : «Bien qu’il leur arrive de faire appel aux Nations Unies dans le cas d’une offensive contre un état ciblé ou pour justifier une guerre, en amont ou en aval, les dirigeants occidentaux ne reconnaissent aucun rôle à des organisations comme le Mouvement des Non-Alignés (114 membres), l’Union africaine (53 membres), l’Organisation des États Américains (33 membres), la Ligue Arabe (23 membres), l’Organisation de la Conférence Islamique (57 membres), la Communauté des États Indépendants et l’Organisation du Traité de Sécurité Collective, l’organisation de Coopération de Shangaï ou encore l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est .»

C’est ce nouvel ordre OTAN- ÉU- UE qui a une fois de plus été affirmé et qui a vu ses orientations précisées lors du récent sommet réuni pour le 60 ans de l’OTAN à Strasbourg-Kehl et qui signait le retour de la France dans l’organisation que De Gaulle lui avait fait quitter en 1966.

C’est dans ce contexte qu’il faut apprécier un phénomène aussi remarquable que terrifiant, mais trop peu discuté et qui permet la persistance et le renforcement de l’OTAN, à savoir la relance et l’intensification de la course aux armements — l’OTAN incitant ses nouveaux membres à s’approvisionner auprès des fournisseurs — il faut savoir que les dépenses militaires des pays de l’OTAN représentent environ 70% des dépense mondiales.

Or, au moment où des coupures ont été annoncées dans le budget de la défense aux Etats-Unis — leur budget militaire total, pour 2009, est estimé à plus de $651 milliards , ce qui représente près de 50% des dépenses militaires mondiales — les compagnies américaines d’armements seront incitées à explorer plus encore ces nouveaux marchés.

Mais cet équilibre reste précaire, y compris sur ce plan militaro-industriel, puisqu’on assiste, depuis quelques années, à la montée en puissance et à la consolidation des entreprises européennes de ventes d’armes, concurrentes des entreprise américaines . Il est donc très malaisé de prédire si cet équilibre résistera ou non. D’autant, et il faut le noter, que les ententes relatives au commerce des armes cherchent à soustraire ces ventes au regard des parlementaires et du public, comme on le constate avec le Framework Agreement Concerning Measures to Facilitate the Restructuring and Operation of the European Defense Industry, signé par la Grande Bretagne, l’Allemagne, la France, l’Italie et les Pays-Bas .

Quoiqu’il en soit, une chose est certaine : l’existence de l’OTAN, aujourd’hui comme hier, est une menace pour la paix et la sécurité dans le monde et ce pitbull des Etats-Unis, comme le nomme Herman, demeure «une organisation offensive et non défensive, opposée à la paix et à la diplomatie, engagée dans des opérations terroristes et d’autres formes d’interventions politiques non-démocratiques et qui représentent, en fait, autant de menaces pour la démocratie».

L’OTAN, a dit sans rire ni faire rire de lui Konrad Adenauer (1876-1967), est une institution vouée à la défense de «l’héritage de la civilisation occidentale». Si c’était bien le cas, il faudrait désespérer définitivement de la civilisation occidentale.

Si on n’en désespère pas tout à fait, c’est du côté de ceux et celles qui luttent pour obtenir l’abolition de l’OTAN qu’on trouvera de quoi renforcer notre espoir.

8 commentaires:

Gébé Tremblay a dit…

"Il a fallu une bonne dose de propagande pour faire croire que l’URSS, en 1949, représentait une menace réelle contre laquelle la nouvelle organisation allait nous défendre. Face à une URSS affaiblie et dévastée par la guerre, on trouvait en effet des Etats-Unis dont cette même guerre avait relancé l’économie et en possession exclusive de l’arme atomique, dont ils venaient de faire deux fois plutôt qu’une l’usage."(Normand Baillargeon)

Ce n'est pas exact.

L'URSS avait la bombe atomique en 1949.

Les plans de la bombe ont été fournis à l'URSS par les mêmes qui ont préparé la deuxième guerre mondiale; les banquiers de Wall Street. Le couple Rosenberg sera plutard identifié mais la chaîne d'influence s'arrêtera là dans l'information publique.

En même temps, l'URSS ruinée et dévastée recevra tous les prêts nécessaires de Wall Street à sa transformation en super puissance qui allimentera la course aux armements qui enrichira les mêmes acteurs jusqu'à la chutte en 1990 l'orsque Wall Street cessera le financement, organisera le démentellement (Gorbachev) afin de créer l'Union Européenne, mieux adaptée au nouveau contexte mondial (Asie).

La propagande était de faire croire que ces deux super puissances étaient opposées.

Reagan for ever a dit…

Encore une fois, l'OTAN est l’épouvantail des gauchos-miteux.

Il faut quand même le dire : Le Québec est un pays idéologiquement arriéré, marxisant en retard de 40 ans, amoureux des idées ringardes post-soviétiques, de l’étatisation, des syndicats politisés de gauche, des idées qui cassent l’économie, etc.

L'OTAN, partout dans le monde sauf au Québec, est assimilé à une dynamique moderne, donc forcément, la gauche (québécoise, la ringarde) n’aime pas.

Apprenez, chers gauchos, que vous êtes au Monde les derniers dinosaures de l’idée "un problème ? il faut embaucher des fonctionnaires, et augmenter les taxes.".

Pauvre anarchos, pauvre gauche.

L'OTAN n’a jamais fait de mal à une mouche, et en tout cas moins que le PQ ou les ringards-gauchos, les anarchos-Staline-coco, même si comme toute grande organisation internationale, il lui arrive parfois de déraper.

ettepuohc a dit…

@Reagan for ever

Je constate que:

- vous ne songez pas à questionner ce slogan initial de l'OTAN,
"Keep Russians out, Americans in and Germans down",
en particulier, ce qu'il peut contenir de haineux et d'incitation au conflit comme ligne de conduite permanente, genre:
" désignons un camp de méchants ennemis que nous les gentils amis, comptons combattre, et désignons aussi la lie à écraser".

- vous ne songez pas à questionner la raison d'être, déjà initialement discutable, du maintien de l'OTAN après la chute de l'URSS.

Ces questionnements vous paraissent-ils donc "idéologiquement arriérés"?
Une "dynamique moderne" consiste donc pour vous à s'abstenir de questionner la légitimité d'une action?

Par ailleurs, je n'ai pas saisi le lien entre le contenu du texte auquel vous postez un commentaire et votre remarque "l’idée "un problème ? il faut embaucher des fonctionnaires, et augmenter les taxes." que vous imputez aux "gauchos".

Je vous saurais gré d'argumenter en plus (idéalement, en lieu et place) de vitupérer.

Cordialement,

'Puohc

Normand Baillargeon a dit…

@Gébé:avez-vous une source fiable pour votre affirmation selon laquelle: L'URSS avait la bombe atomique en 1949.?

Merci.

n.B.

Normand Baillargeon a dit…

@Reagan for ever: Je suis honoré de votre commentaire et du jugement qu'il porte sur la gauche en général et sur moi en particulier. Je le répéterai souvent et avec délectation.

Une seule remarque, si vous permettez; si c'est bien souvent un signe de lâcheté que de se cacher derrière un pseudo, le vôtre, au moins, est très judicieusement choisi.
N.B.

Anonyme a dit…

Bonjour,

Reagan for ever n'est qu'un troll sans importance. Je crois hélas qu'il vient de chez nous.

L'amusant, si on veut, est que le pauvre message qu'il a posté sur ce blog est le copié-collé, modifié pour la circonstance, d'un autre laissé chez l'ami Lordon (27 mars @ 5 h 01) :

http://blog.mondediplo.net/2009-03-26-Bonus-et-primes-le-resistible-chantage-des

Laissez passer l'insignifiant.

Greg a dit…

Gébé tremblay, le truc qui a permis de croire que les russes avaient ce qu'il fallait pour avoir un armement qui pouvait faire peur est arrivé le 4 octobre 1957 avec la lancé du Spoutnik.

NG a dit…

J'aimerais bien savoir à quel "récent article" de Herman vous faites référence (et si cet article est accessible sur Internet). Merci.