lundi, octobre 26, 2009

ENTRETIEN AVEC PETER SINGER

Cet entretien est paru dans Philosophie Magazine, no 33. Il ne peut être reproduit: le magazine m'a cependant aimablement permis de le reprendre ici.

Le numéro en kiosque en ce moment (No 34) contient une entrevue que m'ont accordée Thomas Cathcart et Daniel Klein à propos de leur ouvrage: Platon et son ornithorynque entrent dans un bar (Seuil). Je le posterai ici le mois prochain.

J'ai le PDF du texte de l'entretien avec Singer — ils ont fait un très beau travail de mise en page — mais je ne sais pas comment le rendre disponible (la fonction ajouter une image ne ... fonctionne pas). Si quelqu'un sait et veut m'instruire...]


Présentation


Peter Singer, né à Melbourne en Australie en 1946, est-il, ou non, le plus influent philosophe vivant? Voilà une question dont on pourrait longuement débattre. Mais que son influence soit appréciée de manière diamétralement opposée par les uns et les autres, cela, au moins, ne fait aucun doute.
C’est ainsi que si, pour certains, Singer a prolongé et renouvelé la pensée éthique utilitariste et l’a portée sur de nouveaux territoires, où elle a pu démontrer sa pertinence et sa grande fécondité, pour d’autres, au contraire, les positions qu’il défend au nom de cet utilitarisme en font une véritable incarnation du mal.
Sa nomination à titre de professeur de bioéthique à la Princeton University, en 1999, a porté à leur sommet les attaques dont il n’a cessé de faire les frais : c’est ainsi que des quotidiens américains l’ont décrit comme l’«homme le plus dangereux au monde», pendant que d’autres le désignaient comme le «professeur de la mort». La controverse a en fait été telle que Singer, un temps, ne put circuler sur le campus qu’accompagné de gardes du corps.
De toutes les accusations qui furent alors lancées contre lui, c’est sans doute celle de nazi qui aura été la plus obscène, puisque trois des quatre grands–parents de Singer sont morts dans des camps de concentration.
Singer a été formé en Australie, puis à l’Université d’Oxford. En 1975, il a publié Animal Liberation, l’ouvrage qui, plus que tout autre, a contribué à lancer le mouvement contemporain de défense des droits des animaux.
La position qu’il y défend est utilitariste et la même perspective théorique inspirera tous ses travaux ultérieurs, qui ont notamment porté sur la pauvreté, l’avortement et l’euthanasie.
Cet utilitarisme conduit Singer d’une part à contester le caractère sacré traditionnellement reconnu à la vie humaine et à elle seule, d’autre part à réclamer une considération égale des intérêts des êtres concernés par des décisions éthiques. Ce sont tout particulièrement les conclusions auxquelles conduisent une application systématique de ces deux principes qui ont suscité les vives polémiques au centre desquelles Singer s’est si souvent retrouvé.


L'entretien


Philosophie Magazine : Vous tentez, dans vos ouvrages, de répondre à la question: comment devrais-je vivre? N’est-ce pas rare parmi les philosophes, notamment anglophones, contemporains?

Peter Singer : Cette question a en effet pu être négligée par la philosophie analytique des années 30 à 60 du dernier siècle : cependant, à envisager les choses dans la longue durée, elle n’était pas étrangère à la tradition philosophique anglophone. Il s’agit par exemple de la question fondamentale qui est posée dans le chef-d’œuvre de Henry Sidgwick, The Methods of Ethics. Sur ce plan, Sidgwick a eu comme successeurs Moore, Ross et d’autres encore. En ce sens, on pourrait dire que j’ai surtout renoué avec une plus ancienne tradition britannique en éthique. Bien entendu, le bouillonnement politique de la fin des années 60 a facilité cette démarche. La jeune génération d’alors, à laquelle j’appartiens, demandait que ses études aident à aborder les problèmes auxquels nous étions confrontés — parmi eux : la Guerre du Vietnam, le racisme, l’usage de drogues psychodysleptiques et, de manière plus générale, la remise en question des valeurs communément admises.

Philosophie Magazine : L’utilitarisme que vous défendez est, avec l’éthique de la vertu et l’éthique déontologique, une des trois grandes traditions éthiques de la philosophie occidentale classique. En quoi consiste cette position et en quoi s’oppose-t-elle aux deux autres?
Peter Singer : C’est par l’examen de leurs conséquences que les utilitaristes jugent que des actes sont bons ou mauvais. Ils soutiennent également que, toutes choses étant par ailleurs égales, nous devrions toujours faire ce qui aura les conséquences les meilleures pour toutes celles et tous ceux qui seront touchés par nos actions. Un utilitariste soutient que ce que nous affirmons quand nous parlons de devoirs ou de vertus devrait être replacé dans une perspective utilitariste : quelque chose est une vertu du fait que sa pratique tend à avoir de meilleures conséquences et quelque chose n’est un devoir que si on peut attendre de sa pratique qu’elle aura de meilleures conséquences.

Philosophie Magazine : Quelle place un utilitariste fait-il à des catégories comme l’autonomie et la raison, centrales dans les grandes traditions éthiques?
Peter Singer : La raison demeure centrale pour l’utilitarisme, puisque nous devons raisonner afin de déterminer laquelle, parmi les actions possibles, aura les conséquences les meilleures. De plus, si on est un philosophe, on pourra tenter d’user de sa raison pour chercher à donner un fondement rationnel à l’utilitarisme lui-même — quoique ce ne sont pas tous les utilitaristes qui considèrent qu’il soit possible d’accomplir une telle chose.
Cependant, les utilitaristes n’accordent pas de valeur intrinsèque à l’autonomie — et cela même si, à l’instar de John Stuart Mill, ils vont souvent avoir recours à un argumentaire utilitariste pour justifier que l’on protège l’autonomie.

Philosophie Magazine : L’extraordinaire impact d’Animal Liberation vous a-t-il surpris?
Peter Singer : À vrai dire, je n’ai pas été surpris par l’impact qu’a eu ce livre. Au moment où je l’écrivais, j’étais persuadé de déployer un puissant argumentaire— et même, j’oserais le dire, un argumentaire irréfutable — démontrant qu’il y a, dans nos attitudes envers les animaux, quelque chose de sérieusement erroné et d’inacceptable. Et puisque je pense que beaucoup de gens — même si ce n’est pas vrai de tout le monde — peuvent être sensibles à un raisonnement éthique, je prévoyais que mon livre inciterait de nombreuses personnes à modifier leurs attitudes envers les animaux et, par suite, à cesser de manger des animaux ou à prendre part, de quelque manière que ce soit, à leur exploitation.
Trente cinq ans plus tard, je me réjouis que ce livre n’ait jamais cessé d’être réimprimé et qu’il continue à influencer des gens : en fait, à chaque fois que je donne une conférence sur ce sujet — j’en ai donné une hier encore — des gens de tous âges viennent me voir pour faire autographier leur copie d’Animal Liberation et me dire combien ce livre a transformé leur vie.
Pour ce qui est de la société au sens large, je me suis réjoui du résultat d’un référendum tenu en Californie, en novembre 2008 et par lequel 63% des Californiens ont approuvé une loi qui abolit les usuelles cages d’élevage en batterie pour les poules ainsi que les stalles pour cochons et veaux. C’est ainsi que quelques-unes des idées que je défendais dans Animal Liberation deviennent peu à peu partagées par le grand public.

Philosophie Magazine : Quelles seraient selon vous les trois grandes idées du livre?

Peter Singer : Pour commencer, la défense du principe de considération égale des intérêts comme étant le véritable fondement de l’égalité — aussi bien au sein de notre espèce que pour tous les êtres sensibles.
En deuxième lieu, le rejet de cette exploitation abusive des espèces animales appelée antispécisme, entendu comme le fait de ne pas prendre en compte les intérêts d’êtres qui n’appartiennent pas à notre espèce. Enfin, le fait d’avoir mis en évidence que qu’impliquent ce principe de considération égale des intérêts et le rejet du antispécisme pour notre manière de traiter les animaux, tout particulièrement en ce qui concerne la recherche et l’élevage industriel.

Philosophie Magazine : Est-il des cas où il vous semble légitime d’avoir recours à des animaux à des fins de la recherche? Si oui, quels principes devraient guider ces pratiques?
Peter Singer : Le principe doit être celui de la considération égale des intérêts en vertu duquel nous accordons le même poids aux intérêts de l’animal que nous en accorderions à des intérêts similaires d’êtres humains. Pour montrer que notre jugement sur ces intérêts n’est pas antispéciste, il est utile de se demander si nous serions, ou non, disposés à faire, par exemple, l’expérimentation que nous nous apprêtons à faire sur un animal sur un être humain qui se situe à un même niveau intellectuel que les animaux que nous utilisons et cela dans l’éventualité où ces êtres humains seraient disponibles et que leurs parents consentiraient à ce qu’on les utilise de la sorte.

Philosophie Magazine : Vous êtes un des fondateurs du Great Ape Project [http://www.greatapeproject.org/] lancée en 1993 et qui préconise qu’on reconnaisse aux grands singes de droits moraux et légaux qui n’étaient jusqu’ici conférés qu’aux seuls animaux humains. Sur quoi cette demande est-elle fondée?
Peter Singer : Le Great Ape Project cherche à jeter un pont entre les humains et les autres animaux en reconnaissant, ce qui est un premier pas, les droits fondamentaux des chimpanzés, des bonobos (chimpanzés nains), des gorilles et des orangs-outans. Les droits en question sont le droit à la vie, le droit à la liberté, et la protection contre la torture. Les grands singes ont démontré qu’ils possèdent une conscience d’eux-mêmes, qu’ils sont des êtres capables d’intentionnalité, possédant de riches vies émotionnelles et qui maintiennent d’étroites relations avec d’autres membres de leur espèce. Rien donc, ne nous autorise à les traiter comme s’ils n’étaient que de objets ou de simples biens ne possédant aucun droit fondamental.

Philosophie Magazine : Où en est aujourd’hui ce projet?
Peter Singer : Nous avons fait des progrès. Les expérimentations dommageables sur les grands singes ont pratiquement cessé en Europe et leur nombre décroît aux Etats-Unis puisqu’il y est désormais exigé que les chimpanzés qui ont été utilisés pour une expérimentation ne puissent être simplement mis à mort, mais doivent plutôt être envoyés dans des sanctuaires, où ils peuvent finir leurs jours.
L’an dernier, le parlement espagnol a convenu d’accorder des droits aux grands singes et donné son appui au Great Ape Project. Cela représente une avancée majeure et nous attendons que le Gouvernement espagnol légifère pour rendre effective cette résolution, qui demandait en outre au Gouvernement espagnol de promouvoir la même idée auprès de l’Union Européenne.

Philosophie Magazine : Supposons une région frappée de sécheresse où l'eau potable n’est disponible qu’en petite quantité. Faut-il en ce cas donner priorité aux êtres humains et leur distribuer l'eau potable, ou faut-il plutôt la distribuer à part égale entre les êtres humains et leur bétail et animaux domestiques ?
Peter Singer : Si des vies sont en jeu, il n’est pas spécéiste de donner la préférence à ceux qui ont le plus à perdre : et si des êtres sont de ceux qui ont cette capacité de se projeter dans le futur, de vivre leur vie en ayant pour but de réaliser certaines choses dans l’avenir, alors ces êtres ont plus à perdre que ceux qui vivent uniquement dans le présent, sans prise de conscience de l’avenir ou de pensées pour le futur. Pour ces raisons, il est justifié de sauver des êtres humains normaux plutôt que des animaux non-humains.

Philosophie Magazine : Dans un ouvrage consacré à Darwin et à la gauche, vous demandez à cette dernière de prendre au sérieux le darwinisme — et plus généralement la biologie. En quel sens et pourquoi ?
Peter Singer : Ce que je propose dans ce livre ferait en sorte que la gauche ait un point de vue plus réaliste sur la nature humaine, ce qui lui permettrait d’envisager de meilleures stratégies pour faire advenir une société de coopération et de compassion plus conforme aux valeurs qu’elle préconise. La gauche a souvent eu tendance à mettre de l’avant des solutions utopiques aux problèmes sociaux, des solutions qui ne tiennent aucun compte de la manière dont se comportent habituellement la plupart des êtres humains. Cela n’est d’aucun secours.

Philosophie Magazine : Comment vous situez-vous dans le débat sur les cellules souches?
Peter Singer : Décider si on peut ou non détruire des embryons afin d’obtenir des cellules souches ne me paraît pas être une question difficile à trancher. Après tout, dans les cliniques des pays développés on trouve des milliers — et possiblement des centaines de milliers — d’embryons qui ne deviendront jamais des êtres humains. Ils ne possèdent aucun système nerveux, ne peuvent être conscient et ne ressentent rien. Comment pourrait-il être mal, dès lors que leurs parents donnent leur consentement, de détruire ces embryons et de les utiliser pour un travail scientifique qui pourrait s’avérer grandement bénéfique pour d’autres êtres humains qui sont conscients et qui veulent continuer à vivre?
En général, je ne pense pas qu’un être qui n’a jamais été conscient ait un droit intrinsèque à devenir conscient. De même que dans ce monde surpeuplé il n’y a pas d’obligation de procréer, il n’y a pas, non plus, d’obligation de permettre à toute entité qui possède le potentiel de devenir un être humain mature d’actualiser ce potentiel. La reconnaissance d’un tel droit aurait d’ailleurs des conséquences absurdes puisqu’il nous est désormais possible, au moins en principe, de cloner des être humains à partir de bon nombre de nos cellules.

Philosophie Magazine : Vous suggérez d’abandonner l’idée que la vie humaine, et elle seule, est sacrée. Comment arrivez-vous à cette position? Et pourquoi pensez-vous que cette idée et d’autres semblables ont suscité tant de controverses?
Peter Singer : C’est qu’elles remettent en question les idées chrétiennes traditionnelles concernant l’égale valeur de toute vie humaine. Dans les faits cependant, plus personne ne vit conformément à ces idées. C’est ainsi, par exemple, que l’Église catholique elle-même ne dit pas que vous devez faire absolument tout ce qui est possible pour prolonger la vie d’un nouveau-né anencéphale — celui qui est né avec seulement un tronc cérébral et pas de cortex. Pour ma part, je ne fais rien d’autre que de pousser un cran plus loin en disant que s’il est admissible de ne pas traiter un bébé sévèrement handicapé pour prolonger sa vie, alors il doit aussi être permis de s’assurer que l’on mette humainement et rapidement un terme à sa vie.

Philosophie Magazine : Comment expliquez-vous que si les défenseurs des animaux sont au centre de nombreux débats dans le monde anglo-saxon/protestant, ils sont à peu près inaudibles sur le continent européen, en particulier en France, où ils ne sont guère pris au sérieux ?
Peter Singer : À mon avis, il s’agit ici d’une spécificité de la France, bien plus que d’une différence entre le monde anglo-saxon et protestant d’une part et l’Europe continentale de l’autre. Il existe en effet de puissants mouvements en faveur des animaux dans de nombreux pays européens — aux Pays-Bas, en Suède, en Allemagne, mais aussi dans des pays de culture traditionnellement catholique, comme l’Autriche, l’Espagne et l’Italie. Les gens, en France, sont peut-être tellement sensibles à la gloire de la cuisine française qu’ils refusent de prendre au sérieux un mouvement qui soulève des questions éthiques à propos de la consommation de viande.

Philosophie Magazine : Comme son titre l’indique, The Ethics of What We Eat attire l’attention sur la dimension éthique de ce que nous mangeons. Quels gestes, idéalement, devrait-il inciter ses lecteurs à poser?
Peter Singer : Par-dessus tout, j’espère qu’ils vont rejeter l’élevage industriel des animaux — aussi bien pour les souffrances qu’elle leur inflige, que pour ses conséquences environnementales. Mais, plus généralement, j’aimerais que nos lectrices et lecteurs pensent à ce qu’ils mangent comme à une enjeu éthique. Si cela se produit, plusieurs seront amenés à changer leurs habitudes alimentaires.

Philosophie Magazine : Depuis de nombreuses années, vous êtes un des plus célèbres végétariens au monde. L’êtes-vous toujours?
Peter Singer : Oui, bien entendu.

Philosophie Magazine : Dans votre plus récent ouvrage, Sauver une vie, vous avancez que c’est pour chacun de nous un devoir de poser des gestes concrets pour lutter contre ces intolérables formes d’inégalités et de pauvreté qui affligent notre monde. En quel sens?
Peter Singer : Ce livre réclame avec insistance, que nous changions la manière dont notre culture envisage le fait de donner aux pauvres. Les personnes qui vivent dans le confort des sociétés riches ont le devoir d’aider celles qui, ailleurs dans le monde, vivent dans des situations d’extrême pauvreté. Plusieurs gestes simples et peu couteux peuvent être posés pour réduire cette extrême pauvreté et sauver les vies de ces personnes qui en meurent, des décès qui pourraient être évités : ne pas le faire est donc mal agir.

Philosophie Magazine : Quel serait, selon vous, l’apport spécifique de la philosophie aux discussions sur toutes ces difficiles questions que vous n’avez cessé de soulever — aussi bien dans le monde académique que dans l’arène publique?
Peter Singer : Sa grande contribution est d’élever le niveau des débats dans l’arène publique. Dans les meilleurs des cas, en effet, la philosophie fixe un idéal de rigueur élevé dans l’argumentation. La philosophie devrait clarifier — et non obscurcir — les grandes questions à l’ordre du jour et elle devrait le faire en une langue que chacun peut comprendre. Et comme les philosophes sont enclins à poser d’embarrassantes questions et à mettre au défi nos idées préconçues, elle peut conduire à de nouvelles et meilleures perspectives et pratiques en éthique.

Bibliographie

La libération animale (1975; tard. fr. B. Grasset, 1993) a exercé une influence décisive sur les mouvements de défense des animaux et est de ce fait, sans conteste, un des plus influents ouvrages de philosophie des cinquante dernières année. On lira avec profit, sur le même sujet, la brochure de Singer: L’égalité animale expliquée aux humain-es, disponible sur Internet à : [http://infokiosques.net/spip.php?article133 ], ainsi que Le projet grands singes: l'égalité au-delà de l'humanité (One Voice, 2003) co-édité avec Paola Cavalieri.
Questions d'éthique pratique (Bayard , 1997) offre un survol des positions de Singer sur divers sujets allant de l’euthanasie à l’avortement et permet de se familiariser avec la perspective utilitariste qu’il défend.
Une gauche darwinienne: politique, évolution et coopération (Cassini, 2002) cherche à cerner ce que serait un politique de gauche qui prendrait au sérieux le darwinisme et propose que la réponse est à chercher dans diverses formes de coopération et d’altruisme identifiées par la biologie.
Sauver une vie (Michel Lafon, 2009) est un appel à la fois passionnel et argumenté pour inciter chacun de nous poser des gestes qui permettraient, sinon d’éliminer, du moins de réduire substantiellement l’extrême pauvreté à l’échelle planétaire. L’ouvrage poursuit une réflexion amorcée dans : One World : the Ethics of Globalization (Yale University Press, 2004).
Certaines des vives controverses suscitées par les idées de Singer sont explorées dans : Peter Singer Under Fire, édité par Shaler, J. (Open Court Publishers, 2008).

15 commentaires:

Jean-Joël Kauffmann a dit…

Bonjour,

Cet entretien avec Peter Singer est extrêmement intéressant. Je ne connaissais pas Peter Singer, et je suis impressionné par la profondeur de sa réflexion. Je le suis d'autant plus que je suis loin d'être d'accord avec toutes ses conclusions ; je trouve d'ailleurs que son explication sur la "spécificité française" en matière de défense des droits animaux relève d'une ignorance crasse, pour rester poli (la "gloire de la cuisine française" n'est plus qu'un lointain souvenir, dans un pays où les restaurants McD**** poussent comme des champignons).

Il s'agit de problèmes extrêmement complexes auxquels je connais pas grand chose, mais il me semble qu'il y a une certaine misère de l'utilitarisme dans son refus obstiné d'accorder une valeur intrinsèque à quoi que ce soit ; l'argument de Peter Singer que "toutes choses sont égales par ailleurs" me paraît incohérent et intenable par rapport à la réalité des choses. C'est d'autant plus triste que l'on pourrait arriver à la plupart des conclusions de Peter Singer par une voie à mon sens beaucoup plus simple : par exemple, étendre aux animaux la maxime kantienne "Ne regarde pas ton prochain comme un moyen, mais comme une fin en soi".

Il se peut que les remarques qui précèdent ne soient qu'un reflet de mon incapacité foncière à saisir de manière appropriée des problèmes philosophiques complexes. Quoi qu'il en soit, les idées de Peter Singer méritent d'être mieux connues en France qu'elles ne le sont actuellement.

JJK

Feel O'Zof a dit…

@Jean-Joël Kauffmann

Vous dites : "C'est d'autant plus triste que l'on pourrait arriver à la plupart des conclusions de Peter Singer par une voie à mon sens beaucoup plus simple : par exemple, étendre aux animaux la maxime kantienne "Ne regarde pas ton prochain comme un moyen, mais comme une fin en soi"."

L'utilitarisme que prône Singer (et avec lequel je suis pleinement d'accord) et l'éthique de Kant sont deux éthiques bien distinctes. D'un point de vue utilitariste, il n'y a en fait rien de mal à utiliser son prochain (humain ou animal) comme un moyen si en agissant ainsi on ne lui cause pas de souffrance.

Jean-Joël Kauffmann a dit…

Bonjour,

@ Feel O'Zof

Vous dites :

"D'un point de vue utilitariste, il n'y a en fait rien de mal à utiliser son prochain (humain ou animal) comme un moyen si en agissant ainsi on ne lui cause pas de souffrance."

C'est bien ce que je reproche à l'utilitarisme. Il se peut là encore que je sois dans l'incapacité de saisir convenablement des problématiques philosophiques extrêmement complexes, mais pour moi votre remarque ne fait que confirmer mon impression personnelle que l'utilitarisme n'est rien de moins qu'un amoralisme à peine déguisé.

De plus, j'avoue être carrément dans l'incapacité de concevoir comment l'on peut "utiliser" comme un moyen son prochain, surtout humain, sans lui causer de souffrance (ne serait-ce que morale ; il n'est jamais agréable de découvrir que l'on s'est fait "utiliser"...).

JJK

troOn a dit…

s'il y a un contrat moral, en tous cas dès qu'il y a une contrepartie qui est au niveau de l'exploitation, je n'y vois aucun problème, et c'est bien ainsi que fonctionne notre société actuelle, je pense ?

Le salarié est utilisé par son patron ou par sa société pour produire une certaine somme de travail, en échange il lui est donné un salaire.

C'est je crois ce qu'on trouve (très très rarement), dans les relations hommes animaux, dans l'équitation éthique. Dans laquelle on prend en compte les besoins et désirs du cheval, tout autant que celui de l'humain qui le monte.

C'est en revanche très loin des relations actuelles dans nos rapports aux animaux. Est ce que la poule dont on a agrandi la cage reçoit un apport suffisant à son bien être quand la contrepartie est de pondre 100 fois plus d'oeufs qu'elle n'en pondrait normalement dans une vie, de vivre dans un stress constant et de vivre 20 fois moins longtemps qu'elle le pourrait, avant de terminer dans un abattoir ?

Je ne pense pas.

Anonyme a dit…

Désolée je suis vraiment spéciste.

Karl Popper

Normand Baillargeon a dit…

Popper pourrait-ele (il?) expliquer son point de vue un peu plus.

Normand

Anonyme a dit…

Je suis "elle"

Et voilà pour l'explication....

Je reconnais la suprématie de l'humanité sur le règne animal.

Il y a des trucs que je trouve abjects dans la thèse de Singer....

Voilà un truc que j'ai trouvé dans wiki.

Si le mal qu'il y a à tuer un être dépend de la capacité qu'a cet être à se projeter dans l'avenir (thèse que défend Singer), il est plus grave de tuer un être humain adulte normal que de tuer une vache ; mais il est plus grave aussi de tuer une vache, qui possède cette capacité à un certain niveau, que de tuer un nouveau-né humain qui ne la possède presque pas....

Ça me dérange un ptit peu....


http://fr.wikipedia.org/wiki/Antisp%C3%A9cisme

Karl Popper

Anonyme a dit…

Et que dire de ça ?

"il est justifié de sauver des êtres humains normaux plutôt que des animaux non-humains."

L'ajout du qualificatif "normaux" me donne quelques frissons....

Ischhhhhh

Karl Popper....

Feel O'Zof a dit…

Jean-Joël : "mon impression personnelle que l'utilitarisme n'est rien de moins qu'un amoralisme à peine déguisé"

Je ne vois pas ce qu'il y a d'amoral là-dedans... Au contraire, c'est considérer les réels intérêts des gens (leur bonheur) plutôt que des abstractions tels que le devoir ou la vertu.

Jean-Joël : "j'avoue être carrément dans l'incapacité de concevoir comment l'on peut "utiliser" comme un moyen son prochain, surtout humain, sans lui causer de souffrance (ne serait-ce que morale ; il n'est jamais agréable de découvrir que l'on s'est fait "utiliser"...)"

Justement. Utiliser les autres est mal seulement parce que - et seulement lorsque - cela leur cause de la souffrance. Il me serait mal de vous utiliser puisque vous souffririez de vous sentir utilisé. Mais pour les animaux, je pense qu'ils s'en foutent un peu qu'on les utilise ou non, en autant qu'on les fasse pas souffrir.

Popper : "L'ajout du qualificatif "normaux" me donne quelques frissons...."

Le "normaux", dans le langage de Singer, (c'est un terme que je trouve rebutant aussi) désigne l'humain ayant les capacités mentales que l'on s'attend à rencontrer normalement chez un humain. Pour l'antispécisme, un animal mérite autant de respect qu'un humain qui aurait une déficience intellectuelle le rendant mentalement équivalent à l'animal en question.

Jean-Joël Kauffmann a dit…

Bonjour,

@ Feel O'Zof

Je suis d'accord avec vous que le devoir ou la vertu ne sont que des abstractions dépourvues de toute base rationnelle. Je pense aussi que le véritable intérêt des gens est leur bonheur. Le problème, c'est que le psychisme humain (auquel nous ne connaissons pas grand-chose, même si d'immenses progrès ont été faits en ce sens) est tel qu'un grand nombre de personnes ne se satisfont pas de la "recherche du bonheur" (pour reprendre une phrase célèbre). En d'autres termes, les gens ne sont pas motivés que par leurs intérêts les plus évidents. C'est là, à mon sens, le talon d'Achille de l'utilitarisme : à l'instar du marxisme et du libéralisme économique, il présuppose des êtres humains entièrement rationnels qui ne sont préoccupés que de leurs intérêts bien compris, et ignore "l'océan de folie sur lequel flotte, de façon incertaine, la fragile barque de la raison humaine" (Bertrand Russell).

Quant au terme "amoral", il était en effet malvenu et j'ai eu tort de l'utiliser. A la réflexion, je préfère celui, plus modeste, d'"irréaliste" : l'utilitarisme me semble fondé sur du sable, car, pour autant que je puisse le comprendre, il se fonde sur une conception de la nature humaine qui ne me semble pas en accord avec la réalité.

Encore une fois, ce ne sont pas les conclusions auxquelles arrivent Peter Singer qui me choquent le plus, mais la méthode philosophique qu'il utilise pour y arriver, laquelle me semble défectueuse.

Voilà, j'aurais sans doute plein d'autres choses à dire, mais j'ai déjà largement outrepassé mes (très) maigres compétences en matière de philosophie, et je préfère m'arrêter là.

JJK

Jean-Joël Kauffmann a dit…

Bonjour,

J'ai relu l'interview de Peter Singer. Une question que je me pose, c'est s'il juge légitime de manger de la chair humaine dans certaines circonstances bien particulières, comme celles décrites par Michel Vinaver dans sa pièce "L'Ordinaire".

http://www.comedie-francaise.fr/dev/saison_spectacles.php?spid=113

JJK

Feel O'Zof a dit…

@JJK

J'ai lu le livre de Singer mais je ne me rappelle pas s'il fait explicitement mention de l'anthropophagie. Toutefois, oui, si l'on suit sa philosophie, il y a certainement des contextes qui justifient de manger de la chair humaine. Dans un contexte de survie par exemple, ou dans une situation où l'on pourrait le faire sans causer de souffrance à qui que ce soit.

JJK : "un grand nombre de personnes ne se satisfont pas de la "recherche du bonheur" (pour reprendre une phrase célèbre)."

La majorité des gens ne sont pas utilitaristes et considèrent donc qu'il y a des choses plus importantes que leur bonheur et celui des autres; par exemple, des abstractions telles que la vertu, les principes, la dignité, etc. Ce faisait, ils érigent inconsciemment ces entités en des conditions nécessaires à leur bonheur. Conséquemment, un utilitariste doit tenir compte de cette réalité lorsqu'il tente de maximiser le bonheur général.

florent_k a dit…

Sur l'éthique animal je vous conseil le livre de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer "Ethique animale" qui dresse un état des lieux très vaste de la cause animal, les differents courant, les problèmes éthiques, les actions, ect.

http://www.jbjv.com/ethique_animale.html

aka Danger Ranger a dit…

@ Karl Popper:

«Je reconnais la suprématie de l'humanité sur le règne animal.»

...C'est formulé comme l'accord avec une évidence, alors que c'est un pur parti pris qui, en tant que tel, exige d'être argumenté.

@ M. Baillargeon:

Merci pour la transmission de cette entrevue. Une réserve: si elle présente l'avantage de ratisser large et offre ainsi une bonne vue d'ensemble de la pensée de Singer, sa mécanique trop simple (on a l'impression que les questions ont toutes été préparées à l'avance puis envoyées en bloc au philosophe, qui y répond à la pièce - ce qui est probablement le cas) est un peu décevante: il aurait été très intéressant que l'auteur relance Singer pour approfondir les différents sujets abordés; au lieu de cela, on reste continuellement en surface.

Normand Baillargeon a dit…

@ Danger Ranger . Touché ! Bien observé, mon cher.

Je prévoyais aller rencontrer Singer à Princeton; mais il était en Australie, où il passe la moitié de l'année. Philo Mag souhaitait l'entrevue et Singer, qui est vraiment sympa, j'ai eu l'occasion de le constater depuis,a accepté de la faire par courriel.ce qui explique (en plus du fait que Singer étant trop peu connu en France m'a t-on dit, le magazine voulait un exposé simple et accessible des es idées) le caractère de l'entrevue.

Normand