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samedi, janvier 02, 2010
lundi, septembre 28, 2009
BERTRAND RUSSELL EN BD!
Les personnes qui lisent ce blogue connaissent mon affection pour Bertrand Russell (la réédition de ses Principes de reconstruction sociale est un travail dont je suis bien content et honoré de l'avoir fait).
Mais voilà qu'arrive en anglais, après avoir connu du succès en grec, une BD consacrée à Russell et aux fondements des mathématiques. J'ai très hâte de la lire.
En attendant sa sortie, prochaine, on peut en visualiser des passages ici.
Le New York Times le recense ici.
Mais voilà qu'arrive en anglais, après avoir connu du succès en grec, une BD consacrée à Russell et aux fondements des mathématiques. J'ai très hâte de la lire.
En attendant sa sortie, prochaine, on peut en visualiser des passages ici.
Le New York Times le recense ici.
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jeudi, janvier 29, 2009
BERTRAND RUSSELL : LE SCEPTIQUE PASSIONNÉ 4/4
RUSSELL EN DIX TITRES
Autobiographie
The Autobiography of Bertrand Russell, 3 volumes, Allen & Unwin, London, 1967. Traduction française sous le titre : Autobiographie, Éditions Stock, Paris, 1970.
Logique et mathématiques
Introduction to Mathematical Philosophy, George Allen & Unwin London, 1919. Traduction française : Introduction à la philosophie mathématique, Bibliothèque philosophique, Paris, 1991.
Philosophie
The Problems of Philosophy, Williams and Norgate London, 1912. Traduction française : Problèmes de philosophie, Bibliothèque philosophique, Paris, 2005.
History of Western Philosophy, an its Connection with Political and Social Circumstances from the Earliest Times to the Present Day, Allen & Unwin, London, 1946. Traduction française : Histoire de la philosophie occidentale, en relation avec les événements politiques et sociaux de l’Antiquité jusqu’à nos jours, Éditions Gallimard, Paris, 1968.
Questions sociales et politiques
Principles of Social Reconstruction, Allen & Unwin, London,, 1916. Traduction française de E. de Clermont-Tonnerre (1924) revue et corrigée par Normand Baillargeon; introduction et notes de Normand Baillargeon, : Principes de reconstruction sociale, PUL, Québec, 2007.
Authority and the Individual, Allen & Unwin, London, 1949. Traduction française par Michel Parmentier: L’autorité et l’individu, Traduit de l’anglais par Michel Parmentier, collection Zêtêsis, Presses de l’Université Laval, Québec, 2005.
Scepticisme, éducation et libre-pensée
Sceptical Essays, New York, Norton, 1928. Traduction française par André Bernard : Essais sceptiques, Éditions Rieder, Paris, 1933 et Éditions Rombaldi, Guilde des Bibliophiles, s.d.
Education and the Social Order, Allen & Unwin, London, 1931.
Why I Am Not A Christian, Allen & Unwin, London, 1957. Traduction française : Pourquoi je ne suis pas chrétien. Et autres textes, Éd. Jean-Jacques Pauvert, Collection Libertés, Paris, 1968.
Anthologie
The Basic Writings of Bertrand Russell, 1903-1959, Allen and Unwin, London, 1961.
Autobiographie
The Autobiography of Bertrand Russell, 3 volumes, Allen & Unwin, London, 1967. Traduction française sous le titre : Autobiographie, Éditions Stock, Paris, 1970.
Logique et mathématiques
Introduction to Mathematical Philosophy, George Allen & Unwin London, 1919. Traduction française : Introduction à la philosophie mathématique, Bibliothèque philosophique, Paris, 1991.
Philosophie
The Problems of Philosophy, Williams and Norgate London, 1912. Traduction française : Problèmes de philosophie, Bibliothèque philosophique, Paris, 2005.
History of Western Philosophy, an its Connection with Political and Social Circumstances from the Earliest Times to the Present Day, Allen & Unwin, London, 1946. Traduction française : Histoire de la philosophie occidentale, en relation avec les événements politiques et sociaux de l’Antiquité jusqu’à nos jours, Éditions Gallimard, Paris, 1968.
Questions sociales et politiques
Principles of Social Reconstruction, Allen & Unwin, London,, 1916. Traduction française de E. de Clermont-Tonnerre (1924) revue et corrigée par Normand Baillargeon; introduction et notes de Normand Baillargeon, : Principes de reconstruction sociale, PUL, Québec, 2007.
Authority and the Individual, Allen & Unwin, London, 1949. Traduction française par Michel Parmentier: L’autorité et l’individu, Traduit de l’anglais par Michel Parmentier, collection Zêtêsis, Presses de l’Université Laval, Québec, 2005.
Scepticisme, éducation et libre-pensée
Sceptical Essays, New York, Norton, 1928. Traduction française par André Bernard : Essais sceptiques, Éditions Rieder, Paris, 1933 et Éditions Rombaldi, Guilde des Bibliophiles, s.d.
Education and the Social Order, Allen & Unwin, London, 1931.
Why I Am Not A Christian, Allen & Unwin, London, 1957. Traduction française : Pourquoi je ne suis pas chrétien. Et autres textes, Éd. Jean-Jacques Pauvert, Collection Libertés, Paris, 1968.
Anthologie
The Basic Writings of Bertrand Russell, 1903-1959, Allen and Unwin, London, 1961.
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mardi, janvier 27, 2009
BERTRAND RUSSELL : LE SCEPTIQUE PASSIONNÉ 2/4
Le logicisme
Sa passion pour les mathématiques va renaître au tournant du siècle, tout particulièrement en juillet 1900, alors que Russell se rend à Paris pour prendre part au Congrès International de Philosophie. C’est un point tournant de sa vie intellectuelle, notamment parce qu’il y fait la rencontre du mathématicien italien Giuseppe Peano (1858-1932) et de ses travaux .
Peu après, pris d’une fièvre créatrice intense, Russell avance le programme de fondements des mathématiques appelé logiciste (dans Principles of Mathematics, 1903); puis, en collaboration avec son ancien professeur et ami A.N. Whitehead, il entreprend de le réaliser dans le détail dans le monumental Principia Mathematica — trois lourds tomes sur lesquels les deux hommes travaillent durant une décennie et qui paraissent entre 1910 et 1913. Ce programme logiciste ambitionne de montrer que «toutes les mathématiques pures peuvent être déduites de prémisses purement logiques et en n’utilisant que des concepts que l’on peut définir en termes de logique .» En termes simples — et quelque peu imprécis — voici comment Russell et Whitehead procèdent.
Les notions nécessaires à la définition des concepts des mathématiques sont, outre le concept d’identité (a=b), des propositions (disons p et q), sur lesquelles on définit des opérations, ainsi que des symboles permettant d’analyser leur structure interne.
Les opérations sont les suivantes :
La négation de p : ~p
La disjonction (p ou q) : p∨ q
La conjonction (p et q): p ∧ q
L’implication (si p, alors q): p→ q
Les notions permettant l’analyse des propositions sont:
Fx (lu: x est F), qui est une expression fonctionnelle où x est une variable et F un prédicat.
∀ x (lu: pour tout x), qui est un quantificateur universel.
∃ x (lu : il existe au moins un x), qui est un quantificateur existentiel.
La première tâche des auteurs sera de définir les entiers naturels à l’aide de termes logiques, ce qu’ils accomplissent avec la notion de classe; puis de montrer que les autres concepts des mathématiques ainsi que les théorèmes mathématiques peuvent être construits à partir d’eux et des principes logiques. La tâche est herculéenne. Mais il y a plus grave, puisque Russell découvre bientôt un terrible paradoxe, qui porte aujourd’hui son nom, et qui laisse présager le pire pour le programme logiciste puisqu’il concerne la notion de classe. En voici un exposé non technique.
Certaines classes ont la propriété d’être membres d’elles-mêmes; d’autres ne l’ont pas. Par exemple, la classe de toutes les idées est une idée tandis que la classe de toutes les tables n’est pas une table. Que dira-t-on alors de la classe de toutes les classes qui ne sont pas membres d’elles-mêmes? Je vous laisse vous amuser à y réfléchir. Plus simplement, imaginons une librairie qui décide de faire le catalogue C de tous les catalogues qui ne sont pas catalogués. C doit-il y figurer? Russell proposera diverses solutions techniques à ce paradoxe — en particulier la théorie des types et la théorie des types ramifiés.
La théorie des descriptions
Les techniques et les méthodes que Russell a déployées dans sa défense du logicisme vont se répercuter sur son travail en philosophie, où il privilégiera également l’analyse logique. La célèbre «théorie des descriptions», qu’il expose dans un article paru en 1905 , est un bon exemple de ce qu’il propose et elle est généralement reconnue comme le paradigme de la philosophie analytique du XX ème siècle.
En termes très simples, disons que Russell montre que nous sommes leurrés par le langage quand nous imaginons qu’il doit y avoir un référent à tout nom d’une phrase descriptive. Cette conviction, erronée, conduit à des absurdités manifestes dans le cas de propositions comme : «L’actuel roi de France est chauve». La France n’est pas une monarchie et n’a donc pas de roi. La proposition est-elle fausse? Si on le dit, alors, en vertu de la loi du tiers exclu, sa négation — l’actuel roi de France n’est pas chauve — devrait être vraie : ce qui ne semble pas avoir de sens. La solution de Russell est habile et met en œuvre la logique et l’analyse. Si on convient de désigner par R le prédicat «présent roi de France» et par C «être chauve», la proposition : «Le présent roi de France est chauve» sera réécrite de la manière suivante :
1. Il existe un x tel que Rx;
2. Pour tout y, si Ry, alors y=x;
3. Cx
Ce qui se notera comme suit en logique formelle :
∃x [(Rx ∧∀y(Ry → y=x)) ∧Cx]
L’impact de la Première Guerre Mondiale
Ma vie, dira Russell a été « radicalement scindée en deux par la Première Guerre Mondiale», laquelle l’a «amené à abandonner bien des préjugés et forcé à reconsidérer bon nombre de questions fondamentales .» Il dira même: «Cerné par une souffrance si immense, je trouvais minuscules et vaines toutes ces pensées de haut vol que j’avais entretenues à propos du monde abstrait des idées ».
Terrifié par l’arrivée d’une guerre qu’il sait être absurde, horrifié par l’enthousiasme martial avec lequel nombre de ses contemporains l’accueillent, Russell se lancera passionnément dans l’activisme politique.
Son pacifisme lui vaut d’abord, en 1916, d’être démis de ses fonctions à Trinity College, où il enseignait; puis, en 1918, il écope d’une peine de prison de six mois.
C’est durant la guerre qu’il publiera un de ses plus importants livres de théorie politique : Principles of Social Reconstruction (1916). Il y déploie notamment, d’une part des positions autogestionnaires, proches de celles des partisans du Guild Socialism anglo-saxon et de l’anarcho-syndicalisme, d’autre part un idéal de gouvernement mondial.
Russell restera toute sa vie, pour l’essentiel, fidèle à ces idéaux et à l’immense espoir qu’ils portent, un espoir que dans Political Ideals, paru en 1917, il formulait ainsi: «[…] nous pourrions, en 20 ans, abolir la pauvreté extrême, mettre un terme à la moitié des maladies du monde, à l’esclavage économique qui enchaîne les neuf dixièmes de la population; nous pourrions emplir le monde de beauté et de joie et faire advenir le règne de la paix universelle .»
Notons que Russell proposera et appuiera, tout au long de sa vie, un large éventail de réformes politiques compatibles avec ses idéaux : égalité de revenu; revenu de citoyenneté; vote des femmes (il est candidat des suffragettes en 1907); abolition de l’héritage; et de nombreuses autres.
À la sortie de la guerre, Russell est un intellectuel mondialement connu et une figure très en vue de la gauche. Il est alors invité par le gouvernement de l’URSS à visiter la nouvelle Russie bolchevique, qui s’attend à ce qu’il lui décerne un brevet de satisfaction. Russell revient cependant fortement désenchanté de sa visite et porte sur l’URSS un jugement sévère qu’il expose sans complaisance dans Théorie et pratique du bolchevisme.
Russell passe ensuite un an en Chine, pays pour lequel il développe une immense affection. Malade, il passe près d’y mourir et écrira plus tard à propos de cet épisode :
On me dira par la suite que [si j’étais mort en Chine] les Chinois projetaient de m’enterrer près d’un lac et de construire un autel à ma mémoire. J’ai un certain regret que cela ne se soit pas produit : j’aurais pu devenir un dieu, ce qui est du dernier chic pour un athée !
D’une guerre à l’autre
Marié à sa deuxième épouse, Dora Black, en 1921, il a avec elle deux enfants et s’intéresse d’assez près à l’éducation pour ouvrir une école où ceux-ci sont scolarisés avec d’autres enfants. L’école est essentiellement animée par Dora, Russell étant à cette époque quasi continuellement en tournée ou à écrire des livres qui assurent à l’institution les revenus indispensables à sa survie. L’éventail des sujets qu’il aborde dans ces ouvrages est immense : la Russie, la Chine, la relativité, les atomes, le mariage, la sexualité, la morale, l’éducation, le bonheur, le politique, les relations internationales, le pouvoir, la paresse et j’en passe.
À l’aube de la Deuxième Guerre Mondiale, Russell, qui s’est marié pour une troisième fois en 1936 et a un nouvel enfant, renoue avec la vie académique et une certaine stabilité matérielle. Il se trouve aux Etats-Unis quand la Guerre éclate (notons que le pacifiste de 1914 est cette fois en faveur de la guerre contre les Nazis) et occupe un poste à la University of California in Los Angeles (UCLA). Ayant accepté un poste de professeur de philosophie au City College of New York (CCNY), il s’apprête à partir pour cette ville quand, encouragée par l’Évêque Manning de New York, une mère de famille conteste l’octroi du poste à Russell. Les positions libérales de Russell sur le mariage et la sexualité pèsent lourd dans cette affaire. L’avocat qui plaide contre lui est Maître Joseph Goldstein, et lors du procès qui s’ensuit il décrira Russell par ces mots restés célèbres — en partie parce que le philosophe les répétera souvent avec jubilation : «[…] un homme lubrique, grivois, libidineux, lascif, vénéneux, érotomane, aphrodisiaque, athée, irrévérencieux, étroit d’esprit, bigot et menteur ». Le jugement est rendu le 30 mars : la nomination est décrite comme «une insulte à la population de New York» et sa révocation est ordonnée.
Russell se retrouve donc avec sa famille en pays étranger, ne pouvant revenir chez lui et sans emploi. C’est alors qu’un millionnaire américain, Albert Barnes, le tire d’affaire en l’embauchant comme conférencier pour sa Fondation, à Philadelphie. Leur union se terminera mal, mais elle permettra à Russell d’écrire son immensément populaire History of Western Philosophy, qui le mettra à l’abri du besoin.
Le militantisme des dernières années
Revenu en Angleterre en 1944, Russell enseigne au Trinity College et rédige son dernier grand ouvrage de philosophie : Human Knowledge (1948). En 1950, il obtient le Prix Nobel de littérature décerné «en reconnaissance de ses écrits variés et importants par lesquels il s’est fait le champion des idéaux humanistes et de la liberté de penser ».
Au début des années cinquante, Russell se marie pour une quatrième et dernière fois. Il continue d’écrire énormément durant cette décennie, qui voit en outre s’accentuer son engagement pacifiste et son combat contre la Guerre Froide et l’éventualité d’une guerre nucléaire. Dans une de ces formules choc dont il n’a jamais perdu le secret, il dira : «Ou l’humanité met fin à la guerre, ou la guerre met fin à l’humanité.»
En juillet 1955, est rendu public le célèbre Manifeste Russell-Einstein sur les périls de l’arme atomique. Un congrès demandé par ce manifeste sera financé par le philanthrope Cyrus S. Eaton et tenu en juillet 1957 à Pugwash, en Nouvelle-Écosse, lieu de naissance des Pugwash Conferences on Science and World Affairs. En 1995, le Prix Nobel de la Paix sera remis conjointement au Dr. Joseph Rotblat, un des onze signataires du manifeste 1955, et aux Pugwash Conferences.
En 1958, Russell participe à la fondation de la Campaign for Nuclear Disarmament, puis du Committee of 100. En 1961, à l’âge vénérable de 89 ans, il est brièvement incarcéré pour sa participation à un mouvement de désobéissance civile contre la prolifération nucléaire. Son militantisme ne faiblit pas et il est généralement reconnu que ses interventions auprès de Kroutchev et de Kennedy, en octobre 1962, ont joué un rôle important dans la résolution de la crise des missiles de Cuba.
À compter du début des années soixante et jusqu’à la fin de sa vie, Russell sera un féroce et infatigable critique de la politique étrangère des Etats-Unis et en particulier de l’invasion américaine du Vietnam. Le passage suivant de l’Appel à la conscience des Américains du 18 juin 1966 donne le ton des interventions des dernières années :
Du Vietnam à la République Dominicaine, du Moyen-Orient au Congo, les intérêts économiques de quelques corporations liées à l’industrie des armes et à l’armée elle-même définissent comment les Américains vivent leurs vies; et c’est sur leur ordre que les Etats-Unis envahissent et oppriment des peuples affamés et sans défense .
En 1967, et ce sera un de ses tout derniers gestes, Russell créera un tribunal international pour juger les actes des États-Unis au Vietnam et le complexe militaro-industriel qui en profite: ce tribunal, qui se réunit à Stockholm et Copenhague est communément connu sous le nom de Tribunal Russell. Il condamnera les États-Unis pour crimes de guerre.
Le dernier texte de Russell est rédigé deux jours avant sa mort et il porte sur la crise au Moyen Orient.
Bertrand Russell meurt le 3 février 1970. Il avait 97 ans.
Mais venons-en à présent aux idées de Russell sur le scepticisme.
Sa passion pour les mathématiques va renaître au tournant du siècle, tout particulièrement en juillet 1900, alors que Russell se rend à Paris pour prendre part au Congrès International de Philosophie. C’est un point tournant de sa vie intellectuelle, notamment parce qu’il y fait la rencontre du mathématicien italien Giuseppe Peano (1858-1932) et de ses travaux .
Peu après, pris d’une fièvre créatrice intense, Russell avance le programme de fondements des mathématiques appelé logiciste (dans Principles of Mathematics, 1903); puis, en collaboration avec son ancien professeur et ami A.N. Whitehead, il entreprend de le réaliser dans le détail dans le monumental Principia Mathematica — trois lourds tomes sur lesquels les deux hommes travaillent durant une décennie et qui paraissent entre 1910 et 1913. Ce programme logiciste ambitionne de montrer que «toutes les mathématiques pures peuvent être déduites de prémisses purement logiques et en n’utilisant que des concepts que l’on peut définir en termes de logique .» En termes simples — et quelque peu imprécis — voici comment Russell et Whitehead procèdent.
Les notions nécessaires à la définition des concepts des mathématiques sont, outre le concept d’identité (a=b), des propositions (disons p et q), sur lesquelles on définit des opérations, ainsi que des symboles permettant d’analyser leur structure interne.
Les opérations sont les suivantes :
La négation de p : ~p
La disjonction (p ou q) : p∨ q
La conjonction (p et q): p ∧ q
L’implication (si p, alors q): p→ q
Les notions permettant l’analyse des propositions sont:
Fx (lu: x est F), qui est une expression fonctionnelle où x est une variable et F un prédicat.
∀ x (lu: pour tout x), qui est un quantificateur universel.
∃ x (lu : il existe au moins un x), qui est un quantificateur existentiel.
La première tâche des auteurs sera de définir les entiers naturels à l’aide de termes logiques, ce qu’ils accomplissent avec la notion de classe; puis de montrer que les autres concepts des mathématiques ainsi que les théorèmes mathématiques peuvent être construits à partir d’eux et des principes logiques. La tâche est herculéenne. Mais il y a plus grave, puisque Russell découvre bientôt un terrible paradoxe, qui porte aujourd’hui son nom, et qui laisse présager le pire pour le programme logiciste puisqu’il concerne la notion de classe. En voici un exposé non technique.
Certaines classes ont la propriété d’être membres d’elles-mêmes; d’autres ne l’ont pas. Par exemple, la classe de toutes les idées est une idée tandis que la classe de toutes les tables n’est pas une table. Que dira-t-on alors de la classe de toutes les classes qui ne sont pas membres d’elles-mêmes? Je vous laisse vous amuser à y réfléchir. Plus simplement, imaginons une librairie qui décide de faire le catalogue C de tous les catalogues qui ne sont pas catalogués. C doit-il y figurer? Russell proposera diverses solutions techniques à ce paradoxe — en particulier la théorie des types et la théorie des types ramifiés.
La théorie des descriptions
Les techniques et les méthodes que Russell a déployées dans sa défense du logicisme vont se répercuter sur son travail en philosophie, où il privilégiera également l’analyse logique. La célèbre «théorie des descriptions», qu’il expose dans un article paru en 1905 , est un bon exemple de ce qu’il propose et elle est généralement reconnue comme le paradigme de la philosophie analytique du XX ème siècle.
En termes très simples, disons que Russell montre que nous sommes leurrés par le langage quand nous imaginons qu’il doit y avoir un référent à tout nom d’une phrase descriptive. Cette conviction, erronée, conduit à des absurdités manifestes dans le cas de propositions comme : «L’actuel roi de France est chauve». La France n’est pas une monarchie et n’a donc pas de roi. La proposition est-elle fausse? Si on le dit, alors, en vertu de la loi du tiers exclu, sa négation — l’actuel roi de France n’est pas chauve — devrait être vraie : ce qui ne semble pas avoir de sens. La solution de Russell est habile et met en œuvre la logique et l’analyse. Si on convient de désigner par R le prédicat «présent roi de France» et par C «être chauve», la proposition : «Le présent roi de France est chauve» sera réécrite de la manière suivante :
1. Il existe un x tel que Rx;
2. Pour tout y, si Ry, alors y=x;
3. Cx
Ce qui se notera comme suit en logique formelle :
∃x [(Rx ∧∀y(Ry → y=x)) ∧Cx]
L’impact de la Première Guerre Mondiale
Ma vie, dira Russell a été « radicalement scindée en deux par la Première Guerre Mondiale», laquelle l’a «amené à abandonner bien des préjugés et forcé à reconsidérer bon nombre de questions fondamentales .» Il dira même: «Cerné par une souffrance si immense, je trouvais minuscules et vaines toutes ces pensées de haut vol que j’avais entretenues à propos du monde abstrait des idées ».
Terrifié par l’arrivée d’une guerre qu’il sait être absurde, horrifié par l’enthousiasme martial avec lequel nombre de ses contemporains l’accueillent, Russell se lancera passionnément dans l’activisme politique.
Son pacifisme lui vaut d’abord, en 1916, d’être démis de ses fonctions à Trinity College, où il enseignait; puis, en 1918, il écope d’une peine de prison de six mois.
C’est durant la guerre qu’il publiera un de ses plus importants livres de théorie politique : Principles of Social Reconstruction (1916). Il y déploie notamment, d’une part des positions autogestionnaires, proches de celles des partisans du Guild Socialism anglo-saxon et de l’anarcho-syndicalisme, d’autre part un idéal de gouvernement mondial.
Russell restera toute sa vie, pour l’essentiel, fidèle à ces idéaux et à l’immense espoir qu’ils portent, un espoir que dans Political Ideals, paru en 1917, il formulait ainsi: «[…] nous pourrions, en 20 ans, abolir la pauvreté extrême, mettre un terme à la moitié des maladies du monde, à l’esclavage économique qui enchaîne les neuf dixièmes de la population; nous pourrions emplir le monde de beauté et de joie et faire advenir le règne de la paix universelle .»
Notons que Russell proposera et appuiera, tout au long de sa vie, un large éventail de réformes politiques compatibles avec ses idéaux : égalité de revenu; revenu de citoyenneté; vote des femmes (il est candidat des suffragettes en 1907); abolition de l’héritage; et de nombreuses autres.
À la sortie de la guerre, Russell est un intellectuel mondialement connu et une figure très en vue de la gauche. Il est alors invité par le gouvernement de l’URSS à visiter la nouvelle Russie bolchevique, qui s’attend à ce qu’il lui décerne un brevet de satisfaction. Russell revient cependant fortement désenchanté de sa visite et porte sur l’URSS un jugement sévère qu’il expose sans complaisance dans Théorie et pratique du bolchevisme.
Russell passe ensuite un an en Chine, pays pour lequel il développe une immense affection. Malade, il passe près d’y mourir et écrira plus tard à propos de cet épisode :
On me dira par la suite que [si j’étais mort en Chine] les Chinois projetaient de m’enterrer près d’un lac et de construire un autel à ma mémoire. J’ai un certain regret que cela ne se soit pas produit : j’aurais pu devenir un dieu, ce qui est du dernier chic pour un athée !
D’une guerre à l’autre
Marié à sa deuxième épouse, Dora Black, en 1921, il a avec elle deux enfants et s’intéresse d’assez près à l’éducation pour ouvrir une école où ceux-ci sont scolarisés avec d’autres enfants. L’école est essentiellement animée par Dora, Russell étant à cette époque quasi continuellement en tournée ou à écrire des livres qui assurent à l’institution les revenus indispensables à sa survie. L’éventail des sujets qu’il aborde dans ces ouvrages est immense : la Russie, la Chine, la relativité, les atomes, le mariage, la sexualité, la morale, l’éducation, le bonheur, le politique, les relations internationales, le pouvoir, la paresse et j’en passe.
À l’aube de la Deuxième Guerre Mondiale, Russell, qui s’est marié pour une troisième fois en 1936 et a un nouvel enfant, renoue avec la vie académique et une certaine stabilité matérielle. Il se trouve aux Etats-Unis quand la Guerre éclate (notons que le pacifiste de 1914 est cette fois en faveur de la guerre contre les Nazis) et occupe un poste à la University of California in Los Angeles (UCLA). Ayant accepté un poste de professeur de philosophie au City College of New York (CCNY), il s’apprête à partir pour cette ville quand, encouragée par l’Évêque Manning de New York, une mère de famille conteste l’octroi du poste à Russell. Les positions libérales de Russell sur le mariage et la sexualité pèsent lourd dans cette affaire. L’avocat qui plaide contre lui est Maître Joseph Goldstein, et lors du procès qui s’ensuit il décrira Russell par ces mots restés célèbres — en partie parce que le philosophe les répétera souvent avec jubilation : «[…] un homme lubrique, grivois, libidineux, lascif, vénéneux, érotomane, aphrodisiaque, athée, irrévérencieux, étroit d’esprit, bigot et menteur ». Le jugement est rendu le 30 mars : la nomination est décrite comme «une insulte à la population de New York» et sa révocation est ordonnée.
Russell se retrouve donc avec sa famille en pays étranger, ne pouvant revenir chez lui et sans emploi. C’est alors qu’un millionnaire américain, Albert Barnes, le tire d’affaire en l’embauchant comme conférencier pour sa Fondation, à Philadelphie. Leur union se terminera mal, mais elle permettra à Russell d’écrire son immensément populaire History of Western Philosophy, qui le mettra à l’abri du besoin.
Le militantisme des dernières années
Revenu en Angleterre en 1944, Russell enseigne au Trinity College et rédige son dernier grand ouvrage de philosophie : Human Knowledge (1948). En 1950, il obtient le Prix Nobel de littérature décerné «en reconnaissance de ses écrits variés et importants par lesquels il s’est fait le champion des idéaux humanistes et de la liberté de penser ».
Au début des années cinquante, Russell se marie pour une quatrième et dernière fois. Il continue d’écrire énormément durant cette décennie, qui voit en outre s’accentuer son engagement pacifiste et son combat contre la Guerre Froide et l’éventualité d’une guerre nucléaire. Dans une de ces formules choc dont il n’a jamais perdu le secret, il dira : «Ou l’humanité met fin à la guerre, ou la guerre met fin à l’humanité.»
En juillet 1955, est rendu public le célèbre Manifeste Russell-Einstein sur les périls de l’arme atomique. Un congrès demandé par ce manifeste sera financé par le philanthrope Cyrus S. Eaton et tenu en juillet 1957 à Pugwash, en Nouvelle-Écosse, lieu de naissance des Pugwash Conferences on Science and World Affairs. En 1995, le Prix Nobel de la Paix sera remis conjointement au Dr. Joseph Rotblat, un des onze signataires du manifeste 1955, et aux Pugwash Conferences.
En 1958, Russell participe à la fondation de la Campaign for Nuclear Disarmament, puis du Committee of 100. En 1961, à l’âge vénérable de 89 ans, il est brièvement incarcéré pour sa participation à un mouvement de désobéissance civile contre la prolifération nucléaire. Son militantisme ne faiblit pas et il est généralement reconnu que ses interventions auprès de Kroutchev et de Kennedy, en octobre 1962, ont joué un rôle important dans la résolution de la crise des missiles de Cuba.
À compter du début des années soixante et jusqu’à la fin de sa vie, Russell sera un féroce et infatigable critique de la politique étrangère des Etats-Unis et en particulier de l’invasion américaine du Vietnam. Le passage suivant de l’Appel à la conscience des Américains du 18 juin 1966 donne le ton des interventions des dernières années :
Du Vietnam à la République Dominicaine, du Moyen-Orient au Congo, les intérêts économiques de quelques corporations liées à l’industrie des armes et à l’armée elle-même définissent comment les Américains vivent leurs vies; et c’est sur leur ordre que les Etats-Unis envahissent et oppriment des peuples affamés et sans défense .
En 1967, et ce sera un de ses tout derniers gestes, Russell créera un tribunal international pour juger les actes des États-Unis au Vietnam et le complexe militaro-industriel qui en profite: ce tribunal, qui se réunit à Stockholm et Copenhague est communément connu sous le nom de Tribunal Russell. Il condamnera les États-Unis pour crimes de guerre.
Le dernier texte de Russell est rédigé deux jours avant sa mort et il porte sur la crise au Moyen Orient.
Bertrand Russell meurt le 3 février 1970. Il avait 97 ans.
Mais venons-en à présent aux idées de Russell sur le scepticisme.
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pensée critique
BERTRAND RUSSELL : LE SCEPTIQUE PASSIONNÉ 1/4
[Ce texte est paru dans Québec Sceptique, dans le cadre d'une série de portraits de penseurs critiques que je compte réunir en ouvrage.]
Bertrand Russell, né le 18 mai 1872 à Trelleck (Wales), est mort, presque centenaire, le 2 février 1970.
Logicien, philosophe, réformateur social, pédagogue et libre-penseur, il a fait paraître quelque 70 ouvrages et des milliers d’articles, en plus d’avoir été au premier rang de multiples combats sociaux et politiques d’avant-garde.
Il est évidemment impossible de couvrir en quelques pages, même sommairement, une œuvre et une vie d’une telle richesse. Et c’est pourquoi, dans le texte qui suit, je vous propose plutôt, modestement, trois choses.
D’abord, un survol de la vie de Russell, qui me donnera l’occasion d’évoquer quelques-unes de ses contributions aux idées du XX ème siècle et quelques aspects de son militantisme.
Je m’attarderai ensuite à la conception de la pensée critique et du scepticisme qu’il a défendue. Comme on le verra, Russell, qui s’est résolument engagé en faveur de nombreuses causes et a passionnément cherché la vérité, était aussi doté d’une conscience aiguë des limites de notre savoir : en ce sens, il mérite pleinement l’épithète de «sceptique passionné» que lui a donné un de ses biographes .
Je terminerai cet article en suggérant dix titres qui me semblent incontournables pour commencer à explorer le «continent Russell».
I. UNE VIE, TROIS PASSIONS
«Trois passions, simples mais extraordinairement fortes, ont gouverné ma vie: la recherche passionnée de l’amour, la quête du savoir et une douloureuse pitié devant la souffrance de l’humanité ».
B. Russell, Autobiographie.
Bertrand Arthur William Russell est né au sein d’une famille appartenant, tant par son père que par sa mère, à la haute et ancienne noblesse britannique. Il héritera d’ailleurs, à la mort de son frère aîné, Frank, du titre de Lord. Ses parents étaient des libres-penseurs et John Stuart Mill était le parrain («en un sens non-religieux du terme») du petit Bertrand.
Orphelins très jeunes, les deux enfants sont adoptés par leurs très conventionnels grands-parents paternels et cela contre les désirs exprimés par leurs parents dans leurs testaments. Son grand-père étant mort peu après son arrivée et son frère ayant été placé dans un pensionnat, Bertrand sera élevé seul, surtout par sa grand-mère.
La découverte des mathématiques
C’est à la maison qu’il reçoit son éducation, le plus souvent de tuteurs. À l’été 1883, c’est toutefois Frank qui entreprend d’initier son cadet à la géométrie. Le petit Bertrand se découvre à cette occasion une brûlante passion pour les mathématiques et il décrira cette expérience comme «un des grands événements de ma vie, aussi éblouissant qu’un premier amour. Je n’aurais jamais pu imaginer qu’il pût y avoir au monde quoi que ce soit d’aussi délicieux ». Certaines des questions relatives aux fondements des mathématiques sur lesquelles il va tant travailler par la suite commencent à surgir à cette occasion. Il racontera :
[mon bonheur] n’était pas sans mélange. On m’avait assuré qu’Euclide prouvait des choses et je fus attristé de constater qu’il commençait par des axiomes. Au début, je refusai de les admettre, à moins que mon frère ne me donne des raisons de le faire. Mais il me dit : «Si tu ne les acceptes pas, nous ne pourrons pas continuer». Comme je désirais poursuivre, je les acceptai provisoirement. Mais le doute que je ressentis à ce moment quant aux prémisses des mathématiques resta en moi et détermina mon travail ultérieur .
À compter de l’âge de 14 ans, Russell va commencer à remettre en question la foi religieuse dans laquelle il est élevé. Tour à tour, il abandonne les doctrines théologiques du libre arbitre, de l’immortalité de l’âme et de l’existence de Dieu — la lecture de l’autobiographie de son «parrain» lui sera précieuse dans la critique puis l’abandon de ces dogmes. Ce sont là les prémisses de la forte critique rationaliste de la religion et de l’agnosticisme pour lesquels Russell sera bien connu des années plus tard, alors qu’il signera sur le sujet des passages à l’humour féroce et qui feront les délices des anthologistes. En voici trois :
Mon point de vue sur la religion est le même que Lucrèce. Je la tiens pour une maladie née de la peur et pour une indicible source de misère pour l’espèce humaine. Je ne peux cependant nier qu’elle a contribué à la civilisation. Elle a aidé, il y a longtemps, à établir le calendrier et elle a amené les prêtres égyptiens à rapporter les éclipses avec tant de soins qu’ils devinrent capables de les prédire. Je suis disposé à reconnaître ces deux contributions : mais je n’en connais pas d’autres .
Si mon souvenir est bon, il n’y a pas dans les Évangiles un seul mot qui vante les vertus de l’intelligence; sur ce sujet, plus encore que sur bien d’autres, les ministres du culte restent fidèles à l’enseignement des Évangiles .
On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer aux religions parce que la religion rend l’homme vertueux. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé .
En octobre 1890, Russell entre au Trinity College de Cambridge où, trois ans durant, il étudie les mathématiques. La vie intellectuelle qu’il y découvre l’enchante et permet à la sienne de s’épanouir. Cependant, les importants et récents travaux menés par des mathématiciens continentaux et qui ont permis de donner rigueur et cohérence au calcul et à l’analyse, n’ont toujours pas atteint la Grande-Bretagne. L’exigeant Russell, lui dont toute la vie intellectuelle est une recherche d’un véritable savoir et qui pensait le trouver dans les mathématiques plus que partout ailleurs, est amèrement déçu de celles qu’on lui enseigne. Il se tourne alors vers la philosophie; il est un moment séduit par l’idéalisme hégélien, mais s’en éloigne bien vite.
Bertrand Russell, né le 18 mai 1872 à Trelleck (Wales), est mort, presque centenaire, le 2 février 1970.
Logicien, philosophe, réformateur social, pédagogue et libre-penseur, il a fait paraître quelque 70 ouvrages et des milliers d’articles, en plus d’avoir été au premier rang de multiples combats sociaux et politiques d’avant-garde.
Il est évidemment impossible de couvrir en quelques pages, même sommairement, une œuvre et une vie d’une telle richesse. Et c’est pourquoi, dans le texte qui suit, je vous propose plutôt, modestement, trois choses.
D’abord, un survol de la vie de Russell, qui me donnera l’occasion d’évoquer quelques-unes de ses contributions aux idées du XX ème siècle et quelques aspects de son militantisme.
Je m’attarderai ensuite à la conception de la pensée critique et du scepticisme qu’il a défendue. Comme on le verra, Russell, qui s’est résolument engagé en faveur de nombreuses causes et a passionnément cherché la vérité, était aussi doté d’une conscience aiguë des limites de notre savoir : en ce sens, il mérite pleinement l’épithète de «sceptique passionné» que lui a donné un de ses biographes .
Je terminerai cet article en suggérant dix titres qui me semblent incontournables pour commencer à explorer le «continent Russell».
I. UNE VIE, TROIS PASSIONS
«Trois passions, simples mais extraordinairement fortes, ont gouverné ma vie: la recherche passionnée de l’amour, la quête du savoir et une douloureuse pitié devant la souffrance de l’humanité ».
B. Russell, Autobiographie.
Bertrand Arthur William Russell est né au sein d’une famille appartenant, tant par son père que par sa mère, à la haute et ancienne noblesse britannique. Il héritera d’ailleurs, à la mort de son frère aîné, Frank, du titre de Lord. Ses parents étaient des libres-penseurs et John Stuart Mill était le parrain («en un sens non-religieux du terme») du petit Bertrand.
Orphelins très jeunes, les deux enfants sont adoptés par leurs très conventionnels grands-parents paternels et cela contre les désirs exprimés par leurs parents dans leurs testaments. Son grand-père étant mort peu après son arrivée et son frère ayant été placé dans un pensionnat, Bertrand sera élevé seul, surtout par sa grand-mère.
La découverte des mathématiques
C’est à la maison qu’il reçoit son éducation, le plus souvent de tuteurs. À l’été 1883, c’est toutefois Frank qui entreprend d’initier son cadet à la géométrie. Le petit Bertrand se découvre à cette occasion une brûlante passion pour les mathématiques et il décrira cette expérience comme «un des grands événements de ma vie, aussi éblouissant qu’un premier amour. Je n’aurais jamais pu imaginer qu’il pût y avoir au monde quoi que ce soit d’aussi délicieux ». Certaines des questions relatives aux fondements des mathématiques sur lesquelles il va tant travailler par la suite commencent à surgir à cette occasion. Il racontera :
[mon bonheur] n’était pas sans mélange. On m’avait assuré qu’Euclide prouvait des choses et je fus attristé de constater qu’il commençait par des axiomes. Au début, je refusai de les admettre, à moins que mon frère ne me donne des raisons de le faire. Mais il me dit : «Si tu ne les acceptes pas, nous ne pourrons pas continuer». Comme je désirais poursuivre, je les acceptai provisoirement. Mais le doute que je ressentis à ce moment quant aux prémisses des mathématiques resta en moi et détermina mon travail ultérieur .
À compter de l’âge de 14 ans, Russell va commencer à remettre en question la foi religieuse dans laquelle il est élevé. Tour à tour, il abandonne les doctrines théologiques du libre arbitre, de l’immortalité de l’âme et de l’existence de Dieu — la lecture de l’autobiographie de son «parrain» lui sera précieuse dans la critique puis l’abandon de ces dogmes. Ce sont là les prémisses de la forte critique rationaliste de la religion et de l’agnosticisme pour lesquels Russell sera bien connu des années plus tard, alors qu’il signera sur le sujet des passages à l’humour féroce et qui feront les délices des anthologistes. En voici trois :
Mon point de vue sur la religion est le même que Lucrèce. Je la tiens pour une maladie née de la peur et pour une indicible source de misère pour l’espèce humaine. Je ne peux cependant nier qu’elle a contribué à la civilisation. Elle a aidé, il y a longtemps, à établir le calendrier et elle a amené les prêtres égyptiens à rapporter les éclipses avec tant de soins qu’ils devinrent capables de les prédire. Je suis disposé à reconnaître ces deux contributions : mais je n’en connais pas d’autres .
Si mon souvenir est bon, il n’y a pas dans les Évangiles un seul mot qui vante les vertus de l’intelligence; sur ce sujet, plus encore que sur bien d’autres, les ministres du culte restent fidèles à l’enseignement des Évangiles .
On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer aux religions parce que la religion rend l’homme vertueux. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé .
En octobre 1890, Russell entre au Trinity College de Cambridge où, trois ans durant, il étudie les mathématiques. La vie intellectuelle qu’il y découvre l’enchante et permet à la sienne de s’épanouir. Cependant, les importants et récents travaux menés par des mathématiciens continentaux et qui ont permis de donner rigueur et cohérence au calcul et à l’analyse, n’ont toujours pas atteint la Grande-Bretagne. L’exigeant Russell, lui dont toute la vie intellectuelle est une recherche d’un véritable savoir et qui pensait le trouver dans les mathématiques plus que partout ailleurs, est amèrement déçu de celles qu’on lui enseigne. Il se tourne alors vers la philosophie; il est un moment séduit par l’idéalisme hégélien, mais s’en éloigne bien vite.
Libellés :
Bertrand Russell,
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pensée critique,
Québec sceptique
vendredi, mars 28, 2008
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