mardi, décembre 16, 2008

«GITMO»

[Texte pour le prochain Hors Série du Monde Libertaire.]

«GITMO»
Quand on a demandé à Ghandi ce qu’il pensait de la civilisation occidentale, il aurait répondu que ce serait une bonne idée. Le spectacle de ce que l’Association américaine de défense des libertés civiles (ACLU) appelle la « mascarade juridique » qui se déroule depuis janvier 2002 à la prison de Guantánamo, familièrement appelé Gitmo, l’aurait conforté dans cette conviction.
Tout le monde a peu ou prou entendu parler de cette effroyable prison et des échos des horribles traitements infligés aux prisonniers sont parvenus jusque dans les grands médias. C’est tout particulièrement le cas ces jours-ci, alors que Gitmo est au coeur de l’actualité d’une part en raison de la décision de cinq accusés notables de plaider coupables aux accusations pesant contre eux (il s’agit du cerveau présumé des attentats du 11 septembre, Khaled Cheikh Mohammed, et de quatre coaccusés), d’autre part en raison de l’intention annoncée d’Obama de fermer Guantánamo.
Les deux événements, on peut le présumer, sont liés : les autorités américaines souhaitent en effet vraisemblablement en finir avec ces cinq prisonniers avant l’arrivée d’Obama au pouvoir, espérant en outre que ces aveux militeront dans l’opinion contre la fermeture de la sinistre prison.
L’heure est donc particulièrement propice à un retour sur l’histoire de Guantánamo et à un rappel des raisons qui militent pour sa fermeture, certes, mais aussi pour la restitution de ce territoire à Cuba. C’est que la prison de Guantánamo, on ne le dit pas assez, est logée sur une base militaire navale américaine située sur l’île de Cuba où elle se trouve de manière aussi illégitime que les actions qui s’y déroulent sont illégales.
Un peu d’histoire
Rappeler comment s’explique l’étonnante présence de cette base militaire à cet endroit devrait être la toile de fond de toute discussion sérieuse de Gitmo et, on le verra, devrait aussi orienter les actions militantes entreprises contre cette sordide prison.
Tout remonte à 1898, alors les Etats-Unis interviennent dans la Guerre d’indépendance cubaine. Ces «libérateurs» occupent l’île durant les années qui suivent et la transforment ensuite en cette sorte de terrain de jeu pour touristes qu’elle restera jusqu’à la révolution.
Dès 1898, les Etats-Unis étaient partis de Guantánamo, une ville située sur une baie comprenant un port, pour envahir Porto Rico. En 1903, un document que l’on voudra faire passer pour un traité est signé entre les occupants et des «représentants» des occupés : selon cette «entente» Cuba cède aux Etats-Unis la Baie de Guantánamo, et lui accorde, en échange de quelque 3000 euros par an — toujours scrupuleusement payés depuis par les Etats-Unis, mais pas encaissés par Cuba depuis 1960 — la pleine souveraineté sur ce territoire de quelque 120 km2 .
À la fin 2001, dans cet après 11 septembre durant lequel le Gouvernement américain jouissait encore d’un certain capital de sympathie dans l’opinion et alors qu’il mettait en branle sa «guerre conte le terrorisme» qui a eu pour prévisible effet d’accroître le terrorisme, l’administration Bush prend des mesures qui vont aboutir au Military Commission Act de 2006 et permettre de détenir et d’interroger des prisonniers soupçonnés de terrorisme. C’est dans ce cadre qu’un centre de détention est mis en place à Guantánamo.
Le système fonctionne physiquement hors des Etats-Unis, mais aussi et surtout en dehors du système juridique américain et des conventions de droit international. Cela signifie que dans les tribunaux de ces commissions militaires, qui ne sont ni des tribunaux civils ni des tribunaux militaires, aucune procédure légale usuelle n’est respectée et la règle du droit est ignorée.
C’est ainsi que les prisonniers n’ont pas droit à des enquêtes et à des audiences préliminaires; qu’on n’y applique pas la présomption d’innocence, mais plutôt la présomption de culpabilité; que ce qu’on peut y admettre en preuve est beaucoup plus large et radicalement différent de ce qu’on accepte dans les tribunaux usuels : par exemple, des ouï-dire et même des ouï-dire de ouï-dire pourront être acceptés en preuve, (autrement dit : j’ai entendu dire de X que Y aurait dit…); que des éléments de preuve pourront être retenus même si les sources et les moyens ayant permis de les obtenir ne sont pas dévoilés; c’est ainsi encore que les prisonniers ignorent typiquement la preuve retenue contre eux, voire les charges qui pèsent contre eux; et que, pour finir, certaines informations pourront être transmises à la poursuite, mais pas à la défense.
Il faut encore rappeler que des aveux obtenus par la force sont admissibles en preuve à Gitmo: la notion de torture a d’ailleurs été revue afin de permettre de retenir en preuve des aveux obtenus par des interrogatoires dits « musclés » : la douleur que cause la torture, mais pas l’interrogatoire, suggère-t-on sans rire, entraîne soit une mort appréhendée, soit la défaillance d’un organe. Les méthodes employées à Gitmo ont été spécifiquement conçues par le Pentagone et leur utilisation encouragée avec garantie de protection légale aux bourreaux par le Justice Department, cela dans deux mémorandums aujourd’hui répudiés par lui.
Un large consensus des observateurs est désormais acquis sur le fait qu’à côté de ces nombreux innocents avérés ou présumés, on trouve à Guantànamo une poignée de terroristes présumés contre lesquels des accusations sérieuses pourraient être portées et que ceux-là devraient être jugés devant des tribunaux civils, le seul lieu où ils auraient droit à un procès minimalement équitable. En ce sens, les aveux des cinq évoqués plus haut sont sans valeur.
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Quelques chiffres
La cellule type à Guantánamo fait 2 mètres X 2, 4 mètres
En date du 11 janvier 2008, des personnes étaient emprisonnées depuis 2 190 jours à Guantánamo sans que des accusations n’aient été portées contre elles
Mohammed Ismail Agha avait 13 ans à son arrivée à Guantánamo en 2002. Il a été relâché et renvoyé en Afghanistan en 2004. Il est la plus jeune personne à avoir été emprisonnée à Guantánamo. La plus âgée avait 98 ans.
Depuis son ouverture le 11 janvier 2002, 775 personnes ont été détenues à Guantánamo
Plus de 500 détenus ont été relâchés
255 personnes s’y trouvent toujours
5 sont mortes alors qu’elles s’y trouvaient
10 ont été accusées d’un quelconque crime
2 procès seulement ont été menés à terme
5% des détenus de Guantánamo ont été arrêtés par les Etats-Unis; 86% ont été livrés aux Etats-Unis par des citoyens agfhans ou pakistanais, en échange de fortes primes qu’on leur avait promises.
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En attendant, ce système de non-droit a été toléré par bien des pays tandis que d’autres pouvaient dans le même souffle tenter de s’en distancer et encourager leurs services secrets à profiter de l’occasion pour tenter de recueillir des informations.
Un cas particulièrement traite le montre parfaitement, à savoir celui d’Omar Khadr, qu’on peut voir interrogé sur le film suivant par deux agents du Service canadien du renseignement de sécurité en février 2003: [http://ca.youtube.com/watch?v=UfdwfjlkZqY]
Le cas Khadr
Khadr avait alors … 16 ans; il est arrivé à Gitmo à 15 ans. Et comme il est citoyen canadien, son cas fait du Canada le dernier pays occidental à abandonner un de ses citoyens à Guantanamo, où sont allégrement violées toutes les lois qu’on peut nommer, y compris les conventions de Genève et le Pacte International relatif aux droit civils et politiques.
Son histoire mérite d’être rappelée.
Son père, réputé proche de Ben Laden, l’aurait élevé pour être un martyr du Jihad. En 2002, il est en Afghanistan dans un bâtiment que bombarde l’armée américaine. Quand tout est fini, un soldat y pénètre et est accueilli par une grenade. On découvre l’enfant vivant.
Il est sérieusement blessé et supplie, sans succès, qu’on l’achève. On le soigne plutôt et on l’interroge. Voilà la version officielle.
Mais on y a récemment ouvert de sérieuses brèches. Pour commencer, Khadr a toujours soutenu avoir été torturé en Afghanistan. Or cet automne, Damien Corcetti, le soldat qui l’a « interrogé », a confirmé les propos de l’enfant.
De plus, les autorités ont toujours soutenu que Khadr était le dernier survivant dans l’édifice bombardé et que c’est donc nécessairement lui qui a lancé la grenade qui a tué le soldat qui y pénétrait. Or un rapport militaire exhumé par la télé canadienne indique qu’un autre homme vivait encore et que c’est lui qui aurait lancé la grenade.
Reste que l’enfer de Khadr ne faisait que commencer. On aurait dû le traiter comme un enfant soldat. Il sera plutôt, comme je l’ai dit, transféré à la prison de Guantanamo, où il est depuis 2002. Comme tant d’autres, il a été torturé, privé de sommeil, psychologiquement et physiquement supplicié, privé d’assistance juridique.
La cause est pourtant entendue : le droit international aurait voulu qu’il soit traité en mineur et donc ou rapatrié dans son pays pour y être jugé ou libéré. Le Canada, par lâcheté devant son puissant voisin du Sud, par aveuglement volontaire devant ses assurances répétées que Khadr est traité humainement n’a, depuis six ans, rien fait pour faire respecter le droit international.

Une nécessaire mobilisation
L’occupation de la Baie de Guantánamo par les Etats-Unis, puisque c’est bien de cela dont il s’agit, cette occupation qui leur permet de contrôler un important port de Cuba et, partant, un crucial point de contact avec le monde extérieur, est illégitime et illégale.
Elle l’est d’abord parce que le présumé traité qui l’autoriserait ne saurait être sérieusement considéré comme tel; elle l’est ensuite parce que cette supposée entente n’a de toute façon jamais signifié que ce territoire pouvait être utilisé pour contrevenir au droit international et pour servir de lieu de détention illégale et de torture.
L’action contre Gitmo devrait donc en ce moment figurer très haut sur la liste des priorités des militantes et des militants. Les actions entreprises devraient, à mon avis, s’orienter dans deux directions.
La première est d’exercer, par tous les moyens et notamment via nos gouvernements respectifs, une pression assez forte sur Obama et son entourage pour assurer que les agissements et tractations de dernière minute de l’administration Bush ne feront pas en sorte que le nouveau président revienne sur sa promesse de fermer Guantánamo. Il y a des raisons d’espérer gagner ce combat et la dénonciation de Gitmo a déjà permis de nombreuses percées en ce sens : c’est ainsi que le mois dernier, un juge américain a, pour la première fois, reconnu que des détenus y étaient illégalement enfermés et ordonné leur libération.
La deuxième visée de l’action militante devrait être de profiter de cette mobilisation pour rappeler ce qu’est vraiment Guantánamo, comment il se fait que les États-Unis s’y trouvent et, partant, pourquoi il est souhaitable et légitime d’exiger que ce territoire soit rendu à son légitime propriétaire, le peuple cubain.
C’est là un énorme travail, sans doute : mais il ne comprend rien que des personnes déterminées ne peuvent accomplir.
Comme toujours, les premiers gestes à poser sont d’informer afin de mobiliser.
Des ressources :
Le Blog du Collectif Guantánamo France : [ http://chroniquedeGuantánamo.blogspot.com/]
Des textes et actions d’Amnesty International :[ http://asiapacific.amnesty.org/pages/Guantánamobay-index-fra ]
Le site de Human Rights Watch sur Guantánamo : [http://www.hrw.org/en/category/topic/counterterrorism/Guantánamo]
WORTHINGTON, Andy, The Guantánamo Files. The Stories of the 774 Detainees in America’s Illegal Prison, Pluto Press, 2007.

2 commentaires:

anarchopragmatisme a dit…

Excellent billet!

Un génmocide criminel perpétré par les autorités américaines.

Québec Solidaire est-il vraiment sépatratiste?

http://anarchopragmatisme.wordpress.com/2008/12/18/quebec-solidaire-est-il-vraiment-separatiste/

anarchopragmatisme a dit…

http://anarchopragmatisme.wordpress.com/2008/12/
18/quebec-solidaire-est-il-vraiment-separatiste/