mardi, août 26, 2008

UNE PROPOSITION POUR L’UNIVERSITÉ

[Avec mon collègue Jacques Pelletier, j'ai dirigé le dossier du numéro de la rentrée de la revue À Bâbord. Le dossier porte sur l'université et proposera notamment la tenue d'États généraux de l'université. J'en ai profité pour consacrer ma chronique éducation au même sujet. La voici.]

Je fréquente des universités depuis plus de trente ans. J’y ai été étudiant, puis étudiant-chercheur, puis chargé de cours et enfin professeur. C’est à l’université que j’ai passé la plus grande partie de ma vie.
Au fil des ans, comme bien d’autres, j’ai assisté à ce qui m’est apparu, à moi aussi, comme une très substantielle mutation de cette institution qui, peu à peu, est devenue une organisation.
Dans le texte qui suit, je voudrais expliquer la nature et les effets de cette mutation puis proposer une voie de sortie qui m’est inspirée d’une proposition mise de l’avant il y a près d’un demi-siècle par le philosophe et universitaire libertaire Paul Goodman (1911-1972).
***
Je viens de dire : «institution» et «organisation». En utilisant ces mots, je reprends, très consciemment, le vocabulaire employé par Michel Freitag. Il convient de saluer ici ce sociologue québécois qui, dès le milieu des années 90, examinait en ces termes, de manière rigoureuse et implacable, la profonde transformation de l’université qui s’était alors amorcée. Plus et mieux que quiconque, du moins à ma connaissance, Freitag a pressenti toutes les implications de la mutation qu’il décrivait et ses prédictions, hélas, se sont largement réalisées. (Ce qui suit ne prétend toutefois aucunement refléter son point de vue et j’assume seul ce que j’avance).
De quoi s’est-il agi? Pour le comprendre, rappelons d’abord ce qu’est une université.
L’idée d’université
Historiquement, une université est une corporation qui réunit des professeurs et des étudiants. Elle n’est, ou du moins ne devrait être, rien d’autre que cette institution où s’accomplit «la vie de l’esprit de ces êtres humains qui […] sont portés vers la recherche et l’étude» — pour reprendre à von Humboldt ses mots auxquels il n’y a rien à rajouter.
Une université est tout entière définie et structurée par cette ambition et par les valeurs qu’elle implique et elle n’a de sens et de raison d’être que par elles.
Mais ces valeurs entrent souvent en conflit avec celles du monde au sein duquel vit l’université et rendent problématique et souvent conflictuel son rapport à lui. Tout ceci est encore exacerbé du fait que l’université est largement financée par ce monde extérieur — l’État, des citoyens, des corporations — qui ont à son endroit diverses exigences dont certaines sont souvent difficilement compatibles, voire carrément incompatibles, avec « la recherche et l’étude». L’université, en ce sens, est une institution essentiellement parasitique.
Pourtant, d’un autre côté, cette institution, pour des raisons faciles à deviner, s’est aussi avérée extrêmement rentable et utile, sur plusieurs plans, y compris économique. Ne serait-ce que pour ces raisons, la société qui l’abrite ne pouvait refuser à l’université d’exister.
Partant de là, l’histoire de l’université est celle du conflit entre ces deux principes — celui, interne, de la vie de l’esprit et celui, externe, des exigences de toutes sortes de « rentabilité» — et de sa résolution sous la forme de constants réajustements. Cette histoire est en somme celle du pari de maintenir un lieu de réflexion et d’éducation qui soit indépendant des régimes politiques et suffisamment à l’abri des exigences du monde environnant et de la pression de l’opinion pour que ceux qui le fréquentent puissent se consacrer à la vie de l’esprit.
Une pièce maîtresse de ces compromis est le principe de la liberté académique, destiné à mettre les universitaires à l’abri de ces exigences et de cette pression, afin de leur permettre de poursuivre leurs aspirations à la recherche et à l’étude. Noam Chomsky a pu écrire, avec raison, que sa capacité à permettre la satisfaction de telles aspirations est un indice du degré de développement d’une civilisation donnée.
Ce à quoi on a assisté, depuis une vingtaine d’années se comprend à partir de là.
J’y arrive.
La grande transformation et ses effets

Avec Freitag, beaucoup conviennent aujourd’hui qu’un certain discours dit «néo-libéral» et les pratiques qu’il a inspirées depuis plus de deux décennies ont causé un indéniable tort (jugé plus ou moins important selon les observateurs) à l’idéal porté par l’université et ont transformé cette institution en organisation.

L’éducation, la recherche, la vie académique ont ainsi été sommées de s’inscrire dans une logique de rentabilité et d’adaptation fonctionnelle des individus aux exigences de l’économie, toujours données pour indiscutables et décisives. L’université tendait ainsi à être de moins en moins définie par les exigences internes de son activité spécifique et de plus en plus par des critères extérieurs à elle.

Certains des vocables avec lesquels on parle désormais si souvent de l’université — clientèle, capital humain, compétence, rentabilité, investissement, subvention et ainsi de suite — témoignent de la diffusion et de l’acceptation de ces déplorables idées.

Cette transformation de l’institution s’est en outre accompagnée d’une véritable métamorphose de son fonctionnement interne : devenue une organisation, l’université se gère de plus en plus comme une organisation, avec des principes administratifs et une bureaucratie qui conviennent peut-être à l’entreprise qu’elle est en voie de devenir, mais qui souvent la conduisent à des pratiques qui sont aux antipodes de ce que l’université-institution exigerait.

Je souscris aux grandes lignes de cette analyse rès répandue. Mais j’y apporte un important bémol.

Cela concerne le diagnostic qui est ici posé. Je voudrais en effet suggérer qu’à côté de cet ennemi «néo-libéral» de l’université, que j’appellerais extérieur, il existe aussi un ennemi intérieur de l’université, non moins redoutable que le premier, quoique plus pernicieux encore parce que plus difficile à reconnaître.

C’est à la lumière de cette correction que prend son sens la proposition concrète inspirée de Goodman que je vais plus loin adresser à ceux et celles qui partageraient mon point de vue.

L’ennemi intérieur

L’idée est toute simple : l’ennemi extérieur n’aurait pas pu pénétrer à ce point au sein de l’université et des cerveaux qu’elle abrite sans la complicité d’un ennemi intérieur qui, par ignorance, par aveuglement, par intérêt personnel ou pour toute autre raison a contribué à sa victoire.

C’est ainsi que la mutation que j’ai décrite a permis à des gestionnaires et à des professeurs devenus gestionnaires, qui ont tous vite flairé la bonne affaire, d’occuper au sein de l’université une place sans aucune mesure avec leurs mérites académiques. C’est également ainsi que des travaux à la valeur intellectuelle plus que douteuse ont pu être menés — puisqu’ils étaient subventionnés. C’est encore ainsi que des programmes et des cours à la valeur et à l’intérêt intellectuels allant de douteux à insignifiant ont pu être développés, dispensés et bien entendu, administrés. Et ainsi pour finir que l’État ou des corporations ont pu, avec une facilité déconcertante, dicter leurs exigences à l’université.

Les conséquences de tout cela, comme j’ai pu l’observer sur un grand nombre de cas, sont typiquement déplorables. La vie intellectuelle est devenue extrêmement difficile et en certains cas sa poursuite est carrément nuisible à une carrière; en certains domaines académiques, on peut sans mal faire carrière en ne sachant à peu près plus rien de la tradition intellectuelle de ce domaine, laquelle n’est désormais et de toute façon plus enseignée; des pans entiers de cette grande conversation dont la poursuite est le coeur vibrant d’une civilisation sont désormais ignorés, au sein même de l’université, dont une des premières mission est de la préserver; et ainsi de suite.

C’est ainsi qu’à mes yeux, à la débâcle financière et administrative d’une université comme l’UQAM correspond, mutatis mutandis, une débâcle intellectuelle et académique de l’université en général. Ce serait donc une grave erreur de diagnostic que de ne pas voir ce que la contribution de l’ennemi intérieur a apporté à la récente transformation de l’université en quelque chose qui en porte encore le nom mais qui est à certains égards méconnaissable.

Tout cela a créé, chez bien des professeurs et des étudiants, une profonde insatisfaction qui s’exprime de bien des manières, tandis que tous ceux-là se demandent ce qu’ils et elles pourraient faire. Voici une proposition à ce sujet.

Une proposition

Envisagée dans la longue durée, cette crise de l’université n’est qu’un épisode de plus du conflit entre les deux principes que j’évoquais plus haut. Or, qu’ont fait auparavant certains universitaires et certains étudiants quand la forme prise par l’université ne leur convenait plus du tout? En un mot, ils ont fait sécession. Et c’est souvent à travers cette dissidence que l’université a trouvé de quoi se régénérer.
De telles sécessions ponctuent l’histoire de l’institution. La dernière et la plus célèbre en date est celle de la création de la célèbre New School of Social Research, de New York, née de la sécession de professeurs dissidents de Stanford et Columbia.
Faisons le une fois de plus, suggérait Paul Goodman en 1962. Je reprends son idée et j’imagine au Québec une cinquantaine de professeures et professeurs et quelque trois cent étudiants fondant un Institut universitaire voué au Studium Generale, à l’abri du contrôle extérieur administratif et bureaucratique et dans le but de fonder une véritable communauté intellectuelle.
Bien des questions concrètes restent posées, j’en suis conscient; et il faudra leur répondre. Elles concernent notamment le financement de cette communauté; ses ressources matérielles et humaines — bibliothèque, locaux, équipement, personnel; et sa relation aux institutions officielles devant garantir aux étudiants qu’ils pourront obtenir des diplômes reconnus.
Mais il me semble que ces problèmes ne sont pas insurmontables, d’autant que les universités, le ministère et la collectivité ont pour de raisons diverses des intérêts à la poursuite et au succès d’une telle expérience.
Alors? Chiche?

6 commentaires:

Marc-Olivier a dit…

L'idée est audacieuse et intéressante!


Sur une note un peu plus personnelle, je peux moi-même témoigner que l'université est devenue une grosse entreprise : au printemps dernier, juste avant les examens de fin de session, on nous annoncé que le baccalauréat en linguistique (à l'Université de Montréal) serait fermé d'ici deux ans, et que les inscriptions étaient suspendues. Pas assez rentable, semble-t-il.

Normand Baillargeon a dit…

Bonjour,
La linguistique, tout de même! Chomsky à la trappe.
À L'UQAM, dans le contexte que vous savez sans oute, la direction a fait circuler une liste dite orange de départements menacés. Il y en avait plusieurs, dont Chimie et... philosophie.Philosophie!
Pendant ce temps, on a ouvert un programme de tourisme gastronomique. Rentable, ça. Pas comme la philo.

Ceci dit, je pense que le numéro d'À Bâbord va être chouette.

Cordialement. (Et bonne rentrée)

Normand

Aknot a dit…

Petit mot d'outre-atlantique (France), où la maladie se propage désormais par le biais de lois permettant à l'université d'être gérée comme une véritable entreprise : fini l'avis des scientifiques et vive l'avènement des conseils d'administration avec président d'université-PDG et "personnalités de la vie économique" (j'aime bien la tournure).
Les sciences sociales sont toutes menacées et le coup de grâce est portée à la recherche fondamentale . L'université devient donc une bonne fois pour toute une usine à formater des "travailleurs hautement qualifiés" (puisque les financements viennent aussi désormais de grands groupes qui mettront de l'argent dans les sections dites rentables) et non plus un lieu de savoir et de partage.
Pour en revenir à l'idée d'université "dissidente", elle est particulièrement séduisante mais qui voudra bien financer une institution sans "retour sur investissement" ? Le problème, ce n'est pas le financement d'une telle institution, bien sûr, mais son indépendance ... une qualité de plus en plus mal vue.

Normand Baillargeon a dit…

Bonjour,

Il est remarquable de voir à quel point ce que vous décrivez s'applique ici même, textuellement.

L'idée d'université dissidente présente bien sûr des difficultés de réalisation, mais je ne le spense pas insoumontables — en tout cas d'autres les ont déjà surmontées.

Cordialement,

Normand B.

Michel Fafard a dit…

Les sciences sociales ont toujours été menacées au sein de l'université. Il y a bien eu un engouement dans les années 60 et 70, mais dans nos sociétés occidentales cela est perçu comme un luxe que seule la période des "trente glorieuses" pouvait justifier. Tant qu'aux sciences de la nature, elles ne sont utiles dans la mesure où les industries en ont besoin.

L'université dissidente est une bonne idée, mais la possibilité que cela puisse se faire au Québec est bien minime. Pour que votre idée face son petit bout de chemin en dehors des cercles de gauche, il faudrait que vous vous mettiez vraiment à fréquenter les salles de quilles et de vous inscrire à des cours de danse sociale. Écrire sur le hockey ne vous rapprochera pas nécessairement des gens ordinaires. D'ailleurs, une proportion importante (les trois quart d'après moi) de ceux qui s'intéresse de près à ce sport ont entre un secondaire 3 et un dec technique (ici je fais référence aux adultes). Et souvent ces mêmes personnes ne s'intéressent guère à l'éducation et la politique. Leurs aspirations se résumes à avoir un bon travail, une bonne paye, pouvoir s'amuser quelque fois ou souvent et peut-être avoir une conjointe et des enfants.

Vraiment, il vous reste un grand bout de chemin à faire avant de sortir ces gens de l'apathie. Croyez-moi, j'ai essayé avec mon frère, mon père et ma soeur (qui est enseignante).

Normand Baillargeon a dit…

Bonjour Michel,

Les salles de quille, je veux bien, mais la danse, ce serait un horreur- je ne sais pas danser et tous ceux qui ont essayé de m'apprendre ont abandonné par découragement.

Ceci dit, il y a du boulot, c'est vrai: mais je fais avec plaisir le petit peu que je sais faire.

N.