vendredi, juillet 04, 2008

INTRODUCTION À l'ÉTHIQUE - 6

L’utilitarisme, on l’a vu, est une théorie éthique conséquentialiste, c’est-à-dire qu’elle cherche à déterminer la moralité d’un acte en examinant ses conséquences.

Imaginez la situation suivante. À l’hôpital où vous êtes bénévole, un vieil homme malade et sans héritier vous confie qu’il a caché un million de dollars. Il vous dit où cet argent se trouve et vous demande, à sa mort, d’en faire cadeau aux Canadiens de Montréal, son équipe de hockey préférée. Vous promettez. Il meurt aussitôt. Vous savez aussi que l’hôpital aurait besoin d’un important appareil médical qu’il ne peut s’offrir et qui coûte justement un million de dollars. Que faire?

Un utilitariste pourrait raisonner ainsi. Cet appareil sauverait des vies et son achat aurait donc de grandes conséquences hautement désirables. Le vieil homme, quant à lui, est mort et ne souffrira pas de cette décision, qu’il ignore. Les Canadiens, pour finir, n’ont pas vraiment besoin de ces sous et le bien qu’il ferait à l’équipe n’est rien à comparer à celui que l’appareil procurera aux patients. Tout bien calculé, un utilitariste pourrait vous suggérer donc d’acheter l’appareil, malgré votre promesse.

Si ce raisonnement vous gêne, vous trouverez peut-être de quoi vous satisfaire du côté de ces théories éthiques dites non-conséquentialistes, pour lesquelles la moralité d’un acte dépend justement d’autre chose que de ses conséquences. Parmi elles, la théorie déontologique, proposée par Emmanuel Kant (1724-1804), est la plus influente.

Kant soutiendrait que les conséquences, dans ce cas précis et dans tous les autres, n’ont rien à voir avec la moralité et que nous devons toujours tenir nos promesses. Nous devons est ici le mot-clé et la morale que Kant propose est justement appelée «déontologique» — du mot grec «deos» qui signifie «devoir». Cette dénomination permet de mettre le doigt sur une part importante de ce que Kant affirme : une action est morale quand elle est accomplie par devoir.

En termes simples, voici ce qu’il suggère.

Une action est morale quand elle est faite avec une bonne intention (ou volonté) et cette bonne volonté est celle qui agit par devoir conformément à des principes que notre raison (pratique) peut mettre à jour.

Cela veut d’abord dire que si je donne des sous à des itinérants par pitié ou compassion, je n’agis pas moralement : je pose peut-être un geste conforme à ce que la morale exige, mais je n’ai pas agi moralement. Pour cela, je dois agir par devoir selon la règle rationnelle.

Laquelle? Kant pense qu’on la trouvera en se demandant si une action est conforme à ce qu’il appelle l’impératif catégorique. Il est crucial de bien comprendre ce que Kant veut dire par là.

Certaines choses sont admises comme des devoirs si on désire certaines autres choses. Par exemple si je veux devenir médecin, alors je dois étudier. Kant appelle un tel impératif hypothétique (si… alors).

Kant pense que la morale est affaire de devoirs catégoriques, qui sont inconditionnels. Ils disent : Tu dois, point à la ligne. Placé devant tel ou tel cas particulier, on déteminera ce qu’est ce devoir en faisant passer aux actions possibles le test de l’impératif catégorique. En voici une formulation : « Agis selon la maxime qui peut en même temps se transformer en loi universelle ». C’est-à-dire, demande-toi si on pourrait vouloir universaliser le principe selon lequel tu agiras. Si oui, c’est ce que tu dois faire. Kant, en fait, retrouve ici quelque chose qui ressemble à la vieille règle d’or de la moralité («Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fassent »).

Revenons à notre vieux monsieur. Peut-on vouloir que les gens fassent des promesses qu’ils ont l’intention de ne pas respecter. Kant soutient que l’admettre est contradictoire et que l’institution même de promettre serait abolie par ce choix. Nous voici devant un devoir moral : on doit tenir ses promesses, on doit le faire parce qu’on doit le faire, point — et pas pour être bien vu dans son milieu, ou parce que ça nous sert dans telles circonstances et ainsi de suite. Aussi, notez-le, ce résultat a été obtenu par la raison : c’est que pour Kant nous sommes des êtres rationnels pour qui la moralité est affaire non de désirs, de bonheur ou de conséquences, mais de rationalité. Ce résultat (tenir ses promesses) ne souffre aucune exception et est universel. On doit toujours, partout, tout le temps, tenir ses promesses.

On aura compris qu’il est bien difficile de vivre en conformité avec ces principes et que la morale kantienne est bien stricte et austère : on la dit même pour cela rigoriste. Kant a, il est vrai, donné diverses formulations de son impératif catégorique et l’une d’elles humanise un peu ce système . La voici : « Agis de façon telle que tu traites l'humanité, aussi bien dans ta personne que dans tout autre, toujours en même temps comme fin, et jamais simplement comme moyen. » En d’autres termes: n’utilise jamais un être humain, ne le traite jamais comme un moyen.

Une dernière remarque. Cette pensée s’inscrit dans les idéaux du Siècle des Lumières, ce siècle dont Kant avait donné la formule : «Aies le courage de te servir de ton entendement» . Elle se veut donc rationnelle, on l’a vu, et, surtout, fondée sur l’idée d’autonomie, en ce sens qu’elle reconnaît que nous sommes capables de nous donner nos propres lois.

Le philosophe Alain résumait la réflexion de Kant en une formule: la moralité, c’est se savoir esprit et à ce titre obligé absolument. On ne peut probablement pas faire mieux en si peu de mots. Un philosophe contemporain, Alastair MacIntyre, a quant à lui écrit : «Pour bien gens qui n’ont jamais entendu parler de philosophie — et encore moins de Kant — la morale est pour l’essentiel ce que Kant a dit qu’elle était». Et en effet, après avoir pris connaissance des idées de Kant sur l’éthique, nombreux sont ceux qui se disent que ce philosophe exprime tout haut et de manière articulée ce qu’ils pensaient déjà tout bas, de manière plus ou moins confuse.

On se rappellera que ce socle de convictions comprend l’idée que l’éthique est affaire de devoirs, accomplis inconditionnellement et qui nous obligent absolument. Il comprend également l’idée que l’on peut dégager par la raison les règles morales universelles qu’il nous faut suivre en se demandant si la maxime qu’on s’apprête à suivre pourrait être universalisée.

Le système de Kant a néanmoins fait l’objet de virulentes attaques. Voici justement trois critiques particulièrement redoutables qui lui ont été adressées.

( À suivre...)

4 commentaires:

Sardon a dit…

Bonjour,

Le système éthico-moral de Kant aurait-il quelque chose à voir avec le fait que Kant a toujours défendu la légitimité des massacres de la Terreur pendant la Révolution française, arguant que des personnes qui agissaient au nom de la Liberté ne pouvaient, de ce fait même et par définition, ne pas commettre d'erreurs, et encore moins de crimes ?

Il semble d'ailleurs que ce raisonnement ait par la suite connu un certain succès, que l'on peut encore constater de nos jours (Irak, Vietnam, Algérie "française", etc).

Amicalement.

Normand Baillargeon a dit…

Bonjour,

Merci de votre question/commentaire.

Pourriez-vous svp m'indiquer où je pourrais lire sur tout cela, plus précisément sur la réaction de Kant à la Terreur: ça m'intrigue assez, je vous l'avoue, et ce que vous rapportez me semble une réaction plutôt hégélienne que kantienne . Mais je ne connais pas bien la question, je le reconnais.D"où ma demande.

Merci.
Amicalement,

Normand B.

Sardon a dit…

Bonjour,

Toutes mes excuses, mais il se peut en effet que je me sois trompé (n'étant ni philosophe ni germaniste). Après une recherche très sommaire (pas sur Wikipédia !), et en attente de renseignements plus détaillés, il semble que la position sur la Terreur ait été celle de Johann-Gottlieb Fichte (1762-1814), peut-être dans ses "Contributions destinées à rectifier le jugement du public sur la Révolution française" (Beiträge zur Berichtigung der Urteile des Publikums über die französische Revolution, 1793), mais je n'en suis pas sûr. La seule chose dont je sois à peu près sûr est qu'il s'agit d'un renseignement de seconde main, ce qui est compréhensible et logique : qui aurait été jusqu'à défendre par écrit ce genre d'opinions, dans le contexte d'une Europe liguée presque toute entière contre la France révolutionnaire ? C'eût été pour le moins imprudent.

Encore une fois, toute mes excuses, et amicalement.

Normand Baillargeon a dit…

Bonjour,

Pas de quoi. Ça arrive à tout le monde.

Amicalement,

Normnad