lundi, juillet 14, 2008

UN IMMENSE PÉRIL : L’ENDOCTRINEMENT

[Un nouveau programme d'Éthique et culture religieuse sera mis en place au Québec à la rentrée et j'ai fait partie de ses opposants . Je publierai sans doute ici même un texte ou deux sur le sujet , histoire pour rappeler les raisons de mon opposition. Mais, pour le moment, ce programme a servi de prétexte au texte qui suit et qui porte sur le concept d'endoctrinement, concept central en éducation mais qui est étrangement négligé par le s «sciences» de l'éducation. Il paraîtra à la rentrée dans Vivre le primaire.]

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Avec l’implantation, à la rentrée, du nouveau programme d’Éthique et de culture religieuse, on peut penser — et espérer — qu’un grand oublié de la réflexion sur l’éducation va refaire son apparition : le concept d’endoctrinement.

Un concept étrangement absent de nos débats

Le sujet même de ce programme (qui va notamment toucher aux valeurs, à la moralité et à la religion) joint au fait qu’il va être enseigné à de jeunes enfants, tout cela va certainement inciter des enseignantes et enseignants à sérieusement réfléchir sur la question de l’endoctrinement, en se demandant jusqu’où ils peuvent — et devraient — aller en traitant en classe de tel ou tel sujet.

Il faut se réjouir que soit ravivé l’intérêt pour une question aussi centrale pour l’éducation. Mais la question de l’endoctrinement ne se pose pas qu’en matière d’éthique et de religion et elle peut apparaître partout en éducation, tout particulièrement sous la forme d’endoctrinement politique.

En ce sens, il est étonnant que le concept ait été si peu présent — voire entièrement absent — dans nos récents débats et discussions sur l’éducation. Pourtant, entre mille exemples, qu’il se soit agi de la prétention de certains d’enseigner la souveraineté à l’école, des ambitions des autres d’y vanter les mérites des producteurs de porcs ou encore de la volonté de former par l’école de «bons»citoyens, les occasions de s’inquiéter de possibles dérives endoctrinaires n’ont pas manqué au cours de dernières années. Mais il n’en a rien été.

La philosophie analytique de l’éducation

Il existe pourtant, et heureusement pour nous, un récent, riche et extrêmement stimulant courant de philosophie de l’éducation qui s’est penché avec beaucoup d’attention sur le concept d’endoctrinement. Ce courant est celui de la philosophie analytique de l’éducation; mais il demeure, hélas, bien peu connu dans le monde francophone.

Ce courant de pensée a émergé à partir des années soixante dans les pays anglo-saxons et il s’est justement donné pour tâche de clarifier les principaux concepts qui balisent le champ de l’éducation — par exemple ceux d’enseignement, d’apprentissage, de découverte, d’autonomie, de savoir, de créativité, d’évaluation, de rationalité et de nombreux autres, parmi lesquels, bien entendu, le concept d’endoctrinement.

D’emblée, le mot ‘endoctrinement’ nous apparaît comme péjoratif et désigner une pratique pédagogique condamnable, qui est en somme le contraire de l’éducation : bref, quelque chose que toute enseignante ou enseignant voudra éviter.

C’est que si l’éducation doit ouvrir l’esprit et permettre à chacun de juger de manière autonome, la personne endoctrinée — on pense souvent ici à quelqu’un qui serait membre d’une secte, à une victime de la propagande politique ou encore à un fanatique religieux — est celle dont l’esprit est fermé sur certaines propositions tenues pour absolument vraies et qui ne peut envisager qu’elles soient fausses ou douteuses, quels que soient les arguments ou les faits qu’on lui présente. Ceci, notez-le, est bien différent du fait d’avoir des convictions, même fortes ou passionnées. La personne endoctrinée n’a pas de convictions : ce sont ses convictions qui la possèdent.

Mais si un tel esprit fermé est bien le résultat de l’endoctrinement, ce critère ne peut suffire à définir ce qu’est l’endoctrinement. C’est qu’un enseignement pourrait tout à fait endoctriner — et être en ce sens condamnable — même s’il ne parvenait pas à produire un esprit fermé.
Que faut-il donc entendre plus précisément par endoctrinement? Comment reconnaître un cas d’endoctrinement? Quelles sont les conditions nécessaires et suffisantes pour qu’on puisse parle d’endoctrinement?

Voici quelques réponses à ces questions qui ont été discutées par les philosophes analytiques de l’éducation : elle seront suivies d’une définition empruntée à l’un d’eux et qui me semble une crédible et fort utile synthèse de ces travaux.

Une définition du concept d’endoctrinement

Certains, reconnaissant que pour qu’il y ait endoctrinement il n’est pas nécessaire que le résultat d’un esprit fermé soit atteint, ont suggéré qu’il faut cependant nécessairement que l’intention de fermer l’esprit soit présente chez l’enseignante ou l’enseignant. En ce sens, un enseignement endoctrinerait s’il se propose de fermer l’esprit, qu’il y parvienne ou non.
Mais ce critère, à lui seul, ne peut convenir, comme on n’a pas tardé à le montrer. C’est qu’il est bien des cas où un enseignant se propose de fermer l’esprit sur une proposition sans qu’on puisse parler d’endoctrinement. Vouloir que des enfants ne doutent pas que 2 et 2 font quatre, que la deuxième guerre Mondiale a eu lieu entre 1939 et 1945, que John Dewey était américain, que le mélange de tel et tel éléments provoque une dangereuse explosion et ainsi de suite, n’est certainement pas endoctriner.

Il semble donc qu’un autre critère soit nécessaire et que la seule intention de fermer l’esprit laisse échapper quelque chose d’important qui distingue l’enseignement de l’endoctrinement.
Devant cette difficulté, certains ont été tentés de définir l’endoctrinement par le contenu de ce qui est transmis quand on endoctrine.

Ceux-là invoquent volontiers le mot endoctrinement lui-même à l’appui de cette idée, puisqu’il nous rappelle que c’est d’un contenu particulier qu’il s’agit quand on endoctrine, à savoir des doctrines, justement.

Selon ce point de vue, vouloir fermer l’esprit sur des propositions qui sont vraies et publiquement démontrables n’est pas endoctriner puisque de telles propositions ne constituent pas des doctrines. Par contre, quand c’est sur des propositions qui sont éminemment discutables et dont la vérité ou la fausseté n'est pas publiquement démontrable, ce que sont des doctrines, que l’on veut fermer l'esprit, alors on endoctrine.

Les propositions politiques ou religieuses sont des exemples typiques de telles propositions : ce sont des doctrines et elles sont le type de contenu à propos duquel il y a risque d'endoctriner. Notez qu’il est possible d’endoctriner dans n’importe quel domaine, par exemple en mathématiques, qui sont l’archétype du savoir publiquement démontrable: certes pas en enseignant la multiplication, mais, disons, en transmettant la doctrine selon laquelle les objets mathématiques prouvent telle ou telle assertion métaphysique ou religieuse.

Cette proposition de définir l’endoctrinement par le type de contenu qui est transmis a de grands mérites. Mais elle a aussi ses défauts.

D’abord, si la distinction entre savoir publiquement démontrable et doctrine est claire et indiscutable dans les cas extrêmes (disons : les lois de physique à un extrême et l’existence de Dieu à l’autre), il reste des zones d’ombres qui la rendent en pratique moins facile à utiliser qu'on pourrait le croire.

Mais surtout, dans bien des domaines qui sont légitimement inclus dans le curriculum, il est souhaitable et même nécessaire de parler de doctrines. C’est le cas en littérature, en philosophie, en pédagogie, en histoire et dans bien d’autres disciplines. Or il est possible de le faire sans endoctriner : un bon enseignant saura ainsi parler, pour m’en tenir à un exemple, des idées pédagogiques de John Dewey mais le faire sans endoctriner ses élèves.

Il manque donc quelque chose à notre saisie du concept d’endoctrinement. Ce qui manque, ce sont les moyens, la manière dont la personne qui endoctrine traite de ces contenus sur lesquels elle a l'intention de fermer des esprits. Elle le fait en utilisant des moyens autres que l’appel à la raison : par exemple, elle cache des informations, néglige de rappeler le caractère polémique ou contesté des idées qu’elle présente, fait preuve de partialité; plutôt que de simplement informer, elle tente de séduire par divers moyens; dans le cas des sectes, elle mise sur un affaiblissement de la capacité à penser de manière critique de ses victimes, typiquement en les privant de nourriture ou de sommeil; et bien d’autres manières encore, allant tous au-delà de ce que la raison et la rationalité permettraient pour faire connaître une proposition.

C’est donc aussi par ces méthodes et moyens que se caractérise l’endoctrinement, même si, cette fois encore, ce critère ne permet pas, à lui seul, de le définir — sinon, il faudrait dire qu’à chaque fois qu’on menace de punition un enfant de traverser la rue en le retenant, on serait en train d’endoctriner!

Après avoir expliqué ce qui caractérise une persone endoctrinée et donc le résultat de l’endoctrinement (un esprit fermé) on a pour le définir invoqué tour à tour l’intention, le contenu et la méthode. Nous avons conclu qu’ils étaient bien des composantes de l’endoctrinement, mais aussi qu’on ne pouvait le définir par un seul de ces critères à l’exclusion des autres.

Robin Barrow, dont je me suis inspiré ici pour résumer ces travaux, propose donc une définition qui combine tous ces critères, une définition que je trouve fort éclairante. La voici: «Endoctriner, c’est utiliser des moyens non rationnels dans le but d’établir une adhésion inconditionnelle quant à la vérité de certaines assertions indémontrables et cela avec l’intention que les personnes à qui l’on s’adresse s’y tiennent fermement .»

Voilà donc la balise que les enseignants et enseignants, non seulement du nouveau programme d’éthique et de culture religieuse, mais de tous les programmes, devraient avoir en tête et qui leur indique ce qu’ils et elles doivent à tout prix éviter afin de respecter l’autonomie rationnelles des enfants qui leur sont confiés. Afin, dirait Emmanuel Kant, de leur donner le respect qui leur est dû en tant que personnes et de les traiter toujours comme une fin, jamais comme un moyen.

Car en bout de piste, c’est bien le fait de traiter les enfants comme des moyens au service d’une cause qui rend l’endoctrinement aussi détestable et qui en fait, au sens fort, de l’anti-éducation.

Pour en savoir plus

La littérature sur le sujet est essentiellement parue en langue anglaise, au sein de la tradition de la philosophie analytique de l’éducation.

Certains des textes classiques sont réunis dans:

SNOOK, I. A. (éd.) Concepts of Indoctrination. Philosophical Essays, International Library of the Philosophy of Education, Routledge and Kegan Paul, London and Boston, 1972.

3 commentaires:

Anonyme a dit…

Bonjour,

L'endoctrinement au nom de principes religieux (par définition partiaux, intolérants et a-scientifiques) est bien sûr tout à fait intolérable. Mais il y a pire : c'est l'endoctrinement qui est martelé sans relâche chaque jour, à chaque minute, à chaque seconde, sur tous les supports possibles (livres, journaux, radio, télévision, Internet [eh oui !], etc, la liste est longue), par les corporations et les entreprises transnationales, dont on a pu dire qu'elles constituaient des institutions "fondalement totalitaires" (Noam Chomsky), car elles ne rendent aucun compte au public dans son ensemble (elles n'acceptent de se soumettre qu'aux suffrages de type censitaire des actionnaires).

Ces corporations transnationales sont déjà plus puissantes que bien des états (surtout dans des endroits comme l'Afrique, l'Amérique Latine, ou certaines régions d'Asie). Comme on pouvait s'y attendre, elles n'ont pas manqué de s'intéresser au fabuleux gisement de "rentabilité" que constituent les systèmes éducatifs étatiques de bon nombres de pays industriellement avancés. D'abord, elles sponsorisent des "kits éducatifs" clés en main à destination des professeurs, où, pour ne citer qu'un exemple, on apprend les mathématiques en additionnant les paquets de céréales de la marque X. Ensuite, au moyen de l'AGCS (Accord Général sur les Commerces et les Services), négocié au sein de l'OMC (Organisation Mondiale du Commerce, dirigée par un certain Pascal Lamy, personnage qui a assez de cynisme et d'aplomb pour se revendiquer "Socialiste") : le but de l'AGCS est de ressusciter l'AMI (Accord Multilatéral sur l'Investissement), de sinistre mémoire, qui se proposait de donner aux transnationales des droits supérieurs à ceux des états et des populations. Le but final de l'AGCS (en ce qui concerne l'éducation, mais sa portée va bien au-delà de ce seul domaine) étant de démanteler les systèmes étatiques d'éducation pour les privatiser au profit des transnationales déjà susnommées.

Comme on peut le voir, si la religion est un danger qui risque à tout moment de relever la tête dès lors que l'on baisse la garde, les transnationales constituent un danger bien plus grand encore, surtout dans le domaine de l'éducation.

Normand Baillargeon a dit…

Bonjour,
C'est un avis que je partage et j,ai même très souvent écrit sur le
sujet.

Si vous ne le connaissez pas , je vous suggère Propaganda, d'E. Bernays, un livre à connaître que j'ai préfacé (cette préface se trouve sans doute sur ce blogue).

Je suggère qu'en bout de piste la propagande est au politique ce que l'endoctrinement est à l'éducatio.

Cordialement,

NORMAND B.

Boulogne a dit…

Bjr mon homme entend des voix plus précisément nos voisin, il me dit kon le manipule par la panser est ce possible?