dimanche, mai 04, 2008

INTRODUCTION à L'ÉTHIQUE - 1


1- Qu’est-ce que l’éthique ? Est-elle possible ?



[Je commence une série de textes qui composeront une modeste introduction à l’éthique destinée au grand public. Je compte en tirer un petit ouvrage et j’apprécie énormément de pouvoir le présenter au lectorat de ce blogue. Tous vos commentaires et toutes vos suggestions sont donc les bienvenus. Vous pouvez me les transmettre à : baillargeon.normand@uqam.ca.]


Trois questions préalables se posent, auxquelles je vais d’abord répondre. Ce sont : Qu’est-ce que l’éthique? Pourquoi l’étudier? Comment sera organisée cette série de textes?

Qu’est-ce que l’éthique?

L’éthique est la branche de la philosophie qui s’occupe de la morale et qui essaie donc de répondre, de manière argumentée, à une question que Socrate formulait ainsi : «Comment devons-nous vivre?»: Comme il le dit dans le même passage, ce n’est pas là une mince affaire. Ce qui est en jeu, ici, c’est la question de déterminer comment il convient d’agir et donc ce qui constitue une vie bonne.

À partir de là, il devient difficile d’être plus précis, pour la simple raison que toute définition de l’éthique inclut certaines présomptions (notamment sur ce que sont les êtres humains et sur ce qui constitue une vie bonne) et qu’il n’y a pas d’unanimité sur ce sujet.

On pourra commodément distinguer deux branches à l’éthique : l’éthique théorique et l’éthique appliquée. Ceux et celles qui étudient l’éthique théorique s’intéressent à la question de la nature et de la possibilité de l’éthique et, du moins pour ceux qui croient l’entreprise possible, proposent des principes et des théories permettant de répondre de manière argumentée et cohérente à la question de savoir comment nous devrions vivre. Diverses écoles concurrentes existent ici, comme on s’en doute : mais, on va le voir, elles ne sont pas très nombreuses.

L’éthique appliquée, comme son nom l’indique, applique ces principes à l’examen de questions et problèmes pratiques. On imaginera sans mal une infinité de cas concrets où des questions éthiques se posent dans nos vies, non seulement au niveau individuel mais au niveau collectif — ce qui fait que l’éthique est intimement liée au politique. Voici, en vrac, des exemples de questions et de problèmes abordés en éthique appliquée : on notera qu’ils se posent dans tout le spectre des activités humaines, depuis la médecine jusqu’à l’éducation en passant par l’économie, le politique et ainsi de suite.

Le suicide est-il défendable? L’euthanasie? L’avortement? Les dons d’organes, dans tel ou tel cas concret? Le clonage? Le clonage humain? La peine de mort? Les animaux ont-ils des droits? Lesquels et pourquoi? Sur quel principe de justice convient-il de répartir divers types de biens sociaux? La pratique de la discrimination positive dans l’embauche ou dans l’admission à l’université est-elle acceptable? Le salariat est-il moralement acceptable? Quelle place faire aux droits de propriété dans une société saine? La redistribution de la richesse par l’État est–elle morale? Les entreprises peuvent-elles avoir des droits? Quelles responsabilités avons-nous quant à la faim et à la pauvreté dans le monde? Avons-nous des devoirs face aux générations futures? La censure — de la pornographie par exemple — est-elle justifiée? Une guerre peut-elle être juste?

Le sujet, on le devine, est passionnant et incontournable. Mais il faut aussi admettre, avec humilité, que nous n’en savons que peu de choses en ces matières et même que notre ignorance est si grande qu’il se pourrait que sur ce sujet — contrairement à la physique, à la biologie et à tant d’autres, où nous avons fait de considérables progrès — nous n’en sachions guère plus aujourd’hui qu’Aristote il y a quelque deux millénaires et demi.

Pourquoi l’étudier?

Les raisons d’étudier l’éthique sont nombreuses. Outre le plaisir de comprendre des questions complexes et de chercher à percer des mystères profonds et intrigants, étudier l’éthique peut nous aider à réfléchir à des questions personnelles, sociales et politiques importantes et en certains cas vitales; peut encore nous aider à mieux comprendre certaines des options qui s’offrent à nous et certains des choix que font nos sociétés et nos institutions; peut finalement nous aider à mieux définir nos propres choix et nos propres options. Au total, étudier l’éthique permet d’avoir une vision plus claire de nombreux enjeux personnels, sociaux et politiques et devrait être un passage obligé pour tout le monde.

Comment sera organisée cette série de textes?

Je vais essayer, lorsque ce sera possible et pertinent, de donner des exemples d’application des théories éthiques; mais je vais centrer cette série sur l’éthique théorique.

Je commencerai par traiter, ici même, de trois positions qui, si elles étaient admises, rendraient extrêmement problématique voire impossible de produire la réflexion systématique et rationnelle que l’éthique ambitionne de mettre de l’avant. Ce sont : le relativisme moral; l’idée de donner un fondement religieux à la moralité; l’égoïsme moral.

Le texte suivant, dans un prochain numéro, sera consacré à l’exposé, puis à l’examen critique des trois grandes positions éthiques traditionnelles que l’on distingue généralement, à savoir : la position utilitariste, qui a tout particulièrement été exposée et défendue par Jeremy Bentham (1748-1832) et John Stuart Mill (1806-1873); la position déontologique, qui a exemplairement été présentée et défendue par Emmanuel Kant (1724-1804); enfin, la position arététique — c’est le mot qui désigne les morales de la vertu dont Aristote, dès l’Antiquité, a donné la première (et magistrale) formulation.

On assiste aujourd’hui à divers efforts pour aller au-delà de ces trois avenues ouvertes par la philosophie classique. Le texte suivant en examinera deux. La première est celle proposée par les féministes qui défendent typiquement une morale dite de la sollicitude; la deuxième regroupe ces diverses avenues désormais empruntées notamment par la sociobiologie et la psychologie évolutionniste pour «biologiser» l’éthique.

Certains des problèmes qu’aborde l’éthique, on l’a vu, se situent au croisement de l’éthique et du politique. Le texte qui suivra expose et analyse trois positions actuellement fort influentes qui ont émergé à cette jonction, soit celle de la justice comme équité proposée par John Rawls (1921-2002), le point de vue libertarien, qu’a défendu Robert Nozick (1938-2002) et le point de vue communautariste qu’a notamment exposé et défendu Charles Taylor (1931).

Le prochain texte sera consacré à quelques exemples d’études en éthique appliqué : l’avortement, l’euthanasie et le traitement des animaux comptent parmi les sujets que j’aborderai alors. La série se termine par un survol de théories et problèmes particulièrement notables de la méta-éthique, c’est à dire de la réflexion qui prend l’éthique elle-même pour objet afin de s’interroger sur sa nature, sur le sens des concepts qu’on y trouve et ainsi de suite.

Je commence, comme je l’ai dit, par examiner trois positions qui sont souvent exprimées et qui, si elles s’avéraient tenables, interdiraient, limiteraient fortement ou du moins rendraient impératif de transformer radicalement le projet d’élaborer une éthique. Ces trois positions sont le relativisme éthique; celle qui consiste à faire dépendre l’éthique de la religion; l’égoïsme.

Je les prendrai tour à tour.

Le relativisme éthique


Ce qui est moral varie d’une société à l’autre et la morale n’est qu’un nom commode pour désigner des comportements socialement acceptés.
Ruth Benedict, anthropologue

L’éthique, on l’a vu, est un effort pour chercher à répondre rationnellement aux questions et problèmes que nous pose la conduite de nos vies.

Mais se pourrait-il que cette entreprise elle-même n’ait aucune chance de succès et qu’on perde notre temps en s’y attachant? Plus précisément : se pourrait-il qu’il n’y ait pas, en éthique, de critères, de normes, de valeurs qu’on pourrait défendre rationnellement parce qu’ils seraient en quelque sens de ces mots objectifs ou universels?

C’est précisément ce que suggère le relativisme éthique, une doctrine très répandue et qui mérite un examen attentif.

De la «reine du monde» au relativisme éthique

Au point de départ, cette position fera remarquer la grande variété des codes éthiques d’une époque, d’une culture, d’une société à l’autre.

Par exemple, certaines sociétés ont permis et encouragé la polygamie, tandis que d’autres l’ont jugée inacceptable et l’ont interdite; certaines sociétés ont permis et encouragé l’infanticide, que d’autres ont jugé inacceptable et interdit; certaines sociétés ont recommandé de manger les parents décédés, d’autres de les enterrer; l’esclavage était acceptable à certains peuples, mais nous ne l’acceptons plus.

On pourrait continuer indéfiniment ce petit jeu et c’est peut-être justement le fondateur de l’histoire en Occident, Hérodote, qui l’a joué le premier. Il concluait en citant le poète Pindare selon qui la coutume est « un roi qui gouverne tout ».

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«Le roi qui gouverne tout»

Si l'on proposait en effet à tous les hommes de faire un choix parmi les meilleures lois qui s'observent dans les divers pays, il est certain que, après un examen réfléchi, chacun se déterminerait pour celles de sa patrie : tant il est vrai que tout homme est persuadé qu'il n'en est point de plus belles. Il n'y a donc nulle apparence que tout autre qu'un insensé et un furieux en fit un sujet de dérision.
Que tous les hommes soient dans ces sentiments touchant leurs lois et leurs usages, c'est une vérité qu'on peut confirmer par plusieurs exemples, et entre autres par celui-ci : Un jour Darius, ayant appelé près de lui des Grecs soumis à sa domination, leur demanda pour quelle somme ils pourraient se résoudre à se nourrir des corps morts de leurs pères. Tous répondirent qu'ils ne le feraient jamais, quelque argent qu'on pût leur donner. Il fit venir ensuite les Calaties, peuples des Indes, qui mangent leurs pères ; il leur demanda en présence des Grecs, à qui un interprète expliquait tout ce qui se disait de part et d'autre, quelle somme d'argent pourrait les engager à brûler leurs pères après leur mort. Les Indiens, se récriant à cette question, le prièrent de ne leur pas tenir un langage si odieux : tant la coutume a de force. Aussi rien ne me paraît plus vrai que ce mot que l'on trouve dans les poésies de Pindare : La loi est un roi qui gouverne tout.

Hérodote, Histoires, Livre III : Thalie, section XXXVIII.
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Remarquer la diversité des codes éthiques, c’est faire un constat — historique ou ethnologique — que personne ne contestera. Mais attention : en rester là, ce n’est pas encore être arrivé au relativisme éthique. Ce que ce dernier avance, en se fondant sur l’observation de la diversité des codes, c’est une thèse à propos de l’éthique.

Cette thèse comprend typiquement deux idées qu’on peut formuler comme ceci :

1. Il n’existe pas de normes ou de vérités universelles en éthique et toutes les normes éthiques sont arbitraires et relatives aux sociétés où elles sont présentes.

2. Puisque le code éthique de notre société n’est qu’un code parmi d’autres, sans privilège d’aucune sorte, on en devrait ni juger les normes et les pratiques d’une autre société, ni tenter de lui imposer les nôtres.

Ces deux propositions sont logiquement distinctes, mais les partisans du relativisme éthique soutiennent typiquement les deux. Que faut-il en penser? Comme on va le voir, cette position résiste mal à un examen sérieux.

De graves problèmes


La première chose à noter, c’est que bien qu’il soit très séduisant, le raisonnement qui passe de l’observation de la diversité de codes moraux à l’inexistence de normes ou vérités universelles en éthique est invalide — la conclusion ne découle pas des prémisses.

Pour le comprendre, pensez à la diversité des positions qui ont été (ou sont encore) défendues sur, disons, la forme de la Terre, sa situation dans l’espace, son éventuel mouvement : on ne pourrait en conclure qu’il n’y a pas de vérité en la matière. (Notez bien qu’il se pourrait qu’il n’y ait pas vérité en éthique : ce que je fais remarquer ici, c’est qu’on ne peut pas le conclure à partir du constat de la diversité des codes.)

Une deuxième difficulté du relativisme est de rendre impossible tout désaccord en éthique. Par exemple, si on le prend au sérieux, on ne pourra pas s’opposer à la politique nazie d’extermination des Juifs puisque cette pratique était morale du point de vue de leur code social.

On sera ici tenté de remarquer qu’il y avait pourtant des gens, en Allemagne, en 1936, qui s’opposaient à la politique nazie. Justement : la notion de société qu’invoquent les relativistes est floue et ne permet pas de rendre compte de désaccords et conflits éthiques, y compris au sein d’une même société où ils surgissent pourtant. Pire : individuellement, nous appartenons à plusieurs sous-groupes de notre société, dont les codes d’éthique sont parfois, sur certains points, en opposition. Que doit penser Lucie qui se demande si elle doit avorter, elle qui est à la fois catholique et citoyenne canadienne? En quoi le relativisme moral peut-il l’aider?

Pour finir, on pourra remarquer que la diversité des codes dont les relativistes partent n’est si grande que si on en reste à la surface des choses. Examinés plus attentivement, les codes éthiques semblent au contraire remarquablement convergents et leurs différences pourraient bien s’expliquer par des contextes différents.


Deux mérites du relativisme éthique


On dira alors que manger ses parents ou les enterrer sont deux manières différentes de leur manifester son respect; que pratiquer l’infanticide dans un contexte de vie très difficile (les Eskimos) est une manière de témoigner son attachement à sa famille. Ce contextualisme, qui n’est pas le relativisme, est ce qu’il y a de juste et à préserver dans la position relativiste. C’est son premier mérite.

Son deuxième est cet appel à la tolérance que lancent souvent les relativistes — c’est la deuxième thèse relativiste énoncée plus haut. Mais ici, il faut mettre un bémol.

J’ai dit que cette idée est logiquement distincte de la première, qui affirme les normes éthiques sont arbitraires et relatives aux sociétés où elles ont présentes. À y regarder plus près, les deux idées sont en fait incompatibles entre elles : en appeler à la tolérance est inconsistant pour une doctrine relativiste, puisque c’est justement faire appel à un jugement moral universaliste.

Malgré tout, et même s’il est bien mal défendu par cette position, l’appel à la tolérance est un des mérites du relativisme éthique. Il nous met en garde contre le dogmatisme, l’impérialisme, l’ethnocentrisme et l’arrogance. Et si quelqu’un voit mal l’intérêt de tout ça, il peut consulter n’importe quelle histoire du colonialisme, n’importe où dans le monde.

On peut conclure de ce qui précède que le relativisme éthique ne devrait pas nous interdire de chercher à répondre rationnellement aux questions et problèmes que nous pose la conduite de nos vies. Mais, on l’a vu, ce n’est pas la seule position qui prétend que l’éthique est impossible. En voici une deuxième.

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