Article pour Le Monde Libertaire.
[Résumé : Je rappelais, dans le précédent texte, le fait que Robin Hahnel, économiste, militant, co-créateur avec Michael Albert de l’économie participaliste et abolitionniste notoire des marchés, appuie néanmoins l’idée d’une bourse du carbone. Son argumentaire est cette fois examiné et rapporté à la question stratégique du réformisme]
Hahnel pense, avec beaucoup d’autres, qu’il est de la plus haute importance de rapidement ramener et de maintenir la concentration de CO 2 dans l’atmosphère au niveau qui est aujourd’hui estimé sécuritaire par le large consensus des scientifiques. Ce niveau est, semble-t-il, de 350 ppm (350 parties par million) et une vaste campagne internationale, justement appelée 350, est en cours autour de cet objectif [1]. Concédons cet objectif. (On notera qu’il demande à la communauté scientifique — et non aux politiques ou aux acteurs économiques, qui parlent typiquement de la même voix — de fixer les niveaux sécuritaires devant être atteints pour éviter le pire.)
C’est à sa lumière que ce que dit ensuite Hahnel doit se comprendre.
Des moyens possibles
La question qui se pose aussitôt est évidemment de savoir comment il convient de s’y prendre pour atteindre l’objectif visé. Diverses propositions ont été avancées. Parmi les plus influentes et crédibles, Hahnel en note trois — et cette fois encore, concédons ce point pour fins de discussion [2].
Ce sont:
1. La réglementation
2. Les taxes sur le carbone
3. Une bourse du carbone, avec plafonnement et échange [3]
Le premier scenario oblige tous les acteurs à réduire leurs émissions d’un pourcentage donné, jusqu’à l’atteinte de l’objectif visé. Hahnel le rejette notamment parce qu’il ne minimise pas, pour la société dans son ensemble, le coût des réductions atteintes et cela en raison du fait qu’il ne prend pas en compte les différences entre les coûts des mêmes réductions pour différents acteurs. Il ajoute que l’approche par réglementation n’offre de surcroît aucune motivation à chercher à dépasser l’objectif visé.
Les taxes sur le carbone font payer les pollueurs pour leur pollution et permettent de prendre en compte et de leur imposer ce que coûtent à la société leurs émissions. Reste alors un problème technique, mais qu’on pourrait résoudre : celui de déterminer le niveau de taxe approprié. On sait toutefois qu’il devra être élevé. Mais voilà : ce système n’a pas été retenu, malgré les efforts déployés par les activistes; et le niveau vraisemblable de taxation nécessaire pour atteindre les objectifs visés est si élevé que l’implantation d’un tel système, si elle était tentée, est vouée à l’échec. Ce système est celui que Hahnel privilégie : mais il est actuellement impraticable.
Reste donc la bourse du carbone, avec plafonnement et échange. Selon ce système, si vous émettez X tonnes de dioxyde de carbone, et qu’un permis vous autorise à en émettre 1 tonne, vous devrez posséder X permis. Si vous en émettez plus, vous êtes dans l’illégalité; si vous en émettez moins, vous pouvez revendre vos permis sur le marché, où chacun peut s’en procurer. Le nombre total de permis émis permet d’atteindre l’objectif visé.
La proposition de Robin Hahnel
Hahnel prône ce système, mais bonifié et visant notamment, on l’a vu, le 350 ppm évoqué plus haut. Convenu et appliqué sous les auspices des Nations-Unies, il serait international, contraignant, fixerait des taux nationaux nets d’émissions. De plus, il mettrait en application le principe adopté à Kyoto d’une distribution différentielle des responsabilités et des exigences, en favorisant les pays moins développés. Il serait surtout, croit Hahnel, efficace, voire le seul qui permette le succès d’une action devenue indispensable.
Les accords convenus à Copenhague ne vont évidemment pas du tout en ce sens : les pays décident seuls des réductions d’émissions qu’ils viseront et rien ne les contraint à les atteindre. La Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques a même prédit que les ententes convenues à Copenhague hausseront les niveaux de CO2 et les porteront à 550 ppm.
La conclusion à laquelle arrive Hahnel dépend de la prémisse que ce que j’appellerai le ‘plan 350’ fixe l’objectif à atteindre; mais aussi de la prémisse que l’ONU, comme l’Accord de Kyoto, sont des institutions réformables, notamment parce qu’elles offrent de réelles possibilités d’une action efficace démocratiquement décidée et conduite. (A contrario, le FMI, l’OMC ou la Banque Mondiale ne sont absolument pas démocratiques et sont irréformables.) Elle dépend enfin de la prémisse stratégique que dans les circonstances actuelles, militer contre cette solution, c’est contribuer d’autant à limiter les chances de réduire le réchauffement planétaire.
C’est là que l’attendent ses critiques.
Le contre-argumentaire
L’influent groupe Climate Justice Action (CJA) considère en effet de son côté, et avec lui bien des organisations de gauche, que la marchandisation des émissions de carbone est le prélude à une catastrophe, pour les mêmes raisons que la marchandisation de l’eau, des idées, des gènes, du travail et ainsi de suite a été et reste une catastrophe. Elle s’y oppose donc par principe et refuse toute action qui inclurait ce genre de moyen, qui lui semble détourner l’attention et les énergies des vrais enjeux et des véritables solutions.
CJA préconise de laisser où ils se trouvent les combustibles fossiles, de réaffirmer que ce sont les communautés et les peuples qui doivent contrôler la production, de rendre locale la production des aliments, de réduire massivement la consommation, particulièrement au Nord, de respecter les droits des populations indigènes et de payer des réparations aux peuples du Sud pour dette climatique et écologique.
Hahnel et ses défenseurs, car il commence à en avoir, n’ignorent rien de cette critique de la marchandisation. Mais ils jugent que les propositions de CAJ sont des vœux pieux et qu’elles sont souvent irréalistes, vides et ne constituent pas un programme sérieux pour lutter contre le réchauffement planétaire. Pire encore: les poursuivre, c’est perdre autant d’énergies qui seraient infiniment mieux utilisées à expliquer et à implanter via l’ONU le ‘plan 350 amélioré’.
Hahnel pense donc qu’il convient de se pincer le nez et d’appuyer cette bourse du carbone bonifiée contre laquelle tant d’ autres, à gauche, luttent.
Une question de stratégie militante
La stratégie des programmes dits maximum et minimum, développée au sein de l’Internationale, et qui préconise d’avancer simultanément des revendications maximales et des revendications minimales, des revendications allant dans le sens d’un idéal visé, en même temps que des revendications visant à satisfaire des besoins immédiats, donnerait raison aux deuxièmes. Hahnel soutient que l’idée chère à André Gorz, de ‘réforme non réformiste’ devant miraculeusement mettre fin au système capitaliste tout en améliorant la vie des gens, ne permet pas plus de choisir la bonne stratégie devant le réchauffement planétaire : c’est qu’il n’existe pas de réforme qui soit par essence non-réformiste ou plutôt qu’on ne peut en décider à l’avance.
En bout de piste, l’argumentaire de Hahnel est le suivant. Le capitalisme est la source de tous nos maux, y compris le réchauffement planétaire, et il convient de le redire et de l’expliquer. Les marchés sont une calamité et une économie participaliste est infiniment préférable. Mais le consensus scientifique fixe un objectif vital qu’il est impératif d’atteindre et le meilleur moyen de le faire, même s’il est répugnant, doit être mis en œuvre. Faire autrement, au nom d’idéaux vagues, est travailler contre cet objectif — et ceux qui le font sont peut-être, risque-t-il, motivés par une recherche de pureté idéologique.
Où je ne conclus pas…
C’est le rôle de qui rédige des textes d’opinion que de donner son opinion. C’est aussi son devoir de reconnaître qu’il n’arrive pas à se la forger quand il demeure indécis.
C’est mon cas dans ce dossier. Je soupçonne ne pas être le seul. Il nous faudra pourtant nous faire une idée. Et vite. Le prochain grand rendez-vous sur le climat est la rencontre de la Conférence plénière des Nations unies sur le réchauffement climatique, qui aura lieu à Mexico du 29 novembre au 10 décembre 2010. Les forces progressistes ne peuvent se payer le luxe d’être désunies et de ne pas y parler de la même voix, en visant les mêmes objectifs, idéalement par les mêmes moyens crédibles. Ce qu’avance Hahnel doit d’ici là être sérieusement médité.
Pour y aider, la discussion entre Hahnel et ses détracteurs qui se poursuit donne lieu à de passionnants échanges, que j’encourage tout le monde à suivre [4].
***
[1] Son site Internet francophone est à : [http://www.350.org/fr/].
[2] Un exposé très clair en est donné dans le texte suivant, que je suivrai ici et qu’on lira pour approfondir des idées que je ne peux qu’effleurer ici: HAHNEL, Robin, «A Climate Change Policy Primer». [http://www.zmag.org/zspace/commentaries/4105]. Il y a derrière tout cela des débats et des enjeux scientifiques et économique dans lesquels je n’entre pas ici pour aller rapidement à la question stratégique que tout cela pose.
[3] Une autre approche alternative (mais ce qualificatif est contesté) et appelée «cap and fade» est avancée par James Hansen. Ce n’est pas le lieu de la décrire ici, mais son créateur l’expose sommairement à : [http://www.commondreams.org/view/2009/12/07-4]. Il faut rappeler que Hansen est un climatologue renommé et qu’il a été un des tout premiers à défendre l’idée d’un réchauffement planétaire d’origine humaine. Son ouvrage : Storms of My Grandchildren: The Truth About the Coming Climate Catastrophe and Our Last Chance to Save Humanity, est à paraître.
[4] On peut le suivre ici : [http://ruby.zcommunications.org/znet/zdebatehahnelbond.htm]
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samedi, février 13, 2010
vendredi, janvier 15, 2010
L’ÉCHEC DE COPENHAGUE ET LA QUESTION DU RÉFORMISME (1/2)
[Pour Le Monde Libertaire; premier de deux textes]
Il arrive qu’il y ait bien plus à apprendre et à méditer des divergences d’opinion que des consensus.
Prenez le Sommet de Copenhague. Il aura été un échec si retentissant qu’aucune firme de relations publiques n’est parvenu à complètement en masquer la profondeur au grand public.
Le constat d’échec, comme on pouvait s’y attendre, a donc largement fait consensus parmi les observateurs.
C’est ainsi que l’économiste Jeffrey Sachs, un néo-libéral pur et dur recyclé en écologiste, a décrit l’Accord de Copenhague comme «une farce» et «un abandon du cadre de référence des Nations Unis par lequel les pays riches annoncent aux pays plus pauvres et plus petits qu’ils ont désormais l’intention de faire ce qu’ils veulent et pour commencer de ne plus prêter l’oreille à leurs misérables préoccupations» [1].
Que cet unilatéralisme des États Unis et d’une poignée d’autres grandes puissances soit en grande partie responsable de l’échec de Copenhague, cela aussi est partagé par tout le monde, par exemple par Bill McKibben, qui rappelle qu’à ce sommet «Obama a fait exploser les Nations Unies et mis un terme à l’idée qu’il puisse exister une communauté internationale»; il appelle ce qui en est résulté «une ligue de super pollueurs». [2]
Mais c’est probablement Naomi Klein qui a proposé le plus percutant résumé de ce qui s’est passé dans la capitale danoise en décrivant les deux maigres pages et demi (sic) de l’entente conclue comme «un sordide pacte convenu entre les plus gros pollueurs : je vais faire semblant de constater que tu te préoccupes de l’environnement et tu feras semblant de constater que je m’en préoccupe moi aussi. D’accord? Tope là!» [3]
On continuerait longtemps. Mais par-delà ce constat que Copenhague a été un monumental échec, on découvre bien vite de profondes divergences, notamment quant à la gravité de la situation et quant à ce qu’il convient de faire.
Je voudrais examiner ici une de ces divergences qui concerne les moyens qu’il conviendrait de mettre en oeuvre pour lutter contre le réchauffement planétaire. Je le fais parce que cette divergence d’opinion, cruciale et inattendue, est instructive; mais aussi parce qu’elle nous donnera l’occasion de réfléchir à une question de stratégie militante qui me semble importante, qui se pose parfois dans les milieux libertaires et qui mérite toute notre attention.
Un marché de la pollution?
Bien des acteurs, des institutions, des regroupements et ainsi de suite ont proposé des solutions, ponctuelles ou plus globales, pour combattre le réchauffement planétaire. Ce qui est pourtant devenu plus évident que jamais, à Copenhague, c’est l’existence d’un important clivage, divisant à gauche ceux et celles qui préconisent une «bourse du carbone» et ceux et celles qui s’opposent radicalement à cette idée.
Les premiers préconisent de constituer un marché des droits d’émettre des gaz à effet de serre — la chose est d’ailleurs prévue au protocole de Kyoto.
En termes très simplifiés, un tel système serait une bourse du carbone — les anglophones la nomment «cap and trade» — sur laquelle des quotas d’émission seraient fixés; avec le temps, ces quotas diminueraient. Les pays ou entreprises qui ne rencontreraient pas leurs quotas seraient pénalisées (par des taxes) et,ou devraient acheter de ceux qui ont fait mieux que leur quotas les droits de pollution que ceux-ci offriraient à la vente. Ces derniers seraient donc récompensés pour avoir atteint ou, mieux, dépassé les plateaux d’émissions fixées.
À première vue, on comprend bien mal pourquoi la gauche, et tout particulièrement la gauche radicale et anti-capitaliste, pourrait être divisée sur cette question. L’idée d’un marché de la pollution peut-elle être autre chose qu’une farce contée par un quelconque ultra-libéral? Et l’argumentaire contre une telle pratique n’est-elle pas depuis toujours bien connu de tout anti-capitaliste.
Un argumentaire bien connu
Cet argumentaire invite à conclure qu’on ne peut absolument pas résoudre les problèmes environnementaux par le marché qui en est la cause. En voici d’ailleurs une formulation typique qui a, selon moi, le mérite d’être informée, claire et sans concessions :
1. Les économies capitalistes polluent trop parce que les marchés tendent à surproduire des biens dont la production et,ou la consommation engendrent des externalités négatives — comme la pollution;
2. Les économies capitalistes sont inaptes à protéger convenablement l’environnement parce que l’offre des marchés pour les biens publics — qu’est par exemple un environnement protégé ou restauré — est insuffisante;
3. Les économies capitalistes surexploitent les ressources naturelles parce que les taux de profits qu’en retirent les propriétaires privés sont trop élevés; le taux acceptable serait celui qui permettrait d’assurer que le taux des bénéfices actuels n’empièterait pas sur celui des bénéfices futurs;
4. Les marchés du travail et de la consommation de biens engendrent des «incitations perverses» par lesquelles les individus sont fallacieusement amenés à allouer une trop grande part de leurs gains de productivité à leur consommation individuelle, cela au détriment d’une consommation collective et respectueuse de l’environnement;
5. Finalement, les marchés ne sont pas en mesure de fournir l’information qui serait indispensable pour établir le niveau auquel il conviendrait de fixer les taxes et les subventions environnementales, tandis qu’ils engendrent de puissants lobbies qui travaillent à minorer l’ampleur des correctifs à apporter.
Comment, sachant tout cela, envisager un seul instant de se rallier à la proposition de Kyoto de ‘marchandiser’ la pollution? Comment, de surcroît, imaginer que des gens appartenant à la gauche radicale puissent défendre cette idée?
Mais voilà : on trouve bien, parmi les penseurs et militants respectés de la gauche, notamment libertaire, des personnes qui soutiennent que, dans les circonstances actuelles, il est raisonnable de mettre en place un tel marché de la pollution — voire que rien d’autre n’est actuellement souhaitable ou raisonnable.
Leurs arguments méritent d’être entendus. Ils le méritent d’autant que ces personnes conviennent tout à fait des cinq critiques des marchés et du capitalisme que j’ai rappelés plus haut.
Un singulier abolitionniste des marchés et la question du réformisme
En fait, je vous dois un aveu : j’ai repris ces critiques à Robin Hahnel, qui les énonce exactement comme je les ai présentées [4]. Hahnel qui est, Michael Albert, le co-créateur de l’économie participaliste, est aussi un fervent abolitionniste des marchés et la sincérité de sa défense d’une économie d’inspiration libertaire ne peut être mise en doute. Mais, surprise, il défend l’idée d’une approche «cap and trade» au réchauffement planétaire.
Alors? Comment et au nom de quoi Hahnel (et, même s’ils sont minoritaires, des gens comme lui) arrivent-ils à leur si étonnante position?
Dans le prochain texte, je veux, en les prenant au sérieux, examiner les arguments qu’avance Hahnel lui-même, des arguments dont on devine qu’ils doivent être singuliers et, à ses yeux du moins, percutants.
Or il se trouve aussi, et vous l’avez sans doute deviné, que l’argumentaire de Hahnel a comme pièce importante et même capitale l’idée que des radicaux ne devraient pas, à tout le moins en certaines circonstances, rejeter d’emblée la poursuite de ce que d’aucuns rejettent pourtant a priori parce qu’il ne s’agirait que de simples réformes.
A-t-il raison? Et si c’est bien le cas en ce qui concerne la défense d’une bourse du carbone comme moyen de lutter contre le réchauffement planétaire, quelles leçons peut-on en tirer pour le militantisme libertaire?
Cette question du réformisme, on le sait, est souvent débattue dans nos milieux et Hahnel nous offre ici l’occasion d’en discuter sur une question concrète, précise et urgente.
Saisissons-là [5].
[1] SACHS, Jeffrey, « Obama Undermines the UN Climate Process»,
[ http://www.project-syndicate.org/commentary/sachs160]
[2] McKIBBEN, Bill, « With climate agreement, Obama guts progressive values, argues McKibben», [http://www.grist.org/article/2009-12-18-with-climate-agreement-obama-guts-progressive-values/]
[3] KLEIN, Naomi, «For Obama, No Opportunity Too Big To Blow», 21 décembre 2009. [http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article16033]
[4] J’ai cité le résumé qu’il a lui même proposé (à : [http://www.zcommunications.org/zspace/commentaries/4086]) des arguments qu’il a avancés dans : HAHNEL, Robin, «The Case Against Markets», Journal of Economic Issues (41, 4), décembre 2007, pp. 1139-1159.
[5] Le texte où Hahnel présente sa position, et sur lesquel je reviendrai la prochaine fois, est: «Has The Left Missed The Boat On Climate Change?». Il est accessible en trois partie à partir de : [http://www.zcommunications.org/zspace/commentaries/4086]
Il arrive qu’il y ait bien plus à apprendre et à méditer des divergences d’opinion que des consensus.
Prenez le Sommet de Copenhague. Il aura été un échec si retentissant qu’aucune firme de relations publiques n’est parvenu à complètement en masquer la profondeur au grand public.
Le constat d’échec, comme on pouvait s’y attendre, a donc largement fait consensus parmi les observateurs.
C’est ainsi que l’économiste Jeffrey Sachs, un néo-libéral pur et dur recyclé en écologiste, a décrit l’Accord de Copenhague comme «une farce» et «un abandon du cadre de référence des Nations Unis par lequel les pays riches annoncent aux pays plus pauvres et plus petits qu’ils ont désormais l’intention de faire ce qu’ils veulent et pour commencer de ne plus prêter l’oreille à leurs misérables préoccupations» [1].
Que cet unilatéralisme des États Unis et d’une poignée d’autres grandes puissances soit en grande partie responsable de l’échec de Copenhague, cela aussi est partagé par tout le monde, par exemple par Bill McKibben, qui rappelle qu’à ce sommet «Obama a fait exploser les Nations Unies et mis un terme à l’idée qu’il puisse exister une communauté internationale»; il appelle ce qui en est résulté «une ligue de super pollueurs». [2]
Mais c’est probablement Naomi Klein qui a proposé le plus percutant résumé de ce qui s’est passé dans la capitale danoise en décrivant les deux maigres pages et demi (sic) de l’entente conclue comme «un sordide pacte convenu entre les plus gros pollueurs : je vais faire semblant de constater que tu te préoccupes de l’environnement et tu feras semblant de constater que je m’en préoccupe moi aussi. D’accord? Tope là!» [3]
On continuerait longtemps. Mais par-delà ce constat que Copenhague a été un monumental échec, on découvre bien vite de profondes divergences, notamment quant à la gravité de la situation et quant à ce qu’il convient de faire.
Je voudrais examiner ici une de ces divergences qui concerne les moyens qu’il conviendrait de mettre en oeuvre pour lutter contre le réchauffement planétaire. Je le fais parce que cette divergence d’opinion, cruciale et inattendue, est instructive; mais aussi parce qu’elle nous donnera l’occasion de réfléchir à une question de stratégie militante qui me semble importante, qui se pose parfois dans les milieux libertaires et qui mérite toute notre attention.
Un marché de la pollution?
Bien des acteurs, des institutions, des regroupements et ainsi de suite ont proposé des solutions, ponctuelles ou plus globales, pour combattre le réchauffement planétaire. Ce qui est pourtant devenu plus évident que jamais, à Copenhague, c’est l’existence d’un important clivage, divisant à gauche ceux et celles qui préconisent une «bourse du carbone» et ceux et celles qui s’opposent radicalement à cette idée.
Les premiers préconisent de constituer un marché des droits d’émettre des gaz à effet de serre — la chose est d’ailleurs prévue au protocole de Kyoto.
En termes très simplifiés, un tel système serait une bourse du carbone — les anglophones la nomment «cap and trade» — sur laquelle des quotas d’émission seraient fixés; avec le temps, ces quotas diminueraient. Les pays ou entreprises qui ne rencontreraient pas leurs quotas seraient pénalisées (par des taxes) et,ou devraient acheter de ceux qui ont fait mieux que leur quotas les droits de pollution que ceux-ci offriraient à la vente. Ces derniers seraient donc récompensés pour avoir atteint ou, mieux, dépassé les plateaux d’émissions fixées.
À première vue, on comprend bien mal pourquoi la gauche, et tout particulièrement la gauche radicale et anti-capitaliste, pourrait être divisée sur cette question. L’idée d’un marché de la pollution peut-elle être autre chose qu’une farce contée par un quelconque ultra-libéral? Et l’argumentaire contre une telle pratique n’est-elle pas depuis toujours bien connu de tout anti-capitaliste.
Un argumentaire bien connu
Cet argumentaire invite à conclure qu’on ne peut absolument pas résoudre les problèmes environnementaux par le marché qui en est la cause. En voici d’ailleurs une formulation typique qui a, selon moi, le mérite d’être informée, claire et sans concessions :
1. Les économies capitalistes polluent trop parce que les marchés tendent à surproduire des biens dont la production et,ou la consommation engendrent des externalités négatives — comme la pollution;
2. Les économies capitalistes sont inaptes à protéger convenablement l’environnement parce que l’offre des marchés pour les biens publics — qu’est par exemple un environnement protégé ou restauré — est insuffisante;
3. Les économies capitalistes surexploitent les ressources naturelles parce que les taux de profits qu’en retirent les propriétaires privés sont trop élevés; le taux acceptable serait celui qui permettrait d’assurer que le taux des bénéfices actuels n’empièterait pas sur celui des bénéfices futurs;
4. Les marchés du travail et de la consommation de biens engendrent des «incitations perverses» par lesquelles les individus sont fallacieusement amenés à allouer une trop grande part de leurs gains de productivité à leur consommation individuelle, cela au détriment d’une consommation collective et respectueuse de l’environnement;
5. Finalement, les marchés ne sont pas en mesure de fournir l’information qui serait indispensable pour établir le niveau auquel il conviendrait de fixer les taxes et les subventions environnementales, tandis qu’ils engendrent de puissants lobbies qui travaillent à minorer l’ampleur des correctifs à apporter.
Comment, sachant tout cela, envisager un seul instant de se rallier à la proposition de Kyoto de ‘marchandiser’ la pollution? Comment, de surcroît, imaginer que des gens appartenant à la gauche radicale puissent défendre cette idée?
Mais voilà : on trouve bien, parmi les penseurs et militants respectés de la gauche, notamment libertaire, des personnes qui soutiennent que, dans les circonstances actuelles, il est raisonnable de mettre en place un tel marché de la pollution — voire que rien d’autre n’est actuellement souhaitable ou raisonnable.
Leurs arguments méritent d’être entendus. Ils le méritent d’autant que ces personnes conviennent tout à fait des cinq critiques des marchés et du capitalisme que j’ai rappelés plus haut.
Un singulier abolitionniste des marchés et la question du réformisme
En fait, je vous dois un aveu : j’ai repris ces critiques à Robin Hahnel, qui les énonce exactement comme je les ai présentées [4]. Hahnel qui est, Michael Albert, le co-créateur de l’économie participaliste, est aussi un fervent abolitionniste des marchés et la sincérité de sa défense d’une économie d’inspiration libertaire ne peut être mise en doute. Mais, surprise, il défend l’idée d’une approche «cap and trade» au réchauffement planétaire.
Alors? Comment et au nom de quoi Hahnel (et, même s’ils sont minoritaires, des gens comme lui) arrivent-ils à leur si étonnante position?
Dans le prochain texte, je veux, en les prenant au sérieux, examiner les arguments qu’avance Hahnel lui-même, des arguments dont on devine qu’ils doivent être singuliers et, à ses yeux du moins, percutants.
Or il se trouve aussi, et vous l’avez sans doute deviné, que l’argumentaire de Hahnel a comme pièce importante et même capitale l’idée que des radicaux ne devraient pas, à tout le moins en certaines circonstances, rejeter d’emblée la poursuite de ce que d’aucuns rejettent pourtant a priori parce qu’il ne s’agirait que de simples réformes.
A-t-il raison? Et si c’est bien le cas en ce qui concerne la défense d’une bourse du carbone comme moyen de lutter contre le réchauffement planétaire, quelles leçons peut-on en tirer pour le militantisme libertaire?
Cette question du réformisme, on le sait, est souvent débattue dans nos milieux et Hahnel nous offre ici l’occasion d’en discuter sur une question concrète, précise et urgente.
Saisissons-là [5].
[1] SACHS, Jeffrey, « Obama Undermines the UN Climate Process»,
[ http://www.project-syndicate.org/commentary/sachs160]
[2] McKIBBEN, Bill, « With climate agreement, Obama guts progressive values, argues McKibben», [http://www.grist.org/article/2009-12-18-with-climate-agreement-obama-guts-progressive-values/]
[3] KLEIN, Naomi, «For Obama, No Opportunity Too Big To Blow», 21 décembre 2009. [http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article16033]
[4] J’ai cité le résumé qu’il a lui même proposé (à : [http://www.zcommunications.org/zspace/commentaries/4086]) des arguments qu’il a avancés dans : HAHNEL, Robin, «The Case Against Markets», Journal of Economic Issues (41, 4), décembre 2007, pp. 1139-1159.
[5] Le texte où Hahnel présente sa position, et sur lesquel je reviendrai la prochaine fois, est: «Has The Left Missed The Boat On Climate Change?». Il est accessible en trois partie à partir de : [http://www.zcommunications.org/zspace/commentaries/4086]
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