lundi, août 10, 2009

L'ALLÉGORIE DU RÉSERVOIR DE BELLAMY

Pour ceux et celles qui en la connaîtraient pas, voici la fameuse Allégorie du réservoir , d'E. Bellamy. Cette traduction originale, réalisée par Chantal Santerre et moi-même, est parue en annexe à notre édition de Looking Backward, du même auteur, qui est parue sous le titre C'était demain.

Si vous souhaitez reproduire ce texte, contactez-moi directement (baillargeon.normand@uqam.ca)

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Présentation

Le texte qui suit provient du chapitre XXIII de Equality, la suite de Looking Backward publiée par Edward Bellamy en 1897.

À travers la métaphore filée d’un réservoir d’eau, l’auteur y développe plusieurs de ses idées sur l’économie et cette puissante allégorie est devenue aussi célèbre que celle de la diligence — qui se trouve, on s’en souviendra, au début de Looking Backward.

Cette fois encore, Bellamy déploie son immense talent de vulgarisateur en inventant une puissante image qui lui permet d’aborder des sujets aussi variés que la fixation des salaires et des prix; le chômage; les cycles du marché; la charité; le luxe; l’abondance et la pauvreté; le marché; il expose en outre, on l’aura deviné, le remède qu’il préconise.

Ce texte est également une évocation de la crise économique de 1893, alors toute récente, et une virulente et impitoyable parodie de ces innombrables et piteuses explications qu’en donnèrent les économistes et intellectuels de l’époque — ils sont ici présentés comme des Devins.
***

[…]

Il était une fois un pays très sec dont les habitants avaient si désespérément besoin d’eau qu’ils ne faisaient rien d’autre du matin au soir que d’en chercher et que plusieurs mouraient de n’en avoir pas trouvé.

Il y avait toutefois dans ce pays des hommes plus habiles et plus assidus et qui étaient parvenus à rassembler de grandes quantités d’eau là où d’autres n’avaient rien trouvé : on les appelait les Capitalistes. Or il vint un moment où les gens du pays, désespérément assoiffés, allèrent trouver les Capitalistes pour les supplier de leur donner à boire un peu de l’eau qu’ils avaient réunie. Mais les Capitalistes leur répondirent ainsi:

— Éloignez—vous, pauvres fous! Pourquoi devrions—nous vous donner de cette eau que nous avons trouvée ? Pour devenir aussi pauvre que vous et mourir avec vous ? Voici ce que nous allons plutôt faire : devenez nos serviteurs et alors nous vous donnerons de l’eau.

Les gens du pays acquiescèrent:

— Soit. Donnez—nous de l’eau et nous et nos enfants deviendrons vos serviteurs.

Et il fut fait ainsi.

Les Capitalistes étaient des hommes malins. Ils formèrent avec leurs nouveaux serviteurs des troupes menées par des capitaines et des officiers; certaines furent envoyées à des ruisseaux pour recueillir l’eau, d’autres furent chargées de la transporter, d’autres encore furent assignées à la recherche de nouvelles sources. Toute l’eau trouvée était transportée à un même endroit où les Capitalistes construisirent un immense réservoir afin de pouvoir la contenir. On appela ce réservoir le Marché, puisque c’était là que tout le monde, y compris les serviteurs des Capitalistes, venait chercher de l’eau.

Les Capitalistes dirent alors à leurs serviteurs:

—Pour chaque seau d’eau que vous nous apporterez et qui sera versé dans ce réservoir, que nous appelons le Marché, nous vous donnerons un sou; pour chaque seau d’eau que nous tirerons de ce réservoir afin de vous donner à boire, à vous ainsi qu’à vos femmes et à vos enfants, vous nous donnerez deux sous : la différence s’appellera Profit. Sans ce profit, qui est à nous et à nous seulement, nous ne pourrions faire tout ce que nous faisons pour vous : sans lui vous péririez donc tous.

Tout cela sembla juste et bon aux gens du peuple, qui étaient peu éclairés; aussi des jours durant apportèrent—ils des seaux remplis d’eau au réservoir. Pour chaque seau qu’ils apportaient, les Capitalistes leur donnaient un sou; et à chaque fois que les Capitalistes tiraient pour eux un seau d’eau du réservoir, les gens du peuple leur rendaient deux sous.

À chaque seau que les gens y vidaient, ils ne recevaient donc que de quoi acheter un demi—seau : et c’est ainsi qu’après plusieurs jours, le réservoir, qui était le Marché, fut plein et que de l’eau commença à s’écouler par son sommet. Les gens étaient fort nombreux et les Capitalistes en petit nombre; et comme en outre ceux—ci ne pouvaient pas boire plus que les autres, l’excédent d’eau augmenta et bientôt le réservoir déborda abondamment.

Lorsque les Capitalistes virent cela, ils dirent au peuple :

— Ne voyez—vous donc pas que le réservoir déborde? Asseyez—vous et soyez patients : car vous ne devez plus nous apporter d’eau, tant et aussi longtemps que le réservoir ne sera pas vidé.

Mais ne recevant plus comme hier de sous des Capitalistes en échange de l’eau qu’ils leur apportaient, les gens du peuple ne pouvaient plus acheter d’eau et n’avaient nulle part ailleurs où aller se la procurer. Les Capitalistes, de leur côté, durent se rendre à une troublante évidence : ils ne réalisaient plus aucun profit puisque personne ne leur achetait de l’eau. Ils décidèrent donc d’envoyer sur les garndes routes, sur les petites routes et sur tous les chemins des émissaires qui criaient sans répit: «Qui a soif peut venir au réservoir et acheter de l’eau. Venez au réservoir qui déborde».

— Les temps sont durs, se disaient les Capitalistes, nous devons travailler à notre publicité.

Les gens du peuple leur dirent alors:

— Comment pourrions—nous acheter si vous ne nous donnez pas de travail? Comment, sans travail, aurions—nous de quoi acheter? Embauchez—nous, comme auparavant, et nous serons enchantés d’acheter de l’eau, d’autant que nous avons très soif. Vous n’aurez même plus besoin de faire de la publicité.

Mais les Capitalistes leur répondirent:

— Vous voudriez que l’on vous embauche pour apporter de l’eau au réservoir alors qu’il déborde? Achetez d’abord et quand, par vos achats, le réservoir sera de nouveau vide, nous vous embaucherons .

Et c’est ainsi que les Capitalistes ne les embauchant plus pour apporter de l’eau au réservoir, les gens du peuple ne pouvaient même plus acheter l’eau qu’ils y avaient apportée et que les Capitalistes, ne pouvant plus leur acheter d’eau, ne pouvaient plus les embaucher. Les Capitalistes décrétèrent alors :

—C’est une crise.

La soif des gens du peuple devenait de plus en plus grande, grandissant d’autant que rien n’était plus à cette époque comme au temps de leurs pères, alors que la terre était à tout le monde et que chacun pouvait aller se chercher de l’eau pour lui—même : les Capitalistes s’étaient en effet approprié toutes les sources, tous les puits, toutes les roues hydrauliques, tous les récipients et tous les seaux, de telle sorte que personne ne pouvait plus obtenir d’eau si ce n’est par le Marché — autrement dit au réservoir. Les gens du peuple commencèrent donc à protester et ils dirent aux Capitalistes :

— Voyez ce réservoir qui déborde tandis que nous mourons de soif. Donnez—nous de l’eau afin que nous ne périssions pas.

Mais les Capitalistes répondirent :

— C’est hors de question. L’eau est à nous. Vous ne boirez que si vous êtes capables de payer.

Et ils réaffirmèrent cette décision en proclamant leur volonté de n’agir désormais que conformément à leur nouveau slogan : «Les affaires, c’est notre affaire!»

Mais les Capitalistes étaient inquiets de ce que les gens n’apportaient plus d’eau, les privant ainsi de profits. Ils se firent alors les réflexions suivantes:

— On dirait que nos profits ont tué nos profits, que les profits que nous avons faits hier nous empêchent aujourd’hui de faire de nouveaux profits. Comment est—il possible que nos profits nous soient devenus improfitables? Comment se peut—il que nos gains nous appauvrissent? Que l’on aille chercher les Devins, qui sauront nous interpréter ces mystères.

On alla donc quérir les Devins.

Les Devins étaient des hommes de savoirs obscurs, qui s’étaient alliés aux Capitalistes à cause de l’eau qu’ils possédaient, pour en avoir eux aussi et afin qu’ils puissent survivre, eux et leurs enfants. Ils servaient d’ambassadeurs des Capitalistes auprès du peuple, auquel ils parlaient en leur nom, — il faut dire que les Capitalistes n’étaient ni très vifs d’esprit, ni très doués pour les discours.

Les Capitalistes demandèrent donc aux Devins de leur expliquer pourquoi, le réservoir étant plein, les gens ne leur achetaient plus d’eau.

Certains Devins répondirent en disant :

— C’est la surproduction.

D’autres dirent:

— C’est la sursaturation.

Mais cela voulait dire exactement la même chose.

D’autres encore expliquèrent:

— Point du tout. C’est à cause des taches sur le soleil.

D’autres enfin assurèrent:

— Ce n’est ni par la sursaturation, ni par les taches sur le soleil que ce mal est venu jusqu’à nous, mais à cause d’un manque de confiance.

Et tandis que les Devins disputaient entre eux selon leurs rites, les hommes de profit tombèrent dans un paisible sommeil. Quand ils s’éveillèrent, ils dirent aux Devins :

— Cela suffit, maintenant. Vous avez parlé à votre aise : à présent, allez trouver les gens du peuple et parlez—leur. Et faites en sorte qu’ils demeurent calmes et nous laissent en paix.

Mais les Devins, ces charlatans — c’est du moins ainsi que certains les appelaient — craignaient fort d’aller vers les gens du peuple, qui ne les aimaient guère et qui pourraient aussi bien les lapider. Ils dirent donc aux Capitalistes :

— Maîtres, c’est un des mystères de notre art que si des hommes ont bien bu, bien mangé et sont au repos, ils trouveront du réconfort dans nos propos, ainsi que vous venez d’en faire vous—mêmes l’expérience. Cependant que si des hommes ont soif et faim, ils ne trouvent aucun réconfort dans nos discours et se moquent plutôt de nous. Tout se passe comme si notre sagesse semble vide à quiconque n’est pas rassisié.

Mais les Capitalistes leur dirent sèchement:

— Partez immédiatement. N’êtes–vous pas nos ambassadeurs?

Les Devins allèrent donc trouver le peuple pour lui expliquer les mystères de la surproduction, pour leur faire comprendre pourquoi certains d’entre eux devaient mourir de soif parce qu’il y avait trop d’eau et pourquoi, en ce moment même, il ne pouvait y avoir assez d’eau puisqu’il y en avait trop. Ils parlèrent également des taches sur le soleil et expliquèrent aussi pourquoi ce qui arrivait ne pouvait manquer d’arriver étant donné le manque de confiance. Mais ce fut peine perdue pour les Devins : aux yeux des gens du peuple, leur savoir était vain. Ils les injurièrent donc :

— Foutez le camp, têtes creuses. Vous vous moquez de nous. Ce serait donc l’abondance qui causerait la famine? De rien on tirerait beaucoup?

Sur ces mots, ils commencèrent à ramasser des pierres pour lapider les Devins. Lorsque les Capitalistes constatèrent que le peuple était encore en colère et qu’il refusait de prêter l’oreille aux propos des Devins, ils prirent peur qu’il ne vienne au réservoir s’emparer de l’eau par la force. Ils firent donc venir les Saints Hommes — c’étaient de faux prêtres — pour qu’ils aillent expliquer au peuple qu’il devait rester calme et ne pas déranger les Capitalistes sur le simple prétexte qu’il avait soif. Et ces Saints Hommes, ces faux prêtres, affirmèrent au peuple que cette affliction leur était envoyée par Dieu pour guérir leurs âmes, que s’ils acceptaient de prendre leur mal en patience, sans convoiter l’eau, sitôt qu’ils mourraient, ils iraient dans un pays sans Capitalistes, un pays où il y a de l’eau en abondance. Et ils leur assurèrent pour finir qu’ils étaient d’authentiques prophètes de Dieu qui jamais ne parleraient au nom des Capitalistes, bien au contraire, puisqu’ils parlaient toujours contre eux.

Mais les Capitalistes durent constater que le peuple était toujours en colère et qu’il n’avait pas été plus apaisé par les propos des Saints Hommes qu’il ne l’avait été par ceux des Devins. Ils décidèrent donc d’aller eux—mêmes au—devant du peuple. Ils trempèrent les bouts de leurs doigts dans l’eau qui débordait du réservoir, afin de les mouiller puis, en se secouant les mains, ils lancèrent à la volée des gouttes d’eau sur les gens qui s’étaient massés autour du réservoir. Ces gouttes d’eau furent baptisées Charité. Elles avaient un goût terriblement amer.

Mais les Capitalistes durent cette fois constater que pas plus que les mots des Saints Hommes, ces faux prêtres, ou que ceux des Devins, les gouttes d’eau de la Charité n’avaient su apaiser le peuple, qui devenait de plus en plus en colère et qui se massait autour du réservoir, comme s’il était déterminé à s’emparer de l’eau par la force. Les Capitalistes tinrent alors conseil et décidèrent d’envoyer des espions parmi les gens du peuple, afin d’y recruter ceux qui étaient doués pour le combat. Les espions les réunirent ensuite et leur tinrent cet habile discours :

— Pourquoi ne pas lier votre destin à celui des Capitalistes? Si vous acceptez d’être de leur côté et de les servir contre le peuple, si vous faites en sorte que le peuple ne s’en prenne pas au réservoir, vous aurez de l’eau en abondance et ni vous ni vos enfants ne mourrez.

Ces hommes forts et doués pour la guerre prêtèrent l’oreille à ces propos et, comme ils avaient soif, ils se laissèrent persuader : ils joignirent les rangs des Capitalistes et devinrent leurs hommes de main. On leur remit des dagues et des épées et ils se firent le rempart des Capitalistes, frappant et châtiant le peuple sitôt qu’il s’approchait du réservoir.

Des jours et des jours passèrent. Les Capitalistes élevaient des fontaines, creusaient des étangs à poissons, leurs femmes et leurs enfants prenaient des bains et ils dépensaient l’eau pour leur seul plaisir. Un jour, le niveau de l’eau baissa dans le réservoir.

Lorsqu’ils constatèrent que le réservoir était vide, les Capitalistes déclarèrent que la crise était finie. Ils firent quérir des gens qu’ils embauchèrent pour apporter de l’eau et remplir à nouveau le réservoir. Chaque seau d’eau que les gens apportaient au réservoir leur était payé un sou et chaque seau d’eau qu’ils achetaient leur était vendu deux sous. Le moment vint donc où le réservoir déborda de nouveau.

Lorsque les gens eurent de la sorte rempli de nombreuses fois le réservoir jusqu’à ce qu’il déborde et qu’ils eurent souffert de la soif à de nombreuses reprises en attendant que les Capitalistes eurent gaspillé le surplus d’eau, des voix s’élevèrent dans le pays, les voix de ceux qu’on appela les Agitateurs, parce qu’ils tentaient de soulever le peuple. Ces voix s’adressaient aux gens du peuple en leur disant qu’ils devaient unir leurs forces, que s’ils le faisaient ils n’auraient plus besoin d’être les serviteurs des Capitalistes et que plus jamais ils ne seraient assoiffés. Les Capitalistes voyaient ces agitateurs d’un très mauvais œil et n’eut été de la peur que leur inspirait le peuple, ils les auraient sans aucun doute fait crucifier.

Ce que les Agitateurs disaient au peuple, c ‘était essentiellement ceci :

— Ô malheureux peuple, combien de temps encore seras—tu trompé par des mensonges? Ô gens du peuple, combien de temps encore croirez—vous à ce qui n’est pas et qui vous fait souffrir? Car la vérité est que tout ce que vous ont raconté les Capitalistes et les Devins ne sont que d’astucieux mensonges. Quant à ces Saints Hommes qui vous disent que c’est par la volonté de Dieu que vous êtes pauvres et que vous le resterez toujours, ce sont non seulement des menteurs mais aussi des blasphémateurs et Dieu les jugera sévèrement après qu’Il aura pardonné à tous les autres. Pourquoi donc ne pouvez—vous venir prendre de l’eau au réservoir? N’est—ce pas parce que vous n’avez point d’argent? Mais pourquoi donc n’avez—vous pas d’argent? N’est—ce pas pour cette raison que vous recevez un sou par seau apporté au réservoir, c’est—à—dire au Marché, alors que vous devez en payer deux pour obtenir un seau d’eau, et cela pour permettre aux Capitalistes de réaliser un profit? Ne voyez—vous pas que de cette manière le réservoir doit nécessairement déborder, qu’il se gonfle de ce qui vous fait défaut, qu’il n’est rempli que parce que vous êtes vidés? Ne voyez—vous donc pas que plus vous travaillez fort et plus vous faites diligence pour apporter de l’eau, pires et non meilleures en sont alors les conséquences pour vous, précisément à cause du profit et que cela ne saurait avoir de fin?

Les Agitateurs parlèrent de la sorte durant des jours, sans que personne ne fasse attention à eux. Mais un moment vint où le peuple prêta l’oreille et répondit aux Agitateurs :

— Vous dites vrai. À cause des capitalistes et de leurs profits, il nous est impossible de récolter les fruits de notre travail, de telle sorte que notre travail est vain et que plus nous travaillons fort pour remplir le réservoir, plus vite il déborde et plus vite nous ne recevons plus rien étant donné qu’il y a trop, pour parler comme les Devins. Mais sachez que les Capitalistes sont des hommes féroces et dont la bienveillance même est cruelle. Dites—nous donc, si vous le connaissez, le moyen de nous libérer de notre servitude; mais si vous ne connaissez aucun moyen sûr de nous libérer, nous vous implorons de vous taire et de nous laisser en paix, afin que nous puissions un tant soit peu oublier notre misère.

Les Agitateurs répondirent:

— Nous connaissons ce moyen.

Les gens leur dirent alors :

— Ne nous mentez pas. Ce système existe depuis longtemps et bien que nombreux soient ceux qui ont cherché, les larmes aux yeux, le moyen de nous libérer, personne à ce jour ne l’a trouvé. Si toutefois vous connaissez vraiment ce moyen, dites—le nous, et vite.

Les Agitateurs parlèrent alors du moyen et dirent :

— Quel besoin avez—vous de ces Capitalistes et pourquoi leur donnez—vous le fruit de votre travail? Quels grands services vous rendent—ils pour que vous leur offriiez un tel tribut? Pensez—y : ce n’est que parce qu’ils vous mettent en équipes, vous commandent de faire ceci ou cela et qu’ils vous donnent ensuite un peu de cette eau que vous leur avez apportée. Voici donc le moyen de mettre un terme à votre servitude: faites pour vous—même ce que le Capitaliste fait pour vous, à savoir la décision de travailler, l’organisation du travail, la division des tâches. Ainsi vous n’aurez nul besoin des Capitalistes, vous n’aurez plus à leur donner de profit et vous partagerez en frères le fruit entier de votre labeur, chacun en obtenant la même portion; de la sorte, le réservoir ne débordera jamais plus, chacun boira tout son saoûl, et vous pourrez utiliser l’eau qui reste pour ériger des fontaines ou bâtir des étangs selon votre plaisir, comme le faisaient les Capitalistes : mais tout cela se fera désormais pour le bonheur de tous.

Et les gens répondirent :

— Comment pouvons—nous accomplir cela, qui est tellement souhaitable?

Les Agitateurs répondirent :

— Choisissez des hommes discrets qui rassembleront vos équipes et ordonneront le travail, comme le faisaient les Capitalistes; mais prenez garde qu’ils ne soient pas vos Maîtres, comme l’étaient les Capitalistes, mais des frères qui désireront ce que vous désirez et qui ne prendront aucun profit mais seulement leur part, qui sera la même que celle des autres. Qu’il n’y ait plus ni maîtres ni serviteurs parmi vous, mais uniquement des frères. Et que de temps à autre, lorsque vous le jugerez à propos, d’autres hommes discrets remplacent ceux qui coordonnent le travail.

Les gens écoutaient et l’idée leur semblait juste et bonne. Mieux : elle leur parut facile à réaliser. D’une seule voix, ils lancèrent :

— Ce sera comme on l’a dit puisque nous allons le faire!

Les Capitalistes entendaient tout ce vacarme, entendaient toutes ces voix et tout ce qui s’était dit, comme les avaient également entendues les Devins, les Saints Hommes ainsi que les puissants Hommes de Guerre, qui étaient le rempart des Capitalistes; tous se mirent à trembler, genoux s’entrechoquant et ils se dirent les uns aux autres :

— C’est la fin pour nous.

Il y avait cependant aussi de vrais prêtres du Dieu vivant qui n’avaient jamais prêché pour les Capitalistes et qui avaient une véritable commisération pour le peuple; et quand ceux—là entendirent ses cris et ce qui s’était dit, ils exultèrent de bonheur et remercièrent Dieu que le jour de la délivrance soit arrivé.

Et les gens allèrent accomplir toutes les choses que leur avaient dites les Agitateurs et tout se déroula comme ils l’avaient dit. Il n’y eut plus jamais la soif dans ce pays, ni jamais plus quelqu’un ne fut affamé ou dénudé, jamais plus qui que ce soit n’eut froid ou ne souffrit de quelque manque de ce genre. Et chacun s’adressait à ses semblables en disant : «Mon frère» ou «Ma sœur» : car ils étaient en effet désormais des frères et des sœurs, travaillant ensemble et unis.

Les grâces de Dieu furent éternellement sur ce pays.

6 commentaires:

Jean-Joël Kauffmann a dit…

Bonjour,

Très beau texte, mais que diable (si l'on ose dire) vient faire Dieu là-dedans ?

JJK

Normand Baillargeon a dit…

Bonjour, D'accord avec vos deux points. Bellamy est resté très marqué par son éducation religieuse et à ses idées économiques et politiques se mêlent ce qu'il appelle une religion de la solidarité et un millénarisme fin de siècle.
Santerre et moi avons longuement analysé ça dans notre introduction à son livre. Je la posterai peut-être ici.

Cordialement,

Normand

Marc a dit…

Bonjour,
Cette allégorie devrait être portée sur toutes les tribunes. Oui, du changement et vite. Cette crise de 1893 et toutes les autres qui lui ont succédé ne sont en effet que des inventions que les grands maîtres du marché et leurs hommes de main vont nous servir ad-nauseam sauf si, sauf si nous prenions en main notre destin. Peut-être qu'une révolution s'imposera d'elle-même car ce marché épuise notre pauvre planète mais je me dis que nous devrions plutôt leur offrir sur un plateau d'argent toutes les richesses monétaires dont nous disposons et au plus vite et qu'ils puissent, ces capitalistes, se retirer sur leurs îles, leurs paradis fiscaux; Ils finiront bien par s'entretuer et se dévorer. En revanche, ils ne pourront pas nous enlever notre capacité de travailler, notre passion de créer, d'inventer, d'aimer aussi et surtout et c'est avec ça que nous pourrons enfin créer un monde meilleur sans eux.
Quelle rêverie vous me direz là !

Normand Baillargeon a dit…

@Marc: merci de ce commentaire.

Normand

Anonyme a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
CéCédille a dit…

Je m'interroge sur la traduction que vous avez donnée à la phrase : "Howbeit, there were certain true prophets of God also, and these had compassion on the people and would not prophesy for the capitalists, but rather spake constantly against them."

Vous traduisez :"Et ils leur assurèrent pour finir qu’ils étaient d’authentiques prophètes de Dieu qui jamais ne parleraient au nom des Capitalistes, bien au contraire, puisqu’ils parlaient toujours contre eux."

Je comprends plutôt :

"Cependant, il y avait aussi de vrais prophètes de Dieu, qui ne prophétisaient pas pour le compte des capitalistes, mais plutôt plutôt contre eux. "

Ce sont eux qui réapparaissent à la fin de l'allégorie :

"Howbeit, there were certain true priests of the living God who would not prophesy for the capitalists, but had compassion on the people; and when they heard the shouting of the people and what they said, they rejoiced with exceeding great joy, and gave thanks to God because of the deliverance."

Sous réserve de meilleure appréciation...