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samedi, avril 10, 2010
CHEZ JOEL LE BIGOT
Je serai chez Joel Le Bigot demain (dimanche, le 11 avril) matin pour parler de Stéroïdes pour comprendre la philosophie et de Je pense, donc je ris. Humour et philosophie, le collectif que j'ai co-dirigé avec Christian Boissinot.
vendredi, mars 19, 2010
DIX ÉNIGMES PHILOSOPHIQUES À MÉDITER
Un chapitre prévu pour mes Stéroïdes pour comprendre la philosophie, mais qui n'y sera pas faute de place. C'est un work-in-progress qui devrait être revu et corrigé.]
Nous terminerons notre (inévitablement incomplet) survol de la philosophie en vous proposant dix énigmes philosophiques qui sont autant d’invitations à en prolonger l’étude dans les directions qu’elles suggèrent
1. Zénon rattrapera-t-il la tortue?
Zénon! Cruel Zénon! Zénon d'Êlée!
M'as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas!
Le son m'enfante et la flèche me tue!
Ah! le soleil . . . Quelle ombre de tortue
Pour l'âme, Achille immobile à grands pas
Paul Valéry
(Le cimetière marin)
On ne sait que peu de choses de Zénon d’Élée (vers 490 – vers 425), mais ce que nous en savons donne à penser qu’il possédait une intelligence absolument remarquable.
Zénon était un disciple de Parménide et on lui doit divers arguments extrêmement ingénieux visant à soutenir les doctrines de son maître sur l’impossibilité et le caractère illusoire du mouvement, du changement et de la pluralité. Plus précisément, Zénon, pour défendre ces idées, mettra de l’avant de troublants paradoxes (Proclus lui en attribue 40, dans un traité hélas perdu) destinés à montrer que nos intuitions de ces choses (mouvement, changement, pluralité), que lui et Parménide nient, sont, et pour cause, incohérentes.
Ces paradoxes n’ont depuis lors cessé de fasciner et de préoccuper des philosophes et des scientifiques. Certains d’entre eux, qui concernent le mouvement, ont exercé une profonde influence sur le développement des mathématiques. Ils nous sont connus par la discussion que leur consacre Aristote dans sa Physique et on les désigne par les noms suivants : La Dichotomie, Le Stade, La Flèche et Achille et la Tortue.
Nous allons ici nous intéresser à ce dernier, sans doute le plus célèbre, qui est présenté comme suit par Aristote: «[…] le plus lent à la course ne sera jamais rattrapé par le plus rapide; car celui qui poursuit doit toujours commencer par atteindre le point d’où est parti le fuyard, de sorte que le plus lent a toujours quelque avance.»
Que comprendre par cela ? La tradition utilise pour l’expliquer l’exemple d’une course entre Achille et une tortue.
Achille, le héros aux pieds légers, est, on le sait, de tous les Grecs, le plus rapide coureur. Une course est néanmoins organisée entre lui et la lente tortue. Beau joueur, Achille donne à la tortue une avance. Voilà les données de base du paradoxe.
Supposons pour simplifier qu’Achille avance d’un mètre à la seconde et que la tortue avance deux fois moins vite.
Appelons A le point d’où part Achille et B le point d’où part la tortue. La course commence et bien vite, très exactement en 1 seconde, Achille est parvenu au point B. La tortue, pendant ce temps, a avancé de .5 mètres et se trouve au point C, au moment où Achille arrive au point B, et elle est donc toujours en avance (mais moins grande) sur le héros. La course continue. Achille parvient très vite à ce point C. Mais il lui a fallu du temps pour ce faire et pendant ce temps, la tortue, elle aussi, a avancé. La voici au point D, qu’Achille rejoint très, très rapidement, sans doute : mais ce trajet lui demande néanmoins un certain temps, durant lequel la tortue est parvenu au point E. Et le raisonnement se poursuit de la sorte, infiniment : et c’est pourquoi, conclut Zénon, Achille ne pourra jamais, dans une course, rattraper une tortue à laquelle il a consacré une longueur d’avance.
Tout le monde sait bien qu’Achille rattrapera la tortue : le problème n’est pas là, mais bien dans le fait d’indiquer où se trouve l’erreur dans le raisonnement de Zénon
Zénon suggère que les distances qui séparent Achille de la tortue s’amenuisent sans cesse, mais qu’après chaque nouvelle étape de la course (durant laquelle Achille parvient au point où était la tortue à l’étape précédente), il lui reste toujours une nouvelle distance, aussi petite soit-elle, à parcourir, une distance qui correspond à celle parcourue par la tortue durant le même temps pris par Achille pour parvenir au point où elle se trouvait : Achille ne parviendra donc jamais à rattraper la tortue, qui reste toujours en avance sur lui d’une distance donnée — qui va s’amenuisant, mais qui n’est jamais entièrement abolie.
Le paradoxe a inspiré bien des développements en logique, en mathématiques et en physique et certains d’entre eux peuvent expliquer ce qui nous paraît d’abord à ce point paradoxal et contre-intuitif dans le raisonnement de Zénon.
Achille parcourt d’abord une unité, c’est-à-dire le mètre qui le conduit au point B. Puis une demie unité, qui le mène au point C. Puis un quart d’unité, qui l’amène au point D. Et ainsi de suite
Dans le langage des mathématiques modernes, la distance qu’il parcourt s’exprime comme suit:
1+ 1/2+ 1/4+ 1/8+1/16+ 1/32 …+ 1/2n + …
Zénon, on l’a vu, pense qu’on n’en finira jamais. Mais les mathématiques modernes suggèrent que nous nous trouvons ici devant une série convergente dont la limite est 0. Ces deux idées — série convergente avec limite et zéro — étaient inconnues des Grecs anciens et ont profondément entravé leur capacité à répondre à Zénon.
Mais cette explication ne satisfait pas tout le monde et certains rappellent que cette série tend vers sa limite, mais sans jamais l’atteindre : ce qui était précisément ce qu’affirmait Zénon.
2. L’actuel Roi de France est-il chauve?
Bertrand Russell (1872-1970), logicien, philosophe et réformateur social a été une des plus marquantes figures intellectuelles du XXe siècle. Il est en outre un des principaux concepteurs de cette méthode dite analytique, inspirée par la logique et les mathématiques et qui se pratiquera abondamment en philosophie dans le monde anglo-saxon.
La célèbre « théorie des descriptions », qu'il expose dans un article paru en 1905, est un bon exemple de ce qu'il propose et elle est d’ailleurs généralement reconnue comme le paradigme de la philosophie analytique du XXe siècle.
En termes très simples, disons que Russell montre que nous sommes leurrés par le langage quand nous imaginons qu'il doit y avoir un référent correspondant à tout nom et que cela conduit à des absurdités manifestes dans le cas de propositions comme : « L'actuel roi de France est chauve ». La France n'est pas une monarchie et n'a donc pas de roi. La proposition est-elle fausse ? Si on le dit, alors, en vertu de la loi du tiers exclu, sa négation – l'actuel roi de France n'est pas chauve – devrait être vraie : ce qui ne semble pas avoir de sens.
La solution de Russell est habile et met en oeuvre la logique et l'analyse. Elle consiste à rendre explicite le fait que la phrase implique l'existence d'un roi de France, et à la décomposer en énoncés qui peuvent être affirmés ou niés séparément.
Si on convient de désigner par R le prédicat « présent roi de France » et par C « être chauve », la proposition : « Le présent roi de France est chauve » sera réécrite de la manière suivante :
1. Il existe un x tel que Rx ;
(Il existe une personne qui est roi de France.)
2. Pour tout y, si Ry, alors y=x ;
(Il n'y en a qu'une : « le » roi de France.)
3.Cx (Cette personne est chauve.)
Ce qui se notera comme suit en logique formelle :
x [ (Rx y ( R y y=x)) Cx]
Malicieux, Russell, qui ne portait pas Hegel dans son cœur, suggérera que ce genre de problème ne se pose par pour les hégéliens pour qui l’actuel Roi de France … porte une perruque !
3. Les problèmes de Gettier remettent-ils en question l’analyse de la connaissance avancée par Platon?
On se souvient de l’analyse tripartite de la connaissance proposée par Platon.
Or, un auteur contemporain, Edmund Gettier (1927) a voulu montrer, en imaginant des contre-exemples, que cette analyse tripartite de la connaissance pourrait après tout être insatisfaisante. Pour ce faire, il a imaginé des situations où les trois conditions sont satisfaites, mais où ne peut pas dire d’une sujet S qu’il sait que P. Voici l’un d’eux.
Supposons que Smith et Jones sont les deux candidats à un certain poste. Supposons en outre que Smith a des bonnes raisons de tenir pour vraie la proposition conjonctive suivante :
(a) C’est Jones qui va obtenir le poste et Jones a dix pièces de monnaie dans sa poche.
Ce que sont ces bonnes raisons importe peu (disons, si vous voulez, que le président de la compagnie a dit à Smith que Jones allait obtenir le poste et que Smith vient tout juste de voir Jones compter la monnaie qu’il a dans sa poche) : l’important, ici, est que Smith est épistémiquement justifié de tenir (a) pour vraie.
Smith est alors épistémiquement justifié de croire que la proposition suivante, qui s’ensuit, est vraie :
(b) La personne qui va obtenir le poste a dix pièces de monnaie dans sa poche.
Mais supposons aussi que, sans qu’il le sache, c’est bien lui, Smith, et non Jones, qui va obtenir le poste; supposons encore que lui-même, Jones, a également, sans le savoir, dix pièces de monnaie dans sa poche.
La proposition (b) est donc vraie, bien que la proposition (a), à partir de laquelle on l’a inférée, soit fausse.
Gettier suggère que dans cet exemple : la proposition (b) est vraie; Smith croit que la proposition (b) est vraie; Smith est justifié de croire que la proposition (b) est vraie.
Pourtant, il est évident que Smith ne sait pas que la proposition (b) est vraie : d’une part puisqu’elle est vraie en vertu du nombre de pièces de monnaie qu’il a dans sa poche et qu’il ignore; d’autre part parce qu’il fonde sa croyance en la proposition (b) sur le nombre de pièces de monnaie dans la poche de Jones, qu’il croit en outre, mais à tort, être la personne qui obtiendra le poste.
Alors? Faut-il repenser la définition tripartite de la connaissance?
De nombreux articles se publient encore pour en débattre.
4. Le paradoxe concernant l’omnipotence divine est-il concluant?
Comme nous l’avons vu plus haut, l’idée de Dieu a été jugée inconsistante par plusieurs philosophes, pour un bon nombre de raisons. En voici une, sous la forme d’un paradoxe concernant l’omnipotence. Il a été imaginée par C. Wade Savage et il a à ce point pénétré la culture populaire qu’il est même évoqué dans un épisode de la série Les Simpson.
Dans Weekend At Burnsie's (diffusé en 2002) , on assiste en effet à l’échange suivant entre Homer et son pieux voisin, Ned Flanders :
Homer : — Hé! J’ai une question à te poser. (Il saisit un bout de papier) «Dieu pourrait-il réchauffer une tortilla au four à micro-ondes jusqu’à ce qu’elle soit tellement brûlante que lui-même ne pourrait pas la manger?»
Ned : — Mais bien sûr qu’il le pourrait … quoique … Wow! Pour un casse-coco, c’est tout un casse-coco!
Homer : Tu comprends maintenant tout ce que je dois endurer.
Ned : Heureusement, j’ai juste ici un livre tout plein de réponses. (Il sort une Bible et la tend à Homère, qui la feuillette).
Homer vient de retrouver, à sa manière bien particulière, l’intriguant paradoxe de Wade portant sur l’omnipotence divine de Dieu appelé le Paradoxe de la pierre.
Voici comment celui-ci le formulait en 1967 — X désignant ici n’importe quel être :
1. Ou bien X peut créer un pierre que X ne peut soulever, ou bien X ne peut pas créer une pierre que X ne peut pas soulever.
2. Si X peut créer une pierre qu’il ne peut pas soulever, alors il existe nécessairement au moins une tâche que X ne peut accomplir, à savoir soulever la pierre en question.
3. Si X ne peut pas créer un pierre qu’il ne pourrait soulever, alors il existe nécessairement au moins une tâche que X ne peut accomplir, à savoir créer la pierre en question.
4. Il existe donc au moins une tâche que X ne peut accomplir.
5. Si X est omnipotent, alors X peut accomplir n’importe quelle tâche
6. Donc, X n’est pas omnipotent.
Tout un casse-coco!
5. Wollheim a-t-il découvert un paradoxe au cœur de la démocratie?
Imaginons une irréprochable machine qui comptabilise les votes des citoyens d’une société démocratique devant choisir entre diverses options.
L’un de ces citoyens, un démocrate convaincu et consciencieux, pense, après mûr examen, que c’est l’option A qui est préférable : il entre donc ce choix dans la machine. Mais d’autres préfèrent B, ce qui est bien entendu inévitable en démocratie.
La machine comptabilise tous les votes et c’est finalement l’option B a été choisie.
Notre démocrate convaincu semble en ce cas se trouver devant un paradoxe. Il lui faut en effet penser simultanément d’une part que A est l’option à suivre, puisque telle est la conclusion à laquelle il est parvenu après réflexion, d’autre part que B est l’option à suivre, puisque tel est le choix de la majorité et qu’il est un démocrate.
Cette conclusion se généralise bien entendu et la démocratie semble bien pouvoir conduire, au moins dans certains cas, tous les partisans d’une position minoritaire à avoir deux conceptions opposées de ce qu’il conviendrait de faire.
Cette analyse a été présentée en 1962 par Richard Wollheim (1923-2003), qui y voit un paradoxe au cœur de la démocratie. Est-ce le cas? Est-il important? Et si la réponse à ces deux questions est oui, est-il possible de résoudre ce paradoxe?
On en débat toujours…
6. Le débat entre déterminisme et libre arbitre est-il un mystère?
Emparez vous d’un petit objet, comme un stylo. Tendez ensuite la main qui le tient loin de vous, poing fermé et paume vers le bas. Ouvrez le poing. L’objet tombe vers le sol.
Personne ne s’en étonne : ce corps tombe conformément à ce que nous disent nos lois physiques les mieux établies, conformément à tout ce que nous savons du fonctionnement du monde et sa chute était prévue avant même qu’il ne soit relâché.
Cette chute n’est qu’une illustration de plus de ce vaste déterminisme qui régit l’univers et qui fait que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Répétons-le : personne ne s’en étonne.
Personne … sinon le (ou la)philosophe, qui voudrait savoir pourquoi la main qui tenait l’objet, le corps auquel appartient cette main, toute cette surface entourée de peau que nous appelons une personne échapperait à cet universel déterminisme. Car si on lui demande, cette personne insistera pour dire que c’est librement qu’elle a obéi à notre demande, pris cet objet et l’a laissé choir. Ou du moins que c’est librement qu’elle agit généralement.
Mais la voici prise d'un doute en méditant sur l’impact qu’ont inévitablement eu sur elle le lieu de sa naissance, son bagage génétique, son enfance, les rencontres qu’elle a faites, la société où elle habite, sa classe sociale. Et si elle était, elle aussi, soumise au déterminisme universel?
Et pourtant, nos notions courantes de moralité et nos législations reposent bien sur l’idée qu’en certains cas du moins nous sommes responsables de nos actes et que nous les choisissons : en d’autre termes que nous possédons le libre-arbitre.
Alors? Libre-arbitre ou déterminisme? Des trésors d’ingéniosité ont été déployés sur ce problème aux répercussions potentiellement gigantesques.
D’autres pensent que tout comme le problème de l’esprit, nous nous trouvons ici devant un mystère qui restera à jamais inaccessible à nos pauvres intelligences.
7. L’analyse sartrienne de la mauvaise foi est-elle satisfaisante?
Le fondateur de la psychanalyse, Sigmund Freud (1856-1939), a placé un principe de déterminisme psychique au cœur de cette discipline.
Dans sa première mouture de la sychanalyse, appelée première topique, Freud expose une conception dynamique du psychisme humain dans lequel il distingue trois instances — l’Inconscient, le Préconscient et le Conscient. Selon lui, des pulsions (notamment, la libido, ou pulsion sexuelle) situées dans l’inconscient, cherchent à se manifester à la conscience du sujet. Refoulées par la censure, elles réussissent à en tromper la vigilance et apparaissent, quoique déformés, dans la vie consciente du patient où elles peuvent être analysées comme autant d’indices d’un conflit intérieur. Freud étudie en ce sens des phénomènes comme les rêves, les actes manqués et les lapsus : en vertu du principe du déterminisme psychique, tous ces contenus manifestes peuvent se comprendre comme des versions déformées d'un contenu latent qui apparaît à la conscience après l'épreuve de la censure. Freud offre un célèbre apologue pour faire comprendre ce qu’il veut dire. « Supposez que dans la salle de conférences, dans mon auditoire calme et attentif, il se trouve pourtant un individu qui se conduise de façon à me déranger et qui me trouble par des rires inconvenants, par son bavardage ou en tapant des pieds. Je déclarerai que je ne peux continuer à professer ainsi ; sur ce, quelques auditeurs vigoureux se lèveront et, après une brève lutte, mettront le personnage à la porte. Il sera « refoulé » et je pourrai continuer ma conférence. Mais, pour que le trouble ne se reproduise plus, au cas où l'expulsé essaierait de rentrer dans la salle, les personnes qui sont venues à mon aide iront adosser leurs chaises à la porte et former ainsi comme une « résistance ». Si maintenant l'on transporte sur le plan psychique les événements de notre exemple, si l'on fait de la salle de conférences le conscient, et du vestibule l'inconscient, voilà une assez bonne image du refoulement.» Freud poursuit en indiquant que l’intrus, rageur, tentera de revenir dans la salle, au besoin en se déguisant ou en y pénétrant par la fenêtre.
Jean-Paul Sartre (1905-1980) a quant à lui fondé sa philosophie existentialiste sur le présupposé d’une totale liberté des êtres humains en vertu de laquelle je peux toujours choisir — et sur l’absolue responsabilité que cela implique. La psychanalyse, alors très populaire, représente donc pour lui une possible réfutation de son hypothèse du libre-arbitre humain. Sartre la confronte en deux moments.
Pour commencer, il affirme que la notion d’Inconscient et celles de censure et de refoulement présumés inconscients, sont conjointement inconsistantes : pour pouvoir opérer sur les pulsions, la censure doit décider de celles qu’elle laisse accéder à la conscience et de celles qu’elle refoule, tandis que ces pulsions, en se déguisant pour tromper la censure, témoignent de ce qu’elles poursuivent intentionnellement un projet : tout cela, conclut Sartre, suppose la conscience et ne saurait, par définition être inconscient.
Mais comment alors rendre compte de ces indéniables cas de troubles intrapsychiques, depuis ces choses que manifestement l’on sait et que l’on voit, mais sans les voir et y penser, jusqu’à ces gestes posés et qu’on ne s’explique pas et en passant par une multitude d’autres? Sartre. Et c’est par là que son propos est le plus original, propose que dans ces cas la conscience ruse avec elle-même, se ment à elle-même, se chosifie en se laissant croire qu’elle n’a pas le choix. Qui agit ainsi est selon Sartre de mauvaise foi. En des pages célèbres de L’Être et le Néant, il décrit finement ce subtil mécanisme, cet art « permettant de former des concepts contradictoires, […] qui unissent en eux une idée et la négation de cette idée».
8. Pourquoi de telles réponses à de simples problèmes de trains?
Des travaux dits de philosophie expérimentale sont aujourd’hui menés à la jonction de la philosophie et des sciences. Certains participent d’un effort pour réaliser ce que certains appellent des «expérimentations» en éthique.
Les plus célèbres et les plus intrigants d’entre eux sont probablement ceux qui ont porté sur des scenarii où on demande aux gens de dire ce qu’ils feraient dans diverses situations impliquant ce qu’on appelle en anglais un trolley, en français un trolleybus ou un tramway, typiquement dans le but d’examiner leurs intuitions morales et leur éventuelle cohérence. Il s’est fait tant de recherches de ce genre qu’on les désigne désormais sous le nom de «trolleyologie».
En voici des exemples.
Scenario 1 : Vous et des personnes menacées par un tramway
Imaginez la situation suivante.
Un sans-abri se présente à l’hôpital et le médecin qui l’examine constate qu’il serait un donneur idéal pour cinq de ses autres patients, tous en attente d’une greffe imminente faute de laquelle chacun d’eux mourra.
Le médecin pourrait-il, en ce cas, prendre le cœur du sans-abri pour le donner à un de ses patients, son foie pour le greffer à un autre, ses reins pour un troisième … et ainsi de suite?
La plupart des gens pensent qu’agir de la sorte serait, moralement, une indéfendable abomination. Si on les presse de justifier leur position, ils diront qu’on ne peut tuer une personne, même si cela permet d’en sauver cinq autres.
Mais imaginons à présent une autre situation.
Vous vous trouvez près d’une voie ferrée et vous apercevez un tramway hors de contrôle lancé à toute vitesse se précipitant vers cinq personnes qui ne le voient pas — et que le tramway va donc immanquablement tuer.
Le tramway va cependant arriver sous peu à un endroit où, du poste d’aiguillage près duquel vous vous trouvez, il vous sera possible de le faire changer de voie. Le tramway épargnera alors les cinq personnes menacées. Malheureusement, il va en ce cas s’engager dans une voie où se trouve une autre personne, qui sera immanquablement tuée.
Bref : la situation est telle que si vous ne faites rien, il y aura cinq victimes, tandis que si vous actionnez une manette du poste d’aiguillage, elles seront sauvées — mais une autre personne mourra.
Divers sondages ont été réalisés et ils suggèrent que la grande majorité des gens (typiquement entre 80 et 90%), pensent qu’il est moralement défendable et justifiable de dévier le tramway vers la personne unique afin de sauver les cinq autres.
On le voit : nos intuitions éthiques semblent dans ces deux cas en tension l’une avec l’autre. Dans le premier cas, on juge inadmissible de tuer une personne pour en sauver cinq autres; dans le deuxième cas, on trouve cela admissible. Pourquoi? Comment rendre compte de ce qui semble bien une inconsistance de nos intuitions morales?
Une raison souvent évoquée est qu’un hôpital est un lieu où on va pour être soigné. Or, dans le scénario imaginé ce serait la personne attachée à cette fonction (un médecin) qui tuerait celle qui est venue pour recevoir des soins. Tuer ce patient, en un sens, ruine toute possibilité de faire ultérieurement confiance à l’institution et en sape les fondements même. L’idée d’une institution où on va pour être soigné est incompatible avec la suspicion que le médecin qu’on va voir pourrait vous découper pour soigner ses autres patients.
Nos intuitions sont ainsi rendues cohérentes par les différences qui existent entre les deux cas : ce sont toutes ces autres conséquences qu’a, par exemple sur l’institution, le fait de tuer le sans-abri qui expliquent que dans ce cas, contrairement à celui du tramway, il n’est pas moralement acceptable de tuer un innocent pour sauver cinq personnes.
Mais complexifions encore les choses.
Scenario 2 : Vous, une grosse personne et le tramway
Voici à présent le même scénario mettant en scène le même tramway, mais cette fois avec une variante.
Le tramway emballé arrive donc, fonçant vers les cinq personnes qu’il s’apprête à tuer. Vous observez toujours la scène, mais cette fois d’une passerelle. À côté de vous se tient une très grosse personne : or, son poids à elle — mais pas le vôtre — stopperait le tramway. Il vous suffirait donc de vous emparer de cette grosse personne et de la projeter en bas de la passerelle pour sauver les cinq personnes en danger de mort — ce qui, hélas, causera la mort de la grosse personne.
Ici, et toujours avec une très grande constance, la majorité des gens pensent qu’il est moralement inadmissible de tuer la grosse personne, fut-ce pour sauver les cinq autres.
Pourquoi cette différence avec le cas où on jugeait acceptable de dévier le tramway — ce qui tuait aussi une personne innocente?
Cette fois, il semble bien que l’explication invoquée tout à l’heure à propos du sans–abri ne puisse être retenue : projeter la grosse personne n’a pas le genre de conséquences institutionnelles qu’avait le meurtre intéressé d’un patient dans un hôpital par un médecin. Quelle(s) différence(s) entre les deux situations peut-on invoquer pour expliquer la divergence de nos intuitions?
La morale traditionnelle propose une réponse à cette question en nous invitant à distinguer soigneusement entre, d’une part, poser un geste qui aura pour conséquence prévisible quelque chose de mal mais qu’on ne souhaite pas voir arriver et, d’autre part, intentionnellement faire quelque chose de mal — et cela même si les conséquences seront les mêmes dans ce cas que dans le cas précédent. Dévier le tramway représente le premier cas de figure; lancer la grosse personne, le deuxième.
Mais d’autres explications ont été avancées. En ayant recours à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), des psychologues ont examiné ce qui se passe dans les cerveaux des personnes confrontées à ces problèmes. (Plus précisément, pour cette recherche précise, des codeurs indépendants ont classé divers scenarii en moraux ou non-moraux et en personnels ou impersonnels. Le scénario impliquant la déviation du tramway a été classé comme moral-impersonnel; celui impliquant la grosse personne a été classé comme moral-personnel.)
Dans le cas, moral-impersonnel, où il s’agit de dévier le tramway en activant un levier, des zones du cerveau associées à la réflexion, au raisonnement, au calcul de conséquences et à leur examen sont particulièrement actives; par contre, dans le cas moral-personnel, où il s’agit de projeter la grosse personne, des zones du cerveau associées aux émotions s’activent particulièrement.
La question, quoiqu’il en soit, est loin d’être close.
9. Karl Popper (1902- 1994) a-t-il résolu le problème de Hume?
Une branche de la philosophie, la philosophie des sciences, est consacrée, comme son nom l’indique, aux diverses sciences qui sont un inépuisable réservoir de problèmes philosophiques. L’un d’eux trouve sa source dans la pensée de Hume.
Considérez une scientifique qui formule l’hypothèse que tous les X sont aussi Y. Si cela était établi, on saurait que le prochain X que nous croiserons sera aussi un Y; et nous saurons que si nous désirons obtenir Y, il suffit de trouver X, ou de le faire advenir d’une manière ou d’une autre. Ces conséquences de l’établissement que tous les X sont aussi des Y sont importantes, puisqu’elles sont la condition à la fois du pouvoir explicatif (je sais que Y est survenu parce que X s’état produit) et prédictif (je peux assurer que Y surviendra puisque X s’est produit) de la science et de la technologie scientifique (si vous désirez Y, faites que X se produise). Mais comment avons nous établi le résultat crucial que «Tous les X sont aussi des Y»?
La réponse à cette question est évidente : nous avons observé de nombreux X et nous avons constaté ou bien que tous les X sont aussi des Y (la loi : «Tous les X sont aussi des Y» est alors dite universelle) ou bien que, dans telle ou telle proportion, tous les X sont aussi des Y (et en ce cas la loi : «Tous les X sont aussi des Y» est probabiliste).
Hélas! Le raisonnement de Hume sur l’induction met à bas ce bel édifice. Pour commencer, le fait d’observer que d’innombrables X ont tous été des Y ne permet pas, en toute logique, de conclure que tous les X sont aussi des Y : il est toujours possible que l’on rencontrera demain un contre-exemple. Mais il y a pire. L’induction n’est crédible que si on suppose que la nature est uniforme, ce qui, bien entendu, ne saurait être établi que par nos observations du monde et comme celles sont nécessairement imitées, notre justification de l’induction repose est elle-même sur une induction : ce qui constitue un cercle vicieux.
On peut (et selon Hume, on doit) se contenter de cela, quitte à admettre que tout notre savoir est bien plus modeste et fragile qu’on ne le croit généralement et que la frontière entre science et non-science ou pseudo-science est moins nette qu’on ne le voudrait.
Karl Popper a pour sa part proposé une ingénieuse solution au problème soulevé par Hume. Popper suggère que la science ne procède pas par induction mais par déduction et qu’elle ne cherche pas à confirmer ses hypothèses ou théories mais à les falsifier. Expliquons ces deux idées.
Une raisonnement inductif fait passer du particulier (et, idéalement, de très nombreux cas particulier) au général : j’observe que tel cygne est blanc, que tel autre l’est et, après un grand nombre d’observations, je conclus, par induction, que tous les cygnes sont blancs — mes observations confirmant cette conclusion, la rendant plus assurée à mesure que mes observations sont plus nombreuses.
Pas du tout, pense Popper. Les scientifiques élaborent des hypothèses ou des théories dont ils déduisent des conséquences et ils cherchent, par observations, à les falsifier, c’est-à-dire à découvrir qu’elles sont fausses. Or si une multitude d’observations, disons, de cygnes blancs, ne peut logiquement confirmer que tous les cygnes sont blancs, l’observation d’un seul cygne noir, en Nouvelle Zélande où on en trouve, suffit à falsifier l’hypothèse que tous les cygnes ont blancs. Une bonne théorie scientifique permet de déduire des observations qui pourront, ou non, être falsifiés. Celles qui le seront sont rejetées et celles qui en le sont pas sont provisoirement admises.
La solution de Popper, si elle est acceptée, permet de résoudre le problème de Hume en montrant que la science ne procède pas par induction et par confirmation inductive. Masi elle a aussi d’autres intéressantes conséquences. Considérez par exemeple distinction entre science et pseudo-science. L’une et l’autre formulent des hypothèses audacieuses, faisant typiquement intervenir des entités observables. Mais celles de science, et elles seules, sont en principes falsifiables : on sait ce qui, si on l’observait, nous les ferait déclarer fausses. Les théories scientifiques (et les scientifiques eux-mêmes) prennent ainsi un risque devant le réel, celui d’être rejeté et là loge à la fois l’honnêteté du scientifique et la spécificité de la science. Les pseudo-sciences, au contraire, formulent des hypothèses et des théories que rien ne peut jamais falsifier et que tout confirme. Popper rangeait le marxisme et la psychanalyse au nombre de ces théories infalsifiables et les contrastait avec les théories véritablement scientifiques.
10. Vivriez-vous dans une machine à bonheur?
— Bienvenue à la Foire du bonheur, mesdames et messieurs! La compagnie Extase est fière de vous dévoiler aujourd’hui son tout nouveau Eudaimonix 3000, la machine qui vous rendra enfin heureux. Asseyez-vous dans ce cubicule: il vous suffit ensuite de fixer ces électrodes sur votre crâne : nous refermons la porte et c’est parti. Vous rêviez d’être un auteur de roman à succès? De composer de la musique avec Paul McCartney? D’être un chirurgien renommé? Grâce à l’Eudaimonix 3000, vous vivrez ces rêves et tous les autres que vous voulez. Attention : vous ne saurez même pas qu’il s’agit d’une illusion et vous rien de ce que vous ressentirez ne pourra être distingué de ce que ressent une personne qui vit vraiment toutes ces choses. À qui la chance? Approchez, approchez mesdames et messieurs. À vous la belle vie! À vous le bonheur! Et pour aussi longtemps que vous le déciderez : programmez une vie entière, ou un temps déterminé — après quoi vous pourrez être débranché et décider si vous voulez ou non reprendre votre rêve ou encore en changer.
C’est le philosophe Robert Nozick (1938-2002) qui a imaginé une telle machine — sans lui donner ce nom ou la présenter ainsi. Il voulait par là mettre en évidence quelque chose qui lui semble fondamental en matière de moralité. La cible de Nozick est l’hédonisme, qui identifie le bien au plaisir subjectivement ressenti, mais aussi l’utilitarisme — du moins dans les versions où il peut être assimilé à une forme ou l’autre d’hédonisme.
Nozick pense que bien peu de gens, voire personne, n’acceptera de se brancher sur une Eudaimonix 3000. Il avance trois arguments en faveur de cette conclusion.
Le premier est que nous ne voulons pas seulement ressentir des choses, mais les faire réellement : et c’est parce que nous les faisons réellement que nous en retirons du plaisir.
Le deuxième est que nous ne voulons pas seulement faire des choses mais aussi être un certain type de personne — et pas cette chose inerte dont sortent des fils électriques.
Le dernier argument de Nozick est qu’une telle machine nous restreindrait à un «réel» conçu par l’être humain , sans plus de profondeur ou d’importance que celles que l’être humain peut actuellement lui conférer et sans la possibilité d’explorer des dimensions éventuellement plus profondes de la réalité pour y découvrir des expériences inédites.
Certaines choses, conclut Nozick, importent dans notre vie par delà l'expérience, même agréable, qu’on peut en retirer.
Alors : vous branchez-vous sur l’Eudaimonix 3000?
Nous terminerons notre (inévitablement incomplet) survol de la philosophie en vous proposant dix énigmes philosophiques qui sont autant d’invitations à en prolonger l’étude dans les directions qu’elles suggèrent
1. Zénon rattrapera-t-il la tortue?
Zénon! Cruel Zénon! Zénon d'Êlée!
M'as-tu percé de cette flèche ailée
Qui vibre, vole, et qui ne vole pas!
Le son m'enfante et la flèche me tue!
Ah! le soleil . . . Quelle ombre de tortue
Pour l'âme, Achille immobile à grands pas
Paul Valéry
(Le cimetière marin)
On ne sait que peu de choses de Zénon d’Élée (vers 490 – vers 425), mais ce que nous en savons donne à penser qu’il possédait une intelligence absolument remarquable.
Zénon était un disciple de Parménide et on lui doit divers arguments extrêmement ingénieux visant à soutenir les doctrines de son maître sur l’impossibilité et le caractère illusoire du mouvement, du changement et de la pluralité. Plus précisément, Zénon, pour défendre ces idées, mettra de l’avant de troublants paradoxes (Proclus lui en attribue 40, dans un traité hélas perdu) destinés à montrer que nos intuitions de ces choses (mouvement, changement, pluralité), que lui et Parménide nient, sont, et pour cause, incohérentes.
Ces paradoxes n’ont depuis lors cessé de fasciner et de préoccuper des philosophes et des scientifiques. Certains d’entre eux, qui concernent le mouvement, ont exercé une profonde influence sur le développement des mathématiques. Ils nous sont connus par la discussion que leur consacre Aristote dans sa Physique et on les désigne par les noms suivants : La Dichotomie, Le Stade, La Flèche et Achille et la Tortue.
Nous allons ici nous intéresser à ce dernier, sans doute le plus célèbre, qui est présenté comme suit par Aristote: «[…] le plus lent à la course ne sera jamais rattrapé par le plus rapide; car celui qui poursuit doit toujours commencer par atteindre le point d’où est parti le fuyard, de sorte que le plus lent a toujours quelque avance.»
Que comprendre par cela ? La tradition utilise pour l’expliquer l’exemple d’une course entre Achille et une tortue.
Achille, le héros aux pieds légers, est, on le sait, de tous les Grecs, le plus rapide coureur. Une course est néanmoins organisée entre lui et la lente tortue. Beau joueur, Achille donne à la tortue une avance. Voilà les données de base du paradoxe.
Supposons pour simplifier qu’Achille avance d’un mètre à la seconde et que la tortue avance deux fois moins vite.
Appelons A le point d’où part Achille et B le point d’où part la tortue. La course commence et bien vite, très exactement en 1 seconde, Achille est parvenu au point B. La tortue, pendant ce temps, a avancé de .5 mètres et se trouve au point C, au moment où Achille arrive au point B, et elle est donc toujours en avance (mais moins grande) sur le héros. La course continue. Achille parvient très vite à ce point C. Mais il lui a fallu du temps pour ce faire et pendant ce temps, la tortue, elle aussi, a avancé. La voici au point D, qu’Achille rejoint très, très rapidement, sans doute : mais ce trajet lui demande néanmoins un certain temps, durant lequel la tortue est parvenu au point E. Et le raisonnement se poursuit de la sorte, infiniment : et c’est pourquoi, conclut Zénon, Achille ne pourra jamais, dans une course, rattraper une tortue à laquelle il a consacré une longueur d’avance.
Tout le monde sait bien qu’Achille rattrapera la tortue : le problème n’est pas là, mais bien dans le fait d’indiquer où se trouve l’erreur dans le raisonnement de Zénon
Zénon suggère que les distances qui séparent Achille de la tortue s’amenuisent sans cesse, mais qu’après chaque nouvelle étape de la course (durant laquelle Achille parvient au point où était la tortue à l’étape précédente), il lui reste toujours une nouvelle distance, aussi petite soit-elle, à parcourir, une distance qui correspond à celle parcourue par la tortue durant le même temps pris par Achille pour parvenir au point où elle se trouvait : Achille ne parviendra donc jamais à rattraper la tortue, qui reste toujours en avance sur lui d’une distance donnée — qui va s’amenuisant, mais qui n’est jamais entièrement abolie.
Le paradoxe a inspiré bien des développements en logique, en mathématiques et en physique et certains d’entre eux peuvent expliquer ce qui nous paraît d’abord à ce point paradoxal et contre-intuitif dans le raisonnement de Zénon.
Achille parcourt d’abord une unité, c’est-à-dire le mètre qui le conduit au point B. Puis une demie unité, qui le mène au point C. Puis un quart d’unité, qui l’amène au point D. Et ainsi de suite
Dans le langage des mathématiques modernes, la distance qu’il parcourt s’exprime comme suit:
1+ 1/2+ 1/4+ 1/8+1/16+ 1/32 …+ 1/2n + …
Zénon, on l’a vu, pense qu’on n’en finira jamais. Mais les mathématiques modernes suggèrent que nous nous trouvons ici devant une série convergente dont la limite est 0. Ces deux idées — série convergente avec limite et zéro — étaient inconnues des Grecs anciens et ont profondément entravé leur capacité à répondre à Zénon.
Mais cette explication ne satisfait pas tout le monde et certains rappellent que cette série tend vers sa limite, mais sans jamais l’atteindre : ce qui était précisément ce qu’affirmait Zénon.
2. L’actuel Roi de France est-il chauve?
Bertrand Russell (1872-1970), logicien, philosophe et réformateur social a été une des plus marquantes figures intellectuelles du XXe siècle. Il est en outre un des principaux concepteurs de cette méthode dite analytique, inspirée par la logique et les mathématiques et qui se pratiquera abondamment en philosophie dans le monde anglo-saxon.
La célèbre « théorie des descriptions », qu'il expose dans un article paru en 1905, est un bon exemple de ce qu'il propose et elle est d’ailleurs généralement reconnue comme le paradigme de la philosophie analytique du XXe siècle.
En termes très simples, disons que Russell montre que nous sommes leurrés par le langage quand nous imaginons qu'il doit y avoir un référent correspondant à tout nom et que cela conduit à des absurdités manifestes dans le cas de propositions comme : « L'actuel roi de France est chauve ». La France n'est pas une monarchie et n'a donc pas de roi. La proposition est-elle fausse ? Si on le dit, alors, en vertu de la loi du tiers exclu, sa négation – l'actuel roi de France n'est pas chauve – devrait être vraie : ce qui ne semble pas avoir de sens.
La solution de Russell est habile et met en oeuvre la logique et l'analyse. Elle consiste à rendre explicite le fait que la phrase implique l'existence d'un roi de France, et à la décomposer en énoncés qui peuvent être affirmés ou niés séparément.
Si on convient de désigner par R le prédicat « présent roi de France » et par C « être chauve », la proposition : « Le présent roi de France est chauve » sera réécrite de la manière suivante :
1. Il existe un x tel que Rx ;
(Il existe une personne qui est roi de France.)
2. Pour tout y, si Ry, alors y=x ;
(Il n'y en a qu'une : « le » roi de France.)
3.Cx (Cette personne est chauve.)
Ce qui se notera comme suit en logique formelle :
x [ (Rx y ( R y y=x)) Cx]
Malicieux, Russell, qui ne portait pas Hegel dans son cœur, suggérera que ce genre de problème ne se pose par pour les hégéliens pour qui l’actuel Roi de France … porte une perruque !
3. Les problèmes de Gettier remettent-ils en question l’analyse de la connaissance avancée par Platon?
On se souvient de l’analyse tripartite de la connaissance proposée par Platon.
Or, un auteur contemporain, Edmund Gettier (1927) a voulu montrer, en imaginant des contre-exemples, que cette analyse tripartite de la connaissance pourrait après tout être insatisfaisante. Pour ce faire, il a imaginé des situations où les trois conditions sont satisfaites, mais où ne peut pas dire d’une sujet S qu’il sait que P. Voici l’un d’eux.
Supposons que Smith et Jones sont les deux candidats à un certain poste. Supposons en outre que Smith a des bonnes raisons de tenir pour vraie la proposition conjonctive suivante :
(a) C’est Jones qui va obtenir le poste et Jones a dix pièces de monnaie dans sa poche.
Ce que sont ces bonnes raisons importe peu (disons, si vous voulez, que le président de la compagnie a dit à Smith que Jones allait obtenir le poste et que Smith vient tout juste de voir Jones compter la monnaie qu’il a dans sa poche) : l’important, ici, est que Smith est épistémiquement justifié de tenir (a) pour vraie.
Smith est alors épistémiquement justifié de croire que la proposition suivante, qui s’ensuit, est vraie :
(b) La personne qui va obtenir le poste a dix pièces de monnaie dans sa poche.
Mais supposons aussi que, sans qu’il le sache, c’est bien lui, Smith, et non Jones, qui va obtenir le poste; supposons encore que lui-même, Jones, a également, sans le savoir, dix pièces de monnaie dans sa poche.
La proposition (b) est donc vraie, bien que la proposition (a), à partir de laquelle on l’a inférée, soit fausse.
Gettier suggère que dans cet exemple : la proposition (b) est vraie; Smith croit que la proposition (b) est vraie; Smith est justifié de croire que la proposition (b) est vraie.
Pourtant, il est évident que Smith ne sait pas que la proposition (b) est vraie : d’une part puisqu’elle est vraie en vertu du nombre de pièces de monnaie qu’il a dans sa poche et qu’il ignore; d’autre part parce qu’il fonde sa croyance en la proposition (b) sur le nombre de pièces de monnaie dans la poche de Jones, qu’il croit en outre, mais à tort, être la personne qui obtiendra le poste.
Alors? Faut-il repenser la définition tripartite de la connaissance?
De nombreux articles se publient encore pour en débattre.
4. Le paradoxe concernant l’omnipotence divine est-il concluant?
Comme nous l’avons vu plus haut, l’idée de Dieu a été jugée inconsistante par plusieurs philosophes, pour un bon nombre de raisons. En voici une, sous la forme d’un paradoxe concernant l’omnipotence. Il a été imaginée par C. Wade Savage et il a à ce point pénétré la culture populaire qu’il est même évoqué dans un épisode de la série Les Simpson.
Dans Weekend At Burnsie's (diffusé en 2002) , on assiste en effet à l’échange suivant entre Homer et son pieux voisin, Ned Flanders :
Homer : — Hé! J’ai une question à te poser. (Il saisit un bout de papier) «Dieu pourrait-il réchauffer une tortilla au four à micro-ondes jusqu’à ce qu’elle soit tellement brûlante que lui-même ne pourrait pas la manger?»
Ned : — Mais bien sûr qu’il le pourrait … quoique … Wow! Pour un casse-coco, c’est tout un casse-coco!
Homer : Tu comprends maintenant tout ce que je dois endurer.
Ned : Heureusement, j’ai juste ici un livre tout plein de réponses. (Il sort une Bible et la tend à Homère, qui la feuillette).
Homer vient de retrouver, à sa manière bien particulière, l’intriguant paradoxe de Wade portant sur l’omnipotence divine de Dieu appelé le Paradoxe de la pierre.
Voici comment celui-ci le formulait en 1967 — X désignant ici n’importe quel être :
1. Ou bien X peut créer un pierre que X ne peut soulever, ou bien X ne peut pas créer une pierre que X ne peut pas soulever.
2. Si X peut créer une pierre qu’il ne peut pas soulever, alors il existe nécessairement au moins une tâche que X ne peut accomplir, à savoir soulever la pierre en question.
3. Si X ne peut pas créer un pierre qu’il ne pourrait soulever, alors il existe nécessairement au moins une tâche que X ne peut accomplir, à savoir créer la pierre en question.
4. Il existe donc au moins une tâche que X ne peut accomplir.
5. Si X est omnipotent, alors X peut accomplir n’importe quelle tâche
6. Donc, X n’est pas omnipotent.
Tout un casse-coco!
5. Wollheim a-t-il découvert un paradoxe au cœur de la démocratie?
Imaginons une irréprochable machine qui comptabilise les votes des citoyens d’une société démocratique devant choisir entre diverses options.
L’un de ces citoyens, un démocrate convaincu et consciencieux, pense, après mûr examen, que c’est l’option A qui est préférable : il entre donc ce choix dans la machine. Mais d’autres préfèrent B, ce qui est bien entendu inévitable en démocratie.
La machine comptabilise tous les votes et c’est finalement l’option B a été choisie.
Notre démocrate convaincu semble en ce cas se trouver devant un paradoxe. Il lui faut en effet penser simultanément d’une part que A est l’option à suivre, puisque telle est la conclusion à laquelle il est parvenu après réflexion, d’autre part que B est l’option à suivre, puisque tel est le choix de la majorité et qu’il est un démocrate.
Cette conclusion se généralise bien entendu et la démocratie semble bien pouvoir conduire, au moins dans certains cas, tous les partisans d’une position minoritaire à avoir deux conceptions opposées de ce qu’il conviendrait de faire.
Cette analyse a été présentée en 1962 par Richard Wollheim (1923-2003), qui y voit un paradoxe au cœur de la démocratie. Est-ce le cas? Est-il important? Et si la réponse à ces deux questions est oui, est-il possible de résoudre ce paradoxe?
On en débat toujours…
6. Le débat entre déterminisme et libre arbitre est-il un mystère?
Emparez vous d’un petit objet, comme un stylo. Tendez ensuite la main qui le tient loin de vous, poing fermé et paume vers le bas. Ouvrez le poing. L’objet tombe vers le sol.
Personne ne s’en étonne : ce corps tombe conformément à ce que nous disent nos lois physiques les mieux établies, conformément à tout ce que nous savons du fonctionnement du monde et sa chute était prévue avant même qu’il ne soit relâché.
Cette chute n’est qu’une illustration de plus de ce vaste déterminisme qui régit l’univers et qui fait que les mêmes causes produisent les mêmes effets. Répétons-le : personne ne s’en étonne.
Personne … sinon le (ou la)philosophe, qui voudrait savoir pourquoi la main qui tenait l’objet, le corps auquel appartient cette main, toute cette surface entourée de peau que nous appelons une personne échapperait à cet universel déterminisme. Car si on lui demande, cette personne insistera pour dire que c’est librement qu’elle a obéi à notre demande, pris cet objet et l’a laissé choir. Ou du moins que c’est librement qu’elle agit généralement.
Mais la voici prise d'un doute en méditant sur l’impact qu’ont inévitablement eu sur elle le lieu de sa naissance, son bagage génétique, son enfance, les rencontres qu’elle a faites, la société où elle habite, sa classe sociale. Et si elle était, elle aussi, soumise au déterminisme universel?
Et pourtant, nos notions courantes de moralité et nos législations reposent bien sur l’idée qu’en certains cas du moins nous sommes responsables de nos actes et que nous les choisissons : en d’autre termes que nous possédons le libre-arbitre.
Alors? Libre-arbitre ou déterminisme? Des trésors d’ingéniosité ont été déployés sur ce problème aux répercussions potentiellement gigantesques.
D’autres pensent que tout comme le problème de l’esprit, nous nous trouvons ici devant un mystère qui restera à jamais inaccessible à nos pauvres intelligences.
7. L’analyse sartrienne de la mauvaise foi est-elle satisfaisante?
Le fondateur de la psychanalyse, Sigmund Freud (1856-1939), a placé un principe de déterminisme psychique au cœur de cette discipline.
Dans sa première mouture de la sychanalyse, appelée première topique, Freud expose une conception dynamique du psychisme humain dans lequel il distingue trois instances — l’Inconscient, le Préconscient et le Conscient. Selon lui, des pulsions (notamment, la libido, ou pulsion sexuelle) situées dans l’inconscient, cherchent à se manifester à la conscience du sujet. Refoulées par la censure, elles réussissent à en tromper la vigilance et apparaissent, quoique déformés, dans la vie consciente du patient où elles peuvent être analysées comme autant d’indices d’un conflit intérieur. Freud étudie en ce sens des phénomènes comme les rêves, les actes manqués et les lapsus : en vertu du principe du déterminisme psychique, tous ces contenus manifestes peuvent se comprendre comme des versions déformées d'un contenu latent qui apparaît à la conscience après l'épreuve de la censure. Freud offre un célèbre apologue pour faire comprendre ce qu’il veut dire. « Supposez que dans la salle de conférences, dans mon auditoire calme et attentif, il se trouve pourtant un individu qui se conduise de façon à me déranger et qui me trouble par des rires inconvenants, par son bavardage ou en tapant des pieds. Je déclarerai que je ne peux continuer à professer ainsi ; sur ce, quelques auditeurs vigoureux se lèveront et, après une brève lutte, mettront le personnage à la porte. Il sera « refoulé » et je pourrai continuer ma conférence. Mais, pour que le trouble ne se reproduise plus, au cas où l'expulsé essaierait de rentrer dans la salle, les personnes qui sont venues à mon aide iront adosser leurs chaises à la porte et former ainsi comme une « résistance ». Si maintenant l'on transporte sur le plan psychique les événements de notre exemple, si l'on fait de la salle de conférences le conscient, et du vestibule l'inconscient, voilà une assez bonne image du refoulement.» Freud poursuit en indiquant que l’intrus, rageur, tentera de revenir dans la salle, au besoin en se déguisant ou en y pénétrant par la fenêtre.
Jean-Paul Sartre (1905-1980) a quant à lui fondé sa philosophie existentialiste sur le présupposé d’une totale liberté des êtres humains en vertu de laquelle je peux toujours choisir — et sur l’absolue responsabilité que cela implique. La psychanalyse, alors très populaire, représente donc pour lui une possible réfutation de son hypothèse du libre-arbitre humain. Sartre la confronte en deux moments.
Pour commencer, il affirme que la notion d’Inconscient et celles de censure et de refoulement présumés inconscients, sont conjointement inconsistantes : pour pouvoir opérer sur les pulsions, la censure doit décider de celles qu’elle laisse accéder à la conscience et de celles qu’elle refoule, tandis que ces pulsions, en se déguisant pour tromper la censure, témoignent de ce qu’elles poursuivent intentionnellement un projet : tout cela, conclut Sartre, suppose la conscience et ne saurait, par définition être inconscient.
Mais comment alors rendre compte de ces indéniables cas de troubles intrapsychiques, depuis ces choses que manifestement l’on sait et que l’on voit, mais sans les voir et y penser, jusqu’à ces gestes posés et qu’on ne s’explique pas et en passant par une multitude d’autres? Sartre. Et c’est par là que son propos est le plus original, propose que dans ces cas la conscience ruse avec elle-même, se ment à elle-même, se chosifie en se laissant croire qu’elle n’a pas le choix. Qui agit ainsi est selon Sartre de mauvaise foi. En des pages célèbres de L’Être et le Néant, il décrit finement ce subtil mécanisme, cet art « permettant de former des concepts contradictoires, […] qui unissent en eux une idée et la négation de cette idée».
8. Pourquoi de telles réponses à de simples problèmes de trains?
Des travaux dits de philosophie expérimentale sont aujourd’hui menés à la jonction de la philosophie et des sciences. Certains participent d’un effort pour réaliser ce que certains appellent des «expérimentations» en éthique.
Les plus célèbres et les plus intrigants d’entre eux sont probablement ceux qui ont porté sur des scenarii où on demande aux gens de dire ce qu’ils feraient dans diverses situations impliquant ce qu’on appelle en anglais un trolley, en français un trolleybus ou un tramway, typiquement dans le but d’examiner leurs intuitions morales et leur éventuelle cohérence. Il s’est fait tant de recherches de ce genre qu’on les désigne désormais sous le nom de «trolleyologie».
En voici des exemples.
Scenario 1 : Vous et des personnes menacées par un tramway
Imaginez la situation suivante.
Un sans-abri se présente à l’hôpital et le médecin qui l’examine constate qu’il serait un donneur idéal pour cinq de ses autres patients, tous en attente d’une greffe imminente faute de laquelle chacun d’eux mourra.
Le médecin pourrait-il, en ce cas, prendre le cœur du sans-abri pour le donner à un de ses patients, son foie pour le greffer à un autre, ses reins pour un troisième … et ainsi de suite?
La plupart des gens pensent qu’agir de la sorte serait, moralement, une indéfendable abomination. Si on les presse de justifier leur position, ils diront qu’on ne peut tuer une personne, même si cela permet d’en sauver cinq autres.
Mais imaginons à présent une autre situation.
Vous vous trouvez près d’une voie ferrée et vous apercevez un tramway hors de contrôle lancé à toute vitesse se précipitant vers cinq personnes qui ne le voient pas — et que le tramway va donc immanquablement tuer.
Le tramway va cependant arriver sous peu à un endroit où, du poste d’aiguillage près duquel vous vous trouvez, il vous sera possible de le faire changer de voie. Le tramway épargnera alors les cinq personnes menacées. Malheureusement, il va en ce cas s’engager dans une voie où se trouve une autre personne, qui sera immanquablement tuée.
Bref : la situation est telle que si vous ne faites rien, il y aura cinq victimes, tandis que si vous actionnez une manette du poste d’aiguillage, elles seront sauvées — mais une autre personne mourra.
Divers sondages ont été réalisés et ils suggèrent que la grande majorité des gens (typiquement entre 80 et 90%), pensent qu’il est moralement défendable et justifiable de dévier le tramway vers la personne unique afin de sauver les cinq autres.
On le voit : nos intuitions éthiques semblent dans ces deux cas en tension l’une avec l’autre. Dans le premier cas, on juge inadmissible de tuer une personne pour en sauver cinq autres; dans le deuxième cas, on trouve cela admissible. Pourquoi? Comment rendre compte de ce qui semble bien une inconsistance de nos intuitions morales?
Une raison souvent évoquée est qu’un hôpital est un lieu où on va pour être soigné. Or, dans le scénario imaginé ce serait la personne attachée à cette fonction (un médecin) qui tuerait celle qui est venue pour recevoir des soins. Tuer ce patient, en un sens, ruine toute possibilité de faire ultérieurement confiance à l’institution et en sape les fondements même. L’idée d’une institution où on va pour être soigné est incompatible avec la suspicion que le médecin qu’on va voir pourrait vous découper pour soigner ses autres patients.
Nos intuitions sont ainsi rendues cohérentes par les différences qui existent entre les deux cas : ce sont toutes ces autres conséquences qu’a, par exemple sur l’institution, le fait de tuer le sans-abri qui expliquent que dans ce cas, contrairement à celui du tramway, il n’est pas moralement acceptable de tuer un innocent pour sauver cinq personnes.
Mais complexifions encore les choses.
Scenario 2 : Vous, une grosse personne et le tramway
Voici à présent le même scénario mettant en scène le même tramway, mais cette fois avec une variante.
Le tramway emballé arrive donc, fonçant vers les cinq personnes qu’il s’apprête à tuer. Vous observez toujours la scène, mais cette fois d’une passerelle. À côté de vous se tient une très grosse personne : or, son poids à elle — mais pas le vôtre — stopperait le tramway. Il vous suffirait donc de vous emparer de cette grosse personne et de la projeter en bas de la passerelle pour sauver les cinq personnes en danger de mort — ce qui, hélas, causera la mort de la grosse personne.
Ici, et toujours avec une très grande constance, la majorité des gens pensent qu’il est moralement inadmissible de tuer la grosse personne, fut-ce pour sauver les cinq autres.
Pourquoi cette différence avec le cas où on jugeait acceptable de dévier le tramway — ce qui tuait aussi une personne innocente?
Cette fois, il semble bien que l’explication invoquée tout à l’heure à propos du sans–abri ne puisse être retenue : projeter la grosse personne n’a pas le genre de conséquences institutionnelles qu’avait le meurtre intéressé d’un patient dans un hôpital par un médecin. Quelle(s) différence(s) entre les deux situations peut-on invoquer pour expliquer la divergence de nos intuitions?
La morale traditionnelle propose une réponse à cette question en nous invitant à distinguer soigneusement entre, d’une part, poser un geste qui aura pour conséquence prévisible quelque chose de mal mais qu’on ne souhaite pas voir arriver et, d’autre part, intentionnellement faire quelque chose de mal — et cela même si les conséquences seront les mêmes dans ce cas que dans le cas précédent. Dévier le tramway représente le premier cas de figure; lancer la grosse personne, le deuxième.
Mais d’autres explications ont été avancées. En ayant recours à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), des psychologues ont examiné ce qui se passe dans les cerveaux des personnes confrontées à ces problèmes. (Plus précisément, pour cette recherche précise, des codeurs indépendants ont classé divers scenarii en moraux ou non-moraux et en personnels ou impersonnels. Le scénario impliquant la déviation du tramway a été classé comme moral-impersonnel; celui impliquant la grosse personne a été classé comme moral-personnel.)
Dans le cas, moral-impersonnel, où il s’agit de dévier le tramway en activant un levier, des zones du cerveau associées à la réflexion, au raisonnement, au calcul de conséquences et à leur examen sont particulièrement actives; par contre, dans le cas moral-personnel, où il s’agit de projeter la grosse personne, des zones du cerveau associées aux émotions s’activent particulièrement.
La question, quoiqu’il en soit, est loin d’être close.
9. Karl Popper (1902- 1994) a-t-il résolu le problème de Hume?
Une branche de la philosophie, la philosophie des sciences, est consacrée, comme son nom l’indique, aux diverses sciences qui sont un inépuisable réservoir de problèmes philosophiques. L’un d’eux trouve sa source dans la pensée de Hume.
Considérez une scientifique qui formule l’hypothèse que tous les X sont aussi Y. Si cela était établi, on saurait que le prochain X que nous croiserons sera aussi un Y; et nous saurons que si nous désirons obtenir Y, il suffit de trouver X, ou de le faire advenir d’une manière ou d’une autre. Ces conséquences de l’établissement que tous les X sont aussi des Y sont importantes, puisqu’elles sont la condition à la fois du pouvoir explicatif (je sais que Y est survenu parce que X s’état produit) et prédictif (je peux assurer que Y surviendra puisque X s’est produit) de la science et de la technologie scientifique (si vous désirez Y, faites que X se produise). Mais comment avons nous établi le résultat crucial que «Tous les X sont aussi des Y»?
La réponse à cette question est évidente : nous avons observé de nombreux X et nous avons constaté ou bien que tous les X sont aussi des Y (la loi : «Tous les X sont aussi des Y» est alors dite universelle) ou bien que, dans telle ou telle proportion, tous les X sont aussi des Y (et en ce cas la loi : «Tous les X sont aussi des Y» est probabiliste).
Hélas! Le raisonnement de Hume sur l’induction met à bas ce bel édifice. Pour commencer, le fait d’observer que d’innombrables X ont tous été des Y ne permet pas, en toute logique, de conclure que tous les X sont aussi des Y : il est toujours possible que l’on rencontrera demain un contre-exemple. Mais il y a pire. L’induction n’est crédible que si on suppose que la nature est uniforme, ce qui, bien entendu, ne saurait être établi que par nos observations du monde et comme celles sont nécessairement imitées, notre justification de l’induction repose est elle-même sur une induction : ce qui constitue un cercle vicieux.
On peut (et selon Hume, on doit) se contenter de cela, quitte à admettre que tout notre savoir est bien plus modeste et fragile qu’on ne le croit généralement et que la frontière entre science et non-science ou pseudo-science est moins nette qu’on ne le voudrait.
Karl Popper a pour sa part proposé une ingénieuse solution au problème soulevé par Hume. Popper suggère que la science ne procède pas par induction mais par déduction et qu’elle ne cherche pas à confirmer ses hypothèses ou théories mais à les falsifier. Expliquons ces deux idées.
Une raisonnement inductif fait passer du particulier (et, idéalement, de très nombreux cas particulier) au général : j’observe que tel cygne est blanc, que tel autre l’est et, après un grand nombre d’observations, je conclus, par induction, que tous les cygnes sont blancs — mes observations confirmant cette conclusion, la rendant plus assurée à mesure que mes observations sont plus nombreuses.
Pas du tout, pense Popper. Les scientifiques élaborent des hypothèses ou des théories dont ils déduisent des conséquences et ils cherchent, par observations, à les falsifier, c’est-à-dire à découvrir qu’elles sont fausses. Or si une multitude d’observations, disons, de cygnes blancs, ne peut logiquement confirmer que tous les cygnes sont blancs, l’observation d’un seul cygne noir, en Nouvelle Zélande où on en trouve, suffit à falsifier l’hypothèse que tous les cygnes ont blancs. Une bonne théorie scientifique permet de déduire des observations qui pourront, ou non, être falsifiés. Celles qui le seront sont rejetées et celles qui en le sont pas sont provisoirement admises.
La solution de Popper, si elle est acceptée, permet de résoudre le problème de Hume en montrant que la science ne procède pas par induction et par confirmation inductive. Masi elle a aussi d’autres intéressantes conséquences. Considérez par exemeple distinction entre science et pseudo-science. L’une et l’autre formulent des hypothèses audacieuses, faisant typiquement intervenir des entités observables. Mais celles de science, et elles seules, sont en principes falsifiables : on sait ce qui, si on l’observait, nous les ferait déclarer fausses. Les théories scientifiques (et les scientifiques eux-mêmes) prennent ainsi un risque devant le réel, celui d’être rejeté et là loge à la fois l’honnêteté du scientifique et la spécificité de la science. Les pseudo-sciences, au contraire, formulent des hypothèses et des théories que rien ne peut jamais falsifier et que tout confirme. Popper rangeait le marxisme et la psychanalyse au nombre de ces théories infalsifiables et les contrastait avec les théories véritablement scientifiques.
10. Vivriez-vous dans une machine à bonheur?
— Bienvenue à la Foire du bonheur, mesdames et messieurs! La compagnie Extase est fière de vous dévoiler aujourd’hui son tout nouveau Eudaimonix 3000, la machine qui vous rendra enfin heureux. Asseyez-vous dans ce cubicule: il vous suffit ensuite de fixer ces électrodes sur votre crâne : nous refermons la porte et c’est parti. Vous rêviez d’être un auteur de roman à succès? De composer de la musique avec Paul McCartney? D’être un chirurgien renommé? Grâce à l’Eudaimonix 3000, vous vivrez ces rêves et tous les autres que vous voulez. Attention : vous ne saurez même pas qu’il s’agit d’une illusion et vous rien de ce que vous ressentirez ne pourra être distingué de ce que ressent une personne qui vit vraiment toutes ces choses. À qui la chance? Approchez, approchez mesdames et messieurs. À vous la belle vie! À vous le bonheur! Et pour aussi longtemps que vous le déciderez : programmez une vie entière, ou un temps déterminé — après quoi vous pourrez être débranché et décider si vous voulez ou non reprendre votre rêve ou encore en changer.
C’est le philosophe Robert Nozick (1938-2002) qui a imaginé une telle machine — sans lui donner ce nom ou la présenter ainsi. Il voulait par là mettre en évidence quelque chose qui lui semble fondamental en matière de moralité. La cible de Nozick est l’hédonisme, qui identifie le bien au plaisir subjectivement ressenti, mais aussi l’utilitarisme — du moins dans les versions où il peut être assimilé à une forme ou l’autre d’hédonisme.
Nozick pense que bien peu de gens, voire personne, n’acceptera de se brancher sur une Eudaimonix 3000. Il avance trois arguments en faveur de cette conclusion.
Le premier est que nous ne voulons pas seulement ressentir des choses, mais les faire réellement : et c’est parce que nous les faisons réellement que nous en retirons du plaisir.
Le deuxième est que nous ne voulons pas seulement faire des choses mais aussi être un certain type de personne — et pas cette chose inerte dont sortent des fils électriques.
Le dernier argument de Nozick est qu’une telle machine nous restreindrait à un «réel» conçu par l’être humain , sans plus de profondeur ou d’importance que celles que l’être humain peut actuellement lui conférer et sans la possibilité d’explorer des dimensions éventuellement plus profondes de la réalité pour y découvrir des expériences inédites.
Certaines choses, conclut Nozick, importent dans notre vie par delà l'expérience, même agréable, qu’on peut en retirer.
Alors : vous branchez-vous sur l’Eudaimonix 3000?
Libellés :
Normand Baillargeon,
stéroïdes pour la philosophie
lundi, mars 08, 2010
UNE BIBLIOTHÈQUE DE PHILOSOPHIE EN 100 TITRES
(Cette liste a été préparée pour Stéroïdes pour la philosophie; mais elle ne sera finalement pas incluse dans le livre, déjà pas mal gros. Je me suis dit qu'elle pourra être utile à certaines et certains. Cela reste un choix discutable bien entendu et réflète moins mes choix personnels que ceux qu'exige un survol de la tradition.)
***
En général, je ne donne ici que les titres des ouvrages, qui sont facilement accessibles et en de nombreuses éditions. Les ouvrages couvrent la philosophie occidentale, qui a fait l’objet de ce livre : mais j’ai aussi inclus quelques œuvres majeures des traditions orientale, juive et musulmane. Je donne enfin un titre permettant de connaître la contribution des femmes à la philosophie.
Présocratiques et sophistes : Une anthologie de leurs écrits
Lao Tzeu : La Voie et sa vertu : Tao-tê-king
Confucius : Entretiens
Platon: Apologie de Socrate; Protagoras; Ménon; La République
Aristote : Les Politiques; Éthique à Nicomaque; Métaphysique
Épicure : Lettres
Épictète : Manuel
Marc-Aurèle : Pensées pour moi-même
Lucrèce : De natura rerum
Sextus Empiricus : Hypotyposes pyrrhoniennes
Plotin : Ennéades
St-Augustin : La cité de Dieu; Les confessions
Boèce : Consolation de la philosophie
St-Anselme : Proslogion
Maimonide : Le guide des égarés
Averroès : L’islam et la raison
St-Thomas d’Aquin : Somme théologique
Érasme : Éloge de la folie
Michel de Montaigne : Les Essais
Nicolas Machiavel : Le Prince
Thomas More : Utopie
Francis Bacon : Novum Organum
Thomas Hobbes : Léviathan
René Descartes : Méditations métaphysiques
Blaise Pascal : Pensées
John Locke : Essai sur l'entendement humain; Traité du gouvernement civil
George Berkeley : Traité sur les principes de la connaissance humaine
Montesquieu, L’esprit des lois
Gottfried Wilhelm Leibniz : Nouveaux essais sur l’entendement humain
Baruch Spinoza : Éthique
Mary Wollstonecraft, Défense des droits de la femme
David Hume : Enquête sur l'entendement humain; Dialogues sur la religion naturelle
Adam Smith : La richesse des nations
Jean-Jacques Rousseau : Du contrat social; Émile.
Emmanuel Kant : Critique de la raison pure; Fondements de la métaphysique des mœurs; Critique de la faculté de juger
Johann Gottlieb Fichte, Idée de la Doctrine de la science
Georg Wilhelm Friedrich Hegel : Principes de la philosophie du droit; Esthétique
Arthur Schopenhauer : Le monde comme volonté et comme représentation
Alexis de Tocqueville : De la démocratie en Amérique
Sören Kierkegaard : Le concept d’angoisse
Voltaire : Lettres philosophiques
Denis Diderot : Le rêve de D’Alembert
Condorcet : Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain
Ludwig Feuerbach, L’essence du christianisme
Marx : Manifeste du parti communiste; L’idéologie allemande
Friedrich Nietzsche : La naissance de la tragédie; Par-delà le Bien et le mal
Max Stirner : L’unique et sa propriété
Auguste Comte : Cours de philosophie positive
John Stuart Mill : L’utilitarisme; De la liberté
Pierre Kropotkine : L’entraide
Edmund Husserl : Idées directrices pour une phénoménologie
Sigmund Freud : Cinq leçons sur la psychanalyse
Alain : Propos
Simone Weil : La pesanteur et la grâce
Henri Bergson : Les deux sources de la morale et de la religion
Charles Sanders Peirce, Pragmatisme et pragmaticisme
William James : Le pragmatisme
John Dewey : Démocratie et éducation
Bertrand Russell : Introduction à la philosophie mathématique; Principes de reconstruction sociale.
Gaston Bachelard : Le nouvel esprit scientifique
Ludwig Wittgenstein : Tractatus Logico-Philosophicus; Investigations Philosophiques.
José Ortega y Gasset : La révolte des masses
Martin Heidegger : L’être et le temps
Hans-Georg Gadamer : Vérité et méthode
Karl Popper : La logique de la découverte scientifique; La société ouverte et ses ennemis.
Jean-Paul Sartre : L’être et le néant; L’existentialisme est un humanisme
Simone de Beauvoir : Le deuxième sexe
Rudolf Carnap : Les fondements philosophiques de la physique
Hannah Arendt : Les origines du totalitarisme
Theodor Adorno : Minima moralia. Réflexions sur la vie mutilée
Gilbert Ryle : La notion d’esprit
Karl Raimund Popper, La logique de la découverte scientifique
Thomas Kuhn : La Structure des révolutions scientifiques
W. van Orman Quine : Philosophie de la logique
John Rawls; Théorie de la justice
Michel Foucault : Surveiller et punir
Jurgen Habermas : L'espace public
Jean-François Lyotard : La condition postmoderne
Noam Chomsky : La linguistique cartésienne
Peter Singer : La libération animale
John Searle, La redécouverte de l'esprit
Gilles Ménage, et al., Histoire des femmes philosophes, Arléa, 2006.
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En général, je ne donne ici que les titres des ouvrages, qui sont facilement accessibles et en de nombreuses éditions. Les ouvrages couvrent la philosophie occidentale, qui a fait l’objet de ce livre : mais j’ai aussi inclus quelques œuvres majeures des traditions orientale, juive et musulmane. Je donne enfin un titre permettant de connaître la contribution des femmes à la philosophie.
Présocratiques et sophistes : Une anthologie de leurs écrits
Lao Tzeu : La Voie et sa vertu : Tao-tê-king
Confucius : Entretiens
Platon: Apologie de Socrate; Protagoras; Ménon; La République
Aristote : Les Politiques; Éthique à Nicomaque; Métaphysique
Épicure : Lettres
Épictète : Manuel
Marc-Aurèle : Pensées pour moi-même
Lucrèce : De natura rerum
Sextus Empiricus : Hypotyposes pyrrhoniennes
Plotin : Ennéades
St-Augustin : La cité de Dieu; Les confessions
Boèce : Consolation de la philosophie
St-Anselme : Proslogion
Maimonide : Le guide des égarés
Averroès : L’islam et la raison
St-Thomas d’Aquin : Somme théologique
Érasme : Éloge de la folie
Michel de Montaigne : Les Essais
Nicolas Machiavel : Le Prince
Thomas More : Utopie
Francis Bacon : Novum Organum
Thomas Hobbes : Léviathan
René Descartes : Méditations métaphysiques
Blaise Pascal : Pensées
John Locke : Essai sur l'entendement humain; Traité du gouvernement civil
George Berkeley : Traité sur les principes de la connaissance humaine
Montesquieu, L’esprit des lois
Gottfried Wilhelm Leibniz : Nouveaux essais sur l’entendement humain
Baruch Spinoza : Éthique
Mary Wollstonecraft, Défense des droits de la femme
David Hume : Enquête sur l'entendement humain; Dialogues sur la religion naturelle
Adam Smith : La richesse des nations
Jean-Jacques Rousseau : Du contrat social; Émile.
Emmanuel Kant : Critique de la raison pure; Fondements de la métaphysique des mœurs; Critique de la faculté de juger
Johann Gottlieb Fichte, Idée de la Doctrine de la science
Georg Wilhelm Friedrich Hegel : Principes de la philosophie du droit; Esthétique
Arthur Schopenhauer : Le monde comme volonté et comme représentation
Alexis de Tocqueville : De la démocratie en Amérique
Sören Kierkegaard : Le concept d’angoisse
Voltaire : Lettres philosophiques
Denis Diderot : Le rêve de D’Alembert
Condorcet : Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain
Ludwig Feuerbach, L’essence du christianisme
Marx : Manifeste du parti communiste; L’idéologie allemande
Friedrich Nietzsche : La naissance de la tragédie; Par-delà le Bien et le mal
Max Stirner : L’unique et sa propriété
Auguste Comte : Cours de philosophie positive
John Stuart Mill : L’utilitarisme; De la liberté
Pierre Kropotkine : L’entraide
Edmund Husserl : Idées directrices pour une phénoménologie
Sigmund Freud : Cinq leçons sur la psychanalyse
Alain : Propos
Simone Weil : La pesanteur et la grâce
Henri Bergson : Les deux sources de la morale et de la religion
Charles Sanders Peirce, Pragmatisme et pragmaticisme
William James : Le pragmatisme
John Dewey : Démocratie et éducation
Bertrand Russell : Introduction à la philosophie mathématique; Principes de reconstruction sociale.
Gaston Bachelard : Le nouvel esprit scientifique
Ludwig Wittgenstein : Tractatus Logico-Philosophicus; Investigations Philosophiques.
José Ortega y Gasset : La révolte des masses
Martin Heidegger : L’être et le temps
Hans-Georg Gadamer : Vérité et méthode
Karl Popper : La logique de la découverte scientifique; La société ouverte et ses ennemis.
Jean-Paul Sartre : L’être et le néant; L’existentialisme est un humanisme
Simone de Beauvoir : Le deuxième sexe
Rudolf Carnap : Les fondements philosophiques de la physique
Hannah Arendt : Les origines du totalitarisme
Theodor Adorno : Minima moralia. Réflexions sur la vie mutilée
Gilbert Ryle : La notion d’esprit
Karl Raimund Popper, La logique de la découverte scientifique
Thomas Kuhn : La Structure des révolutions scientifiques
W. van Orman Quine : Philosophie de la logique
John Rawls; Théorie de la justice
Michel Foucault : Surveiller et punir
Jurgen Habermas : L'espace public
Jean-François Lyotard : La condition postmoderne
Noam Chomsky : La linguistique cartésienne
Peter Singer : La libération animale
John Searle, La redécouverte de l'esprit
Gilles Ménage, et al., Histoire des femmes philosophes, Arléa, 2006.
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