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mercredi, avril 21, 2010

INTRODUCTION À L’ÉTHIQUE - 3 LA SCIENCE ET L’ÉTHIQUE – 3ème partie

[Pour Québec Sceptique. Les numéros s'obtiennent essentiellement par abonnement. Ceci est une version abrégée et sans les notes de bas de page.]


Parentèle et réciprocité sont les deux piliers de l’altruisme dans un monde darwinien : mais il se construit bien des structures secondaires sur ces deux piliers.
Richard Dawkins

(The God Delusion, 2006)

Dans cette section sur la science et l’éthique de la présente série, je veux rappeler comment la biologie contemporaine a résolu l’énigme de l’altruisme et, en en exposant quelques-unes, montrer comment cette solution a ouvert la porte à de nombreuses et possiblement éclairantes hypothèses sur les origines et la nature de l’éthique et, partant, sur sa naturalisation.

Ces analyses éparses ont bien évidemment encouragé des tentatives de synthèses, qui les placeraient dans un ensemble cohérent permettant de comprendre globalement les phénomènes liés à la moralité. De tels efforts de synthèse n’ont pas manqué depuis quelques années. Je tracerai la prochaine fois les grandes lignes de l’une d’entre elles, proposée par le bien connu Michael Shermer, fondateur du magazine Skeptic. Je poserai alors aussi la question de la signification de ces travaux pour l’éthique et la méta-éthique, tout particulièrement relativement à la guillotine de Hume que j’ai exposée dans un texte précédent (pour mémoire : est-il valide de passer des jugements descriptifs et factuels concernant l’origine de la moralité aux jugements prescriptifs de la moralité? Quelle valeur et quelle signification accorder à des travaux qui semblent s’autoriser ce saut?)

Les questions abordés ici sont vastes et le territoire en friche : ce qui suit est inévitablement partiel et fragmentaire. Pour cette raison, j’indiquerai à la fin de cette série quelques ouvrages qui aideront qui le souhaite à aller plus loin.

Le problème de l’altruisme en biologie

L’altruisme qui pose problème en biologie doit être distingué de l’altruisme au sens courant, qu’on peut appeler altruisme psychologique. L’altruisme psychologique est celui du sens commun, celui de la psychologie et de la philosophie usuelles et il qualifie un acte comme altruiste s’il est posé pour des motifs dirigés vers le bien d’autrui «et sans prise en considération d’un quelconque avantage personnel futur», comme le dit bien Christine Claven. A contrario, un acte relève de l’altruisme évolutionniste s’il a pour effet «d’augmenter la valeur de survie et de reproduction d’autrui aux dépens de sa propre valeur de survie et de reproduction ».

Des comportements altruistes entendus en ce sens sont légion dans la nature. Parmi les cas d’altruisme qui intriguaient tant Darwin figuraient notamment, on l’a vu, ceux de ces insectes de l’ordre des Hyménoptères, qui comprend les abeilles, les fourmis et les guêpes. C’est qu’on y retrouve des femelles stériles qui ne se reproduisent pas et qui passent plutôt leur vie à s’occuper des filles mises au monde par leur mère et aussi des individus (comme les abeilles) qui défendent la colonie par des comportements qui causent leur mort (par exemple, en piquant les intrus).

Mais l’existence tant de ces actes altruistes que de ces individus stériles pose une formidable énigme, déjà reconnue par Darwin, à la théorie de l’évolution. Et on comprend sans mal pourquoi, quand il présentera la sociobiologie, E.O. Wilson pourra écrire que la question de l’altruisme en constitue le problème théorique fondamental. Wilson le formulera comme suit: «[…] comment l’altruisme qui, par définition, diminue la valeur sélective de l’individu, peut-il évoluer par sélection naturelle? ». On ne saurait mieux dire.

Certains auteurs tirèrent de ces difficultés la conclusion que d’autres forces que celles postulées par la théorie de l’évolution devaient être à l’œuvre dans l’évolution; d’autres suggérèrent de sortir du cadre du darwinisme classique et de penser l’évolution à partir du groupe plutôt que de l’individu — et cette approche conserve aujourd’hui encore quelques défenseurs. Un siècle d’efforts insatisfaisants s’écoula et il fallut attendre la nouvelle synthèse, celle du néo-darwinisme incorporant la révolution génétique, pour qu’une solution apparaisse.

Dans le cadre de cette nouvelle synthèse, c’est à partir des gènes plutôt que des individus que l’évolution doit être comprise : le darwinisme classique cherchait à comprendre les caractéristiques des organismes comme conférant ou non un avantage dans la compétition avec les autres pour laisser des descendants; la nouvelle synthèse se demande comment ces caractéristiques aident (ou non) les gènes qui constituent cet organisme à assurer leur pérennité.

Hamilton et la sélection de parentèle

Ce n’est qu’en 1964 que William D. Hamilton (1936-2000) donnera la réponse désormais la plus généralement admise à certaines questions que nous avons soulevées plus haut .

L’idée de base est que l’altruisme peut se développer entre des organismes qui ont des liens de parenté (on parlera pour cette raison d’altruisme de parentèle) et qui partagent donc des gènes en commun. Cet altruisme survient dès lors que les bénéfices qu’en tire le receveur sont supérieurs à ce qu’ils ont coûté au donneur. Hamilton formule une règle qui porte désormais son nom: rB > C, où B est le bénéfice pour celui qui profite du comportement altruiste, C le coût pour l’organisme altruiste et r le coefficient de proximité génétique. On comprend ainsi qu’un gène, que Dawkins appellera « égoïste » quand il vulgarisera les idées de Hamilton en 1976, peut programmer son porteur à aider des individus qui porte une de ses répliques et que cet altruisme augmente sa possibilité de proliférer. Cette idée est non seulement intuitivement convaincante quand on réfléchit à des animaux comme les humains, où les enfants possèdent la moitié des gènes de chacun de leurs parents, le quart avec leurs petits-enfants, et ainsi de suite, mais elle résolvait aussi brillamment l’énigme des insectes Hyménoptères, dont la génétique est particulière. [L’encadré qui suit fournit un début d’explication de cette question complexe].

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« Chez les abeilles, ainsi que chez la majorité des espèces de cet ordre, les femelles sont issues d'un zygote diploïde. Par contre les mâles […] se développent à partir d'un ovule haploïde non fécondé. Dans ce système haplodiploïde les valeurs des relations d'apparentement sont modifiées et la transmission des gènes devient alors différente entre les lignées maternelles et paternelles. [… La socialité des abeilles repose sur ces observations. Une femelle partage plus de gènes avec ses sœurs (3/4) qu'avec ses propres descendants (1/2). Par conséquent, on comprend qu'au niveau évolutif un système génétique conduisant à augmenter la production de sœurs au détriment d'une descendance directe puisse être sélectionné.»
Source : Insectes sociaux : [http://insectesociaux.skyrock.com/2.html]


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L’altruisme de parentèle est une première percée, un premier pilier comme dit Dawkins, vers une approche évolutionniste de l’éthique : il permet de comprendre que chez nos ancêtres était en place quelque chose qui permettra le développement de la moralité. L’altruisme réciproque fournira la deuxième percée.


L’altruisme réciproque

L’altruisme de parentèle concerne nos proches ; cependant, la moralité semble impliquer plus que cela, puisqu’existent dans nos sociétés (et déjà chez certains animaux) de multiples formes d’altruisme pratiquées envers des êtres avec lesquels nous ne partageons manifestement pas ou que bien peu de gènes.

Mais des gènes qui nous prédisposeraient à pratiquer l’altruisme envers des êtres auxquels nous ne sommes pas génétiquement liés contribueraient à la propagation de gènes égoïstes et devraient donc disparaître avec le temps. La solution de cette nouvelle énigme date de 1971 et est en grande partie l’oeuvre de Robert Trivers qui suppose que l’altruisme émerge comme stratégie de réciprocité . L’idée de départ est la suivante.

L’altruisme de réciprocité est une stratégie par laquelle un organisme fait preuve d’altruisme envers un autre organisme afin de pouvoir plus tard être à son tour le bénéficiaire de son altruisme. «Gratte-moi le dos et je gratterai le tien plus tard», en somme.


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L’altruisme réciproque chez les chauve-souris vampires





L’altruisme réciproque est pratiqué chez les chauve-souris vampires (Desmodus Rotundus), qui ont été étudiées par G. Wilkinson. Ce cas est notable puisque son apparition suppose notamment, comme on le verra, des capacités cognitives développées permettant la détection des tricheurs.
Il est fréquent pour ces animaux de ne pas parvenir à se nourrir durant une nuit donnée : or, ils mourraient s’ils ne mangeaient pas durant quelques jours de suite.
Ici, une chauve-souris affamée en sollicite une autre, d’abord en lui grattant le ventre (c) puis en lui léchant le visage (d); la donneuse, consentante, régurgite ensuite du sang à la demandeuse (e).
[Wilkinson, Gerald S., «Reciprocal Food Sharing in the Vampire Bat», Nature, 1984, 308: 181-184]
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Mais notre problème reste posé. En effet, là où l’altruisme réciproque est pratiqué, il sera avantageux de recevoir sans jamais donner et de devenir un bénéficiaire sans contrepartie (communément appelé : «free-rider»), un tricheur qui bénéficie sans jamais payer son dû des avantages de la coopération : en ce cas, l’évolution ne devrait à terme produire que de tels tricheurs et interdire l’altruisme de réciprocité : si le hasard fait apparaître ce type de gènes, l’évolution les éliminera. Comment la coopération que postulle l’altruisme réciproque et qui existe manifestement a-t-il pu se déployer ?

La théorie des jeux, qui pose de manière générale et formelle la question de la coopération et des conditions de sa pratique avantageuse, va permettre de poser et de résoudre cette question.

La théorie des jeux à la rescousse


La théorie des jeux, exposée en 1944 par John Von Neumann (1903-1957) [voir encadré] et Oskar Morgenstern (1902 -1977), est devenue un puissant et indispensable outil dans les sciences sociales. C’est à elle que le mathématicien John F. Nash (1928), rendu célèbre par le film A Beautiful Mind, a apporté ses plus importantes contributions scientifiques. Elle s’est avérée extrêmement utile pour cerner certains problèmes concernant l’évolution et pour étudier ces innombrables dilemmes bien réels qui apparaissent quand on doit choisir de coopérer ou non dans la poursuite de nos intérêts personnels qu’on cherche rationnellement à maximiser. Pour en avoir une idée, considérez ce qui suit.

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John von Neumann (1903-1957) a été un des plus grands scientifiques du XXe siècle. En plus de la théorie des jeux, il a contribuée de manière significative à des développements en mécanique quantique, en analyse fonctionnelle, en informatique, en théorie des ensembles, en intelligence artificielle, ainsi que dans bien d’autres domaines des mathématiques.
Les légendes qui circulent sur son intelligence et sa mémoire, qui étaient extraordinaires, abondent. En voici une.
Il est amusant de poser à des mathématiciens la petite énigme suivante. Deux cyclistes distants de 20 km partent au même moment l’un vers l’autre, tous deux roulant à 10 km/h. Toujours au même moment, une mouche quitte le guidon d’un des vélos et vole à 15 km/h vers le guidon de l’autre ; quand elle l’atteint, elle fait instantanément demi-tour et revient vers le premier vélo ; et ainsi de suite, jusqu’à ce que les deux vélos se rejoignent. On demande quelle distance la mouche a alors parcourue.
Les personnes formées en mathématiques voudront typiquement résoudre cette énigme en sommant la série des distances parcourues : ce qui est long et compliqué. Mais si on remarque que les vélos se rencontreront une heure après leur départ et que la mouche aura donc volé durant une heure, on sait donc aussitôt qu’elle aura parcouru 15 km.
On raconte qu’on posa un jour cette énigme à von Neuman. Il répondit aussitôt : «15 km». «Vous la connaissiez», dit son questionneur. «Pas du tout, répondit von Neumann. J’ai simplement sommé la série».

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Supposons que deux personnes, Jean et Thierry, ont été arrêtées par la police qui les soupçonne d’un crime grave, mais sans pouvoir le prouver. La police peut cependant prouver leur culpabilité pour un délit moins grave. On les interroge séparément, chacun étant dans une pièce différente. Chaque prisonnier peut avouer ou ne pas avouer le crime plus grave, mais il ignore ce que fera l’autre.

Si tous deux confessent, chacun fera une peine de prison de 5 ans; si aucun des deux ne confesse, ils seront incarcérés pour un an — la peine prévue pour le délit moins grave que la police peut prouver; mais on leur promet aussi que si l’un d’eux confesse, il sera libre, tandis que son partenaire écopera de dix ans de prison.
La théorie des jeux étudie de telles situations conflictuelles (les scénarii peuvent être infiniment plus complexes) et cherche, en dressant une «matrice des gains», à déterminer la stratégie rationnelle optimale.


On notera que dans le dilemme présenté ici, la poursuite par chacun de son seul intérêt maximisé (ne pas aller en prison) conduit les deux joueurs en prison pour cinq ans, tandis que s’ils coopèrent et renoncent à leur intérêt personnel maximisé, ils obtiennent le meilleur résultat collectif (chacun écopant d’une seule année de prison) et les individus s’en tirent mieux s’ils coopèrent que s’ils sont égoïstes.

Revenons à notre altruisme de réciprocité. Il s’agira de trouver comment certains animaux placés dans certaines circonstances et jouant de manière répétée à un tel dilemme du prisonnier finiront par générer un altruisme de réciprocité qui serait la stratégie la plus avantageuse. Robert Axelrod a identifié les conditions qui doivent être réunies . Les organismes doivent d’abord rencontrer souvent les mêmes autres organismes; ils doivent reconnaître ces organismes déjà croisés et les distinguer d’organismes étrangers; ils doivent enfin se rappeler comment ils ont été traités par les organismes qu’ils ont croisés, car la détection des tricheurs est cruciale. Mais si ces conditions sont réunies, à long terme, la coopération et l’altruisme réciproque vont se fixer dans les populations concernées et ceux-ci s’avèrent donc compatibles avec la sélection naturelle et pourrait avoir émergé d’elle.

Un des plus intéressant des travaux réalisés dans ce contexte a justement été accompli par Robert Axelrod. Nombreux sont ceux qui y voient une prometteuse avenue vers une gauche néo-darwinienne — comme une sorte de mise à jour de la réflexion de Kropotkine .

En un mot, il a organisé des tournois dans lesquels diverses stratégies de comportement à adopter dans des situations de possible compétition ou coopération s’affrontaient — des stratégies pouvant aller de coopérer toujours, ne jamais coopérer et couvrant un immense spectre d’autres options entre les deux . De nombreuses personnes étaient invitées à rédiger un programme informatique prescrivant à des créatures leurs comportements en réaction au comportement d’autres créatures avec lesquelles ils interagissent. Axelrod les fit ensuite entrer en compétition chacune contre chacune des autres afin de voir laquelle aurait le plus de succès. C’est le plus simple et le plus court de tous les programmes qui concourut dans cette compétition qui l’emporta. Appelé Tit-for-tat, c’est-à-dire donnant-donnant, il préconise de commencer par coopérer avec l’autre créature que l’on vient de rencontrer et de continuer à coopérer si l’autre coopère , mais de ne pas coopérer si l’autre ne coopère pas et de continuer à réagir de la sorte lors des rencontres subséquentes, en répondant par de la coopération à de la coopération et à un refus de coopérer par un refus de coopérer.

Ces deux piliers en place, on devine sans doute qu’ils invitent à construire un très grand nombre de ces «structures secondaires» dont parle Dawkins et qui concernent non seulement la moralité, mais de très nombreux autres sujets.


Une pléthore de travaux et d’avenues de recherche



Les recherches en question sont aujourd’hui réalisées en sociobiologie, en psychologie (évolutionniste), en anthropologie, en biologie, en philosophie et en théorie des jeux. Ils portent sur l’évolution des comportements sociaux et altruistes, et sur les conditions nécessaires à leur apparition.

Claven en dresse le sommaire inventaire suivant: «En réalité, elles donnent des interprétations de la fonction et des conditions nécessaires à l’apparition de phénomènes liés à la moralité : sentiments sociaux, capacité de réflexion, transmission culturelle, propension à sanctionner certains comportements, normes de conduite, etc. Ce domaine d’investigation, quoique encore largement inexploré, est à la fois foisonnant et prometteur. Voici quelques résultats qui me paraissent particulièrement intéressants. Tout d’abord un bon nombre de recherches montrent que pour être efficaces, les normes sociales doivent être renforcées par la sanction ou par des émotions suffisamment fortes pour motiver l’action. D’autre part, il semblerait que la stabilité des groupes sociaux dépende de la présence, chez leurs membres, de certaines tendances à caractère social ; notamment la tendance à se conformer à la majorité ou à imiter les individus prestigieux. Enfin, de manière plus générale, l’apparition et la stabilisation du comportement et de la pensée morale trouvent diverses explications: la moralité aurait par exemple été sélectionnée parce qu’elle favorise la coordination et la coopération entre les individus d’une société ; selon d’autres auteurs, elle aurait été sélectionnée parce qu’elle permet d’établir une certaine égalité entre les membres d’une société .»

Étant donné ces faits, que s’ensuit-il pour la compréhension de ce que nous sommes et pour l’éthique en particulier ? Dawkins a formulé de manière remarquable cette question en ouverture de l’ouvrage désormais classique dans lequel il vulgarisait les idées que je viens d’exposer. Il nous demande d’imaginer un homme dont on saurait qu’il a longtemps survécu, et même vécu en étant très prospère, dans le milieu des gangsters de Chicago. Ce serait, dit-il, raisonnable de conclure que cet homme possède certaines caractéristiques — disons : qu’il est dur, impitoyable, qu’il a la détente facile, etc.

Dawkins poursuit : «Comme les gangsters de Chicago triomphants, nos gènes ont survécu, dans certains cas pendant des millions d'années, dans un monde hautement concurrentiel. Cela nous laisse en droit d'attendre certaines qualités dans nos gènes. J'indiquerai que la qualité prédominante escomptée dans un gène triomphant est l'égoïsme impitoyable. Cet égoïsme génétique suscitera habituellement de l'égoïsme dans le comportement individuel. Cependant, comme nous le verrons, il existe des circonstances spéciales dans lesquelles un gène peut mieux atteindre ses propres buts égoïstes en encourageant une forme limitée d'altruisme au niveau des animaux individuels .».

La prochaine fois, j’examinerai la synthèse de ces travaux tentée par Michael Shermer et proposerai un recul critique sur ces efforts de naturalisation de l’éthique, sur leur portée et leur signification.

lundi, juin 08, 2009

INTRODUCTION À L'ÉTHIQUE: LA SCIENCE ET L'ÉTHIQUE (SUITE, 3)

L’émergence de la moralité selon Darwin

Car c’est bien Darwin, cette fois encore, qui avait ouvert la voie.

Il suggérait dans son ouvrage de 1871 une généalogie naturaliste de la moralité proposant que les humains vont, grâce à leurs capacités mentales développées, être en mesure de complexifier ces instincts sociaux ce qui est déjà présents chez des animaux non-humains (nos prédécesseurs primates, notamment) et être ainsi capables de repenser à leurs actes, à leurs motivations et à ceux des autres, pour les approuver ou non.

Cette conception de la moralité, qui la fait évoluer à partir de dispositions primitives à la sociabilité qu’enrichissent progressivement le développement cognitif, le langage et l’apprentissage repose sur la reconnaissance d’une profonde continuité entre nous et les primates que Darwin affirme avec force: «Nous avons, je crois, démontré que l’homme et les animaux supérieurs, les primates surtout, ont quelques instincts communs. Tous possèdent les mêmes sens, les mêmes intuitions, éprouvent les mêmes sensations ; ils ont des passions, des affections et des émotions semblables, même les plus compliquées, telles que la jalousie, la méfiance, l’émulation, la reconnaissance et la magnanimité, ils aiment à tromper et à se venger ; ils redoutent le ridicule ; ils aiment la plaisanterie ; ils ressentent l’étonnement et la curiosité ; ils possèdent les mêmes facultés d’imitation, d’attention, de délibération, de choix, de mémoire, d’imagination, d’association des idées et de raisonnement, mais, bien entendu, à des degrés très différents. Les individus appartenant à une même espèce représentent toutes les phases intellectuelles, depuis l’imbécillité absolue jusqu’à la plus haute intelligence».
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Séance de toilettage chez des singes


Le primatologue néerlandais Frans de Waal (1948) s’est intéressé de près à l’émergence de la moralité chez les grands singes, chez lesquels il a décrit avec minutie les manifestations d’empathie, de réciprocité et de socialité.

Ses recherches l’ont conduit à penser que nous ne sommes que les derniers héritiers d’une très longue lignée d’animaux intensément sociables, dépendant les uns des autres et nouant entre eux toutes sortes de liens.

Il écrivait récemment : «Je ne prétends pas que les singes et les gorilles soient des êtres moraux, mais je pense bien que la morale humaine se situe sur un continuum qui commence avec la sociabilité animale». (New Scientist, 14 Octobre 2006, p. 60). Pour ces raisons, De Waal récuse aussi ce qu’il a appelé la «théorie du vernis», qui voudrait que la moralité soit un simple et commode vernis de respectabilité posé sur une nature humaine essentiellement égoïste, une thèse que résume mémorablement la maxime du biologiste Michael Ghiselin «Gratter un altuiste et vous verrez saigner un hypocrite».


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L’altruisme chez les singes verts (ou vervets)


Le singe vert utilise trois sortes de cris différents pour alerter de la présence d’un prédateur, selon qu’il s’agit d’un serpent, d’un aigle ou d’un léopard. Chacun de ces cris suscite, chez ses congénères qui l’entendent, le comportement de fuite approprié — par exemple, grimper aux arbres quand un serpent est signalé.

Par contre, le singe qui a alerté les autres attire de ce fait l’attention du reptile et court ainsi un plus grand risque d’être attaqué. Pourquoi l’évolution n’a–t-elle pas éliminé ce type de comportement appelé altruiste — en ce sens qu’il coûte quelque chose à un organisme qui le paie pour qu’un bénéfice soit acquis par un autre ?



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Darwin distinguait quatre étapes dans ce long processus de genèse de la moralité envisagée comme une caractéristique de notre espèce ayant, sur de très nombreuses années, émergé de sentiments pré moraux présents chez nos ancêtres pour lesquels l’association présentait un avantage sur une vie solitaire.

Pour commencer, les premiers humains héritaient d’instincts sociaux qui incitent à « trouver du plaisir dans la société de ses semblables, à éprouver une certaine sympathie pour eux, et à leur rendre divers services ».

Ensuite, avec des facultés intellectuelles plus développées, émerge la conscience : « le cerveau de chaque individu est [alors] constamment rempli par l’image de toutes ses actions passées et par les motifs qui l’ont poussé à agir comme il l’a fait ; or il doit éprouver ce sentiment de regret qui résulte invariablement d’un instinct auquel il n’a pas été satisfait […] chaque fois qu’il s’aperçoit que l’instinct social actuel et persistant a cédé chez lui à quelque autre instinct, plus puissant sur le moment, mais qui n’est ni permanent par sa nature, ni susceptible de laisser une impression bien vive . »

Troisièmement, avec l’apparition du langage, les membres d’une même association peuvent clairement exprimer leurs désirs : dès lors, «l’opinion commune, sur le mode suivant lequel chaque membre doit concourir au bien public, devient naturellement le principal guide d’action». Darwin précise : «Mais il faut toujours se rappeler que, quelque poids qu’on attribue à l’opinion publique, le respect que nous avons pour l’approbation ou le blâme exprimé par nos semblables dépend de la sympathie, qui, comme nous le verrons, constitue une partie essentielle de l’instinct social et en est même la base .»

Darwin invoque enfin le rôle de l’habitude et de l’apprentissage social. Car, écrit-il,«l’habitude, chez l’individu, joue un rôle fort important dans la direction de la conduite de chaque membre d’une association ; car la sympathie et l’instinct social, comme tous les autres instincts, de même que l’obéissance aux désirs et aux jugements de la communauté, se fortifient considérablement par l’habitude . »

Darwin lui-même ne reculait pas devant le problème méta-éthique que présente une telle généalogie de la morale. Selon lui, elle conduisait à retrouver et à refonder les grands principes éthiques classiques.

Elle débouchait ainsi sur une redécouverte de la grande idée mise de l’avant par la morale déontologique. Darwin s’en expliquait comme suit: «[…] à mesure que les sentiments d’affection et de sympathie et que la faculté de l’empire sur soi-même, se fortifient par l’habitude ; à mesure que la puissance du raisonnement devient plus lucide et lui permet d’apprécier plus sainement la justice des jugements de ses semblables, il se sent poussé, indépendamment du plaisir ou de la peine qu’il en éprouve dans le moment, à adopter certaines règles de conduite. Il peut dire alors, ce que ne saurait faire le sauvage ou le barbare : « Je suis le juge suprême de ma propre conduite », et, pour employer l’expression de Kant : « Je ne veux point violer dans ma personne la dignité de l’humanité . »

Elle débouchait aussi sur la règle d’or: «C’est le sens moral qui constitue peut-être la ligne de démarcation la plus nette entre l’homme et les autres animaux, mais je n’ai rien à ajouter sur ce point, puisque j’ai essayé de prouver que les instincts sociaux, – base fondamentale de la morale humaine , – auxquels viennent s’adjoindre les facultés intellectuelles actives et les effets de l’habitude, conduisent naturellement à la règle : « Fais aux hommes ce que tu voudrais qu’ils te fissent à toi-même ; » principe sur lequel repose toute la morale .»

Quant à la morale utilitariste, Darwin suggère que toutes les actions ne sont pas motivées par ce désir de plaisir dont partent les utilitaristes («[…] il me semble, écrit-il que l’homme agit souvent par impulsion, c’est-à-dire en vertu de l’instinct ou d’une longue habitude, sans avoir conscience d’un plaisir, probablement de la même façon qu’une abeille ou une fourmi quand elle obéit aveuglément à ses instincts »); mais il convient aussi que, puisque «les désirs exprimés par la communauté ont dû naturellement influencer à un haut degré la conduite de chacun de ses membres, et [que] tous recherchent le bonheur», il s’ensuit que «le principe du « plus Grand Bonheur » a dû devenir un guide et un but secondaire fort important .»

Il faut cependant le dire : cette conclusion selon laquelle une approche évolutionniste de l’éthique, loin de saper les fondements de la morale traditionnelle, les renforce au contraire, n’a pas convaincu la majorité des contemporains de Darwin. Non sans raison : après tout, Darwin réintroduisait l’être humain au sein de la Nature, reliait sa moralité à des instincts de ses ancêtres et faisait tout cela sans jamais faire intervenir dieu. D’aucuns pensent même que Darwin, par amour pour sa pieuse épouse, aurait volontairement amoindri la portée révolutionnaire des implications de la théorie de l’évolution pour la compréhension de l’être humain en général et de l’éthique en particulier.

Quoiqu’il en soit, la théorie avancée par Darwin présentait au moins deux très importants défauts.

Le premier concerne l’invocation d’hypothèses lamarckiennes pour expliquer l’évolution de la moralité, qui était déjà étonnante à l’époque et qui est aujourd’hui inadmissible .

Le deuxième est le défi posé par l’altruisme. Darwin en était pleinement conscient. C’est ainsi qu’il écrivait : «Mais on peut se demander comment un grand nombre d’individus, dans le sein d’une même tribu, ont d’abord acquis ces qualités sociales et morales, et comment le niveau de la perfection s’est graduellement élevé ? Il est fort douteux que les descendants des parents les plus sympathiques, les plus bienveillants et les plus fidèles à leurs compagnons, aient surpassés en nombre ceux des membres égoïstes et perfides de la même tribu. L’individu prêt à sacrifier sa vie plutôt que de trahir les siens, comme maint sauvage en a donné l’exemple, ne laisse souvent pas d’enfants pour hériter de sa noble nature. Les hommes les plus braves, les plus ardents à s’exposer aux premiers rangs de la mêlée, et qui risquent volontiers leur vie pour leurs semblables, doivent même, en moyenne, succomber en plus grande quantité que les autres. Il semble donc presque impossible (il faut se rappeler que nous ne parlons pas ici d’une tribu victorieuse sur une autre tribu) que la sélection naturelle, c’est-à-dire la persistance du plus apte, puisse augmenter le nombre des hommes doués de ces vertus, ou le degré de leur perfection ».

Bref : de nombreux facteurs devraient limiter ou même interdire l’altruisme et, en conséquence, on devrait observer dans la nature l’omniprésence de l’égoïsme. Or, ce n’est manifestement pas le cas et Kropotkine, on l’a vu, l’a vite noté.
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Parmi les cas d’altruisme qui intriguaient tant Darwin figuraient notamment ceux de ces insectes de l’ordre des Hyménoptères, qui comprend les abeilles, les fourmis et les guêpes. On y retrouve des femelles stériles qui ne se reproduisent pas et qui passent plutôt leur vie à s’occuper des filles mises au monde par leur mère ou des individus (comme les abeilles) qui défendent la colonie par des comportements qui causent leur mort (par exemple en piquant les intrus). Comment expliquer de tels phénomènes dans un cadre évolutionniste?

Il reviendra à William Hamilton de percer ce mystère en montrant comment fonctionne ce qu’il appellera l’altruisme de parentèle. Celui-ci, avec une autre forme d’altruisme appelé altruisme réciproque fournit un cadre dans lequel penser l’éthique, voire même une méta-éthique dans une perspective évolutionniste.

Le prochain article de cette série sera justement consacré à l’altruisme ainsi qu’à la tentative de synthèse de ces travaux pour une compréhension naturaliste de l’éthique — ouvrant la voie vers une «science du bien et du mal» — qui a été récemment proposée par Michael Shermer et quelques autres.

dimanche, juin 07, 2009

INTRODUCTION À L'ÉTHIQUE: LA SCIENCE ET L'ÉTHIQUE (SUITE, 2)

Le darwinisme social



Dans l’Angleterre victorienne, en plein coeur de la révolution industrielle, le darwinisme social devient en effet un slogan par lequel on justifie la compétition sans entraves, la lutte pour la survie et la survie du plus fort, le laissez-faire capitaliste, la non-intervention de l’État en faveur des plus «faibles», le refus d’instituer des politiques publiques d’éducation, de protection sociale ou de santé.

Le darwinisme biologique — et Darwin lui-même, mal à l’aise devant tout cela — n’y peuvent rien: on nage désormais en pleine idéologie, qui se répand comme une traînée de poudre. C’est souvent du darwinisme social que se réclament aux Etats-Unis ces grands patrons de corporations qu’on appellera les « barons-voleurs» pour justifier leurs impitoyables pratiques et c’est encore lui qui est invoqué pour justifier l’impérialisme, le colonialisme et la racisme. Bientôt se développe même un mouvement appelé eugénisme. Il est fondé par le propre cousin de Darwin, Francis Galton (1822-1911) et, associé à la génétique mendélienne, il suggère des politiques destinées à assurer que les plus aptes se reproduisent (eugénisme positif) ou que les moins aptes se reproduisent peu ou pas du tout (eugénisme négatif). Des programmes de stérilisation seront ainsi mis en place dans de nombreux pays, eu Europe et aux États-Unis — et pas seulement dans l’Allemagne nazie.

On ne s’en étonnera pas : dès 1945, toute invocation de la biologie dans l’étude des êtres humains est d’emblée suspecte — ou pire. Les évolutionnistes auront beau expliquer, à la suite du Prince anarchiste P. Kropotkine (1842-1921) qui avait consacré un ouvrage entier à cette question (L’Entraide, un facteur de l’évolution, 1906) et qui peut pour cela être tenu pour un des pères de la sociobiologie ou de la psychologie évolutionniste(1), que la compétition n’est pas le seul moteur de l’évolution, rappeler le rôle de la coopération et la dérive génétique : rien n’y fit. La récupération d’un seul aspect des différents moteurs de l’évolution à des fins idéologiques avait en grande partie délégitimé toute la discipline.

Dans l’ensemble des sciences humaines de cette époque dominent donc des thèses culturalistes et environnementalistes qui interdisent à toutes fins utiles d’invoquer des facteurs héréditaires, biologiques voire même naturels dans l’explication des comportements humains. Jean-Pierre Changeux résume bien la situation qui prévalait alors (et qui prévaut encore, en certains secteurs) quand il écrit que le «point de vue dominant dans les sciences humaines et la philosophie (Foucault, Levi-Strauss, Derrida)» voulait que «l’extension du mode de pensée et des modèles de la biologie et de l’évolutionnisme aux sciences humaines et sociales […] se confond […] avec la production d’idéologies totalitaires et répressives ».

Ce moment est aujourd’hui en partie dépassé et une approche darwinienne de l’éthique s’est déployée depuis, en gros, une cinquantaine d’années. Reprenant une distinction proposée par Elliott Sober, il me paraît éclairant de proposer que celle-ci s’est engagée dans deux directions principales.

La première est explicative et cherche à comprendre pourquoi nous avons telles ou telles pensées ou émotions de nature éthique. On voudra ici, en tenant compte du fait que nous sommes des produits de l’évolution, que nos ancêtres sont apparus il y a quelque chose comme 150 000 ans ou que nous avons longtemps vécu au sein de groupes restreints, rendre compte à la fois d’éventuels universaux éthiques et comprendre des singularités (individuelles ou sociales) observables.

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Kindchenschema (i.e. Traits infantiles)


Les bébés des mammifères, y compris ceux des humains, ont de grands yeux et des traits arrondis. Ces traits nous semblent immédiatement irrésistibles et «beaux»: nos sentiments ou instincts (plus que le raisonnement) contribuent ainsi à créer un lien émotionnel fort et très utile pour inciter à ce que le parent prenne soin de l’enfant.
Quand on examine leurs créations, on se convainc aussitôt que les dessinateurs des films d’animation ont compris cette préférence instinctive. De même quand on regarde nos animaux de compagnie…

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La deuxième voie est justificative et se situe sur un plan méta-éthique. Deux avenues principales sont ici explorées. La première espère contribuer à décider si (éventuellement), des positions éthiques sont vraies, justes ou correctes et à les justifier le cas échéant; la deuxième promeut plutôt une forme ou l’autre d’émotivisme ou de subjectivisme qui fait de l’éthique une sorte d’illusion.

Dans la suite de ce texte, je vais montrer comment Darwin envisageait ces questions et rappeler comment l’approche qu’il proposait débouche sur la très sérieuse difficulté que représente la compréhension de l’altruisme.

(À suivre)


(1) Les récupérations idéologiques du darwinisme sont aussi nombreuses que les motivation idéologiques du rejet de ses conclusions et l’ensemble de ces attitudes (d’approbation ou de rejet) ne se laisse pas aisément ranger sous les habituelles catégories politiques de gauche ou de droite, comme l’exemple de Kropotkine le laisse pressentir. Dès sa publication, L’origine des espèces a suscité de vives inquiétudes chez les autorités religieuses et chez certains moralistes qui vont, en partie pour cela, délibérément choisir de l’ignorer. C’est qu’à leurs yeux, en nous rattachant comme elles le faisaient au reste de la Nature et en remettant en question le statut particulier de l’être humain au sein de la création, les idées du livre contribuaient à saper certains des fondements les plus importants de la religion et de la moralité traditionnelle. Pourtant, d’un autre côté, l’ouvrage allait aussi être passionnément invoqué par un nombre considérable de causes et d’idées, souvent fort éloignées les unes des autres. C’est ainsi que Karl Marx, enthousiaste, voit dans les thèses de Darwin le fondement naturaliste de la lutte des classes dans l’histoire, qu’il aurait lui-même mise à jour dans ses écrits; mais , on l’a vu, bon nombre de défenseurs d’un capitalisme sans entrave y lisent de leur côté la justification de la compétition et de la concentration aussi bien des entreprises que de la richesse, au nom de la « survie du plus fort »; quant aux Nazis, il leur arrivera de se réclamer de Darwin pour justifier leur politique d’extermination des Juifs d’Europe.

samedi, juin 06, 2009

INTRODUCTION À L'ÉTHIQUE: LA SCIENCE ET L'ÉTHIQUE (SUITE)

Grues et crochets célestes

Le philosophe Daniel C. Dennett aidera à y voir clair.

Dans l’important livre qu’il a consacré à Darwin (2000), il a proposé de distinguer entre deux paradigmes ou modèles. Le premier repose sur la conviction naturaliste que Darwin a fourni un modèle théorique qui constitue un très singulier «renversement des modes de pensée habituels» et qui permet de comprendre comment, par exemple, il n’est pas nécessaire d’avoir de l’intelligence pour construire une belle machine; qu’un processus qui n’est pas lui-même intelligent et qui ne se fixe pas de but peut néanmoins générer quelque chose qui est intelligent et créatif; ou encore que la conscience, loin d’être l’origine de toute création, en est en fait la résultante, et même une résultante récente.

Ce modèle, qui s’appliquerait bien entendu à l’éthique, peut être pensé comme une accumulation de grues : certes, l’art, la conscience ou l’éthique, pour en rester à ces exemples, sont des réalités qui nous semblent bien éloignées des processus biologiques élémentaires et en ce sens être situés « tout là-haut, dans le ciel »: mais on parvient bien à cette hauteur en partant du sol et en élevant peu à peu, sur des durées très longues, de simples grues montées les unes sur les autres.

Les défenseurs de l’autre modèle constatent eux aussi la présence de ces objets «très haut dans le ciel» : mais ils refusent l’explication par des grues. Dennett suggère qu’ils en sont réduits ou bien à arguer que la naturalisation darwinienne est impossible pour tel ou tel objet ou, pire, à invoquer ce que Dennett appelle des «crochets célestes», des crochets auxquels ces objets sont suspendus — mais en ce cas, évidemment, la question se pose aussitôt de savoir à quoi ces crochets sont eux mêmes rattachés.



La confrontation entre les deux groupes joue simultanément sur de nombreux plans, à la fois scientifiques et idéologiques et concerne notamment la question de l’impact des idéologies sociales et politiques sur, sinon toujours la valeur cognitive des résultats de la science, du moins sur la détermination de ses objets d’étude et l’utilisation qui est faite de ses résultats (1

Elle s’est poursuivie jusqu’à nos jours, chaque camp pouvant avancer des noms prestigieux.

C’est ainsi qu’aux Etats-Unis, les plus célèbres partisans d’une biologisation des sciences humaines en général, et notamment de l’éthique, sont probablement, de nos jours, E.O. Wilson (1929), le créateur de la sociobiologie et Robert Trivers (1943), à qui on doit le concept d’altruisme réciproque (nous y reviendrons dans le prochain texte de cette série); mais qu’on trouve parmi les opposants à ce programme — ou du moins parmi ses plus sévères critiques — le biologiste et généticien Richard Lewontin (1929), le paléontologiste et créateur de la théorie de l’équilibre intermittent Stephen Jay Gould (1941-2002), ainsi que l’écologiste et mathématicien Richard Levins.

Au Royaume-Uni, l’éthologiste et biologiste Richard Dawkins (1942), connu pour avoir proposé le concept de «gène égoïste», compte parmi les plus célèbres partisans de ce qu’on appelle plus volontiers là-bas la «psychologie évolutionniste»; parmi ses défenseurs, on compte encore W.D. Hamilton (1936-2000), un biologiste qui a mis en évidence le phénomène de la sélection de parentèle (kin selection) et énoncé la célèbre loi qui porte son nom (nous reviendrons également sur ces concepts dans le prochain texte de cette série), ainsi que le biologiste et généticien John Maynard Smith (1920 –2004). Mais leur position a des opposants très en vue, au nombre desquels figure le biologiste Steven Rose (1938) ainsi que l’éthologiste Patrick Bateson (1938).
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E.O. Wilson (1929)

Un des moments mémorables de cette guerre des idées s’est produit en 1978, lors d’une réunion de l’American Association for the Advancement of Science durant laquelle E.O . Wilson donne une conférence sur la sociobiologie, cette discipline alors encore toute récente dont il est le créateur.

Dès qu’il commence à parler, une dizaine de membres de l’International Comitee Against Racism s’avance sur la scène en scandant: «Racist Wilson, you can’t hide; we charge you with génocide!» [Wilson le raciste : tu ne peux pas te cacher; nous t’accusons de génocide]. Une femme s’approche alors du conférencier et lui déverse de l’eau sur sa tête.


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Pour mesurer à quel point l’application à l’être humain des idées darwiniennes a pu être et peut encore être polémique, il suffira de se rappeler de cet épisode qu’on a pu appeler le premier péché originel de la biologisation de l’éthique : le darwinisme social.

( À suivre)