Affichage des articles dont le libellé est Darwin. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Darwin. Afficher tous les articles

lundi, juin 08, 2009

INTRODUCTION À L'ÉTHIQUE: LA SCIENCE ET L'ÉTHIQUE (SUITE, 3)

L’émergence de la moralité selon Darwin

Car c’est bien Darwin, cette fois encore, qui avait ouvert la voie.

Il suggérait dans son ouvrage de 1871 une généalogie naturaliste de la moralité proposant que les humains vont, grâce à leurs capacités mentales développées, être en mesure de complexifier ces instincts sociaux ce qui est déjà présents chez des animaux non-humains (nos prédécesseurs primates, notamment) et être ainsi capables de repenser à leurs actes, à leurs motivations et à ceux des autres, pour les approuver ou non.

Cette conception de la moralité, qui la fait évoluer à partir de dispositions primitives à la sociabilité qu’enrichissent progressivement le développement cognitif, le langage et l’apprentissage repose sur la reconnaissance d’une profonde continuité entre nous et les primates que Darwin affirme avec force: «Nous avons, je crois, démontré que l’homme et les animaux supérieurs, les primates surtout, ont quelques instincts communs. Tous possèdent les mêmes sens, les mêmes intuitions, éprouvent les mêmes sensations ; ils ont des passions, des affections et des émotions semblables, même les plus compliquées, telles que la jalousie, la méfiance, l’émulation, la reconnaissance et la magnanimité, ils aiment à tromper et à se venger ; ils redoutent le ridicule ; ils aiment la plaisanterie ; ils ressentent l’étonnement et la curiosité ; ils possèdent les mêmes facultés d’imitation, d’attention, de délibération, de choix, de mémoire, d’imagination, d’association des idées et de raisonnement, mais, bien entendu, à des degrés très différents. Les individus appartenant à une même espèce représentent toutes les phases intellectuelles, depuis l’imbécillité absolue jusqu’à la plus haute intelligence».
****************************************************************************************



Séance de toilettage chez des singes


Le primatologue néerlandais Frans de Waal (1948) s’est intéressé de près à l’émergence de la moralité chez les grands singes, chez lesquels il a décrit avec minutie les manifestations d’empathie, de réciprocité et de socialité.

Ses recherches l’ont conduit à penser que nous ne sommes que les derniers héritiers d’une très longue lignée d’animaux intensément sociables, dépendant les uns des autres et nouant entre eux toutes sortes de liens.

Il écrivait récemment : «Je ne prétends pas que les singes et les gorilles soient des êtres moraux, mais je pense bien que la morale humaine se situe sur un continuum qui commence avec la sociabilité animale». (New Scientist, 14 Octobre 2006, p. 60). Pour ces raisons, De Waal récuse aussi ce qu’il a appelé la «théorie du vernis», qui voudrait que la moralité soit un simple et commode vernis de respectabilité posé sur une nature humaine essentiellement égoïste, une thèse que résume mémorablement la maxime du biologiste Michael Ghiselin «Gratter un altuiste et vous verrez saigner un hypocrite».


***************************************************************************************



L’altruisme chez les singes verts (ou vervets)


Le singe vert utilise trois sortes de cris différents pour alerter de la présence d’un prédateur, selon qu’il s’agit d’un serpent, d’un aigle ou d’un léopard. Chacun de ces cris suscite, chez ses congénères qui l’entendent, le comportement de fuite approprié — par exemple, grimper aux arbres quand un serpent est signalé.

Par contre, le singe qui a alerté les autres attire de ce fait l’attention du reptile et court ainsi un plus grand risque d’être attaqué. Pourquoi l’évolution n’a–t-elle pas éliminé ce type de comportement appelé altruiste — en ce sens qu’il coûte quelque chose à un organisme qui le paie pour qu’un bénéfice soit acquis par un autre ?



***************************************************************************************

Darwin distinguait quatre étapes dans ce long processus de genèse de la moralité envisagée comme une caractéristique de notre espèce ayant, sur de très nombreuses années, émergé de sentiments pré moraux présents chez nos ancêtres pour lesquels l’association présentait un avantage sur une vie solitaire.

Pour commencer, les premiers humains héritaient d’instincts sociaux qui incitent à « trouver du plaisir dans la société de ses semblables, à éprouver une certaine sympathie pour eux, et à leur rendre divers services ».

Ensuite, avec des facultés intellectuelles plus développées, émerge la conscience : « le cerveau de chaque individu est [alors] constamment rempli par l’image de toutes ses actions passées et par les motifs qui l’ont poussé à agir comme il l’a fait ; or il doit éprouver ce sentiment de regret qui résulte invariablement d’un instinct auquel il n’a pas été satisfait […] chaque fois qu’il s’aperçoit que l’instinct social actuel et persistant a cédé chez lui à quelque autre instinct, plus puissant sur le moment, mais qui n’est ni permanent par sa nature, ni susceptible de laisser une impression bien vive . »

Troisièmement, avec l’apparition du langage, les membres d’une même association peuvent clairement exprimer leurs désirs : dès lors, «l’opinion commune, sur le mode suivant lequel chaque membre doit concourir au bien public, devient naturellement le principal guide d’action». Darwin précise : «Mais il faut toujours se rappeler que, quelque poids qu’on attribue à l’opinion publique, le respect que nous avons pour l’approbation ou le blâme exprimé par nos semblables dépend de la sympathie, qui, comme nous le verrons, constitue une partie essentielle de l’instinct social et en est même la base .»

Darwin invoque enfin le rôle de l’habitude et de l’apprentissage social. Car, écrit-il,«l’habitude, chez l’individu, joue un rôle fort important dans la direction de la conduite de chaque membre d’une association ; car la sympathie et l’instinct social, comme tous les autres instincts, de même que l’obéissance aux désirs et aux jugements de la communauté, se fortifient considérablement par l’habitude . »

Darwin lui-même ne reculait pas devant le problème méta-éthique que présente une telle généalogie de la morale. Selon lui, elle conduisait à retrouver et à refonder les grands principes éthiques classiques.

Elle débouchait ainsi sur une redécouverte de la grande idée mise de l’avant par la morale déontologique. Darwin s’en expliquait comme suit: «[…] à mesure que les sentiments d’affection et de sympathie et que la faculté de l’empire sur soi-même, se fortifient par l’habitude ; à mesure que la puissance du raisonnement devient plus lucide et lui permet d’apprécier plus sainement la justice des jugements de ses semblables, il se sent poussé, indépendamment du plaisir ou de la peine qu’il en éprouve dans le moment, à adopter certaines règles de conduite. Il peut dire alors, ce que ne saurait faire le sauvage ou le barbare : « Je suis le juge suprême de ma propre conduite », et, pour employer l’expression de Kant : « Je ne veux point violer dans ma personne la dignité de l’humanité . »

Elle débouchait aussi sur la règle d’or: «C’est le sens moral qui constitue peut-être la ligne de démarcation la plus nette entre l’homme et les autres animaux, mais je n’ai rien à ajouter sur ce point, puisque j’ai essayé de prouver que les instincts sociaux, – base fondamentale de la morale humaine , – auxquels viennent s’adjoindre les facultés intellectuelles actives et les effets de l’habitude, conduisent naturellement à la règle : « Fais aux hommes ce que tu voudrais qu’ils te fissent à toi-même ; » principe sur lequel repose toute la morale .»

Quant à la morale utilitariste, Darwin suggère que toutes les actions ne sont pas motivées par ce désir de plaisir dont partent les utilitaristes («[…] il me semble, écrit-il que l’homme agit souvent par impulsion, c’est-à-dire en vertu de l’instinct ou d’une longue habitude, sans avoir conscience d’un plaisir, probablement de la même façon qu’une abeille ou une fourmi quand elle obéit aveuglément à ses instincts »); mais il convient aussi que, puisque «les désirs exprimés par la communauté ont dû naturellement influencer à un haut degré la conduite de chacun de ses membres, et [que] tous recherchent le bonheur», il s’ensuit que «le principe du « plus Grand Bonheur » a dû devenir un guide et un but secondaire fort important .»

Il faut cependant le dire : cette conclusion selon laquelle une approche évolutionniste de l’éthique, loin de saper les fondements de la morale traditionnelle, les renforce au contraire, n’a pas convaincu la majorité des contemporains de Darwin. Non sans raison : après tout, Darwin réintroduisait l’être humain au sein de la Nature, reliait sa moralité à des instincts de ses ancêtres et faisait tout cela sans jamais faire intervenir dieu. D’aucuns pensent même que Darwin, par amour pour sa pieuse épouse, aurait volontairement amoindri la portée révolutionnaire des implications de la théorie de l’évolution pour la compréhension de l’être humain en général et de l’éthique en particulier.

Quoiqu’il en soit, la théorie avancée par Darwin présentait au moins deux très importants défauts.

Le premier concerne l’invocation d’hypothèses lamarckiennes pour expliquer l’évolution de la moralité, qui était déjà étonnante à l’époque et qui est aujourd’hui inadmissible .

Le deuxième est le défi posé par l’altruisme. Darwin en était pleinement conscient. C’est ainsi qu’il écrivait : «Mais on peut se demander comment un grand nombre d’individus, dans le sein d’une même tribu, ont d’abord acquis ces qualités sociales et morales, et comment le niveau de la perfection s’est graduellement élevé ? Il est fort douteux que les descendants des parents les plus sympathiques, les plus bienveillants et les plus fidèles à leurs compagnons, aient surpassés en nombre ceux des membres égoïstes et perfides de la même tribu. L’individu prêt à sacrifier sa vie plutôt que de trahir les siens, comme maint sauvage en a donné l’exemple, ne laisse souvent pas d’enfants pour hériter de sa noble nature. Les hommes les plus braves, les plus ardents à s’exposer aux premiers rangs de la mêlée, et qui risquent volontiers leur vie pour leurs semblables, doivent même, en moyenne, succomber en plus grande quantité que les autres. Il semble donc presque impossible (il faut se rappeler que nous ne parlons pas ici d’une tribu victorieuse sur une autre tribu) que la sélection naturelle, c’est-à-dire la persistance du plus apte, puisse augmenter le nombre des hommes doués de ces vertus, ou le degré de leur perfection ».

Bref : de nombreux facteurs devraient limiter ou même interdire l’altruisme et, en conséquence, on devrait observer dans la nature l’omniprésence de l’égoïsme. Or, ce n’est manifestement pas le cas et Kropotkine, on l’a vu, l’a vite noté.
*****************************************************************************************


Parmi les cas d’altruisme qui intriguaient tant Darwin figuraient notamment ceux de ces insectes de l’ordre des Hyménoptères, qui comprend les abeilles, les fourmis et les guêpes. On y retrouve des femelles stériles qui ne se reproduisent pas et qui passent plutôt leur vie à s’occuper des filles mises au monde par leur mère ou des individus (comme les abeilles) qui défendent la colonie par des comportements qui causent leur mort (par exemple en piquant les intrus). Comment expliquer de tels phénomènes dans un cadre évolutionniste?

Il reviendra à William Hamilton de percer ce mystère en montrant comment fonctionne ce qu’il appellera l’altruisme de parentèle. Celui-ci, avec une autre forme d’altruisme appelé altruisme réciproque fournit un cadre dans lequel penser l’éthique, voire même une méta-éthique dans une perspective évolutionniste.

Le prochain article de cette série sera justement consacré à l’altruisme ainsi qu’à la tentative de synthèse de ces travaux pour une compréhension naturaliste de l’éthique — ouvrant la voie vers une «science du bien et du mal» — qui a été récemment proposée par Michael Shermer et quelques autres.

dimanche, juin 07, 2009

INTRODUCTION À L'ÉTHIQUE: LA SCIENCE ET L'ÉTHIQUE (SUITE, 2)

Le darwinisme social



Dans l’Angleterre victorienne, en plein coeur de la révolution industrielle, le darwinisme social devient en effet un slogan par lequel on justifie la compétition sans entraves, la lutte pour la survie et la survie du plus fort, le laissez-faire capitaliste, la non-intervention de l’État en faveur des plus «faibles», le refus d’instituer des politiques publiques d’éducation, de protection sociale ou de santé.

Le darwinisme biologique — et Darwin lui-même, mal à l’aise devant tout cela — n’y peuvent rien: on nage désormais en pleine idéologie, qui se répand comme une traînée de poudre. C’est souvent du darwinisme social que se réclament aux Etats-Unis ces grands patrons de corporations qu’on appellera les « barons-voleurs» pour justifier leurs impitoyables pratiques et c’est encore lui qui est invoqué pour justifier l’impérialisme, le colonialisme et la racisme. Bientôt se développe même un mouvement appelé eugénisme. Il est fondé par le propre cousin de Darwin, Francis Galton (1822-1911) et, associé à la génétique mendélienne, il suggère des politiques destinées à assurer que les plus aptes se reproduisent (eugénisme positif) ou que les moins aptes se reproduisent peu ou pas du tout (eugénisme négatif). Des programmes de stérilisation seront ainsi mis en place dans de nombreux pays, eu Europe et aux États-Unis — et pas seulement dans l’Allemagne nazie.

On ne s’en étonnera pas : dès 1945, toute invocation de la biologie dans l’étude des êtres humains est d’emblée suspecte — ou pire. Les évolutionnistes auront beau expliquer, à la suite du Prince anarchiste P. Kropotkine (1842-1921) qui avait consacré un ouvrage entier à cette question (L’Entraide, un facteur de l’évolution, 1906) et qui peut pour cela être tenu pour un des pères de la sociobiologie ou de la psychologie évolutionniste(1), que la compétition n’est pas le seul moteur de l’évolution, rappeler le rôle de la coopération et la dérive génétique : rien n’y fit. La récupération d’un seul aspect des différents moteurs de l’évolution à des fins idéologiques avait en grande partie délégitimé toute la discipline.

Dans l’ensemble des sciences humaines de cette époque dominent donc des thèses culturalistes et environnementalistes qui interdisent à toutes fins utiles d’invoquer des facteurs héréditaires, biologiques voire même naturels dans l’explication des comportements humains. Jean-Pierre Changeux résume bien la situation qui prévalait alors (et qui prévaut encore, en certains secteurs) quand il écrit que le «point de vue dominant dans les sciences humaines et la philosophie (Foucault, Levi-Strauss, Derrida)» voulait que «l’extension du mode de pensée et des modèles de la biologie et de l’évolutionnisme aux sciences humaines et sociales […] se confond […] avec la production d’idéologies totalitaires et répressives ».

Ce moment est aujourd’hui en partie dépassé et une approche darwinienne de l’éthique s’est déployée depuis, en gros, une cinquantaine d’années. Reprenant une distinction proposée par Elliott Sober, il me paraît éclairant de proposer que celle-ci s’est engagée dans deux directions principales.

La première est explicative et cherche à comprendre pourquoi nous avons telles ou telles pensées ou émotions de nature éthique. On voudra ici, en tenant compte du fait que nous sommes des produits de l’évolution, que nos ancêtres sont apparus il y a quelque chose comme 150 000 ans ou que nous avons longtemps vécu au sein de groupes restreints, rendre compte à la fois d’éventuels universaux éthiques et comprendre des singularités (individuelles ou sociales) observables.

****************************************************************************************


Kindchenschema (i.e. Traits infantiles)


Les bébés des mammifères, y compris ceux des humains, ont de grands yeux et des traits arrondis. Ces traits nous semblent immédiatement irrésistibles et «beaux»: nos sentiments ou instincts (plus que le raisonnement) contribuent ainsi à créer un lien émotionnel fort et très utile pour inciter à ce que le parent prenne soin de l’enfant.
Quand on examine leurs créations, on se convainc aussitôt que les dessinateurs des films d’animation ont compris cette préférence instinctive. De même quand on regarde nos animaux de compagnie…

****************************************************************************************
La deuxième voie est justificative et se situe sur un plan méta-éthique. Deux avenues principales sont ici explorées. La première espère contribuer à décider si (éventuellement), des positions éthiques sont vraies, justes ou correctes et à les justifier le cas échéant; la deuxième promeut plutôt une forme ou l’autre d’émotivisme ou de subjectivisme qui fait de l’éthique une sorte d’illusion.

Dans la suite de ce texte, je vais montrer comment Darwin envisageait ces questions et rappeler comment l’approche qu’il proposait débouche sur la très sérieuse difficulté que représente la compréhension de l’altruisme.

(À suivre)


(1) Les récupérations idéologiques du darwinisme sont aussi nombreuses que les motivation idéologiques du rejet de ses conclusions et l’ensemble de ces attitudes (d’approbation ou de rejet) ne se laisse pas aisément ranger sous les habituelles catégories politiques de gauche ou de droite, comme l’exemple de Kropotkine le laisse pressentir. Dès sa publication, L’origine des espèces a suscité de vives inquiétudes chez les autorités religieuses et chez certains moralistes qui vont, en partie pour cela, délibérément choisir de l’ignorer. C’est qu’à leurs yeux, en nous rattachant comme elles le faisaient au reste de la Nature et en remettant en question le statut particulier de l’être humain au sein de la création, les idées du livre contribuaient à saper certains des fondements les plus importants de la religion et de la moralité traditionnelle. Pourtant, d’un autre côté, l’ouvrage allait aussi être passionnément invoqué par un nombre considérable de causes et d’idées, souvent fort éloignées les unes des autres. C’est ainsi que Karl Marx, enthousiaste, voit dans les thèses de Darwin le fondement naturaliste de la lutte des classes dans l’histoire, qu’il aurait lui-même mise à jour dans ses écrits; mais , on l’a vu, bon nombre de défenseurs d’un capitalisme sans entrave y lisent de leur côté la justification de la compétition et de la concentration aussi bien des entreprises que de la richesse, au nom de la « survie du plus fort »; quant aux Nazis, il leur arrivera de se réclamer de Darwin pour justifier leur politique d’extermination des Juifs d’Europe.