L'ouvrage collectif: Je pense, donc je ris. Humour et philosophie, que j'ai dirigé avec Christian Boissinot aux Presses de l'Université Laval, sortira bientôt. J'ai posté ici, alors que j'y travaillais, ma contribution à cet ouvrage, intitulée: Humour et mathématiques.
Je poste cette fois cet autre chapitre du livre. Cet entretien est aussi paru dans Philosophie Magazine. Me conctacter si on désire reproduire ce texte.
***
1. Comment vous est venue l’idée d’écrire Platon et son ornithorynque?
Nous nous sommes connus la première journée de notre première année d’études à Harvard, en 1957, et nous sommes restés des amis depuis lors.
Nous avons tous deux étudié la philosophie et nous avons eu des professeurs exceptionnels — parmi lesquels W. V. O. Quine, Paul Tillich et Robert Paul Wolff. Un de nos camarades d’études était le juge de la Cour suprême américaine David Souter — en fait, il n’était pas juge de la Cour suprême à cette époque, mais il était déjà un garçon sérieux et on pouvait tout à fait l’imaginer porter une toge noire.
Ceci dit, nous avons probablement appris plus de philosophie au cours de toutes ces nuits passées au Tommy’s Arcade et durant lesquelles nous discutions l’un avec l’autre.
Nous sommes donc restés amis durant les 52 années qui ont suivi et nous n’avons cessé de débattre (Tom est plus religieux que Dan et il est également plus grand, ce qui irrite quelque peu Dan; d’un autre côté Dan, plus que Tom, est un véritable aimant à femmes, ce qui ce qui irrite quelque peu Tom.)
Durant toutes ces années, nous n’avons cessé de nous raconter des blagues. Un soir, Danny téléphone à Tom et lui dit : « Je viens d’entendre une bonne vieille blague. Un homme est au lit avec la femme de son meilleur ami. Tout d’un coup, ils entendent la voiture du mari qui se stationne dans le garage. L’ami saute du lit et court se cacher dans le placard. Pendant ce temps, le mari entre dans la chambre et, ouvrant le placard pour y accrocher son veston, il y voit son meilleur ami Louis, complètement nu. L’homme s’écrie : « Louis! Qu’est-ce que tu fais là? » et Louis répond: « Euh… Ben tout le monde doit bien être quelque part. »
Tom a réagi en disant : « Ah, Ah! Louis donne une réponse hégélienne à ce qui devait s’entendre comme une question existentielle. »
La conversation s’est alors poursuivi comme suit:
Dan : Exactement! Le mari veut savoir ce que Louis fait dans cette situation existentielle particulière, c’est-à-dire nu et dans le placard.
Tom : Exact. Tandis que Louis, pour des raisons qu’on devine, préfère répondre du point de vue de Dieu, en se plaçant en quelque sorte hors du système, comme Hegel.
Dan : Attends un peu. On tient un livre avec ça! (Il faut dire que Dan est l’auteur de 30 ouvrages)
Tom : Pardon? (Il faut dire que Tom n’est pas auteur de 30 ouvrages)
Dan : Tout à fait! Des blagues qui permettent de saisir des idées philosophiques.
Tom : Ce sera un tout petit livre, Danny. Il ne doit y avoir que 4 blagues dans le monde entier qui font cela.
Dan : Non! Non! Il y en a des centaines.
Nous avons loué une chambre de Motel à Gloucester (Massachusetts) et nous nous y sommes enfermés pour une fin de semaine avec une pile de livres de philosophie et une pile de livres de blagues. Le reste, comme dirait Hegel, appartient à l’histoire.
2. Avez-vous été surpris du succès du livre, qui a été si grand que vous avez dû en faire un deuxième et qu’un troisième est en préparation?
En fait, non, nous n’en avons pas été surpris : nous en avons été complètement renversés!
Notre livre avait été refusé par 40 maisons d’édition. Mais notre agente littéraire, Julia Lord, refusait de capituler. Le quarante et unième éditeur, Abrams Image, a acheté Plato and a Platypus walk into a Bar pour une minuscule avance et n’en a imprimé que 15 000 copies. Notre espoir le plus fou était d’en vendre suffisamment pour couvrir notre avance et peut-être faire un 1000$ de plus.
C’est alors que Weekend Edition Sunday, de NPR, nous a contactés : Liane Hanson souaitait nous interviewer. Une heure avant l’émission, le livre était 2 232e place sur Amazon. Une heure après l’émission, il était en troisième position et le livre est demeuré sur la liste des Best Sellers du New York Times jusqu’à ce que Abrams manque d’exemplaires. Dès que la réimpression fût faite, le livre est revenu sur la liste et il y est resté durant de nombreuses semaines. Nous étions stupéfaits.
Moralité? La philosophie est facile, le marketing difficile!
3. D’aucuns trouveraient improbable (et c’est un euphémisme!) le lien que vous faites entre humour et philosophie. Qu’ont-ils en commun, selon vous?
Comme nous le disons dans le livre, la construction et l’aboutissement des blagues et la construction et l’aboutissement de la philosophie sont de même nature : dans les deux cas, on travaille sur la conception que nous avons des choses et de ce qui existe, puis on nous amène dans une certaine direction et nous attendons une certaine conclusion : mais ces attentes sont trompées, un peu comme si l’herbe nous était coupée sous le pied.
Par exemple, la chute d’une blague pourra révéler que l’histoire ne parle pas réellement de médecins, mais plutôt de femmes nues! De la même manière, le philosophe pourra commencer à parler de tables et de chaises qui sont là, dans le monde extérieur; puis, sans que vous vous rendiez compte de la manière dont cela s’est fait, il sera finalement question de données des sens qui sont dans votre tête.
Il résulte de tout ceci que la philosophie et les blagues produisent ces moments où l’on se dit : « Ah! Ah! », celui qui se produit quand la lumière s’allume et que, tout d’un coup, on comprend. Pour le dire d’une autre manière, les blagues et la philosophie jouent sur la perspective que nous avons sur le monde et s’emploient à la transformer.
Prenez par exemple cet argument qui tente de démontrer l’existence de Dieu en invoquant une étonnante analogie : « Le monde est comme une horloge. »
Supposons que vous acceptiez cela, que penser alors de l’étonnante conclusion suivante? « Les horloges sont faites par des horlogers, donc le monde doit avoir été fait par un fabriquant de mondes. » CQFD! [Sauf que, comme David Hume l’a fait remarquer il y a quelques deux siècles, concevoir l’univers comme une horloge est une analogie très étrange. Vous pourriez tout aussi bien dire que l’univers est comme un kangourou — tous ces systèmes interconnectés et réunis dans cette chose qui palpite. Selon cette analogie, le monde a commencé à exister à la suite de rapport sexuel de deux autres univers kangourouesques.] Quoique il en soit l’argument de Dieu l’horloger ne fonctionnera pour vous que si vous acceptez cette perspective nouvelle selon laquelle l’univers est une sorte d’horloge.
Voici justement une blague qui vient vous couper l’herbe sous le pied : « Une octogénaire se précipite dans la salle des hommes de la maison de retraite où elle habite. Elle soulève son poing fermé et lance : « Quiconque devine ce que je tiens dans ma main peut faire l’amour avec moi ce soir. » Un vieil homme rétorque aussitôt : « Un éléphant? » La femme demeure un moment pensive, puis elle dit : «C’est assez proche pour être accepté! Bonne réponse.»
Ici, une histoire qui commence comme étant une histoire de concours devient tout à coup une histoire qui concerne une femme dont l’appétit est tel qu’elle ne tient aucun compte des règles du concours.
4. Trouvez-vous qu’en général les philosophes ont le sens de l’humour? Et si c’est le cas, leur sens de l’humour est-il particulier?
Si nos souvenirs sont exacts, durant toutes nos études en philosophie nous n’avons entendu de tous nos professeurs qu’une seule blague; et elle n’était pas exactement à se rouler par terre! Henry David Aiken nous parlait des théories de la vérité et il prenait comme exemple la proposition : « La chatte est sur le tapis. »
« Selon la théorie de la vérité comme correspondance, continua-t-il, la proposition : ‘La chatte est sur le tapis’, est vraie si et seulement si il y a en fait … ‘une minette sur la carpette’. »
Si vous ne la trouvez pas terrible, on ne peut même pas vous dire qu’il fallait être là : nous y étions et ce n’était pas drôle!
Donc, pour répondre à votre question en se fondant sur notre expérience : un sens de l’humour? Non; particulier? Oui!
La remarque de Wittgenstein est célèbre : Un ouvrage philosophique et sérieux pourrait être écrit qui serait entièrement composé de blagues. Hélas, Wittgenstein n’a jamais écrit un tel ouvrage et personne ne semble avoir la moindre idée de ce qu’il voulait dire. (Selon ses biographes, s’il y a une chose que Ludwig n’était pas, c’est drôle.)
Le philosophe se caractérise peut être plus par son esprit que par son humour. La capacité de produire un mot d’esprit est celle de trouver le bon mot, et cela pourrait être rapproché de la capacité du philosophe à trouver le mot juste.
L’histoire de la réponse que Sydney Morganbesser fît à John Austin est peut-être une légende urbaine, mais elle constitue un bon exemple de ce que nous voulons dire.
Austin, raconte-t-on, expliquait à son auditoire qu’en anglais une double négation produit une affirmation — par exemple, dire d’une personne qu’elle n’est pas inattrayante signifie qu’elle est attrayante. Austin poursuivit en disant qu’il n’y a cependant aucune langue dans laquelle une double affirmation produit une négation. Morganbesser, dans la salle, aurait alors lancé : « Ouais, ouais … »
5. Il existe plusieurs célèbres théories philosophiques de l’humour. En avez-vous une préférée?
Notre suggestion que les blagues viennent vous couper l’herbe sous le pied et tromper vos attentes nous placerait fermement dans le camp des théoriciens de l’incongruité, théorie dont les plus célèbres défenseurs sont Kant et Schopenhauer. Selon ce point de vue, les éléments d’absurdité et de surprise sont des éléments essentiels de l’humour.
Mais nous pensons qu’il y a aussi quelque chose de vrai dans la théorie de la supériorité défendue par Thomas Hobbes. Cette «soudaine gloire» n’est pas seulement, comme il l’écrit , cette « passion […] causée soit par quelque action soudaine dont on est content, soit par la saisie en l'autre de quelque difformité, en comparaison de laquelle on s'applaudit soudainement soi-même .» C’est aussi le plaisir que nous prenons à savourer notre propre perspicacité. On comprend! On est aussi brillant que la personne qui a conté la blague! On appartient à une élite dont sont exclus ceux qui ne la comprennent pas.
Quoique il en soit, il nous semble que les psychologues expliquent mieux ce qui nous fait rire — à savoir, les mêmes choses qui nous angoissent, comme le sexe ou la mort. Nous faisons des blagues à propos de ces choses, assurent les psychologues, afin de calmer un moment ces angoisses. Essayez juste pour voir de trouver une blague vraiment hilarante qui soit réellement à propos d’une banane molle.
6. À l’intention des personnes qui ne connaîtraient pas vos ouvrages, pourriez-vous nous donner un exemple d’une notion philosophique qu’on peut enseigner ou illustrer à l’aide d’une blague.
Un seul exemple?! Mais nous en avons des millions!
Dans le monde occidental, l’empirisme est de loin la théorie de la connaissance la plus acceptée. À partir du XVIII e siècle, il a été admis comme allant de soi que c’est à travers nos expériences sensorielles que nous acquérons notre connaissance du monde extérieur. En fait, il ne serait aucunement exagéré de dire que l’empirisme est en Occident notre épistémologie commune spontanée. Si quelqu’un affirme quelque chose qui est censé être un fait, on tient pour acquis que c’est par observation qu’il a connu ce fait, et non en découvrant dans sa tête une idée innée qui aurait été implantée là par Dieu.
Considérez à présent ceci.
Trois femmes se tiennent dans le vestiaire du Club auquel elles appartiennent, quand tout à coup surgit un homme entièrement nu — du moins si on excepte le sac qu’il a sur la tête. La première femme le regarde de haut en bas et dit : « Au moins, ce n’est pas mon mari!» La deuxième femme le regarde elle aussi et lance : « En effet! » La troisième femme déclare : « Il n’est même pas membre de notre Club. »
C’est que l’empirisme, bien entendu, signifie plus que la simple observation : nous devons aussi interpréter notre expérience et, pour cela, faire intervenir nos expériences passées, évaluer des probabilités, et ainsi de suite.
Voyez encore.
Trois blondes ont soumis leur candidature pour devenir détective. Le détective en chef propose de leur faire passer un test tout simple : il va leur montrer la photographie d’un suspect durant cinq secondes, après quoi la postulante lui dira quelle conclusion relative au suspect elle a tiré de cette observation.
Il montre donc la photo à la première blonde, qui dit : « Mon Dieu! Celui-là va être tellement facile à attraper. Il n’a qu’un œil! » Le détective en chef lui dit : « Euh… mademoiselle, la photographie représente l’homme de profil. C’est pour cela qu’il semble n’avoir qu’un seul œil. Je suis désolé, mais vous ne possédez pas les qualifications que nous recherchons. »
Il montre ensuite la photographie à la deuxième blonde, qui s’écrie aussitôt: « Wow! Ça va être facile. Le suspect n’a qu’une seule oreille. » Le détective en chef n’en revient pas. « Madame, lui dit-il, je crains que le métier de détective ne soit pas pour vous. »
Il passe à la dernière postulante et lui montre la photographie. Elle réfléchit un moment et dit : « Il est évident que le suspect porte des verres de contact. » Le détective en chef est très étonné. Comme il ne sait pas si le suspect porte ou non des verres de contact, il s’excuse auprès de la candidate le temps d’aller à son bureau consulter le dossier du suspect. Et en effet, ce dernier porte des verres de contact! Notre homme est très impressionné. Il retourne voir la postulante et lui demande quelles observations lui ont permis d’arriver à cette conclusion. Elle répond : « Facile! Il ne peut pas porter de lunettes, étant donné qu’il n’a qu’un œil et qu’une oreille! »
Une dernière? Nous, on ne sait pas s’arrêter!
Lorsque nous pensons à des données empiriques, on pense en général à ce qu’on a vu. Bien entendu, nos quatre autres sens peuvent eux aussi nous fournir des données. L’homme dans l’histoire qui suit commet justement l’erreur de supposer qu’un homme aveugle n’aurait pas d’autres moyens de vérification par les sens.
Un homme entre dans un bar et demande à boire. Le barman lui dit : « Vous ne pouvez emmener de chien ici! » Du tac au tac, l’homme lui répond : « C’est mon chien d’aveugle. » « Oh! Je suis désolé, dit le barman. Votre première consommation est pour moi. » L’homme prend son verre et va s’asseoir à une table près de la porte. Un autre homme entre dans le bar, lui aussi avec un chien. Le premier homme l’arrête et lui dit : « Ils ne te laisseront pas amener ton chien ici à moins que tu ne leur dises que c’est un chien d’aveugle. » Le deuxième homme le remercie du conseil et va au bar, où il demande une consommation. Le barman lui dit : « Vous ne pouvez pas avoir de chien avec vous ici. » L’homme répond : « C’est mon chien d’aveugle. » Le barman dit : « Ça m’étonnerait : on ne prend pas des chihuahuas comme chien d’aveugles. » L’homme demeure une demi-seconde interloqué, puis répond : « Quoi!?!? Ils m’ont donné un chihuahua?!?! »
7. Auriez-vous, à l’intention des professeurs de philosophie, quelques recommandations pédagogiques concernant l’utilisation de l’humour en classe?
Tout à fait : Achetez Platon et son ornithorynque entrent dans un bar, en vente dans toutes les bonnes librairies. Si vous préférez le lire en catalan, ce sera : Plato Y un Ornitorrinc entren en un bar. Malheureusement, si vous préférez le bulgare…
Mais sérieusement, nous pensons réellement que l’humour peut jouer le rôle d’un outil mnémotechnique, si du moins la blague ou le mot d’esprit est suffisamment semblable à ce que vous tentez de faire comprendre. Ce ne sont pas toutes les blagues dans Platon et son ornithorynque qui sont de ce calibre. Mais qui, après avoir entendu parler de Madame Goldstein, pourrait ne plus se rappeler du concept aristotélicien du telos — cette tendance interne vers une finalité que possède tout ce qui peuple l’univers.
Madame Goldstein déambulait sur la rue avec ses deux petits-fils, quand elle croisa un ami qui lui demanda leurs âges. Elle répondit : « Le médecin a cinq ans et l’avocat sept!»
Une autre retombée positive de l’utilisation de l’humour dans l’enseignement de la philosophie, tout particulièrement avec des débutants, est que cela démystifie la philosophie et la ramène sur terre. La philosophie a la réputation d’être quelque chose de ridiculement complexe et elle l’a au moins depuis qu’Aristophane a écrit Les nuées. Il nous semble qu’un soupçon de dérision ne saurait nuire. Racontez quelques bonne blagues idiotes et ensuite, mais ensuite seulement, abordez les antinomies kantiennes de la raison pure. Ça fonctionne à merveille!
8. La demande pour la philosophie semble de nos jours s’accroître et le succès de votre livre en témoigne. Pensez-vous que la philosophie soit en ce moment de plus en plus populaire? Et si c’est le cas, comment l’expliquez-vous?
Il semble bien qu’aux Etats-Unis le nombre d’étudiants qui s’inscrivent en philosophie soit en croissance. Nous avons quelques idées pour expliquer cela. Tout d’abord, de nos jours, le fait de poursuivre des études ne garantit pas qu’on obtiendra un bon emploi : et puisque c’est le cas, pourquoi ne pas étudier quelque chose d’inutile et d’intéressant?
Par ailleurs, les idées reçues se sont fait énormément malmener depuis quelque temps. Il est devenu plus difficile que jamais de croire, disons, un prêtre, quand on découvre qu’il avait de biens vilaines pratiques avec ses servants de messe; ou un politicien dont on découvre qu’il est … un politicien. Tout cela nous laisse avec un bien difficile problème : celui de devoir penser par nous-mêmes. La philosophie aide à le faire. En tout cas, cela arrive parfois…
(Propos recueillis et traduits par Normand Baillargeon)
Les auteurs
Si on veut être généreux, on dira de Tom Cathcart qu’il a eu une carrière très variée : il a travaillé auprès des gangs de rues à Chicago, a été professeur au Collège Westbrook Jr (Maine), a été administrateur pour Blue Cross et Blue Shield, administrateur dans un hôpital puis dans un centre de soins palliatifs pour patients avec HIV ou Sida, enfin, directeur de programmes pour une agence de santé mentale. Il est terriblement grand et clame qui veut l’entendre qu’il a dans tout le pays la réputation d’être un aimant à filles.
Tout comme Tom, Dan Klein est un diplômé de philosophie de Harvard et il a coécrit Plato and a Platypus, Aristotle and an Aardvark, et Macho Méditations. Il est chauve. Contrairement à Tom, Dan n’a jamais fait une seule journée de travail honnête de sa vie, qu’il a gagnée en étant auteur pour la télévision (il a écrit pour Candid Camera, pour des Quiz ainsi que des textes pour les comédiens Flip Wilson et David Frye.) Il est également auteur de fictions : il a signé des thrillers médicaux, Embryo, Wavelengths, Beauty Sleep, ainsi que des dramatiques policières consacrées à Elvis Presley : Kill me Tender, Blue Suede Clues, etc.
Contrairement à Tom, Dan est petit
Affichage des articles dont le libellé est humour et philosophie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est humour et philosophie. Afficher tous les articles
jeudi, janvier 07, 2010
lundi, juin 01, 2009
ANDRÉ BRETON ET L’HUMOUR NOIR
[Un encadré pour l'ouvrage collectif: Je pense, donc je ris. Humour et philosophie, en préparation sous la direction de Christian Boissinot et moi-même. Vos commentaires sont les bienvenus.]
Tout le monde a une certaine idée de ce qu’est l’«humour noir». C’est que cette expression, d’abord technique et somme toute récente, comme on va le voir, est désormais passée dans le langage courant et figure même dans tous nos dictionnaires usuels.
Le Robert définit l’humour noir comme une «forme d'humour qui exploite des sujets dramatiques et tire ses effets comiques de la froideur et du cynisme»; le Larousse, de son côté, le donne pour un humour qui «souligne avec cruauté, amertume et parfois désespoir l’absurdité du monde».
Sans être strictement équivalentes, ces définitions pointent bien dans la même direction et cernent correctement cette réalité de l’humour noir que nous savons généralement identifier quand nous le rencontrons — un peu comme ce juge qui avouait ne pas pouvoir définir la pornographie, mais parfaitement savoir l’identifier quand il en voyait .
Pour vous en convaincre, voici d’ailleurs quelques exemples d’un humour que nous tendrons spontanément à ranger sous la bannière de l’humour noir :
• «Les familles, l’été venu, se dirigent vers la mer en y emmenant leurs enfants dans l’espoir, souvent déçu, de noyer les plus laids».(Alphonse Allais, après un voyage à bord d’un train bondé d’enfants)
• Potence pourvue d'un paratonnerre. (Lichtenberg
• C’est la première fois qu’elle fait plaisir à son mari. (Plaute. Dit par un personnage commentant la mort d’une harpie.)
• Je souhaite être incinéré. Conformément au contrat qui nous lie, 10% de mes cendres seront données à mon agent. (Groucho Marx. Cette phrase se trouve, paraît-il, dans son testament.)
• Mon seul regret dans la vie est de ne pas être quelqu’un d’autre. (Woody Allen)
• Les révolutions et les tremblements de terre dans les diverses parties du monde contribuent puissamment à développer la connaissance de l’histoire et de la géographie. (Aminado, Pointes de Feu, 1939)
C’est à André Breton (1896-1966), poète et théoricien du surréalisme, que l’on doit le concept d’humour noir. Breton le définit dans son Anthologie de l’humour noir, parue en 1940. L’usage de la locution se répandra très vite, au point où Breton pourra constater en 1950, dans la nouvelle introduction de son livre réédité, que si les mots humour noir «ne faisaient pas sens» en 1940, la locution «a [désormais] pris place dans le dictionnaire».
Mais que signifie exactement, pour son créateur, la notion d’humour noir? C’est une notion très complexe, comme on va le voir, et qui s’alimente à Freud, à Hegel et aux conceptions surréalistes.
Pour comprendre l’humour noir, il faut d’abord partir de cette singulière notion de hasard objectif, développée par Breton.
Par ce concept, Breton se proposait de penser «les rapports qui existent entre la nécessité naturelle et la nécessité humaine, corrélativement entre la nécessité et la liberté». Plus précisément, il dira que le hasard objectif est «la rencontre d’une causalité externe et d’une finalité interne». Disons simplement que cette catégorie permet au surréalisme de penser le monde comme une vaste réseaux de signes et de hiéroglyphes et de donner sens, voire d’expliquer, la provenance de ces coïncidences, de ce merveilleux, de ces correspondances, de ces faits étranges et de ces rencontres dont le poète ou l’artiste surréaliste est le témoin, l’interprète ou le médium par lequel ils se manifestent.
Breton pense en termes freudiens cette finalité interne et parle du hasard objectif comme de «la forme de manifestation de la nécessité extérieure qui se fraie un chemin dans l’inconscient».
Pour forger le concept d’humour noir, Breton utilise encore le concept d’humour objectif, qu’il emprunte à Hegel. Selon le philosophe, l’art romantique court le risque de buter sur deux écueils : celui d’une conception réaliste de l’art, qui se contenterait d’imiter la nature dans ses formes accidentelles, d’une part; d’autre part, celui de l’humour, entendu comme la «manifestation, à son plus haut degré, du besoin d’indépendance de la personnalité». La résolution de ces deux tendances est appelé par Hegel l’humour objectif : l’esprit s’absorbe dans la contemplation extérieure et l’humour, qui conserve son caractère subjectif et réfléchi se laisse captiver par l’objet.
La notion d’humour noir peut à présent être comprise.
Pour Breton, l’humour noir est la synthèse dialectique de l’humour objectif et du hasard objectif. L’humour objectif découvre dans le hasard objectif une manifestation exaltante et déroutante du monde extérieur qui génère une contradiction. Pour la surmonter, conformément aux enseignements de Freud sur l’humour, un mécanisme de défense se met en place qui préserve l’invulnérabilité du Moi. Breton écrit: «[…] le sphinx noir de l’humour objectif ne pouvait manquer de rencontrer, sur la route qui poudroie, le sphinx blanc du hasard objectif».
L'humour noir est en somme un des moyens par lesquels l’esprit parvient à se défendre contre l’inéluctable absurdité de l'univers en lui refusant toute prétention à s’imposer à lui. Il est comme l’écrira Achille Chavée, « la politesse du désespoir».
Pour en savoir plus :
BRETON, André, Anthologie de l’humour noir. Nombreuses éditions.
LEBRUN, Sébastien, Petit recueil d'humour noir, City Editions, 2008.
(N.B.)
Tout le monde a une certaine idée de ce qu’est l’«humour noir». C’est que cette expression, d’abord technique et somme toute récente, comme on va le voir, est désormais passée dans le langage courant et figure même dans tous nos dictionnaires usuels.
Le Robert définit l’humour noir comme une «forme d'humour qui exploite des sujets dramatiques et tire ses effets comiques de la froideur et du cynisme»; le Larousse, de son côté, le donne pour un humour qui «souligne avec cruauté, amertume et parfois désespoir l’absurdité du monde».
Sans être strictement équivalentes, ces définitions pointent bien dans la même direction et cernent correctement cette réalité de l’humour noir que nous savons généralement identifier quand nous le rencontrons — un peu comme ce juge qui avouait ne pas pouvoir définir la pornographie, mais parfaitement savoir l’identifier quand il en voyait .
Pour vous en convaincre, voici d’ailleurs quelques exemples d’un humour que nous tendrons spontanément à ranger sous la bannière de l’humour noir :
• «Les familles, l’été venu, se dirigent vers la mer en y emmenant leurs enfants dans l’espoir, souvent déçu, de noyer les plus laids».(Alphonse Allais, après un voyage à bord d’un train bondé d’enfants)
• Potence pourvue d'un paratonnerre. (Lichtenberg
• C’est la première fois qu’elle fait plaisir à son mari. (Plaute. Dit par un personnage commentant la mort d’une harpie.)
• Je souhaite être incinéré. Conformément au contrat qui nous lie, 10% de mes cendres seront données à mon agent. (Groucho Marx. Cette phrase se trouve, paraît-il, dans son testament.)
• Mon seul regret dans la vie est de ne pas être quelqu’un d’autre. (Woody Allen)
• Les révolutions et les tremblements de terre dans les diverses parties du monde contribuent puissamment à développer la connaissance de l’histoire et de la géographie. (Aminado, Pointes de Feu, 1939)
C’est à André Breton (1896-1966), poète et théoricien du surréalisme, que l’on doit le concept d’humour noir. Breton le définit dans son Anthologie de l’humour noir, parue en 1940. L’usage de la locution se répandra très vite, au point où Breton pourra constater en 1950, dans la nouvelle introduction de son livre réédité, que si les mots humour noir «ne faisaient pas sens» en 1940, la locution «a [désormais] pris place dans le dictionnaire».
Mais que signifie exactement, pour son créateur, la notion d’humour noir? C’est une notion très complexe, comme on va le voir, et qui s’alimente à Freud, à Hegel et aux conceptions surréalistes.
Pour comprendre l’humour noir, il faut d’abord partir de cette singulière notion de hasard objectif, développée par Breton.
Par ce concept, Breton se proposait de penser «les rapports qui existent entre la nécessité naturelle et la nécessité humaine, corrélativement entre la nécessité et la liberté». Plus précisément, il dira que le hasard objectif est «la rencontre d’une causalité externe et d’une finalité interne». Disons simplement que cette catégorie permet au surréalisme de penser le monde comme une vaste réseaux de signes et de hiéroglyphes et de donner sens, voire d’expliquer, la provenance de ces coïncidences, de ce merveilleux, de ces correspondances, de ces faits étranges et de ces rencontres dont le poète ou l’artiste surréaliste est le témoin, l’interprète ou le médium par lequel ils se manifestent.
Breton pense en termes freudiens cette finalité interne et parle du hasard objectif comme de «la forme de manifestation de la nécessité extérieure qui se fraie un chemin dans l’inconscient».
Pour forger le concept d’humour noir, Breton utilise encore le concept d’humour objectif, qu’il emprunte à Hegel. Selon le philosophe, l’art romantique court le risque de buter sur deux écueils : celui d’une conception réaliste de l’art, qui se contenterait d’imiter la nature dans ses formes accidentelles, d’une part; d’autre part, celui de l’humour, entendu comme la «manifestation, à son plus haut degré, du besoin d’indépendance de la personnalité». La résolution de ces deux tendances est appelé par Hegel l’humour objectif : l’esprit s’absorbe dans la contemplation extérieure et l’humour, qui conserve son caractère subjectif et réfléchi se laisse captiver par l’objet.
La notion d’humour noir peut à présent être comprise.
Pour Breton, l’humour noir est la synthèse dialectique de l’humour objectif et du hasard objectif. L’humour objectif découvre dans le hasard objectif une manifestation exaltante et déroutante du monde extérieur qui génère une contradiction. Pour la surmonter, conformément aux enseignements de Freud sur l’humour, un mécanisme de défense se met en place qui préserve l’invulnérabilité du Moi. Breton écrit: «[…] le sphinx noir de l’humour objectif ne pouvait manquer de rencontrer, sur la route qui poudroie, le sphinx blanc du hasard objectif».
L'humour noir est en somme un des moyens par lesquels l’esprit parvient à se défendre contre l’inéluctable absurdité de l'univers en lui refusant toute prétention à s’imposer à lui. Il est comme l’écrira Achille Chavée, « la politesse du désespoir».
Pour en savoir plus :
BRETON, André, Anthologie de l’humour noir. Nombreuses éditions.
LEBRUN, Sébastien, Petit recueil d'humour noir, City Editions, 2008.
(N.B.)
mercredi, avril 29, 2009
DE QUOI SONT MORTS CERTAINS GRANDS PHILOSOPHES
[Possible encadré pour le livre: Je pense donc je ris. l'humour et la philosophie. Il faut avoir fait de la philo, je pense, pour apprécier ces blagues; mais si on en a fait, elles sont plutôt bonnes.]
Selon Stiv Fleishman, voici les causes des décès de quelques éminents philosophes:
Thalès: Noyé
Parménide: Ce n’était rien du tout
Ockham: S’est coupé en se rasant
Russell: Coupé alors qu’il se faisait raser par quelqu’un qui ne se rasait pas lui-même
Descartes: A cessé de penser
Spinoza: Abus de certaines substances
Leibniz: Monadonucléose
Darwin: De causes naturelles
Hume: De causes nonnaturelles
Kant: De causes transcendentales (mais c’était son idée)
Meinong: Accident d’escalade
Neurath: Accident de navigation
G.E. Moore: De sa propre main, c’est évident
Sartre: Nausée
Pascal: Abattement après avoir perdu un pari
Wittgenstein: Est tombé d’une échelle
Hegel: Collision avec une chouette, à l’aube
Source : "From the Editor," Ethics, Volume 104, No 2, Janvier 1994. Page 225.
Selon Stiv Fleishman, voici les causes des décès de quelques éminents philosophes:
Thalès: Noyé
Parménide: Ce n’était rien du tout
Ockham: S’est coupé en se rasant
Russell: Coupé alors qu’il se faisait raser par quelqu’un qui ne se rasait pas lui-même
Descartes: A cessé de penser
Spinoza: Abus de certaines substances
Leibniz: Monadonucléose
Darwin: De causes naturelles
Hume: De causes nonnaturelles
Kant: De causes transcendentales (mais c’était son idée)
Meinong: Accident d’escalade
Neurath: Accident de navigation
G.E. Moore: De sa propre main, c’est évident
Sartre: Nausée
Pascal: Abattement après avoir perdu un pari
Wittgenstein: Est tombé d’une échelle
Hegel: Collision avec une chouette, à l’aube
Source : "From the Editor," Ethics, Volume 104, No 2, Janvier 1994. Page 225.
mercredi, avril 08, 2009
BLAGUES GRECQUES ANCIENNES
[Autre possible encadré pour le livre: Je pense donc je ris.l'Humour et la philosophie]
De quoi riaient les Grecs de l’Antiquité?
Dès le XVIIe siècle, un recueil rassemble des blagues grecques anciennes glanées ci et là dans la littérature. Augmenté, révisé, ce recueil s’appellera finalement Philogelos (ou l’ami du rire) et Arnaud Zucker vient d’en proposer la première édition complète en français.
Ce Philogelos, publié sous le titre : Va te marrer chez les Grecs, comprend pas moins de 251 blagues qui étaient contées dans la Grèce Antique.
En voici un minuscule échantillon — je les conte comme on les conterait sans doute chez nous aujourd’hui:
Un homme était tellement avare que quand il a rédigé son testament, il s’est nommé lui-même comme héritier.
***
C’est un intello qui part en voyage et un de ses amis lui écrit pour lui demander de lui acheter quelques livres.
L’intello oublie de le faire, alors à son retour il dit à son ami : «Tu sais cette lettre que tu m’as écrite pour me demander des livres : je ne l’ai jamais reçue.»
***
Un intello, un chauve et un coiffeur voyagent ensemble dans une région peu sûre. Le soir venu, ils conviennent donc, pour leur sécurité, de veiller à tour de rôle.
Le premier tour de veille revient au coiffeur qui, pour s’amuser, rase la tête de l’intello pendant son sommeil. L’heure venue, comme convenu, le coiffeur réveille l’intello. Celui-ci constate ce qui lui a été fait et s’écrie: «Cet imbécile de coiffeur s’est trompé : il a réveillé le chauve!».
***
Un intello s’étant fait dire par une connaissance que sa barbe s’en venait s’en va l’attendre à une des portes de la ville.
Un autre intello le croise et lui demande ce qu’il fait là. L’apprenant, il lui dit : «Pas étonnant que tant de gens nous prennent pour des imbéciles : comment peux-tu être certain que ta barbe va arriver précisément par cette porte-ci!»
***
Un astrologue tire l’horoscope d’un nouveau-né et prédit qu’il sera avocat, puis préfet, puis gouverneur. Mais le bébé meurt peu de temps après.
Sa mère va donc se plaindre à l’astrologue : «Le bébé dont tu disais qu’il serait avocat, puis préfet, puis gouverneur, eh bien il est mort.»
L’astrologue ne se démonte pas : «Je vous garantis que s’il avait vécu, il serait devenu tout cela!»
***
Un vantard aperçoit son serviteur au marché pendant qu’il est en train de s’y pavaner devant des amis. «Et comment vont tous nos moutons?», lui demande-t-il.
«L’un dort et l’autre pas», répond le serviteur.
***
Pour en savoir plus :
Va te marrer chez les Grecs. Philogelos, Édité par Arnaud Zucker, Éditions Mille et une Nuits, 2008.
De quoi riaient les Grecs de l’Antiquité?
Dès le XVIIe siècle, un recueil rassemble des blagues grecques anciennes glanées ci et là dans la littérature. Augmenté, révisé, ce recueil s’appellera finalement Philogelos (ou l’ami du rire) et Arnaud Zucker vient d’en proposer la première édition complète en français.
Ce Philogelos, publié sous le titre : Va te marrer chez les Grecs, comprend pas moins de 251 blagues qui étaient contées dans la Grèce Antique.
En voici un minuscule échantillon — je les conte comme on les conterait sans doute chez nous aujourd’hui:
Un homme était tellement avare que quand il a rédigé son testament, il s’est nommé lui-même comme héritier.
***
C’est un intello qui part en voyage et un de ses amis lui écrit pour lui demander de lui acheter quelques livres.
L’intello oublie de le faire, alors à son retour il dit à son ami : «Tu sais cette lettre que tu m’as écrite pour me demander des livres : je ne l’ai jamais reçue.»
***
Un intello, un chauve et un coiffeur voyagent ensemble dans une région peu sûre. Le soir venu, ils conviennent donc, pour leur sécurité, de veiller à tour de rôle.
Le premier tour de veille revient au coiffeur qui, pour s’amuser, rase la tête de l’intello pendant son sommeil. L’heure venue, comme convenu, le coiffeur réveille l’intello. Celui-ci constate ce qui lui a été fait et s’écrie: «Cet imbécile de coiffeur s’est trompé : il a réveillé le chauve!».
***
Un intello s’étant fait dire par une connaissance que sa barbe s’en venait s’en va l’attendre à une des portes de la ville.
Un autre intello le croise et lui demande ce qu’il fait là. L’apprenant, il lui dit : «Pas étonnant que tant de gens nous prennent pour des imbéciles : comment peux-tu être certain que ta barbe va arriver précisément par cette porte-ci!»
***
Un astrologue tire l’horoscope d’un nouveau-né et prédit qu’il sera avocat, puis préfet, puis gouverneur. Mais le bébé meurt peu de temps après.
Sa mère va donc se plaindre à l’astrologue : «Le bébé dont tu disais qu’il serait avocat, puis préfet, puis gouverneur, eh bien il est mort.»
L’astrologue ne se démonte pas : «Je vous garantis que s’il avait vécu, il serait devenu tout cela!»
***
Un vantard aperçoit son serviteur au marché pendant qu’il est en train de s’y pavaner devant des amis. «Et comment vont tous nos moutons?», lui demande-t-il.
«L’un dort et l’autre pas», répond le serviteur.
***
Pour en savoir plus :
Va te marrer chez les Grecs. Philogelos, Édité par Arnaud Zucker, Éditions Mille et une Nuits, 2008.
lundi, avril 06, 2009
DES MOTS D’ESPRIT DE BERTRAND RUSSELL
[Un autre encadré pour le livre Humour et Philosophie]
Je l’ai souvent écrit et je l’ait dit plus souvent encore : Bertrand Russell (1872-1970) est, entre tous, mon philosophe du XXe siècle préféré.
Je lui voue cette grande admiration pour plusieurs raisons. Pour commencer, à cause de la profondeur de son travail en philosophie et en mathématiques, qui est, indiscutablement, celui d’un génie. Mais j’admire aussi Russell pour sa grande intégrité et pour son engagement politique constant et indéfectible, un engagement qui fut, sa vie durant, celui d’un radical et d’un compagnon de route des libertaires.
Russell, ce qui ne gâte rien, avait de surcroît un grand sens de l’humour, caractérisé notamment par sa capacité à produire des mots d’esprits fins et souvent caustiques.
Ceux que je vous propose ici sont de deux genres. Les premiers seront compris par tout le monde; les suivants demandent, pour être pleinement appréciés, des connaissances en philosophie.
Mais laissons le parole est à Russell :
***
Je tombai un jour sur un écolier de taille moyenne qui était en train de maltraiter un écolier plus petit. Je lui fis des remontrances, mais il rétorqua : «Les grands me tapent dessus, alors je tape sur les bébés : c’est ça qui est juste».
Par ces mots, il venait de résumer l’histoire de l’espèce humaine.
***
L’art de la propagande, tel que le pratiquent les politiciens et les Gouvernements modernes, est dérivé de l’art de la publicité. La psychologie, en tant que science, doit beaucoup à ceux qui pratiquent cet art. Autrefois, la plupart des psychologues n’auraient jamais cru que l’on puisse convaincre un grand nombre de personnes de l’excellence d’une marchandise simplement en affirmant avec emphase qu’elle est excellente.
L’expérience a démontré qu’ils se trompaient.
***
On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer aux religions parce que la religion rend l’homme vertueux. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé.
***
Les êtres humains naissent ignorants, pas stupides : c’est l’éducation qui les rend ainsi.
***
L’absence de ligne de démarcation claire entre les humains et les singes est très gênante pour la théologie. Quand les humains ont-il eu une âme? Le Chaînon Manquant pouvait-il pécher et en ce cas pouvait-il aller en enfer? La responsabilité morale s’applique-t-elle au Pithecanthropus Erectus? L’Homo Pekiniensis était-il damné? L’Homme de Piltdown allait-il au Paradis?
***
Kant nous assure que c’est Hume qui, par sa critique du concept de causalité, le réveilla de son sommeil dogmatique : mais le réveil ne fut que temporaire et il inventa bien vite un somnifère qui lui permit de retourner dormir.
***
Il existe en Enfer une salle de souffrance réservée exclusivement aux philosophes qui pensent avoir réfuté Hume. Ces philosophes, quoiqu’ils soient en Enfer, ne sont toujours pas devenus plus sages et ils continuent de mener leur vie selon leur animale propension à l’induction. Mais à chaque fois qu’ils procèdent à une induction, l’instance suivante la falsifie. Ceci, cependant, ne vaut que pour le premier siècle de leur damnation. Après cela, ils apprennent à s’attendre à voir falsifié ce qu’ils ont induit; mais ce n’est cependant plus le cas durant tout le siècle de torture logique qui suit, qui modifie leur expectative. Les surprises se succèdent durant toute l’éternité, et à chaque fois elles sont portées à un niveau logique supérieur.
***
Si nous énumérons les choses qui sont chauves, puis les choses qui en sont pas chauves, nous ne trouverons l’actuel Roi de France sur aucune des listes.
Les hégéliens, qui adorent les synthèses, concluront probablement qu’il porte une perruque.
***
Le réalisme naïf conduit à la physique et la physique, si elle est vraie, montre que le réalisme naïf est faux. Il s’ensuit que si le réalisme naïf est vrai, alors il est faux; donc il est faux.
***
Les mathématiques sont une science où on ne sait ni de quoi on parle, ni ce qu’on dit est vrai.
***
L’école philosophique aujourd’hui la plus influente en Grande-Bretagne soutient une doctrine linguistique à laquelle je suis incapable de souscrire. […] Ces philosophes me rappellent un marchand à qui un jour je demandais le plus court chemin pour aller à Winchester. Il appela un homme qui se trouvait dans l’arrière boutique :
— Le monsieur veut connaître le plus court chemin pour aller à Winchester.
Une voix répondit :
— Winchester?
— Ouais.
—Comment s’y rendre?
— Ouais.
— Le plus court chemin?
— Ouais.
— J’sais pas…
Il voulait savoir clairement et précisément ce qu’était de la question, mais la réponse ne l’intéressait pas. C’est exactement l’effet que produit la philosophie moderne sur ceux qui recherchent sincèrement la vérité.
Je l’ai souvent écrit et je l’ait dit plus souvent encore : Bertrand Russell (1872-1970) est, entre tous, mon philosophe du XXe siècle préféré.
Je lui voue cette grande admiration pour plusieurs raisons. Pour commencer, à cause de la profondeur de son travail en philosophie et en mathématiques, qui est, indiscutablement, celui d’un génie. Mais j’admire aussi Russell pour sa grande intégrité et pour son engagement politique constant et indéfectible, un engagement qui fut, sa vie durant, celui d’un radical et d’un compagnon de route des libertaires.
Russell, ce qui ne gâte rien, avait de surcroît un grand sens de l’humour, caractérisé notamment par sa capacité à produire des mots d’esprits fins et souvent caustiques.
Ceux que je vous propose ici sont de deux genres. Les premiers seront compris par tout le monde; les suivants demandent, pour être pleinement appréciés, des connaissances en philosophie.
Mais laissons le parole est à Russell :
***
Je tombai un jour sur un écolier de taille moyenne qui était en train de maltraiter un écolier plus petit. Je lui fis des remontrances, mais il rétorqua : «Les grands me tapent dessus, alors je tape sur les bébés : c’est ça qui est juste».
Par ces mots, il venait de résumer l’histoire de l’espèce humaine.
***
L’art de la propagande, tel que le pratiquent les politiciens et les Gouvernements modernes, est dérivé de l’art de la publicité. La psychologie, en tant que science, doit beaucoup à ceux qui pratiquent cet art. Autrefois, la plupart des psychologues n’auraient jamais cru que l’on puisse convaincre un grand nombre de personnes de l’excellence d’une marchandise simplement en affirmant avec emphase qu’elle est excellente.
L’expérience a démontré qu’ils se trompaient.
***
On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer aux religions parce que la religion rend l’homme vertueux. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé.
***
Les êtres humains naissent ignorants, pas stupides : c’est l’éducation qui les rend ainsi.
***
L’absence de ligne de démarcation claire entre les humains et les singes est très gênante pour la théologie. Quand les humains ont-il eu une âme? Le Chaînon Manquant pouvait-il pécher et en ce cas pouvait-il aller en enfer? La responsabilité morale s’applique-t-elle au Pithecanthropus Erectus? L’Homo Pekiniensis était-il damné? L’Homme de Piltdown allait-il au Paradis?
***
Kant nous assure que c’est Hume qui, par sa critique du concept de causalité, le réveilla de son sommeil dogmatique : mais le réveil ne fut que temporaire et il inventa bien vite un somnifère qui lui permit de retourner dormir.
***
Il existe en Enfer une salle de souffrance réservée exclusivement aux philosophes qui pensent avoir réfuté Hume. Ces philosophes, quoiqu’ils soient en Enfer, ne sont toujours pas devenus plus sages et ils continuent de mener leur vie selon leur animale propension à l’induction. Mais à chaque fois qu’ils procèdent à une induction, l’instance suivante la falsifie. Ceci, cependant, ne vaut que pour le premier siècle de leur damnation. Après cela, ils apprennent à s’attendre à voir falsifié ce qu’ils ont induit; mais ce n’est cependant plus le cas durant tout le siècle de torture logique qui suit, qui modifie leur expectative. Les surprises se succèdent durant toute l’éternité, et à chaque fois elles sont portées à un niveau logique supérieur.
***
Si nous énumérons les choses qui sont chauves, puis les choses qui en sont pas chauves, nous ne trouverons l’actuel Roi de France sur aucune des listes.
Les hégéliens, qui adorent les synthèses, concluront probablement qu’il porte une perruque.
***
Le réalisme naïf conduit à la physique et la physique, si elle est vraie, montre que le réalisme naïf est faux. Il s’ensuit que si le réalisme naïf est vrai, alors il est faux; donc il est faux.
***
Les mathématiques sont une science où on ne sait ni de quoi on parle, ni ce qu’on dit est vrai.
***
L’école philosophique aujourd’hui la plus influente en Grande-Bretagne soutient une doctrine linguistique à laquelle je suis incapable de souscrire. […] Ces philosophes me rappellent un marchand à qui un jour je demandais le plus court chemin pour aller à Winchester. Il appela un homme qui se trouvait dans l’arrière boutique :
— Le monsieur veut connaître le plus court chemin pour aller à Winchester.
Une voix répondit :
— Winchester?
— Ouais.
—Comment s’y rendre?
— Ouais.
— Le plus court chemin?
— Ouais.
— J’sais pas…
Il voulait savoir clairement et précisément ce qu’était de la question, mais la réponse ne l’intéressait pas. C’est exactement l’effet que produit la philosophie moderne sur ceux qui recherchent sincèrement la vérité.
samedi, mars 14, 2009
PRÉFACE
[Les auteurs d'un très intéressant et fort bien fait manuel d'introduction à la philosophie et à l'argumentation m'ont demandé une préface. Voici ce que je leur ai remis et qui, me dit-on, leur a bien plu.]
Chère étudiante,
cher étudiant,
— «Qu’est-ce que ça va m’apporter?»
Vous vous posez peut-être cette question aujourd’hui, en abordant votre cours de philosophie.
D’innombrables générations l’ont fait avant vous, et pas seulement en classe de philosophie. On raconte même que la question a été posée par un de ses élèves au grand Euclide (IVe – IIIe siècle av. J.C.) — Euclide est ce mathématicien de l’Antiquité qui, dans Les Éléments, a mis en forme ce que depuis nous appelons justement la géométrie euclidienne.
Pour toute réponse, Euclide, dit-on, aurait fait venir un de ses serviteurs et lui aurait dit :
— «Donne un peu de monnaie à ce jeune homme : tout ce qu’il apprend doit lui rapporter quelque chose!»
On peut comprendre l’exaspération d’Euclide et sympathiser avec lui : il y a en effet quelque chose d’un peu philistin à un certain type d’exigence de rentabilité — et comme vous le savez, notre époque, pour laquelle tout, semble-t-il, doit être monnayable, pousse particulièrement loin dans cette voie.
Mais la demande de l’élève, plus charitablement, peut aussi s’entendre à un autre niveau : ce qu’il voulait savoir était peut-être en quoi apprendre la géométrie pourrait le rendre meilleur, voire améliorer sa vie et celle des autres êtres humains.
Euclide aurait été en terrain solide s’il s’était avisé de répondre à son élève sur ce plan-là. Entre tant d’autres choses, il aurait pu lui parler de l’importance des mathématiques dans le développement d’une pensée rigoureuse et des immenses plaisirs que l’on prend à comprendre un raisonnement.
Au seuil de votre rencontre avec la philosophie, je supposerai que vous vous demandez ce qu’elle peut vous apporter comme j’ai imaginé que l’élève d’Euclide se demandait ce que la géométrie lui apporterait. Voici donc, selon moi, ce vous pouvez attendre de ce livre que vous allez utiliser cette session et que j’ai découvert avant vous, avec un très grand plaisir.
En le lisant, j’ai surtout été frappé par le fait que la solide initiation à la philosophie qui vous est proposée ici place très haut l’ambition de contribuer à faire de vous des penseurs critiques, c’est-à-dire des personnes possédant ces nombreuses dispositions et habiletés qui caractérisent ceux et celles qui s’efforcent de toujours penser clairement et rigoureusement.
Que pouvez vous attendre d’une classe de philosophie qui poursuit cet objectif? Voici : la possession de ces habiletés et de ces dispositions — on les appelait autrefois des vertus — n’est rien de moins qu’une des plus utiles, des plus précieuses et, j’oserai le dire, des plus jubilatoires retombées que vous pouvez espérer de votre éducation.
Ces vertus sont indéniablement utiles puisqu’elles vous aideront à clarifier vos propres idées et à préciser votre pensée. De plus, dans vos échanges avec les autres, elles vous aideront à prendre sérieusement en compte ce qu’ils ont à dire et à l’évaluer de manière objective, avec rigueur et honnêteté.
Mais ces vertus sont aussi utiles parce qu’elles vous aideront à rester vigilant devant tout ce qui cherche à obtenir votre assentiment et qui voudrait vous inciter à penser ou à agir de telle ou telle manière: elles sont même à vrai dire indispensables dans un monde où explosent les moyens de communication de masse et où foisonnent les marchands de sommeil. Marchands de sommeil? Vous avez déjà croisé — et vous croiserez hélas, tout au long de votre vie, — de tels marchands, qui tentent de vous vendre du sommeil ésotérique, du sommeil paranormal, du sommeil miraculeux, du sommeil médicinal, sans oublier du sommeil politique et du sommeil économique, ceux-là même par lesquels on fait les citoyens endormis.
Je viens d’utiliser le mot citoyen. Il pointe vers ce qui, selon moi, est peut-être la plus précieuse des retombées de que ce que vous allez apprendre ici, et qui sera précieuse non seulement pour vous, mais aussi pour vos parents, pour vos amis, pour vos compagnes et compagnons de vie, pour vos enfants, en somme pour tous ceux et toutes celles qui composent la société où vous vivez, moi compris, puisque tous nous allons bénéficier de votre apprentissage de la pensée critique.
C’est que les vertus que je viens de décrire sont nécessaires à l’existence et à la continuité de la société démocratique dans laquelle nous souhaitons vivre, qui est une société où se poursuit une vaste conversation entre citoyens égaux, éclairés, intellectuellement et moralement vertueux et qui sont en mesure d’influencer le cours des événements selon les décisions qu’ils prennent au terme de leurs échanges. À l’heure où tant de graves menaces pèsent sur notre monde, l’existence de tels citoyens est absolument indispensable et même vitale pour l’humanité toute entière. Nous sommes donc innombrables à attendre de vous que vous deveniez de telles personnes prenant lucidement part à la grande conversation démocratique.
Il me reste à justifier ce mot «jubilatoire» que j’ai utilisé plus haut et qui aura peut-être étonné certains d’entre vous. Je le pense pourtant parfaitement juste. C’est qu’en plus du plaisir que vous prendrez à être initié à tant d’idées et de théories qui ont marqué le monde occidental et façonné la société dans laquelle vous vivez, les pages qui suivent vont aussi vous faire découvrir un certain type très particulier de plaisir intellectuel que, je l’espère de tout cœur, vous pourrez goûter votre vie durant. C’est qu’on vous invite en effet à pratiquer une certaine gymnastique intellectuelle — appelons ça du judo mental, si vous voulez — qui procure à la fois le plaisir de comprendre et la satisfaction d’avoir su résister aux appels des innombrables sirènes de l’irrationnel et de la superstition qui ne cessent de piailler à nos oreilles. Ce qui est, vous le verrez, réellement jubilatoire.
Je ne vous cacherai pas que vous n’en aurez pas fini avec ces vertus quand ce cours sera terminé. Cela ne doit en aucune manière vous décourager, puisque personne n’en a jamais tout à fait fini avec elles, qui sont l’affaire de toute une vie.
Mais votre cours de philosophie, avec finesse et avec intelligence, vous met sur cette bonne voie.
Je vous souhaite une bonne, une heureuse et une enrichissante session.
Normand Baillargeon
Chère étudiante,
cher étudiant,
— «Qu’est-ce que ça va m’apporter?»
Vous vous posez peut-être cette question aujourd’hui, en abordant votre cours de philosophie.
D’innombrables générations l’ont fait avant vous, et pas seulement en classe de philosophie. On raconte même que la question a été posée par un de ses élèves au grand Euclide (IVe – IIIe siècle av. J.C.) — Euclide est ce mathématicien de l’Antiquité qui, dans Les Éléments, a mis en forme ce que depuis nous appelons justement la géométrie euclidienne.
Pour toute réponse, Euclide, dit-on, aurait fait venir un de ses serviteurs et lui aurait dit :
— «Donne un peu de monnaie à ce jeune homme : tout ce qu’il apprend doit lui rapporter quelque chose!»
On peut comprendre l’exaspération d’Euclide et sympathiser avec lui : il y a en effet quelque chose d’un peu philistin à un certain type d’exigence de rentabilité — et comme vous le savez, notre époque, pour laquelle tout, semble-t-il, doit être monnayable, pousse particulièrement loin dans cette voie.
Mais la demande de l’élève, plus charitablement, peut aussi s’entendre à un autre niveau : ce qu’il voulait savoir était peut-être en quoi apprendre la géométrie pourrait le rendre meilleur, voire améliorer sa vie et celle des autres êtres humains.
Euclide aurait été en terrain solide s’il s’était avisé de répondre à son élève sur ce plan-là. Entre tant d’autres choses, il aurait pu lui parler de l’importance des mathématiques dans le développement d’une pensée rigoureuse et des immenses plaisirs que l’on prend à comprendre un raisonnement.
Au seuil de votre rencontre avec la philosophie, je supposerai que vous vous demandez ce qu’elle peut vous apporter comme j’ai imaginé que l’élève d’Euclide se demandait ce que la géométrie lui apporterait. Voici donc, selon moi, ce vous pouvez attendre de ce livre que vous allez utiliser cette session et que j’ai découvert avant vous, avec un très grand plaisir.
En le lisant, j’ai surtout été frappé par le fait que la solide initiation à la philosophie qui vous est proposée ici place très haut l’ambition de contribuer à faire de vous des penseurs critiques, c’est-à-dire des personnes possédant ces nombreuses dispositions et habiletés qui caractérisent ceux et celles qui s’efforcent de toujours penser clairement et rigoureusement.
Que pouvez vous attendre d’une classe de philosophie qui poursuit cet objectif? Voici : la possession de ces habiletés et de ces dispositions — on les appelait autrefois des vertus — n’est rien de moins qu’une des plus utiles, des plus précieuses et, j’oserai le dire, des plus jubilatoires retombées que vous pouvez espérer de votre éducation.
Ces vertus sont indéniablement utiles puisqu’elles vous aideront à clarifier vos propres idées et à préciser votre pensée. De plus, dans vos échanges avec les autres, elles vous aideront à prendre sérieusement en compte ce qu’ils ont à dire et à l’évaluer de manière objective, avec rigueur et honnêteté.
Mais ces vertus sont aussi utiles parce qu’elles vous aideront à rester vigilant devant tout ce qui cherche à obtenir votre assentiment et qui voudrait vous inciter à penser ou à agir de telle ou telle manière: elles sont même à vrai dire indispensables dans un monde où explosent les moyens de communication de masse et où foisonnent les marchands de sommeil. Marchands de sommeil? Vous avez déjà croisé — et vous croiserez hélas, tout au long de votre vie, — de tels marchands, qui tentent de vous vendre du sommeil ésotérique, du sommeil paranormal, du sommeil miraculeux, du sommeil médicinal, sans oublier du sommeil politique et du sommeil économique, ceux-là même par lesquels on fait les citoyens endormis.
Je viens d’utiliser le mot citoyen. Il pointe vers ce qui, selon moi, est peut-être la plus précieuse des retombées de que ce que vous allez apprendre ici, et qui sera précieuse non seulement pour vous, mais aussi pour vos parents, pour vos amis, pour vos compagnes et compagnons de vie, pour vos enfants, en somme pour tous ceux et toutes celles qui composent la société où vous vivez, moi compris, puisque tous nous allons bénéficier de votre apprentissage de la pensée critique.
C’est que les vertus que je viens de décrire sont nécessaires à l’existence et à la continuité de la société démocratique dans laquelle nous souhaitons vivre, qui est une société où se poursuit une vaste conversation entre citoyens égaux, éclairés, intellectuellement et moralement vertueux et qui sont en mesure d’influencer le cours des événements selon les décisions qu’ils prennent au terme de leurs échanges. À l’heure où tant de graves menaces pèsent sur notre monde, l’existence de tels citoyens est absolument indispensable et même vitale pour l’humanité toute entière. Nous sommes donc innombrables à attendre de vous que vous deveniez de telles personnes prenant lucidement part à la grande conversation démocratique.
Il me reste à justifier ce mot «jubilatoire» que j’ai utilisé plus haut et qui aura peut-être étonné certains d’entre vous. Je le pense pourtant parfaitement juste. C’est qu’en plus du plaisir que vous prendrez à être initié à tant d’idées et de théories qui ont marqué le monde occidental et façonné la société dans laquelle vous vivez, les pages qui suivent vont aussi vous faire découvrir un certain type très particulier de plaisir intellectuel que, je l’espère de tout cœur, vous pourrez goûter votre vie durant. C’est qu’on vous invite en effet à pratiquer une certaine gymnastique intellectuelle — appelons ça du judo mental, si vous voulez — qui procure à la fois le plaisir de comprendre et la satisfaction d’avoir su résister aux appels des innombrables sirènes de l’irrationnel et de la superstition qui ne cessent de piailler à nos oreilles. Ce qui est, vous le verrez, réellement jubilatoire.
Je ne vous cacherai pas que vous n’en aurez pas fini avec ces vertus quand ce cours sera terminé. Cela ne doit en aucune manière vous décourager, puisque personne n’en a jamais tout à fait fini avec elles, qui sont l’affaire de toute une vie.
Mais votre cours de philosophie, avec finesse et avec intelligence, vous met sur cette bonne voie.
Je vous souhaite une bonne, une heureuse et une enrichissante session.
Normand Baillargeon
Libellés :
cégep,
humour et philosophie,
manuel,
Normand Baillargeon,
pensée critique
lundi, février 09, 2009
HUMOUR ET MATHÉMATiQUES
Je viens de recevoir ce livre qui devrait m'aider à réfléchir sur cette question.Paulos est un excellent auteur.
Libellés :
humour et philosophie,
mathématiques,
Normand Baillargeon
samedi, février 07, 2009
PLATON ET SON ORNITHORYNQUE ENTRENT DANS UN BAR
Pour le livre sur l'humour et la philosophie que nous préparons Christian Boissinot et moi, nous avons contacté Thomas Cathcart et Daniel Klein, les auteurs de Plato and his Platypus Walk into a Bar, (en français: Platon et son ornithorynque entrent dans un bar... : La philosophie expliquée par les blagues (sans blague ?) .
Très sympathiques et très généreux, les deux hommes ont volontiers accepté de participer à notre livre en répondant à une série de questions. Leurs réponses sont arrivées 48 heures après que nous leur ayons envoyé les questions. Et quelles réponses: un régal d'intelligence et d'humour.
Si vous ne connaissez pas leur livre, jetez-y un oeil. Un deuxième est paru et un troisième est en préparation.
Très sympathiques et très généreux, les deux hommes ont volontiers accepté de participer à notre livre en répondant à une série de questions. Leurs réponses sont arrivées 48 heures après que nous leur ayons envoyé les questions. Et quelles réponses: un régal d'intelligence et d'humour.
Si vous ne connaissez pas leur livre, jetez-y un oeil. Un deuxième est paru et un troisième est en préparation.
Inscription à :
Articles (Atom)
