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lundi, juin 01, 2009

ANDRÉ BRETON ET L’HUMOUR NOIR

[Un encadré pour l'ouvrage collectif: Je pense, donc je ris. Humour et philosophie, en préparation sous la direction de Christian Boissinot et moi-même. Vos commentaires sont les bienvenus.]

Tout le monde a une certaine idée de ce qu’est l’«humour noir». C’est que cette expression, d’abord technique et somme toute récente, comme on va le voir, est désormais passée dans le langage courant et figure même dans tous nos dictionnaires usuels.

Le Robert définit l’humour noir comme une «forme d'humour qui exploite des sujets dramatiques et tire ses effets comiques de la froideur et du cynisme»; le Larousse, de son côté, le donne pour un humour qui «souligne avec cruauté, amertume et parfois désespoir l’absurdité du monde».

Sans être strictement équivalentes, ces définitions pointent bien dans la même direction et cernent correctement cette réalité de l’humour noir que nous savons généralement identifier quand nous le rencontrons — un peu comme ce juge qui avouait ne pas pouvoir définir la pornographie, mais parfaitement savoir l’identifier quand il en voyait .

Pour vous en convaincre, voici d’ailleurs quelques exemples d’un humour que nous tendrons spontanément à ranger sous la bannière de l’humour noir :
• «Les familles, l’été venu, se dirigent vers la mer en y emmenant leurs enfants dans l’espoir, souvent déçu, de noyer les plus laids».(Alphonse Allais, après un voyage à bord d’un train bondé d’enfants)

• Potence pourvue d'un paratonnerre. (Lichtenberg
• C’est la première fois qu’elle fait plaisir à son mari. (Plaute. Dit par un personnage commentant la mort d’une harpie.)
• Je souhaite être incinéré. Conformément au contrat qui nous lie, 10% de mes cendres seront données à mon agent. (Groucho Marx. Cette phrase se trouve, paraît-il, dans son testament.)
• Mon seul regret dans la vie est de ne pas être quelqu’un d’autre. (Woody Allen)
• Les révolutions et les tremblements de terre dans les diverses parties du monde contribuent puissamment à développer la connaissance de l’histoire et de la géographie. (Aminado, Pointes de Feu, 1939)

C’est à André Breton (1896-1966), poète et théoricien du surréalisme, que l’on doit le concept d’humour noir. Breton le définit dans son Anthologie de l’humour noir, parue en 1940. L’usage de la locution se répandra très vite, au point où Breton pourra constater en 1950, dans la nouvelle introduction de son livre réédité, que si les mots humour noir «ne faisaient pas sens» en 1940, la locution «a [désormais] pris place dans le dictionnaire».

Mais que signifie exactement, pour son créateur, la notion d’humour noir? C’est une notion très complexe, comme on va le voir, et qui s’alimente à Freud, à Hegel et aux conceptions surréalistes.

Pour comprendre l’humour noir, il faut d’abord partir de cette singulière notion de hasard objectif, développée par Breton.

Par ce concept, Breton se proposait de penser «les rapports qui existent entre la nécessité naturelle et la nécessité humaine, corrélativement entre la nécessité et la liberté». Plus précisément, il dira que le hasard objectif est «la rencontre d’une causalité externe et d’une finalité interne». Disons simplement que cette catégorie permet au surréalisme de penser le monde comme une vaste réseaux de signes et de hiéroglyphes et de donner sens, voire d’expliquer, la provenance de ces coïncidences, de ce merveilleux, de ces correspondances, de ces faits étranges et de ces rencontres dont le poète ou l’artiste surréaliste est le témoin, l’interprète ou le médium par lequel ils se manifestent.

Breton pense en termes freudiens cette finalité interne et parle du hasard objectif comme de «la forme de manifestation de la nécessité extérieure qui se fraie un chemin dans l’inconscient».

Pour forger le concept d’humour noir, Breton utilise encore le concept d’humour objectif, qu’il emprunte à Hegel. Selon le philosophe, l’art romantique court le risque de buter sur deux écueils : celui d’une conception réaliste de l’art, qui se contenterait d’imiter la nature dans ses formes accidentelles, d’une part; d’autre part, celui de l’humour, entendu comme la «manifestation, à son plus haut degré, du besoin d’indépendance de la personnalité». La résolution de ces deux tendances est appelé par Hegel l’humour objectif : l’esprit s’absorbe dans la contemplation extérieure et l’humour, qui conserve son caractère subjectif et réfléchi se laisse captiver par l’objet.

La notion d’humour noir peut à présent être comprise.

Pour Breton, l’humour noir est la synthèse dialectique de l’humour objectif et du hasard objectif. L’humour objectif découvre dans le hasard objectif une manifestation exaltante et déroutante du monde extérieur qui génère une contradiction. Pour la surmonter, conformément aux enseignements de Freud sur l’humour, un mécanisme de défense se met en place qui préserve l’invulnérabilité du Moi. Breton écrit: «[…] le sphinx noir de l’humour objectif ne pouvait manquer de rencontrer, sur la route qui poudroie, le sphinx blanc du hasard objectif».

L'humour noir est en somme un des moyens par lesquels l’esprit parvient à se défendre contre l’inéluctable absurdité de l'univers en lui refusant toute prétention à s’imposer à lui. Il est comme l’écrira Achille Chavée, « la politesse du désespoir».

Pour en savoir plus :

BRETON, André, Anthologie de l’humour noir. Nombreuses éditions.

LEBRUN, Sébastien, Petit recueil d'humour noir, City Editions, 2008.
(N.B.)

mardi, avril 28, 2009

LA VRAIE DURETÉ DU MENTAL

Quelques textes sont parus (1, 2, 3, 4,) sur le premier titre de la collection Quand la philo fait Pop! dirigée par Christian Boissinot et moi-même aux Presses de l'Université Laval.

À Radio-Canada, une émission a fait Écho au livre.

On peut voir et entendre Christian parler de la collection juste ici.

mercredi, avril 08, 2009

BLAGUES GRECQUES ANCIENNES

[Autre possible encadré pour le livre: Je pense donc je ris.l'Humour et la philosophie]

De quoi riaient les Grecs de l’Antiquité?

Dès le XVIIe siècle, un recueil rassemble des blagues grecques anciennes glanées ci et là dans la littérature. Augmenté, révisé, ce recueil s’appellera finalement Philogelos (ou l’ami du rire) et Arnaud Zucker vient d’en proposer la première édition complète en français.

Ce Philogelos, publié sous le titre : Va te marrer chez les Grecs, comprend pas moins de 251 blagues qui étaient contées dans la Grèce Antique.

En voici un minuscule échantillon — je les conte comme on les conterait sans doute chez nous aujourd’hui:

Un homme était tellement avare que quand il a rédigé son testament, il s’est nommé lui-même comme héritier.
***
C’est un intello qui part en voyage et un de ses amis lui écrit pour lui demander de lui acheter quelques livres.
L’intello oublie de le faire, alors à son retour il dit à son ami : «Tu sais cette lettre que tu m’as écrite pour me demander des livres : je ne l’ai jamais reçue.»
***

Un intello, un chauve et un coiffeur voyagent ensemble dans une région peu sûre. Le soir venu, ils conviennent donc, pour leur sécurité, de veiller à tour de rôle.
Le premier tour de veille revient au coiffeur qui, pour s’amuser, rase la tête de l’intello pendant son sommeil. L’heure venue, comme convenu, le coiffeur réveille l’intello. Celui-ci constate ce qui lui a été fait et s’écrie: «Cet imbécile de coiffeur s’est trompé : il a réveillé le chauve!».

***

Un intello s’étant fait dire par une connaissance que sa barbe s’en venait s’en va l’attendre à une des portes de la ville.
Un autre intello le croise et lui demande ce qu’il fait là. L’apprenant, il lui dit : «Pas étonnant que tant de gens nous prennent pour des imbéciles : comment peux-tu être certain que ta barbe va arriver précisément par cette porte-ci!»
***

Un astrologue tire l’horoscope d’un nouveau-né et prédit qu’il sera avocat, puis préfet, puis gouverneur. Mais le bébé meurt peu de temps après.
Sa mère va donc se plaindre à l’astrologue : «Le bébé dont tu disais qu’il serait avocat, puis préfet, puis gouverneur, eh bien il est mort.»
L’astrologue ne se démonte pas : «Je vous garantis que s’il avait vécu, il serait devenu tout cela!»
***

Un vantard aperçoit son serviteur au marché pendant qu’il est en train de s’y pavaner devant des amis. «Et comment vont tous nos moutons?», lui demande-t-il.
«L’un dort et l’autre pas», répond le serviteur.
***


Pour en savoir plus :
Va te marrer chez les Grecs. Philogelos, Édité par Arnaud Zucker, Éditions Mille et une Nuits, 2008.

lundi, avril 06, 2009

DES MOTS D’ESPRIT DE BERTRAND RUSSELL

[Un autre encadré pour le livre Humour et Philosophie]

Je l’ai souvent écrit et je l’ait dit plus souvent encore : Bertrand Russell (1872-1970) est, entre tous, mon philosophe du XXe siècle préféré.

Je lui voue cette grande admiration pour plusieurs raisons. Pour commencer, à cause de la profondeur de son travail en philosophie et en mathématiques, qui est, indiscutablement, celui d’un génie. Mais j’admire aussi Russell pour sa grande intégrité et pour son engagement politique constant et indéfectible, un engagement qui fut, sa vie durant, celui d’un radical et d’un compagnon de route des libertaires.

Russell, ce qui ne gâte rien, avait de surcroît un grand sens de l’humour, caractérisé notamment par sa capacité à produire des mots d’esprits fins et souvent caustiques.

Ceux que je vous propose ici sont de deux genres. Les premiers seront compris par tout le monde; les suivants demandent, pour être pleinement appréciés, des connaissances en philosophie.

Mais laissons le parole est à Russell :
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Je tombai un jour sur un écolier de taille moyenne qui était en train de maltraiter un écolier plus petit. Je lui fis des remontrances, mais il rétorqua : «Les grands me tapent dessus, alors je tape sur les bébés : c’est ça qui est juste».
Par ces mots, il venait de résumer l’histoire de l’espèce humaine.
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L’art de la propagande, tel que le pratiquent les politiciens et les Gouvernements modernes, est dérivé de l’art de la publicité. La psychologie, en tant que science, doit beaucoup à ceux qui pratiquent cet art. Autrefois, la plupart des psychologues n’auraient jamais cru que l’on puisse convaincre un grand nombre de personnes de l’excellence d’une marchandise simplement en affirmant avec emphase qu’elle est excellente.
L’expérience a démontré qu’ils se trompaient.
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On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer aux religions parce que la religion rend l’homme vertueux. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé.
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Les êtres humains naissent ignorants, pas stupides : c’est l’éducation qui les rend ainsi.
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L’absence de ligne de démarcation claire entre les humains et les singes est très gênante pour la théologie. Quand les humains ont-il eu une âme? Le Chaînon Manquant pouvait-il pécher et en ce cas pouvait-il aller en enfer? La responsabilité morale s’applique-t-elle au Pithecanthropus Erectus? L’Homo Pekiniensis était-il damné? L’Homme de Piltdown allait-il au Paradis?
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Kant nous assure que c’est Hume qui, par sa critique du concept de causalité, le réveilla de son sommeil dogmatique : mais le réveil ne fut que temporaire et il inventa bien vite un somnifère qui lui permit de retourner dormir.
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Il existe en Enfer une salle de souffrance réservée exclusivement aux philosophes qui pensent avoir réfuté Hume. Ces philosophes, quoiqu’ils soient en Enfer, ne sont toujours pas devenus plus sages et ils continuent de mener leur vie selon leur animale propension à l’induction. Mais à chaque fois qu’ils procèdent à une induction, l’instance suivante la falsifie. Ceci, cependant, ne vaut que pour le premier siècle de leur damnation. Après cela, ils apprennent à s’attendre à voir falsifié ce qu’ils ont induit; mais ce n’est cependant plus le cas durant tout le siècle de torture logique qui suit, qui modifie leur expectative. Les surprises se succèdent durant toute l’éternité, et à chaque fois elles sont portées à un niveau logique supérieur.
***
Si nous énumérons les choses qui sont chauves, puis les choses qui en sont pas chauves, nous ne trouverons l’actuel Roi de France sur aucune des listes.
Les hégéliens, qui adorent les synthèses, concluront probablement qu’il porte une perruque.
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Le réalisme naïf conduit à la physique et la physique, si elle est vraie, montre que le réalisme naïf est faux. Il s’ensuit que si le réalisme naïf est vrai, alors il est faux; donc il est faux.
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Les mathématiques sont une science où on ne sait ni de quoi on parle, ni ce qu’on dit est vrai.
***
L’école philosophique aujourd’hui la plus influente en Grande-Bretagne soutient une doctrine linguistique à laquelle je suis incapable de souscrire. […] Ces philosophes me rappellent un marchand à qui un jour je demandais le plus court chemin pour aller à Winchester. Il appela un homme qui se trouvait dans l’arrière boutique :
— Le monsieur veut connaître le plus court chemin pour aller à Winchester.
Une voix répondit :
— Winchester?
— Ouais.
—Comment s’y rendre?
— Ouais.
— Le plus court chemin?
— Ouais.
— J’sais pas…
Il voulait savoir clairement et précisément ce qu’était de la question, mais la réponse ne l’intéressait pas. C’est exactement l’effet que produit la philosophie moderne sur ceux qui recherchent sincèrement la vérité.

samedi, janvier 24, 2009

HUMOUR ET MATHÉMATIQUES?

Le Devoir de ce matin annonce la parution ce printemps du livre: La vraie dureté du mental. Hockey et Philosophie (il faut probablement vivre au Québec pour comprendre ce titre:-)), un collectif que mon ami Christian Boissinot et moi avons dirigé.

Le livre est le premier d'une collection (Quand la philo fait Pop!) que nous dirigeons lui et moi aux Presses de l'Université Laval et qui se consacrera à l'examen philosophique de la culture populaire. Prochain titre (il est déjà en préparation): Humour et philosophie. (Je pense donc je ris, serait un titre possible)

J'aimerais écrire pour ce livre un texte portant sur mathématiques et humour. Plus précisément, je voudrais tenter des rapprochements entre les mathématiques et l'humour et montrer qu'il y a des points communs entre ce qui caractérise certains modes de pensée en maths et en humour.

J'ai commencé à réunir des idées. Mais je me dis que le sujet inspirera peut-être des lecteurs ou lectrices de ce blogue...Si c'est le cas, et que vous avez envie de partager vos pistes de réflexion, ne vous gênez pas!