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samedi, avril 17, 2010

QUELQUES OBSERVATIONS DE CHOMSKY SUR CERTAINES TENDANCES DE L’ANARCHISME ACTUEL

[Pour Le Monde Libertaire]


Il faut précieusement préserver le souvenir des idées anarchistes et, plus encore, des inspirantes luttes menées par les peuples qui ont cherché à se libérer de l’oppression et de la domination : non comme des manières de figer la pensée dans de nouveaux moules, mais comme une base à partir de laquelle comprendre à la fois la réalité sociale et le travail qu’il faudra accomplir pour la changer.
N. Chomsky

Je voudrais ici revenir sur une toute récente entrevue dans laquelle Noam Chomsky répond à quelques questions qui lui sont posées sur l’anarchisme [1]. Trois raisons m’incitent à le faire.

La première est que ce que raconte Chomsky n’est jamais inintéressant.

La deuxième est qu’il est relativement rare, depuis quelques années à tout le moins, qu’il se prononce sur l’anarchisme et tout particulièrement sur l’état de santé de l’anarchisme contemporain, comme c’est le cas dans cet entretien.

La troisième est que ce qu’il suggère est de nature à alimenter les discussions que nous devrions avoir entre nous sur les importantes questions vers lesquelles pointe Chomsky.

Mais avant d’en arriver à ces sujets, j’aimerais toucher un mot du rapport de Chomsky à l’anarchisme. J’insiste, cependant : il ne s’agit que d’un mot et la question des rapports de Chomsky à l’anarchisme, envisagée globalement et dans la longue durée de son activité théorique et militante, est plus complexe que ce que j’en dirai dans les lignes qui suivent, qui ne proposent qu’un modeste survol d’un territoire méconnu — et qui demanderait à être attentivement exploré.


Des rapports constants et singuliers


On se méprend souvent, m’a-t-il semblé, sur l’anarchisme de Chomsky, allant parfois jusqu’à lui refuser (sic!) cette appellation qu’il revendique pourtant.

Or Chomsky n’a cessé de se réclamer de ce qu’il appelle couramment, sans refuser l’appellation anarchiste, le socialisme libertaire. Son intérêt pour ces idées est ancien et le tout premier texte qu’il a publié, à neuf ans et dans le journal de l’école qu’il fréquentait alors, portait sur la Guerre d’Espagne, qui faisait alors rage et à laquelle, plus tard, il consacrera encore d’autres écrits, dont un texte majeur sur l’objectivité dans les travaux académiques. Chomsky, en fait, ne cessera jamais tout à fait d’écrire sur l’anarchisme, de parler de lui ou de s’en réclamer.
Je ferai pour commencer deux remarques sur cet anarchisme de Chomsky.

La première est son anti-autoritarisme qui résulte de la conviction que les êtres humains se développent de manière optimale dans des conditions de liberté. Il en résulte bien entendu le refus du capitalisme et de l’économie de marché, les corporations étant décrites comme des institutions totalitaires, mais aussi de l’économie planifiée et du socialisme étatique. Il résulte aussi, de cette importance accordée à la liberté, des conceptions de l’éducation, du politique, de l’État, de la culture et de bien d’autres sujets où les contraintes à chaque fois sont a priori perçues comme suspectes et devant se justifier — les abattre devenant le mot d’ordre quand elles ne peuvent passer le test de leur justification. (Notons sans pouvoir y insister que cette revendication de liberté est depuis toujours, au sein de l’anarchisme, en tension avec un idéal égalitaire, et l’expression socialisme libertaire qu’utilise couramment Chomsky a le mérite de la rappeler.)

Ma deuxième remarque est pour rappeler que Chomsky inscrit fermement son anarchisme dans la tradition des Lumières et dans le rationalisme qui les caractérise. La référence au rationalisme signifie bien entendu un solide engagement envers la raison, la science, la rigueur et le débat argumentatif; mais il signifie aussi une défense d’une certaine conception de l’être humain au sein de laquelle la liberté évoquée plus haut est centrale, et dans laquelle il est admis, contre un certain culturalisme et contre un certain empirisme qui les croit indéfiniment malléables, que les êtres humains possèdent des caractéristiques naturelles qui les définissent. Comme on le soupçonne, ses travaux en linguistique et en science cognitive apportent quelque crédit à ces idées, même si Chomsky a toujours été très prudent sur les rapports entre ses contributions à la linguiste et ses positions politiques libertaires, refusant d’y voir autre chose que des liens ténus et établis à un niveau passablement élevé d’abstraction. Quoiqu’il en soit, ce rationalisme ainsi défini singularise lui aussi Chomsky : parmi les anarchistes, d’abord, mais aussi au sein de la gauche.

Au total, Chomsky se fait de l’anarchisme une idée assez large pour, sinon y faire figurer, du moins en rapprocher des auteurs qui seraient tenus par certains comme étant, sinon extérieurs au mouvement, ou du moins comme se situant à ses franges — par exemple Anton Pannekoek, théoricien des conseils ouvriers. Il exprime aussi une profonde sympathie pour des auteurs anarchistes relativement moins connus, comme Diego Abad de Santillan ou Rudolph Rocker.

Chomsky invite au total à une vision non dogmatique de l’anarchisme, qui reconnaît à la fois son importance et sa singularité dans l’histoire des idées et des mouvements politiques et son actualité : il a à ce propos maintes fois rappelé la valeur de ce que l’anarchisme, tel qu’il le conçoit, met de l’avant, de ses espoirs, de son projet politique et économique et affirmé leur pertinence dans la résolution des défis que nous affrontons aujourd’hui. Ce vers quoi pointent ces espoirs et ces projets est bien décrit dans la déclaration suivante : «Je veux croire, dit Chomsky, que les êtres humains possèdent un instinct de liberté et qu’ils souhaitent réellement contrôler leurs propres affaires; qu’ils ne veulent être ni bousculés, ni commandés ni opprimés etc.; et qu’ils souhaitent avoir l’opportunité de faire des choses qui ont du sens, comme du travail constructif et dont ils ont le contrôle — ou qu’ils contrôlent avec d’autres».

C’est donc, on l’aura deviné, avec des a priori très ouverts et sympathiques que Chomsky parle de l’anarchisme actuel, à propos duquel il formule néanmoins quelques critiques et observations qui méritent d’être entendues.

Quelques observations et hypothèses de Chomsky sur l’anarchisme contemporain

Je regrouperai ces observations et hypothèses en trois volets. Elles concernent respectivement l’atomisme et le sectarisme d’à tout le moins une part du mouvement anarchiste actuel; son hostilité envers la science et la technologie; et finalement, la question du réformisme.

Chomsky note pour commencer que s’il existe de (relativement) nombreuses personnes qui se disent attachées à l’anarchisme et qui se réclament de ce qu’elles estiment être l’anarchisme, en revanche il n’existe guère, sauf exception, par exemple en Espagne, de mouvement anarchiste. L’anarchisme tend ainsi à être, du moins aux Etats-Unis (et ailleurs on peut le présumer), plutôt atomisé, non seulement en individus plus ou moins isolés, mais aussi en groupes parfois très sectaires et qui passent un temps considérable à s’attaquer les uns les autres.

Chomsky voit là quelque chose de singulier (et j’ajouterais : de paradoxal), à savoir que, du moins dans son pays, si on excepte de très brèves périodes historiques, il n’y a jamais eu autant d’anarchistes qu’aujourd’hui, mais jamais non plus si peu d’anarchisme, à tout le moins si, par ce dernier mot, on entend un mouvement qui serait plutôt unifié dans des combats communs et qu’on pourrait dès lors critiquer, rejeter, souhaiter améliorer ou au contraire abattre, et ainsi de suite.

Une tâche lui parait donc s’imposer : le dépassement du sectarisme et de l’intolérance et, dans la reconnaissance de notre grande ignorance de ce que sera une société libertaire, l’admission qu’il reste de la place pour des désaccords sains et constructifs, mais qu’il faut savoir exprimer dans, comme il le dit, des échanges tenus «de manière civilisée et fraternelle et avec le sentiment d’une solidarité entretenue dans la poursuite d’un but commun».

Le deuxième ensemble de remarques de Chomsky se déploie justement à partir de l’examen de cette question des buts communs à poursuivre. Lesquels choisir? Et comment les poursuivre de manière efficace? Il en signale deux qui lui paraissent tout particulièrement vitaux : la prolifération nucléaire et la crise environnementale. Or, s’agissant de cette dernière, ajoute-t-il, il existe aussi, chez certains anarchistes, une attitude d’opposition à la science qui disqualifie d’emblée l’anarchisme comme avenue politique crédible et sérieuse. «À moins, dit-il, de consentir à [réduire l’humanité] à 100 000 chasseurs-cueilleurs, si on prend au sérieux la survie de milliards d’être humains, de leurs enfants et petits-enfants, cela va demander des percées scientifiques et technologiques».

On notera ici que Chomsky ne préconise en rien une idolâtrie de la science ou de la technologie, comme on notera aussi qu’il n’ignore rien non plus (rappelons-nous de ce qu’il dit de la prolifération nucléaire) des usages potentiellement mortels pour l’espèce toute entière qu’on peut en faire : il n’est toutefois pas difficile d'identifier des individus ou des groupes, parmi les anarchistes mais pas seulement là, qui ont bel et bien cette attitude qu’il décrie, une attitude qui peut en effet fort bien avoir, en bout de piste, les terribles effets qu’il redoute.

Le troisième ensemble de remarques concerne, si je comprends bien sa pensée, le type d’action que nous devrions entreprendre pour confronter ce vaste et puissant système à la fois corporatif et étatique dans lequel nous vivons et qui s’est mis en place depuis des décennies à coup d’ingénierie sociale réalisée à grande échelle.

Ce vers quoi il souhaite attirer l’attention, cette fois, c’est sur le fait que ce combat, aussi bien sur le plan de la réflexion que de l’action concrète et de la pratique, exige et exigera bien plus que de grandes et vertueuses déclarations d’adhésion à des objectifs lointains (disons : ‘je veux vivre dans une société juste, libre et égalitaire’) : cela demande la défense de causes, des buts plus proches et modestes, et, à travers «la reconnaissance de la réalité sociale et économique telle qu’elle est», la création patiente et progressive des institutions de demain au sein de la société d’aujourd’hui — comme le disait déjà Bakounine.

En rester à la pureté des propositions, pense Chomsky, constitue un frein à une action militante efficace qui devrait avoir des causes à défendre en matière de droits des travailleurs, de problèmes environnementaux, de la lutte à la pauvreté et ainsi de suite. Faute de quoi, on court, dit-il, le risque de sombrer dans «ce sectarisme, cette étroitesse, ce manque de solidarité et d’objectifs partagés qui a toujours été une pathologie des groupes marginaux, particulièrement à gauche».

Ce sectarisme peut en outre être dommageable à ceux que ses promoteurs voudraient précisément aider, dès lors qu’il conduit à adopter des stratégies militantes qui, sous des couvert de radicalité, renforcent finalement la position des institutions dominantes tout en nous éloignant de combats qui doivent être menés et de ceux avec lesquels nous devrions combattre.

Chomsky prend ici comme exemple, américain, un anarchisme qui se réfugierait derrière un anti-étatisme de principe pour ne pas appuyer la réforme de la santé qui se met en place, toute imparfaite soit-elle, et dont des millions de personnes bénéficieront. Une telle ligne de conduite interdit en outre à toutes fins utiles de contribuer à l’éducation et à la mobilisation qu’exige la crise économique, dont les mêmes personnes que tout à l’heure souffrent les premières.

Fort heureusement, conclut Chomsky, des journaux et organisations anarchistes ne sombrent pas dans ces carences et se préoccupent de ces objectifs à court terme. Cela aussi, et fort heureusement, est exact.

Il y a là, je pense, de quoi amplement alimenter des discussions.

samedi, mars 13, 2010

OBAMA, UN AN PLUS TARD

[À paraître ou paru dans le Monde Libertaire]

Il y a un peu plus d’un an, le 20 janvier 2009, Barack Obama prêtait serment et devenait le 44e président des Etats-Unis.

L’Obamamanie était alors à son comble et malheur à qui ne partageait pas l’enthousiasme général des «progressistes».

Ce mois-là, j’avais écrit ceci, que plusieurs d’entre eux me reprochèrent vertement aussitôt: «Pour éviter de trop amères désillusions, je recommande de plonger un instant la tête dans les eaux glacées d’une minimale lucidité. Sans nier l’importance de cette base militante qui a travaillé très fort pour lui, il faut d’abord se rappeler qu’Obama occupe des fonctions que personne ne peut occuper sans avoir gagné à ce jeu de relations publiques largement coordonné et mis en scène par les institutions dominantes et obtenu leur assentiment. Par ailleurs, son gain, minimal (près de la moitié des votards (46%) ont choisi le tandem McCain-Palin), il le doit en partie au fait d’avoir su se présenter comme une sorte de tableau vierge sur lequel chacun a été invité à écrire ce qu’il voulait. À ces mots pouvant recouvrir à peu près tout ce qu’on voudra (par exemple : «espoir», «changement», «on le peut»), chacun a entendu ce qu’il voulait bien entendre. Des interprétations bien divergentes ont d’ailleurs déjà été données de ce que ces mots signifient en matière de relations internationales, d’économie, de justice sociale, de droits humains et de politiques environnementales, qui sont parmi les plus importants chantiers qui attendent Obama. Le moment des gestes est arrivé. C’est celui sur lequel on juge un politicien.»

Une popularité en déclin


On peut connaître ce que les Américains ont jugé au vu de ces sondages qui sont faits à chaque jour sur la popularité d’Obama depuis janvier 2009. Ils en montrent la chute vertigineuse et étonnamment rapide. 70% approuvaient ses décisions en février 2009 : ce nombre a à présent chuté à moins de 50%. Le nombre d’insatisfaits de la présidence d’Obama a pendant ce temps fait lui aussi un bond spectaculaire, passant de 10 à près de 50% des Américains.

Les raisons de cette insatisfaction tiennent en partie à ce dont Obama a hérité, en particulier une crise économique majeure et deux guerres impérialistes — mais il faut rappeler qu’il avait lui-même appuyé avec enthousiasme celle en Afghanistan.
Mais elle tient aussi aux décisions prises par Obama et son administration dans ces grands dossiers où il avait suscité un certain espoir.

Ses échecs ici sont ceux d’une administration faite sinon toujours mêmes personnes, du moins des mêmes types de personnes que celles qui composaient l’administration Bush : des amis des institutions dominantes de la société américaine, en particulier du monde de la finance et des affaires. La chose n’était pas difficile à prévoir et ses effets, eux aussi aisément prévisibles, se sont bel et bien produits.


Politique étrangère : du pareil au même ou peu s’en faut


En politique internationale, il a, comme le prédisait Condoleezza Rice, bien placée pour le savoir, continué les politiques poursuivies sous l’administration Bush II.
Les deux guerres se poursuivent. La prison de Guantanamo n’est toujours pas fermée. Le génocide arménien n’est toujours pas reconnu. Le réchauffement planétaire n’a pas pu être pris au sérieux comme il devait l’être. La politique menée à l’endroit d’Israël reste la même — et la manière dont a été enterré aux Nations Unies le rapport Goldstone sur les crimes de guerre à Gaza en 2008 et 2009 le rappelle éloquemment.

Le principe dominant qui guide un très grand nombre de ces politiques reste encore et toujours de maintenir le contrôle sur le pétrole, cette «prodigieuse source de puissance stratégique» et «une des plus immenses richesse matérielle de toute l’histoire de l’humanité», comme le disaient déjà les planificateurs de la politique étrangère américaine au sortir de la Deuxième Guerre Mondiale.

Mais on ne peut pas reprocher à Obama de ne pas tenir certaines promesses : il s’était par exemple engagé à accroître les dépenses pour de la haute technologie militaire aéronautique, et il a tenu parole! En fait, les dépenses déjà pharaoniques du budget militaire sont à la hausse, pendant que le taux de chômage, selon les moyens de le calculer, oscille entre 10 et possiblement 20 % et que d’innombrables personnes ont perdu et perdent encore leur maison. Ce qui nous amène au deuxième sujet du bulletin d’Obama.

Politique intérieure : ou peu s’en faut du pareil au même

Excluons la réforme des soins de santé dont nous reparlerons : deux catégories de promesses faites par Obama avaient retenu l’attention. La première, celles visant à assainir quelque peu les délirantes politiques fiscales et en particulier d’éliminer certaines échappatoires dont bénéficient les entreprises et les très haut salariés et de créer un organisme de surveillance des paradis fiscaux. La deuxième était d’exercer un certain contrôle sur les lobbyistes et les ex-élus exerçant des pressions sur les élus : même s’ils n’étaient le plus souvent que cosmétiques, ces changements se font encore attendre.

Le chantier majeur d’Obama en politique intérieure était et reste celui de la santé. Le nombre d’Américains sans couverture médicale s’élève à près de 50 millions, ce qui donne le vertige et les soins de santé coûtent des fortunes. Elles sont responsables d’océans de souffrances dont a du mal à se rendre pleinement compte quand on habite des pays où existent des soins de santé universels. Il faut d’ailleurs prendre bonne note du fait que les mêmes intérêts qui empêchent que ces soins universels existent aux États-Unis travaillent fort à démanteler ceux qui existent dans les autres pays. Au Canada, le fait est patent et le système public de soins de santé est déjà sérieusement érodé.

Le pourtant très centriste magazine Atlantic Monthly a récemment décrit ce qui se déroule à Washington comme une «coup d’État silencieux» par lequel l’ «élite de gens d’affaire […] use de toute son influence pour empêcher qu’on fasse des réformes qui sont pourtant nécessaires». L’Empire en est donc à peu près au même point, le sauveur annoncé s’en est tenu cette fois encore au programme des corporations et des milieux d’affaire et le complexe militaro-industriel est plus solide que jamais. Les élites ont tout fait pour cela, et elles travaillent remarquablement bien.

Propagandistes déchainés

Ils ont aussi pour parvenir à leurs fins ces médias de masse qu’ils possèdent et contrôlent dans leur quasi totalité et qui sont déchaînés depuis un an, notamment contre toute velléité de modifier, même modestement, le régime fiscal ou le statu quo en santé. Les fameux Tea Parties, démagogues, populistes et anti-fiscalistes, en sont la partie la plus visible : c’est là où les pauvres affirment avec ferveur qu’ils ont l’intention de continuer à voter pour les riches, que les exclus se félicitent de leur exclusion et où tous affirment avec enthousiasme qu’ils ne vont pas arrêter de sitôt de forger les chaînes dans lesquelles il se réjouissent par avance d’être enferrés.

Je suggère qu’on ne peut avoir une réelle et juste perspective sur tout cela qu’en se frottant un peu à un des plus efficaces organes de cette propagande : les émissions d’information diffusées sur la chaine de télévision Fox. Allez sur You Tube et mettez dans le moteur de recherche, par exemple, Terry O’Reilly ou encore Glenn Beck. Dépaysement garanti. Obama est couramment décrit comme un socialiste, et même assimilé à Hitler ou à Staline. Vous aurez la certitude d’être sur une autre planète. Elle s’appelle les Etats-Unis et c’est pourtant la même planète où se trouve le MIT ou l’université Princeton et mille autres lieux où fleurissent des intelligences parmi les plus remarquables sur Terre. C’est aussi celle sur laquelle, cette année, on a remis cette année le Nobel de la Paix à Obama, le souillant de sang une fois de plus.

Il y a un an, je pensais qu’Obama ne pourrait accomplir certaines des choses qu’attendaient de lui les personnes qui ont voté pour lui que si ces dernières et les groupes auxquels elles appartiennent parvenaient à exercer une pression assez forte pour contrecarrer celle de son entourage et des intérêts corporatistes qu’il représente. Convenons-en : ce ne fut pas le cas. J’avoue que j’aurais bien aimé avoir eu tort.

Normand Baillargeon
(Baillargeon.normand@uqam.ca)

samedi, février 13, 2010

L’ÉCHEC DE COPENHAGUE ET LA QUESTION DU RÉFORMISME (2/2)

Article pour Le Monde Libertaire.

[Résumé : Je rappelais, dans le précédent texte, le fait que Robin Hahnel, économiste, militant, co-créateur avec Michael Albert de l’économie participaliste et abolitionniste notoire des marchés, appuie néanmoins l’idée d’une bourse du carbone. Son argumentaire est cette fois examiné et rapporté à la question stratégique du réformisme]

Hahnel pense, avec beaucoup d’autres, qu’il est de la plus haute importance de rapidement ramener et de maintenir la concentration de CO 2 dans l’atmosphère au niveau qui est aujourd’hui estimé sécuritaire par le large consensus des scientifiques. Ce niveau est, semble-t-il, de 350 ppm (350 parties par million) et une vaste campagne internationale, justement appelée 350, est en cours autour de cet objectif [1]. Concédons cet objectif. (On notera qu’il demande à la communauté scientifique — et non aux politiques ou aux acteurs économiques, qui parlent typiquement de la même voix — de fixer les niveaux sécuritaires devant être atteints pour éviter le pire.)

C’est à sa lumière que ce que dit ensuite Hahnel doit se comprendre.

Des moyens possibles

La question qui se pose aussitôt est évidemment de savoir comment il convient de s’y prendre pour atteindre l’objectif visé. Diverses propositions ont été avancées. Parmi les plus influentes et crédibles, Hahnel en note trois — et cette fois encore, concédons ce point pour fins de discussion [2].

Ce sont:

1. La réglementation
2. Les taxes sur le carbone
3. Une bourse du carbone, avec plafonnement et échange [3]

Le premier scenario oblige tous les acteurs à réduire leurs émissions d’un pourcentage donné, jusqu’à l’atteinte de l’objectif visé. Hahnel le rejette notamment parce qu’il ne minimise pas, pour la société dans son ensemble, le coût des réductions atteintes et cela en raison du fait qu’il ne prend pas en compte les différences entre les coûts des mêmes réductions pour différents acteurs. Il ajoute que l’approche par réglementation n’offre de surcroît aucune motivation à chercher à dépasser l’objectif visé.

Les taxes sur le carbone font payer les pollueurs pour leur pollution et permettent de prendre en compte et de leur imposer ce que coûtent à la société leurs émissions. Reste alors un problème technique, mais qu’on pourrait résoudre : celui de déterminer le niveau de taxe approprié. On sait toutefois qu’il devra être élevé. Mais voilà : ce système n’a pas été retenu, malgré les efforts déployés par les activistes; et le niveau vraisemblable de taxation nécessaire pour atteindre les objectifs visés est si élevé que l’implantation d’un tel système, si elle était tentée, est vouée à l’échec. Ce système est celui que Hahnel privilégie : mais il est actuellement impraticable.
Reste donc la bourse du carbone, avec plafonnement et échange. Selon ce système, si vous émettez X tonnes de dioxyde de carbone, et qu’un permis vous autorise à en émettre 1 tonne, vous devrez posséder X permis. Si vous en émettez plus, vous êtes dans l’illégalité; si vous en émettez moins, vous pouvez revendre vos permis sur le marché, où chacun peut s’en procurer. Le nombre total de permis émis permet d’atteindre l’objectif visé.


La proposition de Robin Hahnel


Hahnel prône ce système, mais bonifié et visant notamment, on l’a vu, le 350 ppm évoqué plus haut. Convenu et appliqué sous les auspices des Nations-Unies, il serait international, contraignant, fixerait des taux nationaux nets d’émissions. De plus, il mettrait en application le principe adopté à Kyoto d’une distribution différentielle des responsabilités et des exigences, en favorisant les pays moins développés. Il serait surtout, croit Hahnel, efficace, voire le seul qui permette le succès d’une action devenue indispensable.

Les accords convenus à Copenhague ne vont évidemment pas du tout en ce sens : les pays décident seuls des réductions d’émissions qu’ils viseront et rien ne les contraint à les atteindre. La Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques a même prédit que les ententes convenues à Copenhague hausseront les niveaux de CO2 et les porteront à 550 ppm.

La conclusion à laquelle arrive Hahnel dépend de la prémisse que ce que j’appellerai le ‘plan 350’ fixe l’objectif à atteindre; mais aussi de la prémisse que l’ONU, comme l’Accord de Kyoto, sont des institutions réformables, notamment parce qu’elles offrent de réelles possibilités d’une action efficace démocratiquement décidée et conduite. (A contrario, le FMI, l’OMC ou la Banque Mondiale ne sont absolument pas démocratiques et sont irréformables.) Elle dépend enfin de la prémisse stratégique que dans les circonstances actuelles, militer contre cette solution, c’est contribuer d’autant à limiter les chances de réduire le réchauffement planétaire.

C’est là que l’attendent ses critiques.

Le contre-argumentaire

L’influent groupe Climate Justice Action (CJA) considère en effet de son côté, et avec lui bien des organisations de gauche, que la marchandisation des émissions de carbone est le prélude à une catastrophe, pour les mêmes raisons que la marchandisation de l’eau, des idées, des gènes, du travail et ainsi de suite a été et reste une catastrophe. Elle s’y oppose donc par principe et refuse toute action qui inclurait ce genre de moyen, qui lui semble détourner l’attention et les énergies des vrais enjeux et des véritables solutions.

CJA préconise de laisser où ils se trouvent les combustibles fossiles, de réaffirmer que ce sont les communautés et les peuples qui doivent contrôler la production, de rendre locale la production des aliments, de réduire massivement la consommation, particulièrement au Nord, de respecter les droits des populations indigènes et de payer des réparations aux peuples du Sud pour dette climatique et écologique.
Hahnel et ses défenseurs, car il commence à en avoir, n’ignorent rien de cette critique de la marchandisation. Mais ils jugent que les propositions de CAJ sont des vœux pieux et qu’elles sont souvent irréalistes, vides et ne constituent pas un programme sérieux pour lutter contre le réchauffement planétaire. Pire encore: les poursuivre, c’est perdre autant d’énergies qui seraient infiniment mieux utilisées à expliquer et à implanter via l’ONU le ‘plan 350 amélioré’.

Hahnel pense donc qu’il convient de se pincer le nez et d’appuyer cette bourse du carbone bonifiée contre laquelle tant d’ autres, à gauche, luttent.

Une question de stratégie militante

La stratégie des programmes dits maximum et minimum, développée au sein de l’Internationale, et qui préconise d’avancer simultanément des revendications maximales et des revendications minimales, des revendications allant dans le sens d’un idéal visé, en même temps que des revendications visant à satisfaire des besoins immédiats, donnerait raison aux deuxièmes. Hahnel soutient que l’idée chère à André Gorz, de ‘réforme non réformiste’ devant miraculeusement mettre fin au système capitaliste tout en améliorant la vie des gens, ne permet pas plus de choisir la bonne stratégie devant le réchauffement planétaire : c’est qu’il n’existe pas de réforme qui soit par essence non-réformiste ou plutôt qu’on ne peut en décider à l’avance.
En bout de piste, l’argumentaire de Hahnel est le suivant. Le capitalisme est la source de tous nos maux, y compris le réchauffement planétaire, et il convient de le redire et de l’expliquer. Les marchés sont une calamité et une économie participaliste est infiniment préférable. Mais le consensus scientifique fixe un objectif vital qu’il est impératif d’atteindre et le meilleur moyen de le faire, même s’il est répugnant, doit être mis en œuvre. Faire autrement, au nom d’idéaux vagues, est travailler contre cet objectif — et ceux qui le font sont peut-être, risque-t-il, motivés par une recherche de pureté idéologique.

Où je ne conclus pas…

C’est le rôle de qui rédige des textes d’opinion que de donner son opinion. C’est aussi son devoir de reconnaître qu’il n’arrive pas à se la forger quand il demeure indécis.

C’est mon cas dans ce dossier. Je soupçonne ne pas être le seul. Il nous faudra pourtant nous faire une idée. Et vite. Le prochain grand rendez-vous sur le climat est la rencontre de la Conférence plénière des Nations unies sur le réchauffement climatique, qui aura lieu à Mexico du 29 novembre au 10 décembre 2010. Les forces progressistes ne peuvent se payer le luxe d’être désunies et de ne pas y parler de la même voix, en visant les mêmes objectifs, idéalement par les mêmes moyens crédibles. Ce qu’avance Hahnel doit d’ici là être sérieusement médité.

Pour y aider, la discussion entre Hahnel et ses détracteurs qui se poursuit donne lieu à de passionnants échanges, que j’encourage tout le monde à suivre [4].

***
[1] Son site Internet francophone est à : [http://www.350.org/fr/].
[2] Un exposé très clair en est donné dans le texte suivant, que je suivrai ici et qu’on lira pour approfondir des idées que je ne peux qu’effleurer ici: HAHNEL, Robin, «A Climate Change Policy Primer». [http://www.zmag.org/zspace/commentaries/4105]. Il y a derrière tout cela des débats et des enjeux scientifiques et économique dans lesquels je n’entre pas ici pour aller rapidement à la question stratégique que tout cela pose.
[3] Une autre approche alternative (mais ce qualificatif est contesté) et appelée «cap and fade» est avancée par James Hansen. Ce n’est pas le lieu de la décrire ici, mais son créateur l’expose sommairement à : [http://www.commondreams.org/view/2009/12/07-4]. Il faut rappeler que Hansen est un climatologue renommé et qu’il a été un des tout premiers à défendre l’idée d’un réchauffement planétaire d’origine humaine. Son ouvrage : Storms of My Grandchildren: The Truth About the Coming Climate Catastrophe and Our Last Chance to Save Humanity, est à paraître.
[4] On peut le suivre ici : [http://ruby.zcommunications.org/znet/zdebatehahnelbond.htm]

vendredi, janvier 15, 2010

L’ÉCHEC DE COPENHAGUE ET LA QUESTION DU RÉFORMISME (1/2)

[Pour Le Monde Libertaire; premier de deux textes]

Il arrive qu’il y ait bien plus à apprendre et à méditer des divergences d’opinion que des consensus.

Prenez le Sommet de Copenhague. Il aura été un échec si retentissant qu’aucune firme de relations publiques n’est parvenu à complètement en masquer la profondeur au grand public.

Le constat d’échec, comme on pouvait s’y attendre, a donc largement fait consensus parmi les observateurs.

C’est ainsi que l’économiste Jeffrey Sachs, un néo-libéral pur et dur recyclé en écologiste, a décrit l’Accord de Copenhague comme «une farce» et «un abandon du cadre de référence des Nations Unis par lequel les pays riches annoncent aux pays plus pauvres et plus petits qu’ils ont désormais l’intention de faire ce qu’ils veulent et pour commencer de ne plus prêter l’oreille à leurs misérables préoccupations» [1].

Que cet unilatéralisme des États Unis et d’une poignée d’autres grandes puissances soit en grande partie responsable de l’échec de Copenhague, cela aussi est partagé par tout le monde, par exemple par Bill McKibben, qui rappelle qu’à ce sommet «Obama a fait exploser les Nations Unies et mis un terme à l’idée qu’il puisse exister une communauté internationale»; il appelle ce qui en est résulté «une ligue de super pollueurs». [2]

Mais c’est probablement Naomi Klein qui a proposé le plus percutant résumé de ce qui s’est passé dans la capitale danoise en décrivant les deux maigres pages et demi (sic) de l’entente conclue comme «un sordide pacte convenu entre les plus gros pollueurs : je vais faire semblant de constater que tu te préoccupes de l’environnement et tu feras semblant de constater que je m’en préoccupe moi aussi. D’accord? Tope là!» [3]

On continuerait longtemps. Mais par-delà ce constat que Copenhague a été un monumental échec, on découvre bien vite de profondes divergences, notamment quant à la gravité de la situation et quant à ce qu’il convient de faire.

Je voudrais examiner ici une de ces divergences qui concerne les moyens qu’il conviendrait de mettre en oeuvre pour lutter contre le réchauffement planétaire. Je le fais parce que cette divergence d’opinion, cruciale et inattendue, est instructive; mais aussi parce qu’elle nous donnera l’occasion de réfléchir à une question de stratégie militante qui me semble importante, qui se pose parfois dans les milieux libertaires et qui mérite toute notre attention.

Un marché de la pollution?

Bien des acteurs, des institutions, des regroupements et ainsi de suite ont proposé des solutions, ponctuelles ou plus globales, pour combattre le réchauffement planétaire. Ce qui est pourtant devenu plus évident que jamais, à Copenhague, c’est l’existence d’un important clivage, divisant à gauche ceux et celles qui préconisent une «bourse du carbone» et ceux et celles qui s’opposent radicalement à cette idée.
Les premiers préconisent de constituer un marché des droits d’émettre des gaz à effet de serre — la chose est d’ailleurs prévue au protocole de Kyoto.

En termes très simplifiés, un tel système serait une bourse du carbone — les anglophones la nomment «cap and trade» — sur laquelle des quotas d’émission seraient fixés; avec le temps, ces quotas diminueraient. Les pays ou entreprises qui ne rencontreraient pas leurs quotas seraient pénalisées (par des taxes) et,ou devraient acheter de ceux qui ont fait mieux que leur quotas les droits de pollution que ceux-ci offriraient à la vente. Ces derniers seraient donc récompensés pour avoir atteint ou, mieux, dépassé les plateaux d’émissions fixées.

À première vue, on comprend bien mal pourquoi la gauche, et tout particulièrement la gauche radicale et anti-capitaliste, pourrait être divisée sur cette question. L’idée d’un marché de la pollution peut-elle être autre chose qu’une farce contée par un quelconque ultra-libéral? Et l’argumentaire contre une telle pratique n’est-elle pas depuis toujours bien connu de tout anti-capitaliste.

Un argumentaire bien connu

Cet argumentaire invite à conclure qu’on ne peut absolument pas résoudre les problèmes environnementaux par le marché qui en est la cause. En voici d’ailleurs une formulation typique qui a, selon moi, le mérite d’être informée, claire et sans concessions :

1. Les économies capitalistes polluent trop parce que les marchés tendent à surproduire des biens dont la production et,ou la consommation engendrent des externalités négatives — comme la pollution;

2. Les économies capitalistes sont inaptes à protéger convenablement l’environnement parce que l’offre des marchés pour les biens publics — qu’est par exemple un environnement protégé ou restauré — est insuffisante;

3. Les économies capitalistes surexploitent les ressources naturelles parce que les taux de profits qu’en retirent les propriétaires privés sont trop élevés; le taux acceptable serait celui qui permettrait d’assurer que le taux des bénéfices actuels n’empièterait pas sur celui des bénéfices futurs;

4. Les marchés du travail et de la consommation de biens engendrent des «incitations perverses» par lesquelles les individus sont fallacieusement amenés à allouer une trop grande part de leurs gains de productivité à leur consommation individuelle, cela au détriment d’une consommation collective et respectueuse de l’environnement;

5. Finalement, les marchés ne sont pas en mesure de fournir l’information qui serait indispensable pour établir le niveau auquel il conviendrait de fixer les taxes et les subventions environnementales, tandis qu’ils engendrent de puissants lobbies qui travaillent à minorer l’ampleur des correctifs à apporter.

Comment, sachant tout cela, envisager un seul instant de se rallier à la proposition de Kyoto de ‘marchandiser’ la pollution? Comment, de surcroît, imaginer que des gens appartenant à la gauche radicale puissent défendre cette idée?

Mais voilà : on trouve bien, parmi les penseurs et militants respectés de la gauche, notamment libertaire, des personnes qui soutiennent que, dans les circonstances actuelles, il est raisonnable de mettre en place un tel marché de la pollution — voire que rien d’autre n’est actuellement souhaitable ou raisonnable.

Leurs arguments méritent d’être entendus. Ils le méritent d’autant que ces personnes conviennent tout à fait des cinq critiques des marchés et du capitalisme que j’ai rappelés plus haut.

Un singulier abolitionniste des marchés et la question du réformisme

En fait, je vous dois un aveu : j’ai repris ces critiques à Robin Hahnel, qui les énonce exactement comme je les ai présentées [4]. Hahnel qui est, Michael Albert, le co-créateur de l’économie participaliste, est aussi un fervent abolitionniste des marchés et la sincérité de sa défense d’une économie d’inspiration libertaire ne peut être mise en doute. Mais, surprise, il défend l’idée d’une approche «cap and trade» au réchauffement planétaire.

Alors? Comment et au nom de quoi Hahnel (et, même s’ils sont minoritaires, des gens comme lui) arrivent-ils à leur si étonnante position?

Dans le prochain texte, je veux, en les prenant au sérieux, examiner les arguments qu’avance Hahnel lui-même, des arguments dont on devine qu’ils doivent être singuliers et, à ses yeux du moins, percutants.

Or il se trouve aussi, et vous l’avez sans doute deviné, que l’argumentaire de Hahnel a comme pièce importante et même capitale l’idée que des radicaux ne devraient pas, à tout le moins en certaines circonstances, rejeter d’emblée la poursuite de ce que d’aucuns rejettent pourtant a priori parce qu’il ne s’agirait que de simples réformes.
A-t-il raison? Et si c’est bien le cas en ce qui concerne la défense d’une bourse du carbone comme moyen de lutter contre le réchauffement planétaire, quelles leçons peut-on en tirer pour le militantisme libertaire?

Cette question du réformisme, on le sait, est souvent débattue dans nos milieux et Hahnel nous offre ici l’occasion d’en discuter sur une question concrète, précise et urgente.

Saisissons-là [5].



[1] SACHS, Jeffrey, « Obama Undermines the UN Climate Process»,
[ http://www.project-syndicate.org/commentary/sachs160]

[2] McKIBBEN, Bill, « With climate agreement, Obama guts progressive values, argues McKibben», [http://www.grist.org/article/2009-12-18-with-climate-agreement-obama-guts-progressive-values/]

[3] KLEIN, Naomi, «For Obama, No Opportunity Too Big To Blow», 21 décembre 2009. [http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article16033]

[4] J’ai cité le résumé qu’il a lui même proposé (à : [http://www.zcommunications.org/zspace/commentaries/4086]) des arguments qu’il a avancés dans : HAHNEL, Robin, «The Case Against Markets», Journal of Economic Issues (41, 4), décembre 2007, pp. 1139-1159.

[5] Le texte où Hahnel présente sa position, et sur lesquel je reviendrai la prochaine fois, est: «Has The Left Missed The Boat On Climate Change?». Il est accessible en trois partie à partir de : [http://www.zcommunications.org/zspace/commentaries/4086]

mardi, décembre 15, 2009

ACTION DIRECTE

( Texte pour Le Monde Libertaire]

Je viens, avec grand plaisir, de préfacer une réédition d’un texte que Voltairine de Cleyre (1866-1912), à la fin de sa vie, consacrait à l’action directe [1].

Dans mon esprit, par ce travail éditorial, il ne s’agit ni de ‘muséifier’ de Cleyre, encore moins de la canoniser, mais simplement de sortir de l’oubli une personnalité qui mérite d’autant de l’être qu’elle nous aide à réfléchir plus lucidement sur notre époque et aux avenues qui s’offrent aujourd’hui à nous.

C’est exactement le cas avec cet important texte.

De Cleyre a en effet vécu un moment de très intense activité militante libertaire durant lequel la pratique de l’action directe a pris une grande variété de formes, parmi lesquelles, comme on le sait, la propagande par le fait.

Dans L’Action directe, elle se situe face à tout cela. Je ne reviendrai pas ici sur tout ce que De Cleyre défend finalement, sinon pour rappeler deux points sur lesquels elle insiste tout particulièrement.

Universalité de l’action directe

Le premier, qu’elle prend le plus grand soin à établir, est que l’action directe a été et est pratiquée par tout le monde. Elle écrit :

Toute personne qui a pensé, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, devoir réaffirmer un droit, et qui, seule ou avec d’autres, a pris son courage à deux mains pour le faire, a pratiqué l’action directe. (…) Toute personne ayant un jour projeté de faire quelque chose et ayant effectivement mené son projet à bien, ou ayant exposé son plan devant d’autres et emporté leur adhésion pour agir ensemble sans attendre poliment des autorités compétentes qu’elles le fassent à leur place, toute personne ayant agi ainsi a pratiqué l’action directe. Toutes les expériences qui font appel à la coopération relèvent essentiellement de l’action directe. Toute personne ayant dû, une fois dans sa vie, régler un litige avec quelqu’un et s’étant adressée directement à la ou les personne(s) concernée(s) pour le régler, en agissant de façon pacifique ou par d’autres moyens, a pratiqué l’action directe.


Il s’ensuit que ceux qui la dénoncent lorsqu’elle est mise en oeuvre par des gens ou pour des fins qu’ils déplorent l’ont typiquement eux-mêmes pratiquée.

Le paradoxe mérite encore et toujours d’être relevé, au moment où, comme ce fut le cas cet été, la doxa se déchaine contre le cas de toutes ces pratiques militantes et syndicales allant de la séquestration de patrons à l’occupation d’usine en passant par bien d’autres encore qu’on a pu observer en France et ailleurs au cours des derniers mois et qui ont tant ému une partie de l’intelligentsia : rapportées au prisme de l’histoire de l’anarchisme, elles nous apparaissent sous un jour nouveau, qui permet de prendre un salutaire recul par rapport à la doxa des faiseurs d’opinion.

À lire ces commentateurs, ces actions ne seraient en effet que de poussiéreux vestiges du passé qui viendraient soudain de faire un bref et inattendu retour, cette résurgence étant bien entendu éminemment déplorable puisque l’histoire aurait amplement démontré leur inefficacité. De plus, ces pratiques déboucheraient nécessairement sur les pires crimes et les pires horreurs que l’on puisse imaginer. De Cleyre permet une salutaire relativisation de ce point de vue.

Les variétés de l’action directe

Le deuxième élément sur lequel elle insiste est la grande diversité des moyens que recouvre l’action directe, qui peut en effet prendre une immense variété de modalités.
Elle ne se limite pas aux usines et aux lieux de travail et elle peut être comprise comme toute poursuite extra-parlementaire et non délégatrice de la politique par des individus ou des groupes. Elle désigne, en somme, ce qui se produit quand des gens prennent les choses en mains sans intermédiaire et agissent contre des formes d’autorité jugées illégitimes pour préserver ou accroître leur liberté.

L’action directe s’incarne ainsi dans une grande variété de modalités, allant de moyens essentiellement non-violents comme la désobéissance civile, les sit-ins, le refus de payer ses impôts, les boycotts, les grèves, les blocages de routes et les occupations, jusqu’à des formes plus violentes (sabotage, vandalisme, par exemple), voire même extrêmement violentes et pouvant comprendre la lutte armée. Ainsi entendu, le concept, on le voit, en est très large et subsume des pratiques allant de l’ahimsâ prôné par Ghandi à la lutte armée.


Un moment historique qui offre de nombreuses occasions de la pratiquer
De Cleyre aide à comprendre tout cela. Mais l’élucidation qu’elle favorise nous contraint ensuite à décider de ce que nous nous voulons et des moyens que nous sommes disposés à mettre en œuvre pour ce faire.

En un mot, il s’agit de se doter d’objectifs et de finalités non certes fixes et immuables, mais néanmoins donnant une idée de ce vers quoi on veut aller et s’inscrivant, au moins grossièrement, dans des repères pour l’action. À ces seules conditions, me semble-t-il, les idéaux anarchistes peuvent s’inscrire dans les combats de notre époque et cela à un moment qui leur est particulièrement propice.

Car c’est bien le cas et pas seulement en France ou en Europe. Pour ne donner que deux exemples très révélateurs en en restant à cet improbable lieu que sont les Etats-Unis, les quelque 600 000 mises à pieds dans le secteur manufacturier ont conduit à une occupation d’usine, du jamais vu depuis les années 30, si du moins on excepte un événement isolé survenu en 1979; d’autre part, la très importante Us Steelworkers Union, méga syndicat nord-américain, vient d’annoncer le début de sa collaboration avec Mondragon International, ce réseau de coopératives du pays Basque : cette fois encore , c’est un événement majeur, et qui met en scène un mouvement qui a nombre de ses racines dans les idéaux de l’anarchisme.

Il y a là de formidables énergies à mobiliser et si nous n’accomplissons pas cette tâche urgente, d’autres la feront — et la font déjà.

Récemment, réagissant à la montée en flèche de ces manifestations populaires s’opposant notamment à la réforme des soins de santé aux Etats-Unis, Noam Chomsky a fait valoir que plutôt que de s’en détourner avec mépris, les militantes et militants devraient se demander comment il se fait que des gens qui bénéficierait les premiers de ces mesures en viennent à s’y opposer.

La raison, suggère-t-il, en est vraisemblablement à chercher, au moins en partie, dans le fait que la déferlante démagogique a au moins le mérite de proposer des réponses très minimalement crédibles, aussi sottes soient-elles par ailleurs, à des gens qui en réclament.

Il y a là une leçon qui vaut pour nous, et qui s’appliquent à ces pratiques militantes et syndicales d’action directe que la crise actuelle voit se multiplier. Qu’avons-nous à proposer comme buts et objectifs crédibles et à long terme à tous ces gens qui cherchent à comprendre et qui réclament des réponses, en ce moment où l’activisme politique prend de l’ampleur [2]? Juqu’où aller pour les atteindre? Sitôt qu’on soulève ces questions, d’innombrables autres surgissent auxquelles, s’il n’est pas facile de répondre, un mouvement libertaire vivant aura néanmoins des réponses à proposer.

S’il est une chose que l’on peut en tout cas apprendre en lisant de Cleyre, c’est qu’à son époque, notre mouvement en avait, et de nombreuses.

Il n’y a aucune raison que nous n’en ayons pas à notre tour.

Notes

[1] De CLEYRE, Voltairine, L’Action directe, Le Passager Clandestin, Paris, 2009.
[2] Le point de vue de la population semble bien différent de celui des faiseurs d’opinion, du moins si on en juge par un sondage réalisé durant l’été 2009 et selon lequel «44% des ouvriers adhérent à l’idée de séquestrer des patrons (4% la condamnent)», tandis que «l’immense majorité des Français comprend la colère des ouvriers», puisque «62% comprennent les séquestrations de patrons et 50% les menaces de destruction de sites». (Sondage IFOP-Humanité réalisé du 27 au 29 juillet 2009; résultats et méthodologie rapportés dans L’Humanité, 31 juillet 2009, page 3.)

dimanche, novembre 08, 2009

DES MURS DANS NOS TÊTES

[Pour le prochain Monde Libertaire]

Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1989, le mur de Berlin est tombé. Il avait commencé à être érigé entre le 12 et le 13 août 1961.

Vingt ans plus tard, on s’apprête à commémorer en grandes pompes cet événement (qu’on appelle outre-Rhin die Wende, le tournant), en tenant à Berlin un «Festival de la liberté». Mais il y a fort à parier qu’on tiendra simultanément un peu partout un «Festival de la propagande».

Je doute qu’on nous resserve la Fin de l’histoire, de l’hilarant Francis Fukuyama, qui nous avait tant fait rire à l’époque : on n’oserait plus. Mais quelque chose de cette trope sera immanquablement présent dans les discours, nous rappelant que la Chute du mur et la fin de la Guerre Froide symbolisent la fin du communisme ou du socialisme réels et de ce à quoi ils conduisent immanquablement et la victoire, certes encore incomplète et imparfaite, de la démocratie libérale et du libre marché.

Pour décrire l’inachèvement de la réunification de leurs pays, les Allemands évoquent parfois ce qu’ils appellent le Mauer im Kopf, le mur dans la tête. C’est sur un tel Mauer im Kopf que pourra s’appuyer le déferlement de propagande qu’on nous servira, et qui nous exposera une fois de plus la doctrine officielle en ce qui concerne le monde bipolaire de la Guerre Froide, sa terminaison et ce que celle-ci a impliqué pour le monde actuel, celui de l’après Guerre Froide.

La thèse officielle

La thèse officielle, qui est une sorte d’orthodoxie en histoire, en sciences politiques (et en journalisme!) veut que la Guerre Froide ait essentiellement été une réaction défensive des Etats-Unis et du bloc de l’Ouest contre un empire soviétique hostile et expansionniste : cette posture réactive aura été le facteur déterminant de la politique étrangère américaine, depuis la fin de la Deuxième Guerre Mondiale jusqu’à la chute du mur de Berlin. (Certains des promoteurs de cette thèse officielle, ne reculant devant aucune contrefaçon, font souvent un point tournant de l’histoire de la Guerre Froide le discours prononcé à Berlin par Ronald Reagan le 12 juin 1987, avec son célèbre : «M. Gorbatchev, démolissez ce mur!»).

Aux Etats-Unis, cette thèse officielle est typiquement déclinée en deux versions. La première, plus conservatrice (ou républicaine), justifie pleinement les dépenses militaires et les interventions armées comme autant de réponses nécessaires à la menace soviétique. La deuxième, plus libérale, reconnaît que certaines de ces dépenses ont pu être excessives et certaines de ces interventions malencontreuses voire injustifiées, malgré la bonne volonté de ceux qui les ont menées : mais elles étaient néanmoins globalement légitimes.

Chacune de ces versions de la thèse officielle se heurte cependant à un minuscule problème, à savoir que trop de faits la contredisent : un regard, même superficiel, sur la politique étrangère américaine depuis la fin de la deuxième Guerre montre en effet, et à répétition, que la réaction à une menace soviétique ne peut en être le facteur déterminant.

C’est ainsi que l’explication de nombre des interventions militaires menées jusqu’en 1989 exige de faire intervenir d’autres facteurs, parmi lesquels la présence de ressources naturelles (par exemple au Moyen-Orient où les ÉU, interviennent avant même que l’URSS y soit présente), la volonté de contrer des nationalismes, ou l’accès à des marchés de matières premières ou de main-d’oeuvre qui seul explique les politiques poursuivies envers certains pays, l’appui accordé à certains régimes et celui refusé à d’autres.

Mais la simple lecture de certains documents officiels définissant la politique étrangère étatsunienne suggérait déjà la distance séparant les prétextes invoqués des véritables motifs. George Kennan, qui est généralement reconnu comme le père de cette «politique de l'endiguement» ou de «refoulement politique» (containment) menée durant la Guerre Froide, écrivait ainsi dès 1948, dans un célèbre énoncé de politique étrangère:

Nous possédons environ 50% de la richesse du monde, mais nous ne sommes que 6, 3% de sa population […] La tâche qui nous incombe dans l’immédiat est de mettre en place des réseaux de relations qui nous permettront de maintenir cette disparité […] Pour cela, il nous faudra ne pas succomber à la sentimentalité ou aux vœux pieux et nous rester concentrés sur l’atteinte de nos objectifs nationaux. [..] Nous devons cesser d’invoquer des objectifs vagues et irréalistes comme les droits de l’homme, l’augmentation du niveau de vie ou la démocratisation. Le jour approche où il nous faudra confronter de stricts rapports de force : et moins nous serons à ce moment-là empêtrés dans des slogans idéalistes, mieux nous nous porterons [1].

La lutte contre l’expansionnisme soviétique fournissait pour cela un précieux prétexte, permettant en outre le fabuleux déploiement de propagande auquel on a assisté. (Dois-je souligner qu’en disant cela je ne cautionne aucunement les régimes de l’Est [2]? La critique de l’URSS était faite dans les milieux anars les mieux informés dès les années 20 et 30; et c’est sans doute la réaction de Michael Moore à sa chute qui a le mieux résumé celle de la plupart de mes camarades : Evil empire : one gone, one to go!)

L’après Guerre Froide et la thèse officielle


Quoiqu’il en soit, la chute du mur de Berlin, et ce qui s’en est suivi, offre à qui le veut bien une superbe occasion de tester de nouveau la validité de la thèse officielle.
En effet, si elle marque bien, comme on le dit, la fin de la Guerre Froide et si celle-ci était le facteur déterminant de la politique étrangère (américaine en particulier et occidentale en général), la Chute du Mur devrait aussi signaler une discontinuité dans le déploiement de cette politique et le retour en force de nos grands idéaux, un moment mis en veilleuse, et qui sont les droits humains, la démocratie, le libéralisme économique et le souci de développer des institutions internationales oeuvrant à limiter les conflits armés.

Là encore, la thèse officielle est amplement contredite par ce qu’on observe depuis vingt ans.

Les relations Nord-Sud étaient supposément subordonnées à celle Est-Ouest : mais rien n’a changé et les inégalités persistent ou s’accroissent; les dépenses en arme se poursuivent et même s’accroissent, tout comme les guerres et autres interventions armées; la course au nucléaire se poursuit; la présence militaire américaine reste forte partout dans le monde, tandis que l’OTAN, loin d’être en déclin, se renforce; au total, l’unilatéralisme politique (mais plus économique, il faut le reconnaître) persiste.

Sur le plan économique, enfin, on a assisté à une croissance dont n’a bénéficié qu’une minorité et qui s’accompagne de stagnation des salaires et des revenus réels pour la majorité de la population, d’une régression des services publics, d’une progression des inégalités dans les pays du Nord et entre eux et les pays du Sud — sans oublier ces démentes bulles spéculatives et immobilières qui viennent d’exploser et dont le public doit payer les dégâts en remboursant ceux qui les ont causés.
Les nouveaux prétextes désormais invoqués sont bien connus et, cette fois encore, dès lors qu’on abat quelques murs dans nos têtes, il n’est pas très difficile d’en arracher le masque : la sécurité; la guerre au terrorisme; l’humanisme militaire; le devoir d’intervention.

Tout cela invite à conclure qu’il convient de fortement nuancer le discours officiel qui voit dans la Guerre Froide un épisode historique très singulier — car elle a essentiellement été la poursuite de politiques anciennes sous de nouveaux prétextes — et dans sa fin est un événement qui a tout changé — car tout au plus a-t-elle signifié qu’il a fallu trouver de nouveaux prétextes pour justifier la poursuite de mêmes politiques au service des mêmes fins.

Et tous ces autres murs

On le constate sans surprise : comme c’est généralement le cas, la lecture que font du passé les institutions dominantes, loin d’être neutre et désintéressée, tend au contraire à être au service de leurs intérêts présents. Et c’est justement pourquoi porter attention à ce qu’on occulte est au moins aussi éclairant que porter attention à ce qu’on met évidence.

C’est ainsi qu’en ce moment, ce mur abattu dont on nous parle tant nous cache tous ces nombreux autres qu’on érige.

Murs invisibles, d’abord, ceux qui font que toutes ces années de prétendue libéralisation, de globalisation et de mondialisation n’auront finalement été celles que de la circulation des marchandises et non des personnes.
Murs bien réels, encore — et je ne songe pas ici seulement à ceux qu’Israel construit. Qu’on en juge.

Le programme de «relance économique» américain poursuit la construction d’un mur virtuel entre les Etats-Unis et le Mexique, malgré les ratés technologiques du coup d’essai de 26 miles en Arizona où plus de 600$ millions ont déjà été engloutis en injectant, sur plusieurs années 6. 7$ milliards dans ce projet. Conformément à ce que la lecture non standard de la Guerre Froide et de ce qui s’en est suivi, défendue ici, les principaux bénéficiaires de ces travaux sont aujourd’hui les mêmes corporations et le même complexe militaro-industriel qui bénéficiaient hier des budgets d’armement — dans le cas du mur virtuel EU/Mexique, l’heureux récipiendaire principal de l’«aide gouvernementale» s’appelle Boeing.

Les corporations européennes ne sont pas en reste avec tout le travail que leur procure dès aujourd’hui et que leur procurera encore demain la construction de la «Forteresse Européenne» destinée à refermer l’«espace Schengen». Des pays ambitieux d’y pénétrer sont aussi de grands clients potentiels, à l’instar de la Roumanie qui vient de signer un contrat de 670$ millions pour sécuriser les quelque 3000 kilomètres de ses frontières.

Ailleurs aussi, le marché de la construction de murs (et plus généralement de la «sécurité») est en pleine expansion : l’Arabie Saoudite vient de signer avec l’EADS (i.e. l’European Aeronautic Defence and Space company, qui est, en gros, l’équivalent européen de Boeing) un contrat de sécurisation de frontières de 3$ milliards; le Qatar a fait de même pour 360$ millions.

Les Etats-Unis et l’Europe ne sont bien entendu pas les seuls joueurs dans ce lucratif marché : l’expertise acquise dans la construction de murs et la sécurisation de territoire par les quelque 450 entreprises israélienens qui y travaillent s’exporte en effet de plus en plus.

«Sous l'effet de ces appels d'offres internationaux et de l'émergence d'un véritable marché de la sécurité frontalière, conclut Julien Saada, à qui je dois certaines des données qui précèdent, de nombreuses entreprises privées, en particulier les groupes industriels de défense, se sont ainsi reconverties à travers l'exploitation d'un nouveau secteur économique». «Il faut dire que l'attrait est réel, poursuit-il. En effet, selon la Homeland Security Research Corporation, l'ensemble du marché devrait atteindre 178 milliards de dollars d'ici 2015. Et ce cabinet de consultants basé à Washington laisse entendre que ces chiffres pourraient s'envoler et dépasser 700 milliards de dollars, advenant une attaque majeure en sol américain, européen ou nippon.»[3]

Murs invisibles, donc. Et murs bien réels.

Mais les pires de tous les murs , ce sont probablement ceux qui sont construits avec le cynisme, le manque de vision et le désespoir et qui se trouvent dans chacune de nos têtes.

Chacun de ces murs peut bien entendu être abattu et il ne dépend que de nous qu’ils le soient.

Notes

[1] KENNAN, G., Foreign Relations of the United States, 1948.
[2] William Blum rapporte ce savoureux proverbe qu’inspirera la chute du Mur aux Allemands de l’Est : «Tout ce que les communistes nous disaient du communisme état faux; mais tout ce qu’ils nous disaient du capitalisme était vrai».
[3] SAADA, J., «L’économie du mur : un marché en pleine expansion», Le Devoir, 27 octobre 2009, page A-8.

mercredi, septembre 30, 2009

EN ATTENDANT COPENHAGUE

[Pour le prochain Monde Libertaire. Les notes sont absentes de cette pré-publication]
En décembre prochain, ceux qu’Adam Smith appelait ‘les Maîtres’ vont se réunir à Copenhague dans le but de parvenir à un accord sur le réchauffement planétaire, accord qui doit faire le suivi du Protocole de Kyoto, de 1997.

Certes, bien des données pointues restent discutables dans le dossier du réchauffement climatique et les spécialistes ont aujourd’hui et auront encore demain bien des occasions de débattre : la science est ainsi faite. Mais il n’y a plus guère de gens crédibles et désintéressés pour remettre en doute la réalité de la situation et son caractère des plus urgent est de moins en moins mis en doute.

Une situation alarmante

Un des documents jugés important par la plupart des observateurs compétents dans ce dossier est le Stern Review on the Economics of Climate Change , qui a été publié en 2006. L’an dernier, il a été mis à jour. À cette occasion, Stern rappelait que le rapport de 2006 avait «sous-estimé les risques [liées au réchauffement climatique] et sous-estimé les dommages associés à des accroissement de températures ». Stern concluait que le 1% du PIB qu’on croyait auparavant nécessaire pour atténuer les effets du changement climatique devrait donc être doublé.

Pire encore : il ne manque désormais pas de gens pour soutenir que la situation est maintenant si grave que le moment où il sera trop tard approche dangereusement. Quand en sera-t-on là?

Le Groupe d’expert international sur le climat (GIEC) fixe à 2015 le moment où les émissions planétaires doivent absolument plafonner avant de décroître — si on veut éviter le pire.

De son côté, Bill McKibben, une voix crédible et pondérée, ouvrait en juin dernier par ces mots terrifiants sa recension dans la prestigieuse New York Review of Books d’un livre de Stern: «L’année 2009 pourrait bien être l’année décisive en ce qui a trait à la relation de l’espèce humaine avec la planète qui l’abrite». 350 parties par million (ppm) de gaz carbonique dans l'atmosphère étant selon McKibben «le seuil de sécurité climatique pour l'humanité» (nous en sommes à quelque chose comme à 387), il a nommé son mouvement : 350.org . McKibben appelle à une journée d’action sur le climat le 24 octobre prochain.

Chomsky, de son côté, cite un rapport d’un très sérieux groupe de travail du MIT qui conclut lui aussi que la situation est encore plus grave qu’on ne le pensait : selon ce rapport, les modèles les plus crédibles montrent à présent que sans une intervention rapide et massive, le problème sera bientôt deux fois plus sévère qu’on ne l’estimait il y a six ans et peut-être pire encore. Ce rapport permet, à l’aide de roulettes colorées, de visualiser les risques que court l’espèce : en les dévoilant, le chercheur principal a déclaré qu’il était hors de question que l’humanité prenne de tels risques — et joue à la roulette, si on ose dire.

C’est pourtant ce qu’on fait. Et les perspectives pour la conclusion de l’indispensable accord minimal que d’aucuns attendaient de la conférence de Copenhague sont bien mauvaises, mauvaises au point où, au moment où je rédige ces lignes, Ban Ki-moon, en désespoir de cause, a convoqué 100 chefs d’États à une séance extraordinaire et en a appelé à leur conscience. Peine perdue. La conférence n’a pas été un succès. Le premier ministre du Canada ne s’y est carrément pas présenté — mon pays est un des pires en matière de contribution au réchauffement de la planète.

La situation, on le voit, est tragique. Mais cette gravissime crise est aussi, il me semble, une occasion en or de faire valoir nos idées, une sorte de Klondike pour tous les chercheurs de l’or de la révolution.

Les causes de cette démente course vers l’abîme

Il y a longtemps que nous autres anarchistes avons déployé, sur de nombreux plans, une forte critique de l’économie de marché. Le moment est propice à rappeler que les événements en cours non seulement confirment ces analyses, mais que celles-ci permettent aussi, hélas, de prédire qu’il y a de fortes chances qu’à en rester dans le cadre de cette économie, nos actuels problèmes sont insolubles.

Je ne veux pas m’étendre ici sur ces thèmes, que tous et toutes ici connaissent bien. Mais n’est-ce pas, plus que jamais en ces heures où la planète surchauffe, le moment de rappeler que le mécanisme du marché incorpore des déficiences unanimement reconnues qui rendent extrêmement problématique la prise en charge de questions comme celle du changement climatique? D’autant qu’il est centré sur les effets à court terme des interactions, ces effets étant eux-mêmes largement réduits à une question de profits ou de pertes? Et encore que le marché tend immanquablement à négliger les effets d’un contrat sur les non-contractants et à en faire ainsi porter par des tiers les effets négatifs (ce qu’on appelle pieusement les «externalités»)? D’expliquer qu’il devient extrêmement difficile dans ce cadre de penser à long terme et de prendre en compte nos petits-enfants (sans rien dire des plus pauvres de nos contemporains, eux qui ont fait le moins pour causer la calamité en cours, mais dont ils souffrent et souffriront le plus)? Et qu’en conséquence, il faut sortir de ce cadre pour espérer éviter le pire?
Considérez Kyoto. Les plus gros pollueurs ayant historiquement été les pays les plus riches, c’est à eux que les plus importants sacrifices (si on peut dire) étaient demandés en 1997 : par exemple, ils devaient en 2012 avoir réduit de 6 à 8%, en moyenne, leurs émissions de gaz à effet de serre. Or, en 2007, les Etats-Unis les avaient … augmentées de 16% par rapport à 1990!

Considérez encore ce marché du carbone, imaginé à Kyoto, qui se met en place depuis quelques années et qui permet aux pays industrialisés d’obtenir et d’échanger leur quota d’émissions (des crédits-carbones) : en bout de piste, loin d’être un outil de réduction des émissions, ils permettent aux pays riches de continuer à polluer à leur guise . Vadana Shina, qui rapporte les analyses du mécanisme effectuées par le Breakthrough Institute , dit avec raison que l’élaboration de ce marché revient à jouer du violon pendant que Rome flambe.

Tout cela doit être dit, expliqué, diffusé.

Mais nous devons aussi avoir quelque chose de sain et de crédible à proposer en lieu et place : or, j’ai souvent argué qu’une des grandes faiblesses de nos mouvements, qui ont par ailleurs tant d’indéniables qualités, se situe à ce niveau précis. Je redis donc qu’à mon sens, plus que jamais il nous faut travailler à de telles propositions d’alternatives libertaires à mettre en avant.

Par contre, sur ce qu’il convient de faire face aux périls qui nous guettent, notre histoire montre clairement la voie à suivre, loin de tout attentisme et de toute délégation : l’action directe. Et bonne nouvelle: elle qui n’est jamais disparu fait même en ce moment un retour en force. Nous devrions être aux premiers rangs.

L’action directe

Il faut en convenir : les anarchistes n’ont pas le monopole de l’action directe. Mais elle reste bien, selon les mots d’Emma Goldman, « la conséquence logique et consistante » de leurs positions fondatrices. Et c’est pourquoi lorsque j’observe une pratique d’action directe dirigée contre un objectif légitime et menée de manière efficace, festive, inclusive et pédagogique, quelque chose en moi se réjouit et me murmure que tout n’est pas perdu.

En parlant d’action directe, on songera peut-être d’abord à ces multiples cas d’occupation d’usine et de séquestrations de patrons qui ont agité le printemps et l’été français. C’est juste. Mais on songera aussi à des actions comme celle de ces jeunes Anglais qui, cet été, se sont littéralement collés, avec de la vraie colle, au sol de la Royal Bank of Scotland pour protester contre les investissements de l’institution dans les combustibles fossiles.

Car sur le terrain de la lutte contre le réchauffement planétaire, de vastes actions collectives inspirantes ont en effet commencé et un authentique activisme climatique se met en branle. Considérez ce qui se passe en ce moment en Grande Bretagne et qui est en train d’essaimer ailleurs, et notamment au Canada, au Danemark, en France et au Pays-Bas ,à savoir ces diverses actions menées depuis 2006 contre le réchauffement planétaire dans le cadre des Camps for Climate Action.

Longuement préparés par des volontaires opérant sur une base consensuelle, financés par des dons, ces camps se tiennent sur un lieu choisi pour ce qu’il représente sur le plan environnemental et que ciblera en bout de piste l’action principale de la rencontre — tentative de fermeture ou occupation.

Un camp est l’occasion de la tenue de nombreux ateliers d’information et de démonstration, en pratique, de la possibilité d’un mode de vie infiniment moins dommageable pour l’environnement : on y utilise l’énergie solaire, de l’huile de cuisson et des matériaux recyclés, et ainsi de suite. L’action directe donne ainsi à ceux qui agissent de précieux aperçus sur le monde qui pourrait être.

C’est le cas aujourd’hui et ce l’était hier. L’historien Howard Zinn rapporte à ce sujet les propos du maire de Seattle qui, en 1919, fut confronté à une grève générale paralysant la ville : « Il est vrai qu’il n’y a eu ni coups de feu ni bombes ni morts. La révolution peut se passer de violence. La grève générale, telle qu’elle est pratiquée à Seattle est en elle-même l’arme de la révolution, d’autant plus dangereuse qu’elle est pacifique. […] elle met hors service le Gouvernement et c’est là l’élément essentiel de toute révolte, peu importe comment on y parvient ».

Prendre part à tous ces mouvements et à toute cette agitation qui s’annonce en cet automne militant, y être présent en évoquant nos analyses, nos idéaux et nos solutions de rechange est une tâche plus urgente que jamais.

Mais je sais bien que je n’apprends rien à personne en le rappelant. Et pour terminer sur une note d’espoir, on me permettra de citer Voltairine de Cleyre, si chère à mon cœur :«La guerre sociale se poursuivra, malgré toutes les déclarations hystériques de tous ces individus bien intentionnés qui ne comprennent pas que les nécessités de la Vie puissent s’exprimer ; malgré la peur de tous ces dirigeants timorés ; malgré toutes les revanches que prendront les réactionnaires ; malgré tous les bénéfices matériels que les politiciens retirent d’une telle situation. Cette guerre de classe se poursuivra parce que la Vie crie son besoin d’exister, qu’elle étouffe dans le carcan de la Propriété, et qu’elle ne se soumet pas. Et que la Vie ne se soumettra pas.»

vendredi, juin 26, 2009

L’OTAN ET LE NOUVEL UNILATÉRALISME

[ À paraître dans le numéro spécial sur l'OTAN du Monde Libertaire. Le texte paraît ici sans ses notes de bas de pages]

On connaît peut-être le bon mot de Bertrand Russell sur les religions:« On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer aux religions parce que la religion rend l’homme vertueux. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé.»

Pour résumer ce que je pense qu’il convient de dire sur l’OTAN, on pourrait parfaitement utiliser une formule similaire. Pour les quatre première décennies de son existence, cela donnera: «On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer à l’OTAN parce que l’OTAN nous défend contre les attaques du Bloc de l’Est. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé.»

Depuis deux décennies, la formule serait : « On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer à l’OTAN parce que l’OTAN nous défend contre les terroristes et répand la démocratie. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé.»

L’OTAN réel derrière l’OTAN proclamé : première version

«Keep Russians out, Americans in and Germans down» : tel était le slogan par lequel en 1949, au moment de sa création, l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, définissait, par la voix de son premier Secrétaire Général, sa triple mission — la première, de défense mutuelle contre l’URSS étant donnée comme étant, de loin, la plus importante.

Il a fallu une bonne dose de propagande pour faire croire que l’URSS, en 1949, représentait une menace réelle contre laquelle la nouvelle organisation allait nous défendre. Face à une URSS affaiblie et dévastée par la guerre, on trouvait en effet des Etats-Unis dont cette même guerre avait relancé l’économie et en possession exclusive de l’arme atomique, dont ils venaient de faire deux fois plutôt qu’une l’usage.

L’OTAN, d’emblée, eut donc une autre mission que celle qu’elle mettait en avant. Au cœur de cette mission réelle figuraient en bonne place, d’une part la lutte contre les multiples formes de «subversions internes» que représentaient les avancées des politiques et des partis européens de gauche et que la guerre avait renforcés, d’autre part la déstabilisation de l’URSS.

À ces fins, durant les quatre premières décennies de son existence, l’OTAN multiplia en Europe les mesures contre la gauche, y appuya les régimes de droite et d’extrême-droite ainsi que des groupes terroristes, et alimenta une course aux armements sur fond de Guerre Froide et de destruction mutuelle garantie (Mutually Assured Destruction, ou MAD).

Herman, qui rappelle tout cela dans un récent article, résume parfaitement la situation qui prévaut jusqu’au début des années 90 quand il écrit de l’OTAN de cette époque qu’elle est: «une organisation offensive et non défensive, opposée à la paix et à la diplomatie, engagée dans des opérations terroristes et d’autres formes d’interventions politiques non-démocratiques et qui représentent, en fait, autant de menaces pour la démocratie ».

Avec la chute de l’URSS, en 1991, la raison avancée pour fonder l’OTAN devenait manifestement intenable, même aux yeux des plus fervents idéologues : et si cette raison n’avait pas été un simple prétexte, l’OTAN aurait été démantelée cette année-là, ou peu de temps après.

Mais si l’OTAN officielle avait perdu toute raison d’être, l’OTAN réelle restait pertinente et elle n’allait pas tarder à trouver de nouvelles justifications à son existence.

L’OTAN réel derrière l’OTAN proclamé : deuxième version

En avril 1999, le 50e anniversaire de l’organisation sera l’occasion pour ses membres d’adopter un Nouveau concept stratégique, mis de l’avant par les Etats-Unis et en vertu duquel l’OTAN s’autorise des interventions militaires sans mandat de l’Organisation des Nations Unies — des interventions militaires dont la guerre des Balkans, entreprise justement sans l’accord du Conseil de sécurité de l’ONU, donnait, précisément à ce moment, un parfait exemple.

Les nouveaux mots d’ordre, aussi creux et improbables que les anciens, seront cette fois la lutte au terrorisme, la promotion de la démocratie et la lutte contre les menaces à la sécurité — et c’est d’ailleurs encore à des impératifs de «sécurité» que Nicolas Sarkozy et Angela Merkel en ont conjointement appelé en avril dernier pour demander un renforcement des liens entre l’OTAN et l’UE .

L’idéologie du nouvel impérialisme, appelé humanitaire ou libéral, a pu se déployer à partir de là, le Kosovo ayant été le premier ballon d’essai de sa crédibilité.
Ce mouvement se poursuit aujourd’hui, alors que l’OTAN accueille de nouveaux pays — à l’origine, l’organisation ne comprend en effet que douze pays : avec l’ajout, en avril dernier, de l’Albanie et la Croatie, elle réunit à présent 28 pays, dont plusieurs ex-membres du Pacte de Varsovie.

Le nouvel unilatéralisme militaire : EU, OTAN,UE

Je pense pour ma part que ce que nous vivons actuellement est une époque charnière et de transition entre un monde unilatéral dominé par une superpuissance militaire incontestée, et un monde multilatéral, aux contours certes encore imprécis mais qu’annonce déjà l’émergence de nouvelles puissances économique et,ou nucléaires et où pourrait se dessiner le début de la fin de la domination complète de l’Occident. L’OTAN sert notamment à lutter contre ce scenario.

Elle entretient d’abord une nouvelle forme d’unilatéralisme, à la stabilité incertaine, celui du triumvirat EU, OTAN, UE, qui s’exerce en sapant les fondements déjà bien fragiles du droit international érigés à la fin de la Deuxième Guerre Mondiale.

Comme l’écrit Rick Rozoff : «Bien qu’il leur arrive de faire appel aux Nations Unies dans le cas d’une offensive contre un état ciblé ou pour justifier une guerre, en amont ou en aval, les dirigeants occidentaux ne reconnaissent aucun rôle à des organisations comme le Mouvement des Non-Alignés (114 membres), l’Union africaine (53 membres), l’Organisation des États Américains (33 membres), la Ligue Arabe (23 membres), l’Organisation de la Conférence Islamique (57 membres), la Communauté des États Indépendants et l’Organisation du Traité de Sécurité Collective, l’organisation de Coopération de Shangaï ou encore l’Association des Nations de l’Asie du Sud-Est .»

C’est ce nouvel ordre OTAN- ÉU- UE qui a une fois de plus été affirmé et qui a vu ses orientations précisées lors du récent sommet réuni pour le 60 ans de l’OTAN à Strasbourg-Kehl et qui signait le retour de la France dans l’organisation que De Gaulle lui avait fait quitter en 1966.

C’est dans ce contexte qu’il faut apprécier un phénomène aussi remarquable que terrifiant, mais trop peu discuté et qui permet la persistance et le renforcement de l’OTAN, à savoir la relance et l’intensification de la course aux armements — l’OTAN incitant ses nouveaux membres à s’approvisionner auprès des fournisseurs — il faut savoir que les dépenses militaires des pays de l’OTAN représentent environ 70% des dépense mondiales.

Or, au moment où des coupures ont été annoncées dans le budget de la défense aux Etats-Unis — leur budget militaire total, pour 2009, est estimé à plus de $651 milliards , ce qui représente près de 50% des dépenses militaires mondiales — les compagnies américaines d’armements seront incitées à explorer plus encore ces nouveaux marchés.

Mais cet équilibre reste précaire, y compris sur ce plan militaro-industriel, puisqu’on assiste, depuis quelques années, à la montée en puissance et à la consolidation des entreprises européennes de ventes d’armes, concurrentes des entreprise américaines . Il est donc très malaisé de prédire si cet équilibre résistera ou non. D’autant, et il faut le noter, que les ententes relatives au commerce des armes cherchent à soustraire ces ventes au regard des parlementaires et du public, comme on le constate avec le Framework Agreement Concerning Measures to Facilitate the Restructuring and Operation of the European Defense Industry, signé par la Grande Bretagne, l’Allemagne, la France, l’Italie et les Pays-Bas .

Quoiqu’il en soit, une chose est certaine : l’existence de l’OTAN, aujourd’hui comme hier, est une menace pour la paix et la sécurité dans le monde et ce pitbull des Etats-Unis, comme le nomme Herman, demeure «une organisation offensive et non défensive, opposée à la paix et à la diplomatie, engagée dans des opérations terroristes et d’autres formes d’interventions politiques non-démocratiques et qui représentent, en fait, autant de menaces pour la démocratie».

L’OTAN, a dit sans rire ni faire rire de lui Konrad Adenauer (1876-1967), est une institution vouée à la défense de «l’héritage de la civilisation occidentale». Si c’était bien le cas, il faudrait désespérer définitivement de la civilisation occidentale.

Si on n’en désespère pas tout à fait, c’est du côté de ceux et celles qui luttent pour obtenir l’abolition de l’OTAN qu’on trouvera de quoi renforcer notre espoir.

lundi, juin 22, 2009

MUTATIONS DE L’UNIVERSITÉ ET RÉSISTANCES LIBERTAIRES

[Article pour le prochain Monde Libertaire]

Mes mille collègues professeures et professeurs de l’UQAM (Université du Québec à Montréal) et moi-même, nous avons mené, cet hiver et ce printemps, une grève qui aura finalement duré sept longues semaines.

Cette grève, la première à l’UQAM depuis 33 ans, s’est terminée sur d’importants gains pour le corps enseignant, mais aussi, et sans doute surtout, pour l’institution elle-même — et c’est probablement là la principale raison pour laquelle la société civile québécoise, les étudiantes et les étudiants et les chargés de cours (nos «maîtres de conférences») qui ont perçu cette dimension finalement altruiste de la grève, l’ont appuyée.

Sous-financée, engagée, par des administrateurs issus du corps professoral mais devenus gestionnaires à courte vue, dans des aventures immobilières aussi douteuses que financièrement désastreuses, l’UQAM était en fait au bord du gouffre. Cette grève a joué un rôle décisif pour sa survie et contribuée à la préservation, à tout le moins provisoire, de son autonomie en tant qu’institution.

Et c’est bien cette autonomie qui, de toutes parts, au Québec comme ailleurs dans le monde, et notamment en Europe, est aujourd’hui menacée.

Dans le texte qui suit, je voudrais accomplir deux choses.

La première est de préciser en quoi consistent les menaces qui pèsent aujourd’hui sur l’université, en me fondant pour cela sur l’exemple des universités québécoises, une situation qui, à bien des égards me semble-t-il, ressemble assez à celle qui prévaut en ce moment ailleurs et notamment en Europe.

La deuxième est de proposer, modestement et sans prétendre que ce que je suggère se généralise, quelques pistes de réflexion et d’action qui pourraient guider les libertaires dans cette situation. Ici encore, c’est à partir de l’université québécoise et en particulier de ma propre expérience de professeur, que je parlerai.

La grande transformation de l’université et ses effets

Historiquement, dans ce Moyen-Âge européen qui la voit naître, l’université est une corporation qui réunit des professeurs et des étudiants (puis, de plus en plus, des professeures et des étudiantes). Peu à peu, elle définira comme une institution où s’accomplit « la vie de l’esprit de ces êtres humains qui […] sont portés vers la recherche et l’étude » – pour reprendre les mots de von Humboldt. L’université, en somme, devrait être tout entière définie et structurée par cette ambition et par les valeurs qu’elle implique, n’avoir de sens et de raison d’être que par elles.

Mais ces valeurs entrent souvent en conflit avec celles du monde au sein duquel vit l’université et rendent problématique et souvent conflictuel son rapport à lui. Tout cela est encore exacerbé du fait que l’université est largement financée par ce monde extérieur – l’État, des citoyens, des corporations – qui a, à son endroit, diverses exigences dont certaines sont souvent difficilement compatibles, voire carrément incompatibles, avec «la recherche et l’étude». L’université, en ce sens, est une institution essentiellement parasitique.

Pourtant, pour des raisons qu’il est facile de deviner, l’université s’est aussi avérée extrêmement rentable et utile sur plusieurs plans, y compris économique. Pour ces seules raisons, la société ne pouvait lui refuser d’exister.
L’histoire de l’université est ainsi marquée par le conflit entre ces deux principes – celui, interne, de la vie de l’esprit et celui, externe, des exigences de toutes sortes formulées au nom de la «rentabilité » – et par sa résolution sous la forme de constants réajustements. Cette histoire est en somme celle du pari de maintenir un lieu de réflexion et d’éducation qui soit indépendant des régimes politiques et suffisamment à l’abri des exigences du monde environnant et de la pression de l’opinion pour que ceux et celles qui le fréquentent puissent se consacrer à la vie de l’esprit.

Ce à quoi on a assisté, depuis une vingtaine d’années, se comprend à partir de là. Il s’agit, pour reprendre le vocabulaire proposé par le sociologue québécois Michel Freitag, d’une profonde mutation par laquelle une institution se transforme en organisation.

L’éducation, la recherche, la vie académique ont ainsi été sommées de s’inscrire dans une logique de rentabilité et d’adaptation fonctionnelle des individus aux exigences de l’économie, toujours données pour indiscutables et décisives. L’université tend ainsi à être de moins en moins définie par les exigences internes de son activité spécifique et de plus en plus par des critères extérieurs à elle. Certains des vocables avec lesquels on parle désormais si souvent de l’université – clientèle, capital humain, compétence, rentabilité, investissement, subvention, etc. – témoignent de la diffusion et de l’acceptation de ces déplorables idées.

Cette transformation de l’institution s’est en outre accompagnée d’une véritable métamorphose de son fonctionnement interne : l’université se gère de plus en plus comme une organisation, avec des principes administratifs et une bureaucratie qui conviennent peut-être à l’entreprise qu’elle est en voie de devenir, mais qui souvent la conduisent à des pratiques qui sont aux antipodes de ce qu’exigerait l’université-institution.
L’UQAM engagée par des gestionnaires dans des projets immobiliers catastrophiques est un exemple, dramatique, de ce que peut signifier la pénétration d'une approche «marketing» et managériale de l'université. La Loi sur la Gouvernance des universités que le Gouvernement du Québec souhaite voir adoptée en est un autre, puisqu’elle prévoit, au nom de l'efficacité et de l'imputabilité, de désormais nommer sur les conseils d’administration des universités 60% de membres externes — ce qui fait bondir leur représentation. Finalement, les menaces d’abolition de programmes non ou peu financièrement rentables (philosophie, par exemple) et la création de programmes rentables (comme celui de tourisme gastronomique, un exemple pas du tout inventé) en est encore un autre, qui donne bien la mesure de ce que pourront signifier les transformations en cours sur le plan académique.

Ce qui se vit sur ces plans au Québec ressemble fort à ce qui se produit en France et en Europe et est bien résumé par l’expression «cauchemar de Humboldt», qui donne son titre à un récent ouvrage qui examine les effets de la transformation de l’institution université européenne en organisation .

En donnant pour objectif à l’université l’intégration des citoyens au marché du travail, la Déclaration de Bologne (1999) s’inscrit dans une logique qui, tout comme au Québec, s’affirme depuis vingt ans pour déplorer le peu de lien entre l’université et les besoins des entreprises et de l’économie, pour affirmer la nécessité du recours au privé pour son financement et réclamer le développement en son sein d’une authentique culture d’entreprise. Pour un tel projet, il faut en convenir, chacune des «valeurs universitaires» constitue autant d’obstacles qu’il faut surmonter, voire détruire.

Je souscris aux grandes lignes de cette analyse désormais assez répandue. J’y apporterais toutefois un important bémol qui concerne le diagnostic ici posé.

Il me semble en effet qu’à côté de cet ennemi « néolibéral » et extérieur, il existe aussi un ennemi intérieur de l’université, non moins redoutable que le premier, quoique plus pernicieux encore parce que plus difficile à reconnaître. Ces gestionnaires à courte vue que j’ai évoqués en sont un exemple; mais aussi toutes ces formes que prennent le renoncement à ces valeurs qui sont celles de «la vie de l’esprit» de la recherche et de l’étude. En somme, l’ennemi extérieur n’aurait pas pu pénétrer à ce point et aussi facilement pénétrer au sein de l’université et des cerveaux qu’elle abrite, sans la complicité d’un ennemi intérieur qui, par ignorance, par aveuglement, par intérêt personnel ou pour toute autre raison, a contribué à sa victoire.


Et nous, anars, dans tout ça?


Je propose trois directions dans lesquelles nos actions et réflexions pourraient avantageusement s’engager.

La première est justement la lutte contre ce qui, de l’intérieur, mine l’université dans sa mission fondamentale.

Sans aucunement nous leurrer sur ce qu’historiquement l’université a aussi été, à savoir une institution au service des pouvoirs, nous pouvons reconnaître d’une part l’importance et la valeur intrinsèque de ce qu’elle accomplit en poursuivant sa mission propre, d’autre part le potentiel émancipateur de cette dernière. D’où l’urgence de se porter aujourd’hui à sa défense contre ces nouveaux ennemis, depuis ces programmes bassement utilitaires mis en place jusqu’à cette recherche aux visées mercantiles en passant par les modes de gestion qui rendent tout cela possible et le font croire inévitable.

La poursuite et la défense de cette recherche libre, qui est de plus en plus menacée, est un exemple de ce signifie concrètement ce que je propose; la création et la dispensation de formation et de cours libres, crédités ou non, en est un autre. Ces cours peuvent bien entendu se donner au sein de université, mais aussi hors et indépendamment d’elle.

Cette dernière hypothèse conduit à ma deuxième proposition.

Il s’agit, cette fois, de saisir et de tirer le meilleur parti possible de ce moment propice durant lequel la société civile se porte elle aussi à la défense de certains des idéaux universitaires. Nous devrions, il me semble, en profiter pour maximiser les liens entre universitaires et société civile.

Concrètement, cela signifie une participation active et soutenue à la production et à la diffusion de savoirs intéressant la société civile — que ce soit au sein d’universités populaires, de groupes communautaires, de syndicats ou d’associations de toutes sortes.

Dans la même perspective, j’ai suggéré, au Québec, la tenue d’États généraux de l’université, que j’envisageais comme un moment de défense collective contre la tentative des institutions dominantes de s’approprier et de transformer l’université selon leurs valeurs et leurs finalités.

Ma dernière proposition reprend celle que faisait il n’y a pas si longtemps un libertaire américain bien connu, Paul Goodman (1911-1972).

Envisagée dans la longue durée, l’actuelle crise de l’université n’est, au fond, qu’un épisode de plus du conflit entre les deux principes que j’évoquais plus haut. Or, qu’ont fait, à divers moments de son histoire depuis le Moyen Âge, certains universitaires et certains étudiants quand la forme prise par l’université ne leur convenait plus du tout ? Ils ont fait sécession. Et c’est souvent à travers cette dissidence que l’université a trouvé de quoi se régénérer. De telles sécessions ponctuent l’histoire de l’institution. La dernière et la plus célèbre en date est celle de la création de la New School of Social Research, de New York, née de la sécession de professeures dissidents de Stanford et Columbia.

Faisons-le une fois de plus, suggérait Paul Goodman en 1962. Je reprends à mon compte son idée et j’imagine sans mal une, disons, cinquantaine de professeures et quelque trois cents étudiantes étudiants fondant un Institut universitaire voué au Studium Generale, à l’abri du contrôle extérieur administratif et bureaucratique et dans le but de fonder une véritable communauté intellectuelle.

Bien des questions concrètes restent sans réponse, j’en suis conscient, et il faudra leur répondre. Elles concernent notamment le financement de cette communauté, ses ressources matérielles et humaines – bibliothèque, locaux, équipement, personnel – et sa relation aux institutions officielles devant garantir aux étudiantes et étudiants qui le désirent qu’ils pourront obtenir des diplômes reconnus.

Mais il me semble que ces problèmes ne sont pas insurmontables, d’autant que les universités, le ministère et la collectivité ont, pour des raisons diverses, des intérêts à la poursuite et au succès d’une telle expérience.

Normand Baillargeon
(baillargeon.normand@uqam.ca)

vendredi, mai 29, 2009

VOLTAIRINE ET NOUS 2/2

Plusieurs aspects de la vie et de la réflexion de Voltairine de Cleyre, de sa vie passionnelle et de sa réflexion empreinte de lucidité, toutes deux placées sous la bannière de la révolte et sous l’étendard de la liberté, me paraissent aujourd’hui encore mériter notre plus grande attention et être susceptibles de nourrir notre action et nos analyses.

J’en évoquerai quelques-uns.

La question des femmes

Voltairine vit à un moment historique où le féminisme commence à s’affirmer; mais sa position anarchiste lui permet de déployer son féminisme dans une perspective originale, selon un point de vue qu’on appellera anarcha-féministe, bien éloigné du modeste et si peu menaçant féminisme dit «domestique» qui se répand alors.

Cette perspective la conduit d’abord à reconnaître, contrairement à tant de militantes ou de militants et à certains anarchistes, que la question de la femme n’est aucunement, pour un projet de transformation radical de la société, une question subsidiaire ou qui résoudra d’elle-même une fois cette transformation survenue, mais bien une question première et centrale, à aborder dès à présent.

La même perspective la conduit encore à montrer comment le sexisme et le patriarcat, au même titre que les rapports entre patrons et employés, État et citoyens, sont inscrits au coeur même de ces relations hiérarchiques et autoritaires que notre société entretient : à l’esclavage sexuel dans la sphère privée, correspond l’esclavage salarial dans la sphère publique. Il s’ensuit que les problèmes, oppressions et injustices qu’ils engendrent ne seront éliminés qu’avec la disparition de ces rapports — et non par de seules modifications apportées aux rapports juridiques ou par l’obtention du droit de vote par les femmes.

Ce que Voltairine met donc de l’avant est un projet d’auto-émancipation par action directe par lequel les femmes entreprennent dès à présent et sans rien attendre de l’État, de l’Église ou des hommes, de prendre elles-mêmes et pleinement contrôle de leurs vies et de leurs personnes, à commencer par leurs corps.

En même temps que le rejet de l’essentialisme par lequel des tâches, attitudes, comportements sont décrétés naturellement féminins quand ils sont socialement construits, cela, selon elle, suppose en particulier : l’abolition du mariage tel que nous le connaissons; une réorganisation des rapports sexuels et affectifs — elle suggèrera que les amants vivent séparément; une nouvelle vision et pratique de l’éducation des enfants; et, plus largement encore, une réorganisation des rapports entre la sphère privée et la sphère publique, réorganisation qu’elle analyse dans des termes qui préfigurent nettement le slogan des féministes du siècle suivant : Le personnel est politique.

Tout cela n’a rien perdu ni de son actualité ni de sa pertinence, tout comme hélas, les propos suivants : «Il m'a souvent été dit, par des femmes avec des maîtres décents, qui n’avaient aucune idée des atrocités subies par leurs soeurs moins fortunées: « Pourquoi les épouses ne partent-elles pas? » Pourquoi ne courrez-vous pas lorsque vos pieds sont enchaînés ensemble? Pourquoi ne criez-vous pas quand vous êtes bâillonnées? Pourquoi ne levez-vous pas les mains au-dessus de la tête quand elles sont clouées à vos côtés? Pourquoi ne dépensez-vous pas des milliers de dollars quand vous n’avez pas un sou en poche? Pourquoi n’allez-vous pas au bord de la mer ou dans les montagnes, pauvres folles brûlant dans la chaleur des villes? S’il y a quelque chose qui m'irrite plus que n'importe quelle autre dans ce satané tissu de fausse société, c’est cette incroyable stupidité avec laquelle le vrai flegme de l’impénétrable monotonie demande : « Pourquoi les femmes ne partent-elles pas?»

L’économie


Voltairine a passé une bonne partie de sa vie à réfléchir sur la question de l’organisation de l’économie au sein d’une société libertaire. Je pense que son exemple devrait être suivi par les anarchistes d’aujourd’hui et que nous ne consacrons pas suffisamment de temps à cette question essentielle. Elle a en outre souvent exprimé très honnêtement ses doutes et ses incertitudes quant à la forme d’organisation économique (ou même politique) que prendrait ou devrait prendre une société libre et elle a fini par adopter, sur la question économique en particulier et sur l’anarchisme en général, une position pluraliste, anti-sectaire et anti-dogmatique qui pourrait, en certains cas du moins, nous inspirer.

Voyons cela plus en détail.

Il faut pour cela se rappeler que Voltairine de Cleyre a d’abord été attachée aux idées de Benjamin Tucker (1854-1939) , un des plus illustres représentants d’un anarchisme dit individualiste, lequel est fortement teinté par l’histoire et les circonstances particulières des Etats-Unis — et à vrai dire incompréhensible sans elles. Voltairine s’est donc d’abord identifiée à ce courant, mais elle va ensuite s’en éloigner, être tenté par l’anarchisme mutualisme, puis par l’anarcho-communisme.

L’anarchisme individualiste conjugue un principe libéral de souveraineté de l’individu hérité de John Stuart Mill à une défense, elle aussi libérale et inspirée cette fois de John Locke, du droit de propriété sur le produit de son travail.

Voltairine a adhéré à ces idées et on peut le constater en lisant par exemple le texte de ce discours qu’elle prononce le 16 décembre 1893, à New York, alors qu’elle se porte à la défense d’Emma Goldman, récemment arrêtée pour les recommandations qu’elle a adressées à des chômeurs dans un discours («Demandez du travail!, leur avait-elle dit. S’ils ne vous donnent pas de travail, demandez du pain! S’ils ne vous donnent ni pain, ni travail, prenez le pain!»).

Voltairine souligne à cette occasion ce qui la sépare de l’anarcho-communisme de Goldman et son attachement aux idéaux anarcho-individualistes: «Elle et moi soutenons des points de vue bien différents en matière d’économie et de morale. […] Mademoiselle Goldman est une communiste; je suis une individualiste. Elle veut détruire le droit de propriété; je souhaite l’affirmer. Je mène mon combat contre le privilège et l’autorité, par quoi le droit à la propriété, qui est le véritable droit de l’individu, est supprimé. Elle considère que la coopération pourra entièrement remplacer la compétition; tandis que je soutiens que la compétition, sous une forme ou sous une autre, existera toujours et qu’il est très souhaitable qu’il en soit ainsi.»

Mais elle abandonne bientôt cette position, que la naissance des corporations rend de plus en plus intenable. Elle s’en expliquera en soulignant notamment que «dans les vingt dernières années l’idée communiste a fait d’énormes progrès, principalement en raison de la concentration de la production capitaliste qui a poussé les travailleurs américains à s’accrocher à l’idée de la solidarité et, deuxièmement, en raison de l’expulsion d’Europe de propagandistes actifs.»

Voltairine n’en restera cependant pas là et aboutira finalement à une position sagement ouverte et critique, refusant de fixer par avance à quoi ressemblera une société libre et accueillant tout ce qui peut contribuer à son avènement. Elle écrira, dans un texte autobiographique intitulé : La Naissance d’une anarchiste «[…] un nouveau changement est survenu dans les dix dernières années. Jusqu’alors, l’application de cette idée était limitée aux questions industrielles. Les écoles économiques se dénonçaient mutuellement. Aujourd’hui une grande et cordiale tolérance se répand. La jeune génération reconnaît l’immense portée de l’idée dans tous les domaines des arts, des sciences, de la littérature, de l’éducation, des relations entre les sexes, de la moralité, de même qu’au niveau de l’économie social. Elle accueille dans ses rangs tous ceux qui luttent pour une vie libre, peu importe leur domaine d’action.»

Voltairine finira par penser, devant ces multiples modes d’organisation économique de l’avenir que préconisent les diverses tendances du mouvement anarchiste, que tout anarchiste, ou du moins tout anarchiste sincère et raisonnable, est tout à fait disposé à abandonner le type d’organisation économique qu’il préconise au profit d’un autre dont on lui aura montré qu’il est préférable.

Elle ajoutera encore que la variété des circonstances et des environnements jointe à notre difficulté à clairement imaginer l’avenir feront sans doute que les divers modèles qu’elle a exposés, ainsi que d’autres, pourront, avec profit, être mis à l’épreuve, ici ou là. Et elle ne cachera d’ailleurs pas que même si chacun de ces modèles lui paraît de nature à accroître la liberté des individus, aucun ne la satisfait pleinement : «Le socialisme et le communisme, rappelle-t-elle, exigent un degré d’effort conjoint et d’administration qui appelle une quantité de régulation qui est incompatible avec l’anarchisme; l’individualisme et le mutualisme, qui reposent sur la propriété, débouchent sur le recours à une police privée qui est incompatible avec ma conception de la liberté».
Elle résumera sa position en reprenant à Fernando Terrida del Mármol (1861-1915) l’idée d’un anarchisme «sans qualificatif»: «Je ne m’appelle plus autrement que simple anarchiste», écrira-t-elle.

Une telle attitude, on le devine, commande une certaine conception et une certaine pratique de l’engagement militant.

Sur ces questions aussi, l’exemple de Voltairine me semble fort intéressant à méditer.

Le militantisme de l’«anarchiste sans qualificatif»

L’engagement de Voltairine en faveur d’une société libre, on en conviendra, je pense, en se rappelant ce que fut sa vie, a été intense, constant et en tous points remarquable.

Sans revenir sur la vie de Voltairine, j’aimerais néanmoins attirer l’attention sur certains aspects de son militantisme qui méritent selon moi tout particulièrement d’être soulignés et qui demeurent inspirants.

Pour commencer, il y a somme toute dans ce militantisme, et malgré de profondes périodes de découragement, une forme de lucide optimisme qui vient, en partie du moins, de ce que Voltairine a refusé d’adhérer à l’idée que les circonstances sont tout et que nous ne pouvons rien.
Elle argue donc, avec force, et contre un certain matérialisme, de l’importance des idées pour le changement social et pour une plus juste appréciation du rôle et de la puissance de l’Idée qui domine une époque. «La doctrine que les circonstances sont tout et les hommes rien, écrit-elle, a été et est le fléau de nos modernes mouvements de réforme sociale.»

Pour sa part, elle a voulu combattre ce qu’elle appelé un consumérisme et un productivisme aveugle et vain, en quoi elle voyait l’idée dominante de son époque. On jugera de l’actualité de son propos : «La grande idée de notre siècle, l’idée originale, point empruntée aux autres, qui n’est ni surfaite, elle, ni le fruit de la magie, c’est de « faire beaucoup de choses ». - Non point faire de belles choses, non point éprouver la joie de dépenser de l’énergie vivante à une œuvre créatrice, mais forcer, surmener, gaspiller, épuiser sans vergogne et sans merci l’énergie jusqu’à la dernière goutte, uniquement pour produire des masses et des monceaux de choses, - des choses laides, nuisibles ou pour le moins largement inutiles. Dans quel but ? Le plus souvent le producteur l’ignore ; plus encore, il ne s’en soucie point. Il est tout simplement possédé, entraîné par l’idée fixe qu’il doit produire ; chacun le fait et chaque année on produit davantage et plus vite. Il y a des montagnes de choses faites et en train de se faire, et cependant l’on rencontre encore des hommes qui se démènent désespérément pour tâcher d’ajouter à la liste des choses déjà créées, pour se mettre à en édifier de nouveaux monceaux et à grossir les entassements qui existent. Au prix de quelle agonie corporelle, de quelle impression et de quelle appréhension du danger, de quelles mutilations, de quelles hideurs, poursuivent-ils leur route, pour s’aller finalement briser sur ces rochers de la richesse ?»

Le militantisme de Voltairine est enfin ouvert, s’efforce d’aller vers les autres, de les entendre et de les convaincre. Il est aussi sensible à et respectueux de la diversité des tactiques, des approches, des besoins et des questionnements. Les questions qu’elle s’est immanquablement posées restent les nôtres. En voici d’ailleurs quelques-unes, que son exemple m’incite à soulever.

Comment rejoindre ces gens qui ignorent les menaces que nous combattons, les luttes que nous menons, les espoirs que nous entretenons et leur faire partager nos inquiétudes, nos indignations, nos espoirs et nos raisons de nous battre?

Comment créer des mouvements de lutte qui soient accueillants et où, une fois qu’ils y sont venus, les gens aient envie de rester et de s’engager longuement, non seulement parce qu’ils croient qu’on peut gagner nos combats, mais aussi parce que l’expérience de lutter leur est agréable et est humainement enrichissante?

Ce n’est pas le moindre mérite de Voltairine de Cleyre que de nous inviter à méditer de telles questions et d’enrichir notre réflexion à leur propos.

Et je trouve finalement remarquable que la sorte de credo qu’elle rédigea il y a environ un siècle puisse, aujourd’hui encore, être contresigné par tant de camarades, dont moi : «Oui, je crois que l’on peut remplacer ce système injuste par un système plus juste; je crois à la fin de la famine, de l’abandon, et des crimes qu’ils engendrent; je crois au règne de l’âme humaine sur toutes les lois que l’homme a faites ou fera; je crois qu’il n’y a maintenant aucune paix et qu’il n’y aura aucune paix aussi longtemps que l’humain règnera sur l’humain; je crois en la désintégration et la dissolution complètes du principe et de la pratique de l’autorité; je suis une anarchiste, et si vous me condamnez, je suis prête à recevoir votre condamnation. »


[Ce texte ainsi que le précédent reprend des passages de l’introduction aux écrits de Voltairine de Cleyre publiée par Chantal Santerre et moi chez Lux (Montréal) sous le titre : D’espoir et de raison. Écrits d’une insoumise.]