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lundi, août 10, 2009

L'ALLÉGORIE DU RÉSERVOIR DE BELLAMY

Pour ceux et celles qui en la connaîtraient pas, voici la fameuse Allégorie du réservoir , d'E. Bellamy. Cette traduction originale, réalisée par Chantal Santerre et moi-même, est parue en annexe à notre édition de Looking Backward, du même auteur, qui est parue sous le titre C'était demain.

Si vous souhaitez reproduire ce texte, contactez-moi directement (baillargeon.normand@uqam.ca)

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Présentation

Le texte qui suit provient du chapitre XXIII de Equality, la suite de Looking Backward publiée par Edward Bellamy en 1897.

À travers la métaphore filée d’un réservoir d’eau, l’auteur y développe plusieurs de ses idées sur l’économie et cette puissante allégorie est devenue aussi célèbre que celle de la diligence — qui se trouve, on s’en souviendra, au début de Looking Backward.

Cette fois encore, Bellamy déploie son immense talent de vulgarisateur en inventant une puissante image qui lui permet d’aborder des sujets aussi variés que la fixation des salaires et des prix; le chômage; les cycles du marché; la charité; le luxe; l’abondance et la pauvreté; le marché; il expose en outre, on l’aura deviné, le remède qu’il préconise.

Ce texte est également une évocation de la crise économique de 1893, alors toute récente, et une virulente et impitoyable parodie de ces innombrables et piteuses explications qu’en donnèrent les économistes et intellectuels de l’époque — ils sont ici présentés comme des Devins.
***

[…]

Il était une fois un pays très sec dont les habitants avaient si désespérément besoin d’eau qu’ils ne faisaient rien d’autre du matin au soir que d’en chercher et que plusieurs mouraient de n’en avoir pas trouvé.

Il y avait toutefois dans ce pays des hommes plus habiles et plus assidus et qui étaient parvenus à rassembler de grandes quantités d’eau là où d’autres n’avaient rien trouvé : on les appelait les Capitalistes. Or il vint un moment où les gens du pays, désespérément assoiffés, allèrent trouver les Capitalistes pour les supplier de leur donner à boire un peu de l’eau qu’ils avaient réunie. Mais les Capitalistes leur répondirent ainsi:

— Éloignez—vous, pauvres fous! Pourquoi devrions—nous vous donner de cette eau que nous avons trouvée ? Pour devenir aussi pauvre que vous et mourir avec vous ? Voici ce que nous allons plutôt faire : devenez nos serviteurs et alors nous vous donnerons de l’eau.

Les gens du pays acquiescèrent:

— Soit. Donnez—nous de l’eau et nous et nos enfants deviendrons vos serviteurs.

Et il fut fait ainsi.

Les Capitalistes étaient des hommes malins. Ils formèrent avec leurs nouveaux serviteurs des troupes menées par des capitaines et des officiers; certaines furent envoyées à des ruisseaux pour recueillir l’eau, d’autres furent chargées de la transporter, d’autres encore furent assignées à la recherche de nouvelles sources. Toute l’eau trouvée était transportée à un même endroit où les Capitalistes construisirent un immense réservoir afin de pouvoir la contenir. On appela ce réservoir le Marché, puisque c’était là que tout le monde, y compris les serviteurs des Capitalistes, venait chercher de l’eau.

Les Capitalistes dirent alors à leurs serviteurs:

—Pour chaque seau d’eau que vous nous apporterez et qui sera versé dans ce réservoir, que nous appelons le Marché, nous vous donnerons un sou; pour chaque seau d’eau que nous tirerons de ce réservoir afin de vous donner à boire, à vous ainsi qu’à vos femmes et à vos enfants, vous nous donnerez deux sous : la différence s’appellera Profit. Sans ce profit, qui est à nous et à nous seulement, nous ne pourrions faire tout ce que nous faisons pour vous : sans lui vous péririez donc tous.

Tout cela sembla juste et bon aux gens du peuple, qui étaient peu éclairés; aussi des jours durant apportèrent—ils des seaux remplis d’eau au réservoir. Pour chaque seau qu’ils apportaient, les Capitalistes leur donnaient un sou; et à chaque fois que les Capitalistes tiraient pour eux un seau d’eau du réservoir, les gens du peuple leur rendaient deux sous.

À chaque seau que les gens y vidaient, ils ne recevaient donc que de quoi acheter un demi—seau : et c’est ainsi qu’après plusieurs jours, le réservoir, qui était le Marché, fut plein et que de l’eau commença à s’écouler par son sommet. Les gens étaient fort nombreux et les Capitalistes en petit nombre; et comme en outre ceux—ci ne pouvaient pas boire plus que les autres, l’excédent d’eau augmenta et bientôt le réservoir déborda abondamment.

Lorsque les Capitalistes virent cela, ils dirent au peuple :

— Ne voyez—vous donc pas que le réservoir déborde? Asseyez—vous et soyez patients : car vous ne devez plus nous apporter d’eau, tant et aussi longtemps que le réservoir ne sera pas vidé.

Mais ne recevant plus comme hier de sous des Capitalistes en échange de l’eau qu’ils leur apportaient, les gens du peuple ne pouvaient plus acheter d’eau et n’avaient nulle part ailleurs où aller se la procurer. Les Capitalistes, de leur côté, durent se rendre à une troublante évidence : ils ne réalisaient plus aucun profit puisque personne ne leur achetait de l’eau. Ils décidèrent donc d’envoyer sur les garndes routes, sur les petites routes et sur tous les chemins des émissaires qui criaient sans répit: «Qui a soif peut venir au réservoir et acheter de l’eau. Venez au réservoir qui déborde».

— Les temps sont durs, se disaient les Capitalistes, nous devons travailler à notre publicité.

Les gens du peuple leur dirent alors:

— Comment pourrions—nous acheter si vous ne nous donnez pas de travail? Comment, sans travail, aurions—nous de quoi acheter? Embauchez—nous, comme auparavant, et nous serons enchantés d’acheter de l’eau, d’autant que nous avons très soif. Vous n’aurez même plus besoin de faire de la publicité.

Mais les Capitalistes leur répondirent:

— Vous voudriez que l’on vous embauche pour apporter de l’eau au réservoir alors qu’il déborde? Achetez d’abord et quand, par vos achats, le réservoir sera de nouveau vide, nous vous embaucherons .

Et c’est ainsi que les Capitalistes ne les embauchant plus pour apporter de l’eau au réservoir, les gens du peuple ne pouvaient même plus acheter l’eau qu’ils y avaient apportée et que les Capitalistes, ne pouvant plus leur acheter d’eau, ne pouvaient plus les embaucher. Les Capitalistes décrétèrent alors :

—C’est une crise.

La soif des gens du peuple devenait de plus en plus grande, grandissant d’autant que rien n’était plus à cette époque comme au temps de leurs pères, alors que la terre était à tout le monde et que chacun pouvait aller se chercher de l’eau pour lui—même : les Capitalistes s’étaient en effet approprié toutes les sources, tous les puits, toutes les roues hydrauliques, tous les récipients et tous les seaux, de telle sorte que personne ne pouvait plus obtenir d’eau si ce n’est par le Marché — autrement dit au réservoir. Les gens du peuple commencèrent donc à protester et ils dirent aux Capitalistes :

— Voyez ce réservoir qui déborde tandis que nous mourons de soif. Donnez—nous de l’eau afin que nous ne périssions pas.

Mais les Capitalistes répondirent :

— C’est hors de question. L’eau est à nous. Vous ne boirez que si vous êtes capables de payer.

Et ils réaffirmèrent cette décision en proclamant leur volonté de n’agir désormais que conformément à leur nouveau slogan : «Les affaires, c’est notre affaire!»

Mais les Capitalistes étaient inquiets de ce que les gens n’apportaient plus d’eau, les privant ainsi de profits. Ils se firent alors les réflexions suivantes:

— On dirait que nos profits ont tué nos profits, que les profits que nous avons faits hier nous empêchent aujourd’hui de faire de nouveaux profits. Comment est—il possible que nos profits nous soient devenus improfitables? Comment se peut—il que nos gains nous appauvrissent? Que l’on aille chercher les Devins, qui sauront nous interpréter ces mystères.

On alla donc quérir les Devins.

Les Devins étaient des hommes de savoirs obscurs, qui s’étaient alliés aux Capitalistes à cause de l’eau qu’ils possédaient, pour en avoir eux aussi et afin qu’ils puissent survivre, eux et leurs enfants. Ils servaient d’ambassadeurs des Capitalistes auprès du peuple, auquel ils parlaient en leur nom, — il faut dire que les Capitalistes n’étaient ni très vifs d’esprit, ni très doués pour les discours.

Les Capitalistes demandèrent donc aux Devins de leur expliquer pourquoi, le réservoir étant plein, les gens ne leur achetaient plus d’eau.

Certains Devins répondirent en disant :

— C’est la surproduction.

D’autres dirent:

— C’est la sursaturation.

Mais cela voulait dire exactement la même chose.

D’autres encore expliquèrent:

— Point du tout. C’est à cause des taches sur le soleil.

D’autres enfin assurèrent:

— Ce n’est ni par la sursaturation, ni par les taches sur le soleil que ce mal est venu jusqu’à nous, mais à cause d’un manque de confiance.

Et tandis que les Devins disputaient entre eux selon leurs rites, les hommes de profit tombèrent dans un paisible sommeil. Quand ils s’éveillèrent, ils dirent aux Devins :

— Cela suffit, maintenant. Vous avez parlé à votre aise : à présent, allez trouver les gens du peuple et parlez—leur. Et faites en sorte qu’ils demeurent calmes et nous laissent en paix.

Mais les Devins, ces charlatans — c’est du moins ainsi que certains les appelaient — craignaient fort d’aller vers les gens du peuple, qui ne les aimaient guère et qui pourraient aussi bien les lapider. Ils dirent donc aux Capitalistes :

— Maîtres, c’est un des mystères de notre art que si des hommes ont bien bu, bien mangé et sont au repos, ils trouveront du réconfort dans nos propos, ainsi que vous venez d’en faire vous—mêmes l’expérience. Cependant que si des hommes ont soif et faim, ils ne trouvent aucun réconfort dans nos discours et se moquent plutôt de nous. Tout se passe comme si notre sagesse semble vide à quiconque n’est pas rassisié.

Mais les Capitalistes leur dirent sèchement:

— Partez immédiatement. N’êtes–vous pas nos ambassadeurs?

Les Devins allèrent donc trouver le peuple pour lui expliquer les mystères de la surproduction, pour leur faire comprendre pourquoi certains d’entre eux devaient mourir de soif parce qu’il y avait trop d’eau et pourquoi, en ce moment même, il ne pouvait y avoir assez d’eau puisqu’il y en avait trop. Ils parlèrent également des taches sur le soleil et expliquèrent aussi pourquoi ce qui arrivait ne pouvait manquer d’arriver étant donné le manque de confiance. Mais ce fut peine perdue pour les Devins : aux yeux des gens du peuple, leur savoir était vain. Ils les injurièrent donc :

— Foutez le camp, têtes creuses. Vous vous moquez de nous. Ce serait donc l’abondance qui causerait la famine? De rien on tirerait beaucoup?

Sur ces mots, ils commencèrent à ramasser des pierres pour lapider les Devins. Lorsque les Capitalistes constatèrent que le peuple était encore en colère et qu’il refusait de prêter l’oreille aux propos des Devins, ils prirent peur qu’il ne vienne au réservoir s’emparer de l’eau par la force. Ils firent donc venir les Saints Hommes — c’étaient de faux prêtres — pour qu’ils aillent expliquer au peuple qu’il devait rester calme et ne pas déranger les Capitalistes sur le simple prétexte qu’il avait soif. Et ces Saints Hommes, ces faux prêtres, affirmèrent au peuple que cette affliction leur était envoyée par Dieu pour guérir leurs âmes, que s’ils acceptaient de prendre leur mal en patience, sans convoiter l’eau, sitôt qu’ils mourraient, ils iraient dans un pays sans Capitalistes, un pays où il y a de l’eau en abondance. Et ils leur assurèrent pour finir qu’ils étaient d’authentiques prophètes de Dieu qui jamais ne parleraient au nom des Capitalistes, bien au contraire, puisqu’ils parlaient toujours contre eux.

Mais les Capitalistes durent constater que le peuple était toujours en colère et qu’il n’avait pas été plus apaisé par les propos des Saints Hommes qu’il ne l’avait été par ceux des Devins. Ils décidèrent donc d’aller eux—mêmes au—devant du peuple. Ils trempèrent les bouts de leurs doigts dans l’eau qui débordait du réservoir, afin de les mouiller puis, en se secouant les mains, ils lancèrent à la volée des gouttes d’eau sur les gens qui s’étaient massés autour du réservoir. Ces gouttes d’eau furent baptisées Charité. Elles avaient un goût terriblement amer.

Mais les Capitalistes durent cette fois constater que pas plus que les mots des Saints Hommes, ces faux prêtres, ou que ceux des Devins, les gouttes d’eau de la Charité n’avaient su apaiser le peuple, qui devenait de plus en plus en colère et qui se massait autour du réservoir, comme s’il était déterminé à s’emparer de l’eau par la force. Les Capitalistes tinrent alors conseil et décidèrent d’envoyer des espions parmi les gens du peuple, afin d’y recruter ceux qui étaient doués pour le combat. Les espions les réunirent ensuite et leur tinrent cet habile discours :

— Pourquoi ne pas lier votre destin à celui des Capitalistes? Si vous acceptez d’être de leur côté et de les servir contre le peuple, si vous faites en sorte que le peuple ne s’en prenne pas au réservoir, vous aurez de l’eau en abondance et ni vous ni vos enfants ne mourrez.

Ces hommes forts et doués pour la guerre prêtèrent l’oreille à ces propos et, comme ils avaient soif, ils se laissèrent persuader : ils joignirent les rangs des Capitalistes et devinrent leurs hommes de main. On leur remit des dagues et des épées et ils se firent le rempart des Capitalistes, frappant et châtiant le peuple sitôt qu’il s’approchait du réservoir.

Des jours et des jours passèrent. Les Capitalistes élevaient des fontaines, creusaient des étangs à poissons, leurs femmes et leurs enfants prenaient des bains et ils dépensaient l’eau pour leur seul plaisir. Un jour, le niveau de l’eau baissa dans le réservoir.

Lorsqu’ils constatèrent que le réservoir était vide, les Capitalistes déclarèrent que la crise était finie. Ils firent quérir des gens qu’ils embauchèrent pour apporter de l’eau et remplir à nouveau le réservoir. Chaque seau d’eau que les gens apportaient au réservoir leur était payé un sou et chaque seau d’eau qu’ils achetaient leur était vendu deux sous. Le moment vint donc où le réservoir déborda de nouveau.

Lorsque les gens eurent de la sorte rempli de nombreuses fois le réservoir jusqu’à ce qu’il déborde et qu’ils eurent souffert de la soif à de nombreuses reprises en attendant que les Capitalistes eurent gaspillé le surplus d’eau, des voix s’élevèrent dans le pays, les voix de ceux qu’on appela les Agitateurs, parce qu’ils tentaient de soulever le peuple. Ces voix s’adressaient aux gens du peuple en leur disant qu’ils devaient unir leurs forces, que s’ils le faisaient ils n’auraient plus besoin d’être les serviteurs des Capitalistes et que plus jamais ils ne seraient assoiffés. Les Capitalistes voyaient ces agitateurs d’un très mauvais œil et n’eut été de la peur que leur inspirait le peuple, ils les auraient sans aucun doute fait crucifier.

Ce que les Agitateurs disaient au peuple, c ‘était essentiellement ceci :

— Ô malheureux peuple, combien de temps encore seras—tu trompé par des mensonges? Ô gens du peuple, combien de temps encore croirez—vous à ce qui n’est pas et qui vous fait souffrir? Car la vérité est que tout ce que vous ont raconté les Capitalistes et les Devins ne sont que d’astucieux mensonges. Quant à ces Saints Hommes qui vous disent que c’est par la volonté de Dieu que vous êtes pauvres et que vous le resterez toujours, ce sont non seulement des menteurs mais aussi des blasphémateurs et Dieu les jugera sévèrement après qu’Il aura pardonné à tous les autres. Pourquoi donc ne pouvez—vous venir prendre de l’eau au réservoir? N’est—ce pas parce que vous n’avez point d’argent? Mais pourquoi donc n’avez—vous pas d’argent? N’est—ce pas pour cette raison que vous recevez un sou par seau apporté au réservoir, c’est—à—dire au Marché, alors que vous devez en payer deux pour obtenir un seau d’eau, et cela pour permettre aux Capitalistes de réaliser un profit? Ne voyez—vous pas que de cette manière le réservoir doit nécessairement déborder, qu’il se gonfle de ce qui vous fait défaut, qu’il n’est rempli que parce que vous êtes vidés? Ne voyez—vous donc pas que plus vous travaillez fort et plus vous faites diligence pour apporter de l’eau, pires et non meilleures en sont alors les conséquences pour vous, précisément à cause du profit et que cela ne saurait avoir de fin?

Les Agitateurs parlèrent de la sorte durant des jours, sans que personne ne fasse attention à eux. Mais un moment vint où le peuple prêta l’oreille et répondit aux Agitateurs :

— Vous dites vrai. À cause des capitalistes et de leurs profits, il nous est impossible de récolter les fruits de notre travail, de telle sorte que notre travail est vain et que plus nous travaillons fort pour remplir le réservoir, plus vite il déborde et plus vite nous ne recevons plus rien étant donné qu’il y a trop, pour parler comme les Devins. Mais sachez que les Capitalistes sont des hommes féroces et dont la bienveillance même est cruelle. Dites—nous donc, si vous le connaissez, le moyen de nous libérer de notre servitude; mais si vous ne connaissez aucun moyen sûr de nous libérer, nous vous implorons de vous taire et de nous laisser en paix, afin que nous puissions un tant soit peu oublier notre misère.

Les Agitateurs répondirent:

— Nous connaissons ce moyen.

Les gens leur dirent alors :

— Ne nous mentez pas. Ce système existe depuis longtemps et bien que nombreux soient ceux qui ont cherché, les larmes aux yeux, le moyen de nous libérer, personne à ce jour ne l’a trouvé. Si toutefois vous connaissez vraiment ce moyen, dites—le nous, et vite.

Les Agitateurs parlèrent alors du moyen et dirent :

— Quel besoin avez—vous de ces Capitalistes et pourquoi leur donnez—vous le fruit de votre travail? Quels grands services vous rendent—ils pour que vous leur offriiez un tel tribut? Pensez—y : ce n’est que parce qu’ils vous mettent en équipes, vous commandent de faire ceci ou cela et qu’ils vous donnent ensuite un peu de cette eau que vous leur avez apportée. Voici donc le moyen de mettre un terme à votre servitude: faites pour vous—même ce que le Capitaliste fait pour vous, à savoir la décision de travailler, l’organisation du travail, la division des tâches. Ainsi vous n’aurez nul besoin des Capitalistes, vous n’aurez plus à leur donner de profit et vous partagerez en frères le fruit entier de votre labeur, chacun en obtenant la même portion; de la sorte, le réservoir ne débordera jamais plus, chacun boira tout son saoûl, et vous pourrez utiliser l’eau qui reste pour ériger des fontaines ou bâtir des étangs selon votre plaisir, comme le faisaient les Capitalistes : mais tout cela se fera désormais pour le bonheur de tous.

Et les gens répondirent :

— Comment pouvons—nous accomplir cela, qui est tellement souhaitable?

Les Agitateurs répondirent :

— Choisissez des hommes discrets qui rassembleront vos équipes et ordonneront le travail, comme le faisaient les Capitalistes; mais prenez garde qu’ils ne soient pas vos Maîtres, comme l’étaient les Capitalistes, mais des frères qui désireront ce que vous désirez et qui ne prendront aucun profit mais seulement leur part, qui sera la même que celle des autres. Qu’il n’y ait plus ni maîtres ni serviteurs parmi vous, mais uniquement des frères. Et que de temps à autre, lorsque vous le jugerez à propos, d’autres hommes discrets remplacent ceux qui coordonnent le travail.

Les gens écoutaient et l’idée leur semblait juste et bonne. Mieux : elle leur parut facile à réaliser. D’une seule voix, ils lancèrent :

— Ce sera comme on l’a dit puisque nous allons le faire!

Les Capitalistes entendaient tout ce vacarme, entendaient toutes ces voix et tout ce qui s’était dit, comme les avaient également entendues les Devins, les Saints Hommes ainsi que les puissants Hommes de Guerre, qui étaient le rempart des Capitalistes; tous se mirent à trembler, genoux s’entrechoquant et ils se dirent les uns aux autres :

— C’est la fin pour nous.

Il y avait cependant aussi de vrais prêtres du Dieu vivant qui n’avaient jamais prêché pour les Capitalistes et qui avaient une véritable commisération pour le peuple; et quand ceux—là entendirent ses cris et ce qui s’était dit, ils exultèrent de bonheur et remercièrent Dieu que le jour de la délivrance soit arrivé.

Et les gens allèrent accomplir toutes les choses que leur avaient dites les Agitateurs et tout se déroula comme ils l’avaient dit. Il n’y eut plus jamais la soif dans ce pays, ni jamais plus quelqu’un ne fut affamé ou dénudé, jamais plus qui que ce soit n’eut froid ou ne souffrit de quelque manque de ce genre. Et chacun s’adressait à ses semblables en disant : «Mon frère» ou «Ma sœur» : car ils étaient en effet désormais des frères et des sœurs, travaillant ensemble et unis.

Les grâces de Dieu furent éternellement sur ce pays.

vendredi, mai 29, 2009

VOLTAIRINE ET NOUS 2/2

Plusieurs aspects de la vie et de la réflexion de Voltairine de Cleyre, de sa vie passionnelle et de sa réflexion empreinte de lucidité, toutes deux placées sous la bannière de la révolte et sous l’étendard de la liberté, me paraissent aujourd’hui encore mériter notre plus grande attention et être susceptibles de nourrir notre action et nos analyses.

J’en évoquerai quelques-uns.

La question des femmes

Voltairine vit à un moment historique où le féminisme commence à s’affirmer; mais sa position anarchiste lui permet de déployer son féminisme dans une perspective originale, selon un point de vue qu’on appellera anarcha-féministe, bien éloigné du modeste et si peu menaçant féminisme dit «domestique» qui se répand alors.

Cette perspective la conduit d’abord à reconnaître, contrairement à tant de militantes ou de militants et à certains anarchistes, que la question de la femme n’est aucunement, pour un projet de transformation radical de la société, une question subsidiaire ou qui résoudra d’elle-même une fois cette transformation survenue, mais bien une question première et centrale, à aborder dès à présent.

La même perspective la conduit encore à montrer comment le sexisme et le patriarcat, au même titre que les rapports entre patrons et employés, État et citoyens, sont inscrits au coeur même de ces relations hiérarchiques et autoritaires que notre société entretient : à l’esclavage sexuel dans la sphère privée, correspond l’esclavage salarial dans la sphère publique. Il s’ensuit que les problèmes, oppressions et injustices qu’ils engendrent ne seront éliminés qu’avec la disparition de ces rapports — et non par de seules modifications apportées aux rapports juridiques ou par l’obtention du droit de vote par les femmes.

Ce que Voltairine met donc de l’avant est un projet d’auto-émancipation par action directe par lequel les femmes entreprennent dès à présent et sans rien attendre de l’État, de l’Église ou des hommes, de prendre elles-mêmes et pleinement contrôle de leurs vies et de leurs personnes, à commencer par leurs corps.

En même temps que le rejet de l’essentialisme par lequel des tâches, attitudes, comportements sont décrétés naturellement féminins quand ils sont socialement construits, cela, selon elle, suppose en particulier : l’abolition du mariage tel que nous le connaissons; une réorganisation des rapports sexuels et affectifs — elle suggèrera que les amants vivent séparément; une nouvelle vision et pratique de l’éducation des enfants; et, plus largement encore, une réorganisation des rapports entre la sphère privée et la sphère publique, réorganisation qu’elle analyse dans des termes qui préfigurent nettement le slogan des féministes du siècle suivant : Le personnel est politique.

Tout cela n’a rien perdu ni de son actualité ni de sa pertinence, tout comme hélas, les propos suivants : «Il m'a souvent été dit, par des femmes avec des maîtres décents, qui n’avaient aucune idée des atrocités subies par leurs soeurs moins fortunées: « Pourquoi les épouses ne partent-elles pas? » Pourquoi ne courrez-vous pas lorsque vos pieds sont enchaînés ensemble? Pourquoi ne criez-vous pas quand vous êtes bâillonnées? Pourquoi ne levez-vous pas les mains au-dessus de la tête quand elles sont clouées à vos côtés? Pourquoi ne dépensez-vous pas des milliers de dollars quand vous n’avez pas un sou en poche? Pourquoi n’allez-vous pas au bord de la mer ou dans les montagnes, pauvres folles brûlant dans la chaleur des villes? S’il y a quelque chose qui m'irrite plus que n'importe quelle autre dans ce satané tissu de fausse société, c’est cette incroyable stupidité avec laquelle le vrai flegme de l’impénétrable monotonie demande : « Pourquoi les femmes ne partent-elles pas?»

L’économie


Voltairine a passé une bonne partie de sa vie à réfléchir sur la question de l’organisation de l’économie au sein d’une société libertaire. Je pense que son exemple devrait être suivi par les anarchistes d’aujourd’hui et que nous ne consacrons pas suffisamment de temps à cette question essentielle. Elle a en outre souvent exprimé très honnêtement ses doutes et ses incertitudes quant à la forme d’organisation économique (ou même politique) que prendrait ou devrait prendre une société libre et elle a fini par adopter, sur la question économique en particulier et sur l’anarchisme en général, une position pluraliste, anti-sectaire et anti-dogmatique qui pourrait, en certains cas du moins, nous inspirer.

Voyons cela plus en détail.

Il faut pour cela se rappeler que Voltairine de Cleyre a d’abord été attachée aux idées de Benjamin Tucker (1854-1939) , un des plus illustres représentants d’un anarchisme dit individualiste, lequel est fortement teinté par l’histoire et les circonstances particulières des Etats-Unis — et à vrai dire incompréhensible sans elles. Voltairine s’est donc d’abord identifiée à ce courant, mais elle va ensuite s’en éloigner, être tenté par l’anarchisme mutualisme, puis par l’anarcho-communisme.

L’anarchisme individualiste conjugue un principe libéral de souveraineté de l’individu hérité de John Stuart Mill à une défense, elle aussi libérale et inspirée cette fois de John Locke, du droit de propriété sur le produit de son travail.

Voltairine a adhéré à ces idées et on peut le constater en lisant par exemple le texte de ce discours qu’elle prononce le 16 décembre 1893, à New York, alors qu’elle se porte à la défense d’Emma Goldman, récemment arrêtée pour les recommandations qu’elle a adressées à des chômeurs dans un discours («Demandez du travail!, leur avait-elle dit. S’ils ne vous donnent pas de travail, demandez du pain! S’ils ne vous donnent ni pain, ni travail, prenez le pain!»).

Voltairine souligne à cette occasion ce qui la sépare de l’anarcho-communisme de Goldman et son attachement aux idéaux anarcho-individualistes: «Elle et moi soutenons des points de vue bien différents en matière d’économie et de morale. […] Mademoiselle Goldman est une communiste; je suis une individualiste. Elle veut détruire le droit de propriété; je souhaite l’affirmer. Je mène mon combat contre le privilège et l’autorité, par quoi le droit à la propriété, qui est le véritable droit de l’individu, est supprimé. Elle considère que la coopération pourra entièrement remplacer la compétition; tandis que je soutiens que la compétition, sous une forme ou sous une autre, existera toujours et qu’il est très souhaitable qu’il en soit ainsi.»

Mais elle abandonne bientôt cette position, que la naissance des corporations rend de plus en plus intenable. Elle s’en expliquera en soulignant notamment que «dans les vingt dernières années l’idée communiste a fait d’énormes progrès, principalement en raison de la concentration de la production capitaliste qui a poussé les travailleurs américains à s’accrocher à l’idée de la solidarité et, deuxièmement, en raison de l’expulsion d’Europe de propagandistes actifs.»

Voltairine n’en restera cependant pas là et aboutira finalement à une position sagement ouverte et critique, refusant de fixer par avance à quoi ressemblera une société libre et accueillant tout ce qui peut contribuer à son avènement. Elle écrira, dans un texte autobiographique intitulé : La Naissance d’une anarchiste «[…] un nouveau changement est survenu dans les dix dernières années. Jusqu’alors, l’application de cette idée était limitée aux questions industrielles. Les écoles économiques se dénonçaient mutuellement. Aujourd’hui une grande et cordiale tolérance se répand. La jeune génération reconnaît l’immense portée de l’idée dans tous les domaines des arts, des sciences, de la littérature, de l’éducation, des relations entre les sexes, de la moralité, de même qu’au niveau de l’économie social. Elle accueille dans ses rangs tous ceux qui luttent pour une vie libre, peu importe leur domaine d’action.»

Voltairine finira par penser, devant ces multiples modes d’organisation économique de l’avenir que préconisent les diverses tendances du mouvement anarchiste, que tout anarchiste, ou du moins tout anarchiste sincère et raisonnable, est tout à fait disposé à abandonner le type d’organisation économique qu’il préconise au profit d’un autre dont on lui aura montré qu’il est préférable.

Elle ajoutera encore que la variété des circonstances et des environnements jointe à notre difficulté à clairement imaginer l’avenir feront sans doute que les divers modèles qu’elle a exposés, ainsi que d’autres, pourront, avec profit, être mis à l’épreuve, ici ou là. Et elle ne cachera d’ailleurs pas que même si chacun de ces modèles lui paraît de nature à accroître la liberté des individus, aucun ne la satisfait pleinement : «Le socialisme et le communisme, rappelle-t-elle, exigent un degré d’effort conjoint et d’administration qui appelle une quantité de régulation qui est incompatible avec l’anarchisme; l’individualisme et le mutualisme, qui reposent sur la propriété, débouchent sur le recours à une police privée qui est incompatible avec ma conception de la liberté».
Elle résumera sa position en reprenant à Fernando Terrida del Mármol (1861-1915) l’idée d’un anarchisme «sans qualificatif»: «Je ne m’appelle plus autrement que simple anarchiste», écrira-t-elle.

Une telle attitude, on le devine, commande une certaine conception et une certaine pratique de l’engagement militant.

Sur ces questions aussi, l’exemple de Voltairine me semble fort intéressant à méditer.

Le militantisme de l’«anarchiste sans qualificatif»

L’engagement de Voltairine en faveur d’une société libre, on en conviendra, je pense, en se rappelant ce que fut sa vie, a été intense, constant et en tous points remarquable.

Sans revenir sur la vie de Voltairine, j’aimerais néanmoins attirer l’attention sur certains aspects de son militantisme qui méritent selon moi tout particulièrement d’être soulignés et qui demeurent inspirants.

Pour commencer, il y a somme toute dans ce militantisme, et malgré de profondes périodes de découragement, une forme de lucide optimisme qui vient, en partie du moins, de ce que Voltairine a refusé d’adhérer à l’idée que les circonstances sont tout et que nous ne pouvons rien.
Elle argue donc, avec force, et contre un certain matérialisme, de l’importance des idées pour le changement social et pour une plus juste appréciation du rôle et de la puissance de l’Idée qui domine une époque. «La doctrine que les circonstances sont tout et les hommes rien, écrit-elle, a été et est le fléau de nos modernes mouvements de réforme sociale.»

Pour sa part, elle a voulu combattre ce qu’elle appelé un consumérisme et un productivisme aveugle et vain, en quoi elle voyait l’idée dominante de son époque. On jugera de l’actualité de son propos : «La grande idée de notre siècle, l’idée originale, point empruntée aux autres, qui n’est ni surfaite, elle, ni le fruit de la magie, c’est de « faire beaucoup de choses ». - Non point faire de belles choses, non point éprouver la joie de dépenser de l’énergie vivante à une œuvre créatrice, mais forcer, surmener, gaspiller, épuiser sans vergogne et sans merci l’énergie jusqu’à la dernière goutte, uniquement pour produire des masses et des monceaux de choses, - des choses laides, nuisibles ou pour le moins largement inutiles. Dans quel but ? Le plus souvent le producteur l’ignore ; plus encore, il ne s’en soucie point. Il est tout simplement possédé, entraîné par l’idée fixe qu’il doit produire ; chacun le fait et chaque année on produit davantage et plus vite. Il y a des montagnes de choses faites et en train de se faire, et cependant l’on rencontre encore des hommes qui se démènent désespérément pour tâcher d’ajouter à la liste des choses déjà créées, pour se mettre à en édifier de nouveaux monceaux et à grossir les entassements qui existent. Au prix de quelle agonie corporelle, de quelle impression et de quelle appréhension du danger, de quelles mutilations, de quelles hideurs, poursuivent-ils leur route, pour s’aller finalement briser sur ces rochers de la richesse ?»

Le militantisme de Voltairine est enfin ouvert, s’efforce d’aller vers les autres, de les entendre et de les convaincre. Il est aussi sensible à et respectueux de la diversité des tactiques, des approches, des besoins et des questionnements. Les questions qu’elle s’est immanquablement posées restent les nôtres. En voici d’ailleurs quelques-unes, que son exemple m’incite à soulever.

Comment rejoindre ces gens qui ignorent les menaces que nous combattons, les luttes que nous menons, les espoirs que nous entretenons et leur faire partager nos inquiétudes, nos indignations, nos espoirs et nos raisons de nous battre?

Comment créer des mouvements de lutte qui soient accueillants et où, une fois qu’ils y sont venus, les gens aient envie de rester et de s’engager longuement, non seulement parce qu’ils croient qu’on peut gagner nos combats, mais aussi parce que l’expérience de lutter leur est agréable et est humainement enrichissante?

Ce n’est pas le moindre mérite de Voltairine de Cleyre que de nous inviter à méditer de telles questions et d’enrichir notre réflexion à leur propos.

Et je trouve finalement remarquable que la sorte de credo qu’elle rédigea il y a environ un siècle puisse, aujourd’hui encore, être contresigné par tant de camarades, dont moi : «Oui, je crois que l’on peut remplacer ce système injuste par un système plus juste; je crois à la fin de la famine, de l’abandon, et des crimes qu’ils engendrent; je crois au règne de l’âme humaine sur toutes les lois que l’homme a faites ou fera; je crois qu’il n’y a maintenant aucune paix et qu’il n’y aura aucune paix aussi longtemps que l’humain règnera sur l’humain; je crois en la désintégration et la dissolution complètes du principe et de la pratique de l’autorité; je suis une anarchiste, et si vous me condamnez, je suis prête à recevoir votre condamnation. »


[Ce texte ainsi que le précédent reprend des passages de l’introduction aux écrits de Voltairine de Cleyre publiée par Chantal Santerre et moi chez Lux (Montréal) sous le titre : D’espoir et de raison. Écrits d’une insoumise.]

jeudi, mai 28, 2009

VOLTAIRINE ET NOUS (1/2)

[Pour Le Monde Libertaire]

Connaissez-vous Voltairine de Cleyre (1866-1912)?

Hors de milieux libertaires, son nom est généralement inconnu. Et même parmi les anarchistes, jusqu’à il y a quelques années, on ne la connaissait bien souvent que son nom.

C’est là un singulier et bien triste destin pour celle qu’Emma Goldman désignait pourtant comme «la plus douée et la plus brillante femme anarchiste qu’aient produit les Etats-Unis.»


Fort heureusement, tout cela a récemment commencé à changer, avec la parution de quelques anthologies des écrits de Voltairine qui ont été publiées en langue anglaise et qui ont suscité un grand intérêt — chez les anarchistes, bien entendu, mais aussi chez des chercheuses et chercheurs oeuvrant dans diverses disciplines.


En langue française, une courte biographie, dûe à Chris Crass avait, il y a quelques années, été traduite par Yves Coleman; quelques rares articles avait aussi paru. Mais c’était trop peu pour cette importante auteure et cette ardente militante: avec ma compagne Chantal Santerre et une équipe de traducteurs bénévoles , nous nous sommes donc mis à l’ouvrage pour corriger cette injustice.

Le fruit de nos efforts est récemment paru chez Lux : intitulé D'espoir et de raison. Écrits d'une insoumise, il s’agit du tout premier ouvrage de Voltairine en français.

J’aimerais ici toucher un mot de la vie de Voltairine, de son parcours et de ses idées. Je compléterai ce survol la prochaine fois, alors que je dirai pourquoi, à mon sens, il est important pour les anarchistes d’aujourd’hui de (re) découvrir Voltairine.

Naissance d’une anarchiste

Voltairine de Cleyre est née le 17 novembre 1866, à Leslie, Michigan, aux États-Unis, au sein d’une famille pauvre de la classe ouvrière. Sa mère, Harriet Elizabeth Billings, est américaine; son père, Hector De Claire, est un Français récemment émigré aux Etats-Unis. C’est à l’admiration de son père pour Voltaire qu’elle doit son prénom.

Voltai, comme on la surnomme bientôt, démontre bien vite de grandes aptitudes intellectuelles, ainsi qu’une immense sensibilité et une capacité d’indignation peu commune. La famille vit cependant dans une grande misère à laquelle s’ajoute en 1867 la douleur de la perte d’une enfant, par noyade. Les parents s’étant séparés, Voltai aboutit chez son père qui la confie en 1880 à un couvent de Sœurs où elle reste trois ans et termine ses études.

Elle en sort avec une grande aversion pour la religion, une éthique à forte composante humaniste et marquée par le souci des pauvres et la fraternité, un goût pour la musique et la littérature et vec le tempérament d’une libre-penseure. Tout cela ne tarde pas à se manifester, alors qu’elle se rapproche du mouvement des libres-penseurs.

Son activité littéraire naissante s’inscrit dans ce milieu où sont abordés, dans une perspective séculière et rationaliste, des sujets aussi variés que le mariage, le contrôle des naissances, la question raciale, les relations de travail, l’existence de Dieu ou la morale. Voltairine devient vite une auteure et une conférencière importante au sein de ce mouvement.

En 1887, elle découvre le socialisme et c’est pour elle une illumination. Elle écrira : « Pour la première fois j’entendais parler de moyens pour améliorer les conditions de vie de la classe ouvrière qui prenaient en compte les circonstances du développement économique. Je me ruai sur cette idée comme quelqu’un qui a erré dans l’obscurité se précipite vers la lumière. »

Mais si son ambition de combattre les injustices sociales et économiques la rend sensible aux idéaux socialistes, son amour de la liberté la rend incapable d’accepter la place accordée à l’État par le socialisme. Voici Voltairine sur la route qui conduit à l’anarchisme : elle la parcourra d’autant plus vite qu’un événement, qui va rester le moment charnière de sa vie, survient justement en 1887, le 11 novembre plus précisément. Il s’agit, on l’aura deviné, de l’exécution de ceux que l’histoire retiendra comme les cinq «martyrs de Chicago », ces anarchistes faussement accusés d’avoir posé, l’année précédente, au Haymarket Square, une bombe qui a fait sept morts. Le procès de ces hommes (ils était huit au total) aura été inique et alimenté par une hystérie collective contre les anarchistes attisée tant par les médias que par les pouvoirs politiques. Voltai a 19 ans quand la bombe du Haymarket a été lancée et sa première réaction, pour laquelle elle s’en voudra toujours, sera de condamner les présumés coupables et de réclamer avec la foule leur exécution :«Qu’on les pende!».

Mais sitôt que les faits commencent à être mieux connus, Voltairine révise son jugement. Elle en vient à rencontrer à Chicago des amis des huit inculpés, à s’intéresser à leurs idées et à les étudier. La transformation de la socialiste est achevée et c’est ainsi que, dès 1888, Voltairine de Cleyre est devenue anarchiste.

Une vie de militante et d’écrivaine

À compter de cette date, établie à Philadelphie, elle mène une austère vie de militante, écrit et prépare les conférences qu’elle prononce un peu partout aux Etats-Unis . Elle organise des conférences, distribue des tracts, vend des revues et des brochures, met sur pieds des groupes de lecture et de discussion. Elle participe également à la fondation de la Ladie’s Liberal League, où l’on parle de sexualité, de prostitution, de criminalité, de contraception et de contrôle des naissances, ainsi qu’à la création de la Radical Library. En 1888 également elle rencontre James B. Elliott (1849-1931) avec qui elle a en 1890 un fils nommé Harry.

Sa santé est précaire et le sera toujours, comme sa situation financière. Elle vit en donnant des leçons (notamment de français, de mathématiques, de calligraphie et de piano) et en rédigeant des essais et des poèmes pour des revues et journaux autres qu’anarchistes — les textes qu’elle fait paraître dans la presse anarchiste ne sont pas rémunérés. Elle enseigne aussi l’anglais à jeunes immigrants Juifs.

À l’été 1897, à la suite de la rencontre de militants anglais, elle fait un voyage de quelques mois en Angleterre et y rencontre Pierre Kropotkine, Rudolf Rocker ainsi que de nombreux anarchistes français exilés depuis la Commune — dont Jean Grave et peut-être même Louise Michel. Elle va aussi à Paris, y rencontre Sébastien Faure et visite le Mur des Fédérés.

Surtout, elle fait la connaissance de militants anarchistes espagnols exilés et, parmi eux, tout particulièrement, de Fernando Terrida del Mármol.

À compter de ce jour elle restera très poche des anarchistes espagnols, et vers la fin de sa vie elle se rapprochera aussi des anarchistes mexicains et commencera à apprendre l’espagnol.

Revenue à Philadelphie, elle y reprend ses activités militantes et alimentaires. En 1900, elle fait paraître un recueil de poésie, The Worm Turns, et fonde l’année suivante un groupe de lecture et de recherche, le Social Science Club, qui devient bien vite le plus influent et important regroupement d’anarchistes de Philadelphie. Le fait qu’elle écrit et publie des poèmes (elle publiera aussi quelques nouvelles), son goût et son indéniable talent pour la chose littéraire et artistique, le fait qu’elle gagne sa vie entre autres en enseignant la musique, tout cela singularise Voltairine de Cleyre parmi les anarchistes.

Les nombreuses activités qu’elle mène à Philadelphie se paient d’un prix personnel élevé et bientôt elle est de nouveau affaiblie et malade et son militantisme s’en ressent.

Voltairine et l’action directe

De plus, à la même époque, survient l’assassinat du vingt-cinquième président des Etats-Unis, William McKinley, Jr. (1843–1901) par Leon Frank Czolgosz (1873–1901): cet événement va lui aussi considérablement contribuer à ralentir les activités, non seulement de Voltairine de Cleyre, mais de tous ses camarades anarchistes des États-Unis. L’historien du mouvement, Paul Avrich écrira : «À travers tout le pays, de New York à Tacoma, les anarchistes sont pris en chasse, arrêtés et persécutés. Des domiciles et des lieux de rencontre sont pris d’assaut, des papiers et possessions personnelles sont confisqués. Les anarchistes sont dénoncés comme des monstres sataniques. Ils perdent leurs emplois, leurs logements, subissent violence et discrimination».

Tout cela va marquer la réflexion de Voltairine sur la violence, qui réagira aux attentats réagit aux attentats d’Alexander Berkman (1870-1936) contre Henry Frick (1849 –1919), d’Angiolillo contre Cànovas, de Gaetano Bresci (1869-1901) contre Umberto I (1844-1900) en écrivant: «Les géhennes du capitalisme engendrent des désespérés et les désespérés agissent désespérément.» Et encore: «J’en suis peu à peu arrivée à la conviction que, bien que pour ma part je ne puisse comprendre la logique de la résistance physique (qui engage dans une dynamique de réplique qui ne cesse que lorsqu’une des parties refuse de répliquer), d’autres sont parvenus à des conclusions différentes et vont agir conformément à leurs convictions. Or, ceux-là ne font pas moins partie du mouvement en faveur de la liberté humaine que ceux qui préconisent la paix à tout prix.»

La fureur populaire contre les anarchistes ne s’est pas encore apaisée au printemps 1902 et, en mars, le Sénateur Joseph R. Hawley offre 1000$ en échange de la permission de «faire feu sur un anarchiste». Dans une Lettre au Sénateur Hawley qui sera publiée dans Free Society Voltairine s’offre aussitôt comme cible, gratuitement.

Un funeste hasard voudra qu’avant même que l’année ne soit finie, le 19 décembre 1902, à Philadelphie, un élève mentalement dérangé de Voltairine, Herman Helcher, fera feu sur elle. Contre toute attente, elle survit à l’attentat et quitte l’hôpital dès le 2 janvier 1903.

Elle met aussitôt le geste de Helcher sur le compte d’une démence causée par les circonstances de sa vie et, conformément aux convictions qu’elle a maintes fois exprimées, refuse de porter plainte contre lui ou même de l’identifier. En fait, elle multipliera les appels à la justice pour qu’elle fasse preuve de clémence et mettra même sur pied un fonds pour la défense de l’accusé.

En mars 1903, Voltairine est suffisamment remise pour reprendre ses nombreux travaux.

Mais toutes ces activités l’épuisent et elle décide de faire un nouveau voyage en Europe. Le 24 juin, elle s’embarque donc pour la Norvège, le pays du dramaturge anarchiste Henrik Ibsen (1828-1906), d’où elle part en août pour visiter ses amis en Écosse et en Angleterre, où elle prononce des conférences.

Les dernières années

Voltairine rentre aux Etats-Unis en septembre 1903. Mais sa santé va connaître une grave et rapide détérioration : les sinus, le palais, puis l’oreille sont atteints d’un mal qui ne cessera guère de la faire souffrir atrocement en plus de constamment lui faire entendre un fort bourdonnement. Elle doit périodiquement cesser de travailler et sera à plusieurs reprise hospitalisée.

En 1905, terriblement malade et souffrante, incapable de travailler, ne pouvant subvenir à ses maigres besoins, elle tente de se suicider avec de la morphine. Elle échoue. Puis voilà qu’au printemps 1906, de manière imprévisible, elle prend du mieux.

Ce qui s’amorce alors est la dernière phase de sa vie. Elle recommence à écrire, à publier, à donner des conférences, correspond à une renaissance du mouvement anarchiste, qui se remet en marche après l’épisode McKinley. Elle noue à cette époque une amitié qui durera jusqu’à sa mort avec Alexander Berkman, qu’elle encourage à écrire ses Prison Memoirs. Berkman, de son côté, éditera en 1914, à la Mother Earth Publishing Association, la première anthologie des écrits de Voltairine de Cleyre.

Certains de ses écrits et de ses lettres de l’année 1908 laissent deviner une femme aux prises avec une grande crise morale, un immense désespoir et une infinie tristesse. Elle voit alors le monde comme «une vaste conspiration où les gens se tuent les uns les autres, où la justice ne règne nulle part et où il n’y a de dieu ni dans l’âme, ni hors d’elle». Et encore : «Il ne se passe pas un seul jour sans que la souffrance de ce petit être de nos rues ne suscite en moi une rage amère contre la vie elle-même».

Pire : elle se prend à douter de la victoire de l’anarchisme, du triomphe de cette Idée dominante qui a été son Étoile du Nord et le point fixe de toute son existence. Et si, se demande-t-elle avec angoisse, l’ignorance et les préjugés devaient finalement l’emporter? Elle se remet alors douloureusement en question : qu’a–t-elle accompli, elle, pour empêcher la victoire de la vie sordide sur l’accomplissement de la liberté? «Tout en moi est ruines», écrit-elle. Et encore : «Dans ma bouche, tout est amertume; tout devient cendre entre mes mains».

Voltairine finit par se laisser convaincre qu’il lui faut déménager, changer d’air et quitter Philadelphie. Le 7 octobre 1910, elle part donc pour Chicago, dont elle a choisi de faire sa nouvelle demeure. En route, elle prononce quelques conférences, où elle parle notamment de Francisco Ferrer i Guàrdia (1859-1909), le pédagogue anarchiste espagnol assassiné par l’État espagnol l’année précédente, et dont les idées inspirent la création d’écoles anarchistes aux Etats-Unis.

C’est ce mouvement de rénovation pédagogique auquel elle s’intéresse de près qui l’occupe d’abord, à Chicago.

Puis, au printemps 1911, une révolution éclate au Mexique pour laquelle elle se passionne — et tout particulièrement pour l’action et les idées de Ricardo Flores Magón, un anarchiste mexicain. Dès juin, elle devient la correspondante du journal Regeneración et s’active en faveur des insurgés mexicains.

La dernière année de sa vie commence — et ce sera peut-être la plus militante de toutes. La révolution mexicaine l’occupe, certes, mais aussi le mouvement ouvrier aux Etats-Unis, où se mènent des luttes violentes qui la radicalisent encore. Elle multiplie les conférences, les débats, les publications, les harangues, les levées de fonds et déborde d’activités. En avril 1912, elle est à bout de souffle. Le 17, elle est admise à l’hôpital. Le cerveau est atteint par l’infection et on l’opère, par deux fois, sans succès.

Voltairine de Cleyre est morte le 20 juin 1912. Elle avait 45 ans. Plus de deux mille personnes assistent à son enterrement, au cimetière Waldheim, à Chicago.

Sa tombe est située tout près de celles des martyrs du Haymarket. En 1940, Emma Goldman sera enterrée près d’elle.

En 1908, elle avait écrit : «Oui, je crois que l’on peut remplacer ce système injuste par un système plus juste; je crois à la fin de la famine, de l’abandon, et des crimes qu’ils engendrent; je crois au règne de l’âme humaine sur toutes les lois que l’homme a faites ou fera; je crois qu’il n’y a maintenant aucune paix et qu’il n’y aura aucune paix aussi longtemps que l’homme règnera sur l’homme; je crois en la désintégration et la dissolution complètes du principe et de la pratique de l’autorité; je suis une anarchiste, et si vous me condamnez, je suis prête à recevoir votre condamnation. »

vendredi, février 13, 2009

CONFÉRENCE SUR FREDERICK DOUGLASS

Février est au Canada le mois de l'histoire des Noirs. C'est, m'a-t-on déjà dit, en partie parce que Frederick Douglass était né en février que ce mois aurait été choisi. Quoiqu'il en soit, ma compagne et moi avons traduit et édité les Mémoires d'un esclave, de Douglass, un personnage remarquable.

On trouvera ci-après le texte d'une conférences justement donnée dans le cadre du Mois de l'histoire des Noirs. C'était à Montréal, en 2007.

Contactez-moi (baillargeon.normand@uqam.ca) si vous désirez la reproduire.

Le texte paraît ici sans ses notes.

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Mesdames, Messieurs,

Je voudrais tout d’abord vous remercier d’être ici et de vous joindre à nous afin de rendre cet hommage à Frederick Douglass, un homme, vous allez le constater, qui mérite à plus d’un titre qu’on se souvienne de lui et qu’on honore sa mémoire. On est en fait tenté de dire que Douglass est un de ces êtres plus grands que nature dont l’Histoire gratifie parfois l’humanité, peut-être pour lui rappeler que tout n’est pas perdu.

C’est avec plaisir que nous sommes ici ce soir pour le lancement de la deuxième édition revue et en format poche de l’autobiographie de Frederick Douglass. Ce travail nous a permis de passer une année entière en compagnie de Frederick et pouvons assurer qu’il nous a beaucoup appris et beaucoup ému et que nous gardons de sa fréquentation quelque chose de précieux et d’impérissable. Si on nous demande de le dire en quelques mots, nous serions tentés de répondre en citant ce mot de lui que nous avons placé en exergue de notre introduction à ses mémoires. Permettez-moi de le citer :


Toute l’histoire des progrès de la liberté humaine démontre que chacune des concessions qui ont été faites à ses nobles revendications ont été conquises de haute lutte. Là où il n’y a pas de lutte, il n’y a pas de progrès. Ceux qui professent vouloir la liberté mais refusent l’activisme sont des gens qui veulent la récolte sans le labour de la terre, la pluie sans le tonnerre et les éclairs : ils voudraient l’océan, mais sans le terrible grondement de toutes ses eaux.


Je pense que c’est là une juste et belle leçon et qu’elle n’a aujourd’hui rien perdu ni de sa valeur ni de son actualité. Mais Douglass propose bien d’autres enseignements et de nombreuses occasions de s’émouvoir. J’aurais ici envie de dire qu’il me donne des motifs de fierté d’être un être humain à proportion que G.W. Bush m’en donne d’avoir honte. Ceux qui me connaissent vous diront que ça fait vraiment beaucoup.

Douglass est bien connu dans certains milieux — militants, par exemple, ou parmi les historiens ou dans certaines communautés; il est aussi beaucoup plus connu aux Etats-Unis qu’ici, où son nom ne dit pas grand chose à trop de gens. Une des raisons de cet état de fait est que ses écrits, y compris sa première autobiographie, sont difficiles à trouver voire introuvables en français. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons traduit ce livre, en espérant le faire connaître chez nous. Et cette deuxième édition nous incite à penser que ce livre nous a permis d’y contribuer un peu.

Justement : Qui était-il ce Frederick Douglass?

Il était né en février 1818, sur une ferme située près d’Easton, au Maryland, dans le sud des États-Unis. Sa mère était une jeune esclave appelée Harriet Bailey — et à sa naissance , Frederick Douglass s’appelait en fait Frederick Augustus Washington Bailey.

Sa mère songea probablement, comme toutes les autres mères esclaves, qu’elle ne pourrait guère offrir à son enfant plus qu’un nom. Mais elle n’ignorait pas l’importance de ce présent, si précieux parce qu’il confère à qui le porte un minimum d’identité qui contribue à lui donner un semblant de dignité humaine susceptible d’alléger le fardeau des chaînes. On peut donc imaginer qu’elle choisit avec le plus grand soin le nom de son enfant.

La ferme sur laquelle il naît est une de ces immenses fermes-plantation du Sud, qui vit en quasi- totale autarcie par le travail de, peut-être, un millier d’esclaves. Frederick est l’un d’eux. Son destin semble tout tracé. Disons-le : il est horrible.

On a ici envie de pasticher Prévert :

Les fées qui se sont penché sur son berceau lui ont dit l’avenir/
et il n’était pas beau
Tu vivras esclave et malheureux /
et tu auras des enfants qui vivront esclaves et malheureux /
qui auront des enfant qui vivront esclaves et malheureux.
Qui auront des enfants …


La petite enfance de Douglass se passera exactement comme le prédisaient ces oiseaux de mauvais augure. Il est immédiatement séparé de sa mère, bien vite de sa fratrie; il est vêtu de guenilles, il dort sur le sol, il mange comme un animal. Les pages où il décrit cette enfance, sans pathos ajouté, avec justes les mots simples et précis de celui qui a vécu l’horreur au plus profond de sa chair et qui n’a donc nul besoin d’en rajouter, ces pages –là tirent les larmes. Comme tirent les larmes son évocation de la conscience aiguë que l’enfant, très vite, a de l’iniquité sa condition. Les mémoires de Douglass s’ouvrent d’ailleurs là-dessus :

Je ne pourrais dire avec précision l’âge que j’ai, n’ayant jamais eu entre les mains de document officiel attestant de ma naissance. La plupart des esclaves en savent autant sur leur âge que les chevaux sur le leur — et, à ma connaissance, c’est le souhait des maîtres qu’il en soit ainsi. Je ne me souviens pas avoir jamais rencontré un seul esclave pouvant donner précisément la date de sa naissance. Tout au plus les esclaves peuvent-ils dire qu’ils sont nés au moment des semences ou à celui des récoltes, au temps des cerises, ou bien au printemps ou à l’automne. Dès mon enfance, le fait d’en savoir si peu au sujet de ma propre naissance fut pour moi une source de tristesse. Les enfants Blancs, eux, connaissaient leur âge. Je ne comprenais pas pourquoi je ne pouvais en dire autant. Mais, il m’était interdit d’interroger mon maître à ce propos. Qu’un esclave pose des questions à ce sujet eut été jugé déplacé et impertinent et tenu pour la marque d’un esprit rebelle.

Tout au long de son récit, Douglass va raconter plusieurs anecdotes qui rappellent, contre ceux qui défendent ou trouvent anodine ce qu’ils appellent «l’institution particulière », la cruauté de la vie des esclaves tant sur la «ferme de la grande maison» où il est né qu’ailleurs. Ces histoires donnent un portrait saisissant et comme tracé de l’intérieur d’une réalité qu’on ne connaît trop souvent que par des statistiques ou de simples dates. Ces moments de son récit, toujours empreints de la grande noblesse d’une personne d’exception, aident à prendre la mesure de l’horreur de l’esclavage. En voici un exemple — et je demande pardon par avance aux âmes sensibles. À ce moment, Douglass habite chez son maître à la ville de Baltimore :

M. Thomas Hamilton habitait juste devant chez nous, sur Philpot Street et il possédait deux esclaves appelés Henritta et Mary. Henritta avait environ 22 ans, Mary 14 et je n’ai jamais vu de pauvres créatures aussi maigres et mutilées. Il fallait avoir un cœur de pierre pour pouvoir poser le regard sur elles sans être troublé. La tête, le cou et les épaules de Marie étaient littéralement déchiquetées. Sa tête, que j’ai souvent touchée, était presque entièrement recouverte de plaies suppurantes causées par le fouet de sa cruelle maîtresse. J’ignore si son maître la fouettait également, mais j’ai été témoin de la cruauté de Madame Hamilton. J’allais à son domicile presque chaque jour. Elle se tenait assise dans un grand fauteuil au milieu de la pièce, avec un lourd fouet qui ne la quittait jamais. Rarement une heure du jour passait sans que le sang d’une de ses esclaves ne coule. Le plus souvent, lorsque les filles passaient devant elle, elle criait : «Plus vite, soubrette nègre!» tout en abattant son fouet sur leurs têtes ou leurs épaules jusqu’à faire jaillir le sang. Elle ajoutait : «Prends ça, soubrette nègre!~» et «Si tu ne te remues pas plus vite, moi je vais te faire bouger». En plus d’être soumises à ces cruelles flagellations, elles étaient toujours à moitié mortes de faim. C’est à peine si elles savaient ce que pouvait être un véritable repas. J’ai vu Mary disputer aux cochons des détritus jetés à la rue. Elle était tellement amochée et en lambeaux que la plupart du temps les gens l’appelaient «La Picotée» plutôt que par son nom.

Le destin du petit Frederick semblait tout tracé, on l’a vu. Pourtant, cette fois, rien ne devait se passer comme prévu. Contre toute attente, cet enfant-là ne serait pas toute sa vie un esclave et, ne gardant que le prénom que lui avait donné sa mère, il allait devenir universellement connu. Son parcours serait aussi remarquable qu’improbable : le petit Frederick apprendrait à lire et à écrire, en grande partie seul ; puis, ayant réussi à passer au Nord et à fuir l’esclavage, il deviendrait un des plus célèbres, des plus éloquents et des plus passionnés abolitionnistes ; il serait aussi un des plus illustres orateurs de son temps et un écrivain qui aura non seulement cherché, mais aussi, et c’est beaucoup plus rare, trouvé une part de son salut dans la littérature ; il serait encore un philosophe et un politologue de tout premier plan ; un conseiller des présidents ; enfin et surtout il serait un combattant lucide et fermement engagé dans toutes les luttes menées contre toutes les injustices.

Ce qui va changer le destin du petit esclave, c’est la rencontre d’heureuses circonstances., la principale , de l’aveu même de Douglass, étant d’être envoyé à Baltimore pour devenir le compagnon de jeu d’un enfant Blanc de son âge. Là, en ville, la situation des esclaves, tout en restant épouvantable, est tout de même meilleure. Surtout, sa nouvelle maîtresse n’a encore jamais possédé d’esclaves. Ce qui change bien des choses. Je laisse le petit Frederick vous raconter sa rencontre avec sa nouvelle maîtresse et ce que signifiait le fait de n’avoir jamais possédé d’esclave:

Ma nouvelle maîtresse était exactement telle que je l’avais devinée lorsque je l’avais aperçue la première fois sur le pas de sa porte. Son cœur, le plus doux qui soit, était pétri des sentiments les plus nobles. Avant moi, elle n’avait jamais possédé d’esclave et avant son mariage elle n’avait pu compter que sur son propre travail pour gagner sa vie. Tisserande, elle se consacrait entièrement à son travail et c’est ce qui l’avait en grande partie préservée de la décadence et de la déshumanisation que produit l’esclavage. J’étais ébahi par sa bonté et je ne savais pas trop comment me conduire avec elle. Elle ne ressemblait à aucune des autres femmes blanches que j’avais connues. Je ne pouvais pas me comporter envers elle comme je me comportais envers les autres. Tout ce que j’avais appris jusqu’alors ne m’était plus d’aucun secours. Cette servilité rampante, d’ordinaire tellement appréciée chez un esclave, ne produisait pas chez elle l’effet habituel. On ne pouvait pas l’amadouer de cette manière, et au contraire elle en semblait même troublée. Il ne lui semblait ni insolent ni déplacé qu’un esclave la regarde. Le dernier des esclaves était parfaitement à son aise en sa présence et aucun ne pouvait la quitter sans se sentir mieux de l’avoir rencontrée. Son visage ressemblait à de célestes sourires et sa voix à une apaisante musique

Cela ne durera pas et une fatale transformation va vite s’opérer, une transformation que. Douglass décrit comme ceci : «Le poison fatal […] commença bien vite son infernal office. Bientôt, sous l’effet de l’esclavagisme, les yeux joyeux devinrent rouges de colère; la voix harmonieuse et douce devint dissonante, cassante et méchante; et le visage d’ange devint celui d’un démon» .

Mais avant cela, il va se passer une chose capitale pour le destin de cet enfant. Il faut savoir que les lois interdisaient formellement d’apprendre aux esclaves à lire et à écrire. La nouvelle maîtresse de Douglass l’ignorait et lorsque son propre enfant commencera l’école, elle commencera à apprendre à Frederick à lire. Quelques leçons seulement seront données, jusqu’à ce que le mari surprenne son épouse. Il entre dans une grande colère, devant le petit Frederick, qui ne rate pas un mot de ce discours. C’est un, peut-être même l’événement de la vie de Douglass. C’est une autre leçon immense qu’il nous donne, sur l’éducation et le savoir. Cette leçon, d’autres nous l’ont donnée, mais personne, je pense, ne nous l’ enseignée avec cette force, avec cette conviction, avec cet espoir, avec cette douloureuse urgence et cette réconfortante humanité. Permettez-moi de citer de nouveau Douglass. La scène est donc la suivante : sa maîtresse vient d’être surprise par son mari en train deleatur apprendre à lire :

« Maître Hugh découvrit ce que nous faisions. Aussitôt, il interdit à sa femme de continuer à m’apprendre à lire, lui expliquant entre autres que ce serait non seulement illégal, mais aussi dangereux. «C’est que», précisa-t-il, «si tu donnes un pouce à un Nègre, il prendra un pied. L’esclave ne doit rien connaître d’autre que la volonté de son maître et comment lui obéir». «Si tu apprends à lire à ce nègre», continuait-il en parlant de moi, «rien ne pourra plus le retenir. Plus jamais il ne pourra être un bon esclave. On ne pourrait plus le contrôler et il ne serait plus d’aucune valeur pour son maître. Quant à lui, l’éducation ne lui ferait aucun bien et ne pourrait lui apporter que beaucoup de souffrance : elle le rendrait malheureux et inconsolable.»

Ces mots tombèrent lourdement sur mon cœur où ils éveillèrent des sentiments qui y dormaient et donnèrent vie à de toutes nouvelles pensées. C’était une révélation nouvelle et bien particulière, qui expliquait des choses restées sombres et des mystères qu’en vain mon cerveau d’enfant avait cherché à percer.

Je comprenais à présent ce qui avait jusqu’alors été pour moi un troublant problème : le pouvoir de l’homme Blanc de maintenir l’homme Noir en esclavage. Dès ce moment, je connus le chemin qui conduit de l’esclavage à la liberté. C’était exactement ce dont j’avais besoin et je l’obtenais au moment où je m’y attendais le moins. J’étais certes désolé à la pensée de devoir me passer de l’aide de ma bonne maîtresse, mais je me réjouissais du riche enseignement que mon maître m’avait accidentellement donné. Je savais qu’il serait difficile d’apprendre sans professeur, mais je me mis au travail rempli d’espoir et avec un but bien précis et immuable: apprendre à lire à tout prix. Le ton déterminé sur lequel mon maître s’était adressé à sa femme en s’efforçant de lui faire comprendre les terribles conséquences qu’il y aurait à m’instruire m’avait convaincu de la profonde vérité de ce qu’il avait dit. C’était la meilleure preuve que j’étais en droit d’attendre avec confiance ces effets que l’apprentissage de la lecture devaient avoir sur moi. Ce qu’il redoutait absolument, je le désirais par-dessus tout. Ce qu’il adorait le plus, je le haïssais le plus. Ce qui était à ses yeux un mal terrible à fuir prudemment était pour moi un bien immense à rechercher avec diligence; et tous les arguments qu’il avait passionnément utilisés contre mon apprentissage de la lecture n’avaient réussi qu’à éveiller en moi le désir et la détermination d’apprendre. C’est ainsi que mon apprentissage de la lecture, je le reconnais, doit autant à la violente opposition de mon maître qu’à l’aide amicale de ma maîtresse. »

Frederick va donc apprendre à lire et à écrire, en grande partie tout seul. Il va même parvenir à s’acheter un manuel de rhétorique et apprendre l’art du discours.

Comme l’avait prédit son maître l’éducation lui procura beaucoup de souffrance tant qu’il fût dans les fers de l’esclavage. Cet extrait nous permet de bien saisir combien il pouvait être malheureux et inconsolable.

« S’il y a un moment de ma vie où, plus qu’à n’importe quel autre, il me fallut boire la lie la plus amère de l’esclavage, ce fut durant les six premiers mois de mon passage chez M. Covey. On nous faisait travailler par tous les temps. Il ne faisait jamais trop chaud ni trop froid; jamais il ne pleuvait, neigeait, grêlait ou ventait si fort qu’on ne puisse aller travailler aux champs. Travailler, travailler, travailler encore, tout le jour et une partie de la nuit. Les journées les plus longues étaient encore trop courtes au goût de M. Covey, et les nuits les plus courtes encore trop longues. Si j’étais quelque peu indocile en arrivant là, six mois de ce régime parvinrent à me dompter. M. Covey me brisa; il brisa mon corps, mon esprit et mon âme. Mon endurance fut broyée, mon intellect dépérit, toute envie de lire me quitta, l’éclair de gaieté que j’avais dans l’œil s’éteignit et la nuit noire de l’esclavage retomba sur moi. Là où il y avait eu un homme se trouvait désormais une bête.
Le dimanche était mon seul temps libre. Je le passais sous un gros arbre dans une sorte de torpeur animale, entre sommeil et veille. Parfois, un éclair de liberté me transperçait l’âme, accompagné d’une faible lueur d’espoir : je me levais subitement. La lumière vacillait un moment puis s’éteignait. Je me rasseyais, en pleurant sur mon sort. J’eus quelques fois envie de m’enlever la vie et de tuer M. Covey, mais un mélange de peur et d’espoir m’en empêcha. Aujourd’hui encore, les souffrances endurées sur cette plantation me reviennent davantage comme un rêve que comme quelque chose de réel.
Notre maison était à quelques pas de la baie de Chesapeake, toujours blanche des voiles des bateaux de toutes les régions du monde qui y naviguaient. Ces magnifiques vaisseaux et leurs robes d’un blanc pur, qui étaient un ravissement pour l’œil d’un homme libre, étaient pour moi des fantômes enveloppés de linceuls venus me terrifier et me tourmenter en me faisant songer à ma terrible condition. Souvent, dans la profonde immobilité d’un dimanche d’été, je me tins seul, le cœur triste, sur les magnifiques berges de cette noble baie et, les yeux pleins de larmes, je guettai ces innombrables voiles filant vers le puissant océan. Leur vue produisait toujours sur moi un grand effet. Mes pensées exigeaient alors d’être exprimées et là, sans aucun autre auditoire que le Tout-Puissant, je donnais libre cours à la complainte de mon cœur, que j’adressais aux bateaux : « Vous avez largué vos amarres et vous êtes libres; je suis dans les fers, je suis un esclave. Vous êtes doucement bercés par le vent, je suis sauvagement battu par le fouet. Vous êtes des anges de liberté aux vastes ailes qui parcourent le monde entier; je porte des bracelets de fer. Oh! Si j’étais libre! Si je pouvais me trouver sur l’un de vos magnifiques ponts et sous l’aile protectrice de vos voiles. Hélas! Entre vous et moi coule toute cette eau turbide. Voguez, voguez. Comme j’aimerais partir avec vous. Pourquoi a-t-il fallu que je naisse un de ces hommes dont on fait des bêtes? Le fier navier s’en est allé; il a disparu dans le lointain. Je reste seul dans l’étouffant enfer de l’esclavage infini. Mon Dieu, sauve-moi! Délivre-moi, mon Dieu! Fais de moi un homme libre! N’y a-t-il donc pas de Dieu? Pourquoi suis-je un esclave? Je vais m’enfuir. Je n’en endurerai pas plus. Que je réussisse ou que j’échoue, je vais tenter ma chance. Mourir de cette manière ou de la fièvre… Je n’ai qu’une vie à perdre. Mieux vaut mourir en courant que mourir immobile. »

En 1838, après bien des péripéties que son récit raconte, après des plans et des tentatives d’évasion infructueux, il passe au Nord. Le voici un homme libre. Il prend le nom de Douglass et un soir, invité à témoigner dans une assemblée abolitionniste où se trouve le chef de file des abolitionnistes, William Garrisson, il prend la parole et éblouit tout le monde par ses talents d’orateur, la richesse de son propos, la valeur immense de son témoignage et de ses analyses. Bien vite, Douglass devient un des porte-paroles les plus en vue de la cause abolitionniste.

Le livre que nous avons traduit paraît en 1845 et s’intitule : Narrative of the Life of Frederick Douglass, an American Slave. Written by Himself. La puissance de l’inspiration, l’originalité et le talent de l’écrivain allaient propulser Douglass aux premiers rangs des auteurs de récits autobiographiques d’esclaves, genre littéraire en plein développement à l’époque, et lui ouvrir toutes grandes les portes du fulgurant parcours qui allait être le sien.

Ce livre avait pourtant été rédigé dans un but ponctuel et stratégique bien précis. Douglass voulait en effet établir la crédibilité de l’orateur abolitionniste qu’il venait de devenir. Or de nombreuses voix s’élevaient alors de toutes parts pour mettre en doute que cet homme à la formidable éloquence, à la vaste érudition et aux si remarquables capacités argumentatives puisse être un esclave en fuite. En publiant son récit, Douglass entendait leur répondre et établir ainsi son identité. Mais il a voulu le faire en racontant intégralement son histoire, et donc non seulement en rapportant des faits, mais aussi en donnant des noms de lieux et de personnes, dont certaines étaient toujours vivantes. Puisque ces dernières ne souhaitaient rien tant que le ramener au Sud et à sa condition d’esclave – et que la loi les autorisait à le faire – il fallait, pour oser tout raconter de la sorte, un immense courage. Mais Douglass, on va le constater, en avait à revendre. Son récit nomme donc chacun des participants au drame terrible qu’il expose. L’auteur raconte tout, ou du moins tout ce qu’il lui est possible de dévoiler sans nuire à ses frères enchaînés et sans diminuer leurs chances de s’évader à leur tour. L’ouvrage connut un succès énorme et immédiat, qui contraignit aussitôt Douglass à l’exil. Des amis lui organisent une tournée de conférences en Angleterre, où il part en hâte afin d’échapper à ceux que son ouvrage a rendu fous de rage et à tous les ennemis qu’il s’est faits en le publiant. Il y restera près de deux ans. Non seulement y connait-il un immense succès comme conférencier, mais il y lie aussi des amitiés profondes, dont certaines dureront toute sa vie. Pendant son séjour, certains de ses amis réunissent la somme de 150 livres sterling (soit environ 1250 dollars américains de l’époque) qui permet à Douglass d’acheter sa liberté à Thomas Auld, son “propriétaire”. L’affaire se termine en décembre 1846. Douglass a alors vingt-neuf ans et, après de nombreux mois d’exil, il lui est permis de rentrer aux États-Unis. Il y retrouvera les siens et pourra s’atteler au projet qu’il caresse, pour lequel ses nouveaux amis le soutiendront financièrement : lancer son propre journal.

Le journal de Douglass, appelé North Star, paraît à Rochester, New York, le 3 décembre 1847. En 1851, il deviendra le Frederick Douglass’ Paper puis, en 1858, le Frederick Douglass’ Monthly, avant de fermer définitivement ses portes en 1863. Douglass fonde en 1870 un autre journal, le New National Era, destiné à aider les Noirs nouvellement libérés dans le processus de reconstruction qui s’ouvre à la fin de la guerre civile : il paraîtra jusqu’en 1874 et sera le dernier journal de Douglass.

Douglass ne cesse pas, pendant tout ce temps, d’écrire et de prononcer des discours. En 1848, il devient le président du Colored Convention Movement. Cette même année, il participe à la célèbre Seneca Fall Convention, lors de laquelle il se distingue par son appui entier et sans réserve aux revendications des femmes et des suffragettes, combats que, sa vie durant, il jugera fondamentaux et auxquels il apportera son indéfectible soutien. En juillet 1852, on lui demande de prendre la parole au Corinthian Hall, de Rochester, New York pour la fête nationale. Il re fuse de parler le 4 et prend la parole le 5 pour prononcer un discours enflammé, qui reste un de ses plus célèbres. Il garde un goût amer aujourd’hui tant ce qu’il est dit reste hélas actuel :

Douglass commençait ainsi:

Concitoyens, permettez-moi pourtant de poser une question: pourquoi m’a-t-on demandé, à moi, de prendre la parole ici et en ce jour? Qu’a-t-on à voir, moi ou tous ceux que je représente, avec votre indépendance nationale? Les grands principes de liberté politique et de justice naturelle inscrits dans la Déclaration d’indépendance vaudraient donc pour nous? Et pour ces raisons, j’aurais été appelé ici pour apporter mon humble offrande sur l’autel de la nation, pour reconnaître ses avantages et pour exprimer ma gratitude pour tous ces bienfaits qui, du fait de votre indépendance, retombent sur nous?

[…] je le dis en ressentant avec tristesse tout ce qui nous sépare : ce glorieux anniversaire ne me concerne pas. Votre chère indépendance ne fait que révéler l’étendue de la distance qui nous sépare. Les bienfaits dont vous vous réjouissez aujourd’hui ne sont pas partagés par tous. Je n’y ai pas droit, moi, au riche héritage de liberté, de prospérité et d’indépendance légué par vos pères . La lumière qui vous a apporté la vie et la guérison m’a apportée des coups et la mort. Ce quatre juillet est le vôtre, il n’est pas le mien. Vous pouvez vous réjouir: moi, je dois pleurer. Et c’est faire preuve d’une inhumaine moquerie et d’une sacrilège ironie que de forcer un homme enchaîné à pénétrer dans le grand temple illuminé de la liberté et de lui demander de se joindre à vous pendant que vous entonnez des chants de joie.

Ce discours se concluait par ces mots, qui ont hélas leur actualité.

Allez où il vous plaira; cherchez là où vous le voudrez; fouillez toutes les monarchies et tous les despotismes du vieux monde, rendez vous en Amérique du sud; recensez tous les abus que vous trouverez; lorsque vous en serez arrivés au dernier, réunissez tous vos faits, puis comparez-les à ce qui se passe journellement dans notre nation. Vous conclurez alors comme moi qu’en matière de révoltante barbarie et d’insolente hypocrisie, les Etats-Unis d’Amérique restent sans rival.

Sur un sujet assez proche, je ne résiste pas à citer un autre passage de Douglass, qui était pourtant un homme profondément croyant, un passage qui invite à la comparaison avec certains de nos voisins du sud. Douglas évoque ici son passage à un nouveau maître, plus ou moins agnostique sinon mécréant :

Un autre grand avantage que je gagnai à changer de maître est que M. Freeland n’avait aucune prétention en matière religieuse, pas même d’avoir la foi, et je suis d’avis que cela constitue un énorme avantage. J’affirme sans hésitation que la religion, dans le Sud, n’est qu’une couverture pour masquer les plus horribles crimes, qu’une manière de justifier la plus épouvantable barbarie, qu’une façon de sanctifier les messages les plus haineux et enfin un sombre abri derrière lequel les actes les plus noirs, les plus immondes et les plus ignobles des propriétaires d’esclaves trouvent leur protection la plus sûre. S’il me fallait un jour retomber dans les fers de l’esclavage, je considérais que la pire chose qui pourrait m’arriver serait d’être l’esclave d’un maître religieux. Car de tous les maîtres que j’ai eus, ce sont ceux qui sont croyants qui sont les pires. Ils sont, de tous, les plus méchants, les plus vils, les plus cruels et les plus lâches.

Mais il faut accélérer un peu.

En novembre 1860, Abraham Lincoln est élu à la présidence du pays et la guerre de Sécession va bientôt commencer. À la différence de Lincoln, cependant, Douglass comprend que l’esclavage est un enjeu capital et absolument incontournable de cette guerre civile, qu’il perçoit comme l’aboutissement des profondes contradictions qui perturbent les États-Unis au moins depuis la Révolution. Durant cette guerre longue et meurtrière, Douglass travaille notamment à faire admettre l’idée de créer des bataillons de soldats noirs, puis à les mettre sur pied. Lorsqu’en 1865 la guerre tire à sa fin et que le XIII amendement est adopté, Douglass a quarante-sept ans. Avec la libération de quatre millions d’esclaves, l’immense combat auquel il s’est dévoué pendant des années vient de prendre fin. Mais Douglass sait également que de nombreuses autres luttes sont à mener, qui concernent cette fois l’intégration sociale, politique et économique de la communauté afro-américaine. Douglass sera présent dans chacune de ces luttes.

En 1881 paraît sa troisième et dernière autobiographie, intitulée Life and Times of Frederick Douglass. La vie de Douglass est d’ailleurs, à compter de cette époque, celle d’un homme comblé d’honneurs : il sera tour à tour président de la Freedmen’s Bank, marshal du district de Columbia et ambassadeur à Haïti. Il ne cesse pourtant de chercher à recouvrer cette part de son identité dont l’esclavage l’a à jamais privé, en particulier en le laissant dans l’incertitude quant à l’identité de son père. Un an avant sa mort, il rédige ce qui sera la toute dernière entrée de son journal : elle concerne les démarches qu’il est alors en train d’accomplir pour savoir qui était son père, ce secret qu’il a toujours voulu percer.

Le 20 février 1895, Douglass se rend à une assemblée du National Council of Women, à Washington, où il prend la parole. Le soir même, à son domicile de Cedar Hill, il s’écroule devant son épouse à qui il racontait sa journée.

En observant la vie de Douglass, on ne peut manquer d’être frappé par le fait que la société américaine d’alors ait tant appris de la liberté d’un de ses fils parmi ceux qui en furent si cruellement privés. Mais, à vrai dire, nous-mêmes avons encore de belles et importantes leçons à retenir du parcours de Douglass, des questions qu’il a posées et des réponses qu’il leur a données. D’autant qu’à l’échelle de la planète, hélas, le combat contre l’esclavage n’est pas encore gagné. En effet, comme le rappelle l’organisation Anti-Slavery International, en ce moment même vingt millions d’adultes sont soumis à un esclavage traditionnel, en Asie du Sud, en Afrique et en Amérique du Sud, notamment par l’entremise d’un système de remboursement de dettes qui permet à des créanciers de maintenir en servitude des familles entières, parfois durant plusieurs générations. À ce nombre, il faut encore ajouter de deux cent cinquante à trois cents millions d’enfants exploités par le travail ou la prostitution et soumis à des conditions très proches de l’esclavage [11] .

Mais on lit aujourd’hui Douglass pour d’autres raisons encore que son opposition à l’esclavage et on trouve à son œuvre des mérites qui vont bien au-delà des circonstances historiques dans lesquelles elle s’est inscrite. Il apparaît ainsi, et de plus en plus, comme un écrivain à part entière, un philosophe, un orateur et un éducateur.

Pour notre part, en méditant sur cette vie et sur cette œuvre, nous sommes d’abord admiratifs devant la passion de connaître et d’apprendre qui a brûlé en Douglass avec une intensité que chacun de ses lecteurs ne peut manquer de ressentir. Nous souscrivons donc volontiers au jugement de Carl Sagan qui, dans un émouvant chapitre de The Demon-Haunted World, explique que Douglass nous a montré que, si l’esclavage et la liberté sont multiples, tous les chemins de la liberté passent par l’éducation en général et par la lecture en particulier [12] .

Cependant, lorsque nous pensons à Frederick Douglass, une autre image s’impose également à l’esprit, une image qui nous est donnée par une anecdote que nous voulons rappeler pour clore cette introduction.

On raconte qu’un jeune étudiant vint trouver Douglass au soir de sa vie pour demander au célèbre vieil homme ce qu’il devait faire de son existence.

Douglass se leva alors de toute sa grandeur et déclara : “Agitate ! Agitate ! ”.

Normand Baillargeon

Chantal Santerre

samedi, novembre 29, 2008

MICHEL LAPIERRE: CRITIQUE DU VOLTAIRINE

Un texte de Michel Lapierre sur le Voltairine De Cleyre que Chantal Santerre et moi avons publié avec plusieurs collaborateurs pour la traduction des textes.Je viens de le trouver en lisant Le Devoir de ce matin

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Michel Lapierre
Édition du samedi 29 et du dimanche 30 novembre 2008

Mots clés : D'espoir et de raison, Voltairine de Cleyre, Livre, France (pays), Québec (province)

Pionnière de l'anarchisme américain, Voltairine de Cleyre (1866-1912) s'oppose au pouvoir de l'État, de la religion, de l'homme sur la femme. Deux ans avant de mourir, elle s'attaque encore au matérialisme historique. Ce qui la rend originale et peu doctrinaire. «L'idée de la domination absolue de la matière est une erreur, écrit-elle, aussi dangereuse que le concept de l'esprit comme existant en dehors de toutes relations avec l'extérieur.»

Cette intellectuelle inclassable, née à Leslie (Michigan) d'un père d'origine française, admirateur de Voltaire comme on le devine, et d'une mère américaine, les Québécois Normand Baillargeon et Chantal Santerre ont le mérite de la faire découvrir au lectorat francophone. Jusqu'à ce jour, on trouvait seulement dans des publications de langue anglaise les oeuvres de Voltairine de Cleyre, sa biographie et les nombreuses études sur le sujet.

Intitulé D'espoir et de raison, le recueil d'«écrits d'une insoumise», réunis et présentés par les deux chercheurs, comprend 16 essais importants et 14 poèmes. Substantielle, l'introduction historique et critique regorge de précieux renseignements.

Normand Baillargeon et Chantal Santerre y comparent Voltairine de Cleyre à une militante native de Russie, Emma Goldman (1869-1940), figure plus connue de l'anarchisme et du féminisme américains. En dépit de leurs divergences, les deux femmes se vouaient une admiration mutuelle.

En 1893, Voltairine de Cleyre déclarait: «Mademoiselle Goldman est une communiste; je suis une individualiste. Elle veut détruire le droit de propriété; je souhaite l'affirmer. Je mène mon combat contre le privilège et l'autorité, par quoi le droit à la propriété, qui est le véritable droit de l'individu, est supprimé.» Plus tard, elle nuancera sa position en se félicitant des «énormes progrès» de la pensée communiste aux États-Unis.

Il n'en demeure pas moins qu'en 1903 Voltairine de Cleyre précise: «Je ne suis pas disciple de cette école dont la doctrine est d'enseigner que la volonté humaine est inexistante et que le monde matériel détermine tout... Je crois en l'individu.» Elle pense que l'anarchisme s'inscrit dans une tradition américaine axée sur l'attachement à la liberté individuelle et qu'il «est la conclusion logique de trois siècles de révolte».

En retraçant les étapes de cette longue marche vers l'affirmation de la volonté personnelle, Voltairine de Cleyre n'hésite pas à évoquer le souvenir des quakers, de Jefferson, de «transcendentalistes» aussi différents qu'Emerson et Thoreau, sans oublier les «cris barbares» whitmaniens qu'elle affectionne. Ce qui la préoccupe n'est pas tant l'unité des démarches que la présence diffuse d'un esprit d'affranchissement sans cesse approfondi.

Ses références à l'histoire intellectuelle des États-Unis donnent une résonance toute particulière à un humour féroce, propre à son pays. En 1902, à un sénateur qui offre 1000 $ pour obtenir la permission de tirer sur un anarchiste, elle écrit: «Il vous suffira de payer votre déplacement jusque chez moi (mon adresse est indiquée plus bas) pour me tirer dessus...»

Pour Voltairine de Cleyre, si l'Amérique individualiste qui s'enivre du principe de la liberté reste incapable de concevoir, une seconde, l'idée soeur de la destruction de tout pouvoir coercitif, c'est qu'elle a cessé d'être l'Amérique.

dimanche, octobre 26, 2008

LANCEMENT DU VOLTAIRINE

D'espoir et de raison, le premier ouvrage en français de Voltairine de Cleyre, sera lancé mardi prochain en présence de plusieurs des nombreux collaborateurs qui ont rendu ce livre possible.

Vous êtes les bienvenus si vous êtes dans les parages.

C'est au:

CAFE CHAOS,
2031 RUE SAINT-DENIS,
MONTRÉAL
METRO BERRI-UQAM

MARDI 28 OCTOBRE 2008, DE 17H A 19H

mercredi, octobre 08, 2008

LA BANNIÈRE DE LA RÉVOLTE, L’ÉTENDARD DE LA LIBERTÉ : LA VIE ET L’ŒUVRE DE VOLTAIRINE DE CLEYRE (8 et fin)

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Nous avions laissé Voltairine en 1906. Elle noue à cette époque une amitié qui durera jusqu’à sa mort avec Alexander Berkman, qu’elle encourage à écrire ses Prison Memoirs. Berkman, de son côté, éditera en 1914, à la Mother Earth Publishing Association, la première anthologie des écrits de Voltairine de Cleyre.

À l’hiver 1908, lors d’une manifestation de chômeurs à Philadelphie — une des nombreuses qui secoue le pays, qui se trouve de nouveau en grave crise économique — elle est arrêtée, puis jugée, mais sera finalement trouvée non coupable. À ce moment, la situation financière de Voltairine s’est améliorée; mais c’est sa condition physique qui se détériore, en même temps que son moral.

Elle est malade et isolée, et certains de ses écrits et de ses lettres de l’année 1908 laissent deviner une femme aux prises avec une grande crise morale, un immense désespoir et une infinie tristesse. Elle voit alors le monde comme «une vaste conspiration où les gens se tuent les uns les autres, où la justice ne règne nulle part et où il n’y a de dieu ni dans l’âme, ni hors d’elle». Et encore : «Il ne se passe pas un seul jour sans que la souffrance de ce petit être de nos rues ne suscite en moi une rage amère contre la vie elle-même ».

Pire : elle se prend à douter de la victoire de l’anarchisme, du triomphe de cette Idée dominante qui a été son Étoile du Nord et le point fixe de toute son existence. Et si, se demande-t-elle avec angoisse, l’ignorance et les préjugés devaient finalement l’emporter? Elle se remet alors douloureusement en question : qu’a–t-elle accompli, elle, pour empêcher la victoire de la vie sordide sur l’accomplissement de la liberté? «Tout en moi est ruines», écrit-elle. Et encore : «Dans ma bouche, tout est amertume; tout devient cendre entre mes mains ».

Voltairine finit par se laisser convaincre qu’il lui faut déménager, changer d’air et quitter Philadelphie. Le 7 octobre 1910, elle part donc pour Chicago, dont elle a choisi de faire sa nouvelle demeure. En route, elle prononce quelques conférences, où elle parle notamment de Francisco Ferrer i Guàrdia (1859-1909), le pédagogue anarchiste espagnol assassiné par l’État espagnol l’année précédente, et dont les idées inspirent la création d’écoles anarchistes aux Etats-Unis.

Chicago et les derniers mois de Voltairine

C’est ce mouvement de rénovation pédagogique auquel elle s’intéresse de près qui l’occupe d’abord, à Chicago.

Puis, au printemps 1911, une révolution éclate au Mexique pour laquelle elle se passionne — et tout particulièrement pour l’action et les idées de Ricardo Flores Magón, un anarchiste mexicain. Dès juin, elle devient la correspondante du journal Regeneración et s’active en faveur des insurgés mexicains.

La dernière année de sa vie commence — et ce sera peut-être la plus militante de toutes. La révolution mexicaine l’occupe, certes, mais aussi le mouvement ouvrier aux Etats-Unis, où se mènent des luttes violentes qui la radicalisent encore. Elle multiplie les conférences, les débats, les publications, les harangues, les levées de fonds et déborde d’activités. Son tout dernier poème, intitulé Written in Red, est dédié aux insurgés du Mexique et on pourra le lire plus loin.

En avril 1912, elle est à bout de souffle. Le 17, elle est admise à l’hôpital. Le cerveau est atteint par l’infection et on l’opère, par deux fois, sans succès.

Voltairine de Cleyre est morte le 20 juin 1912. Elle avait 45 ans. Plus de deux mille personnes assistent à son enterrement, au cimetière Waldheim, à Chicago.

Sa tombe est située tout près de celles des martyrs du Haymarket. En 1940, Emma Goldman sera enterrée près d’elle.

En 1908, dans Our present attitude (ce texte est ici traduit sous le tire : Où nous en sommes) elle avait écrit : «Oui, je crois que l’on peut remplacer ce système injuste par un système plus juste; je crois à la fin de la famine, de l’abandon, et des crimes qu’ils engendrent; je crois au règne de l’âme humaine sur toutes les lois que l’homme a faites ou fera; je crois qu’il n’y a maintenant aucune paix et qu’il n’y aura aucune paix aussi longtemps que l’homme règnera sur l’homme; je crois en la désintégration et la dissolution complètes du principe et de la pratique de l’autorité; je suis une anarchiste, et si vous me condamnez, je suis prête à recevoir votre condamnation. » (Où nous en sommes, page XXX)

Que ces mots et le programme qu’ils dessinent puissent à tant d’égards toujours valoir pour bon nombre d’entre nous, qu’ils puissent encore nous aider à dire où nous-mêmes en sommes et où nous espérons aller, voilà qui nous rappelle tout à la fois l’acuité de la vision de Voltairine de Cleyre, la hauteur des ambitions qui n’ont cessé de l’animer et la somme du travail qu’il nous reste à accomplir.

Nous avons ouvert ce texte en citant le poème que de Cleyre dédiait à Wollstonecraft. Fermons le sur les derniers mots de ce texte, qui valent aussi pour la rebelle magnifique que fut Voltairine de Cleyre :

La poussière engendre la poussière
L’herbe, le sentier, le tombeau
Le papillon de nuit et la rouille
Ont changé
Ont passé
Été foulés
Eté blessés
Mais rien n’a pu empêcher
Que dans le cœur vibrant du monde
Elle vit encore



Normand Baillargeon
Chantal Santerre
Saint-Antoine-sur-Richelieu
Printemps 2005- hiver 2007

mardi, octobre 07, 2008

LA BANNIÈRE DE LA RÉVOLTE, L’ÉTENDARD DE LA LIBERTÉ : LA VIE ET L’ŒUVRE DE VOLTAIRINE DE CLEYRE (7)

Un anarchisme «sans qualificatif»

Après avoir adhéré à l’anarchisme, Voltairine, on l’a rappelé plus haut, a d’abord été proche de Benjamin Tucker (1854-1939) et de son organe, la revue Liberty. C’est d’ailleurs là que paraît le texte qui ouvre notre anthologie, La tendance économique de la libre-pensée.

Elle y suggère que la lutte en faveur de la liberté de conscience et contre les superstitions religieuses du XVIe et XVIIe siècles se prolonge au XVIIIe en lutte pour la liberté politique et contre le despotisme des monarchies puis, à son époque, sur le terrain économique. On trouve ainsi, assure-t-elle, dans cette libre-pensée entendue comme l’exigence de proportionner sa croyance aux faits et aux arguments et dans ce refus de céder à l’autorité qui l’anime, le principe même de l’anarchisme. Voltairine cite ainsi, mais pour l’approuver, ce mot du Cardinal Manning qui condamnait à ses yeux à la fois la libre-pensée et l’anarchisme : «La libre-pensée conduit à l’athéisme, à la destruction de l’ordre social et civil et au renversement du gouvernement» De Cleyre rétorque : «J’accepte l’énoncé de ce gentilhomme ; je lui reconnais une perspicacité intellectuelle que nombre de libres-penseurs n’ont pas : acceptant cela, je devrai faire de mon mieux pour le prouver, et faire tout en mon possible pour montrer que ce principe très iconoclaste est le salut des esclaves de l’économie par la destruction de la tyrannie économique.» (page XXX)

Dans Anarchisme et traditions américaines, un de ses écrits les plus importants, elle montre comment la Révolution américaine et la république qu’elle institue ont vu peu à peu leur nature, leur sens, leurs idéaux et leurs moyens, être oubliés ou pervertis. Examinant l’état de l’éducation, de l’économie, de la vie politique, du gouvernement, de l’armée, du commerce aux Etats-Unis, elle conclut : « Et maintenant, qu'est-ce que l’anarchisme répond à tout cela, à cette faillite du républicanisme; à cet empire moderne ayant poussé sur les ruines de notre liberté initiale? Nous affirmons que la faute de nos ancêtres est de ne pas avoir fait entièrement confiance à la liberté. Ils ont cru possible de faire un compromis entre la liberté et le gouvernement, persuadés que ce dernier était un mal nécessaire, et dès l’instant où ce compromis a été fait, toute la tyrannie actuelle a commencé à croître en toute illégitimité. Les instruments mis en place pour sauvegarder les droits sont devenus les instruments de torture de la liberté.» (Anarchisme et traditions américaines, page XXX)

Elle raconte ensuite son propre parcours dans Pourquoi je suis anarchiste. On notera combien Voltairine y fait déjà éclater les frontières entre le personnel et le politique, à l’instar des féministes du XXe siècle et n’hésite pas à évoquer non seulement les raisons intellectuelles de son adhésion à l’anarchisme, mais aussi ses causes émotionnelles. Déjà, dans ce texte de 1897, elle exprime très honnêtement ses doutes et ses incertitudes quant à la forme d’organisation politique et économique que prendrait ou devrait prendre une société libre.

Il faut à ce sujet rappeler que Tucker, aux idées duquel de Cleyre a d’abord été attchée, est un des plus illustres représentants d’un anarchisme dit individualiste, lequel est fortement teinté par l’histoire et les circonstances particulières des Etats-Unis — et à vrai dire incompréhensible sans elles. Voltairine s’est donc d’abord identifiée à ce courant, mais elle va ensuite s’en éloigner, être tenté par l’anarchisme mutualisme, puis par l’anarcho-communisme avant de se déclarer anarchiste sans qualificatif.

L’anarchisme individualiste qui a été engendré sur le sol des Etats-Unis trouve son premier représentant en Josiah Warren (1798-1874), parfois surnommé le «Proudhon américain», et qui peut sans conteste revendiquer le titre de premier anarchiste américain. Inventeur (on lui doit notamment une des toutes premières conceptions de la presse rotative), écrivain, musicien, Warren développe un anarchisme qu’irrigue l’esprit des pionniers et que Voltairine décrit dans Naissance d’une anarchiste.

Un principe libéral de souveraineté de l’individu hérité de John Stuart Mill se conjugue ici à une défense, elle aussi libérale et inspirée cette fois de John Locke, du droit de propriété sur le produit de son travail.

Voltairine a adhéré à ces idées et on peut le constater en lisant par exemple le texte de ce discours qu’elle prononce le 16 décembre 1893, à New York, alors qu’elle se porte à la défense d’Emma Goldman, récemment arrêtée pour les recommandations qu’elle a adressées à des chômeurs dans un discours («Demandez du travail!, leur avait-elle dit. S’ils ne vous donnent pas de travail, demandez du pain! S’ils ne vous donnent ni pain, ni travail, prenez le pain!»). Voltairine souligne à cette occasion ce qui la sépare de l’anarcho-communisme de Goldman et son attachement aux idéaux anarcho-individualistes: «Elle et moi soutenons des points de vue bien différents en matière d’économie et de morale. […] Mademoiselle Goldman est une communiste; je suis une individualiste. Elle veut détruire le droit de propriété; je souhaite l’affirmer. Je mène mon combat contre le privilège et l’autorité, par quoi le droit à la propriété, qui est le véritable droit de l’individu, est supprimé. Elle considère que la coopération pourra entièrement remplacer la compétition; tandis que je soutiens que la compétition, sous une forme ou sous une autre, existera toujours et qu’il est très souhaitable qu’il en soit ainsi .»

Mais elle abandonne bientôt cette position, que la naissance des corporations rend de de plus en plus intenable. Elle s’en explique dans La Naissance d’une anarchiste (page XXX), soulignant notamment que «dans les vingt dernières années l’idée communiste a fait d’énormes progrès, principalement en raison de la concentration de la production capitaliste qui a poussé les travailleurs américains à s’accrocher à l’idée de la solidarité et, deuxièmement, en raison de l’expulsion d’Europe de propagandistes actifs.»

Mais Voltairine n’en restera pas là et aboutira finalement à une position sagement ouverte et critique, refusant de fixer par avance à quoi ressemblera une société libre et accueillant tout ce qui peut contribuer à son avènement. Elle écrit, toujours dans La Naissance d’une anarchiste (page XXX): «[…] un nouveau changement est survenu dans les dix dernières années. Jusqu’alors, l’application de cette idée était limitée aux questions industrielles. Les écoles économiques se dénonçaient mutuellement. Aujourd’hui une grande et cordiale tolérance se répand. La jeune génération reconnaît l’immense portée de l’idée dans tous les domaines des arts, des sciences, de la littérature, de l’éducation, des relations entre les sexes, de la moralité, de même qu’au niveau de l’économie social. Elle accueille dans ses rangs tous ceux qui luttent pour une vie libre, peu importe leur domaine d’action.»
Certaines remarques qu’on trouve dans un essai simplement intitulé Anarchism sont à ce sujet éclairante. Après avoir rappelé en quoi consistent plusieurs de ces modes d’organisation économique de l’avenir que préconisent diverses tendances du mouvement anarchiste, de Cleyre y rappelle que tout anarchiste, ou du moins tout anarchiste sincère et raisonnable, est tout à fait disposé à abandonner le type d’organisation économique qu’il préconise au profit d’un autre dont on lui aura montré qu’il est préférable. Elle ajoute encore que la variété des circonstances et des environnements jointe à notre difficulté à clairement imaginer l’avenir feront sans doute que les divers modèles qu’elle a exposés, ainsi que d’autres, pourront, avec profit, être mis à l’épreuve, ici ou là. Et elle ne cache d’ailleurs pas que même si chacun de ces modèles lui paraît de nature à accroître la liberté des individus, aucun ne la satisfait pleinement : «Le socialisme et le communisme, rappelle-t-elle, exigent un degré d’effort conjoint et d’administration qui appelle une quantité de régulation qui est incompatible avec l’anarchisme; l’individualisme et le mutualisme, qui reposent sur la propriété, débouchent sur le recours à une police privée qui est incompatible avec ma conception de la liberté ».

Dans Naissance d’une anarchiste, elle résume sa position en reprenant à Fernando Terrida del Mármol l’idée d’un anarchisme sans qualificatif: «Je ne m’appelle plus autrement que simple anarchiste.» (page XXX)

Cette attitude en est aussi une d’ouverture vers les idées et l’essai intitulé L’idée dominante, un texte puissant et aux accents prémonitoires, montre l’importance que leur accorde Voltairine. Elle y argue avec force, contre un certain matérialisme, de l’importance des idées pour le changement social et pour une plus juste appréciation du rôle et de la puissance de l’Idée qui domine une époque. «La doctrine que les circonstances sont tout et les hommes rien, écrit-elle, a été et est le fléau de nos modernes mouvements de réforme sociale.» (page XXX)

Cherchant à cerner celle qui domine la sienne, elle la trouve dans un consumérisme et un productivisme aveugle et vain : «La grande idée de notre siècle, l’idée originale, point empruntée aux autres, qui n’est ni surfaite, elle, ni le fruit de la magie, c’est de « faire beaucoup de choses ». - Non point faire de belles choses, non point éprouver la joie de dépenser de l’énergie vivante à une œuvre créatrice, mais forcer, surmener, gaspiller, épuiser sans vergogne et sans merci l’énergie jusqu’à la dernière goutte, uniquement pour produire des masses et des monceaux de choses, - des choses laides, nuisibles ou pour le moins largement inutiles. Dans quel but ? Le plus souvent le producteur l’ignore ; plus encore, il ne s’en soucie point. Il est tout simplement possédé, entraîné par l’idée fixe qu’il doit produire ; chacun le fait et chaque année on produit davantage et plus vite. Il y a des montagnes de choses faites et en train de se faire, et cependant l’on rencontre encore des hommes qui se démènent désespérément pour tâcher d’ajouter à la liste des choses déjà créées, pour se mettre à en édifier de nouveaux monceaux et à grossir les entassements qui existent. Au prix de quelle agonie corporelle, de quelle impression et de quelle appréhension du danger, de quelles mutilations, de quelles hideurs, poursuivent-ils leur route, pour s’aller finalement briser sur ces rochers de la richesse ?» (page XXX).

Lutter contre cette idée dominante est une des hautes tâches à laquelle elle s’attache et nous invite à nous attacher. « A la fin de votre vie, vous pourrez fermer les yeux en disant : « Je n’ai point été gouverné par l’Idée Dominante de mon siècle. J’ai choisi ma propre Cause et je l’ai servie. J’ai prouvé par toute une vie d’homme qu’il est quelque chose en l’homme qui le sauve de l’absolue tyrannie des Circonstances, qui en triomphe et les refond, et cela c’est le feu immortel de la Volonté Individuelle, laquelle est le salut de l’Avenir ». (page XXX)


[À suivre]