Voici le mentaliste Derren Brown qui semble prédire en direct le résultat de la Loto.
Comment s'y prend-t-il, à votre avis?
Je posterai la réponse aussitôt que je l'aurai...
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vendredi, septembre 11, 2009
jeudi, avril 30, 2009
JAMES RANDI SUR UN TOUR DE GELLER
Mon cher Randi, toujours aussi intéressant.
Libellés :
JAMES RANDI,
Normand Baillargeon,
pensée critique,
URI GELLER
samedi, mars 14, 2009
PRÉFACE
[Les auteurs d'un très intéressant et fort bien fait manuel d'introduction à la philosophie et à l'argumentation m'ont demandé une préface. Voici ce que je leur ai remis et qui, me dit-on, leur a bien plu.]
Chère étudiante,
cher étudiant,
— «Qu’est-ce que ça va m’apporter?»
Vous vous posez peut-être cette question aujourd’hui, en abordant votre cours de philosophie.
D’innombrables générations l’ont fait avant vous, et pas seulement en classe de philosophie. On raconte même que la question a été posée par un de ses élèves au grand Euclide (IVe – IIIe siècle av. J.C.) — Euclide est ce mathématicien de l’Antiquité qui, dans Les Éléments, a mis en forme ce que depuis nous appelons justement la géométrie euclidienne.
Pour toute réponse, Euclide, dit-on, aurait fait venir un de ses serviteurs et lui aurait dit :
— «Donne un peu de monnaie à ce jeune homme : tout ce qu’il apprend doit lui rapporter quelque chose!»
On peut comprendre l’exaspération d’Euclide et sympathiser avec lui : il y a en effet quelque chose d’un peu philistin à un certain type d’exigence de rentabilité — et comme vous le savez, notre époque, pour laquelle tout, semble-t-il, doit être monnayable, pousse particulièrement loin dans cette voie.
Mais la demande de l’élève, plus charitablement, peut aussi s’entendre à un autre niveau : ce qu’il voulait savoir était peut-être en quoi apprendre la géométrie pourrait le rendre meilleur, voire améliorer sa vie et celle des autres êtres humains.
Euclide aurait été en terrain solide s’il s’était avisé de répondre à son élève sur ce plan-là. Entre tant d’autres choses, il aurait pu lui parler de l’importance des mathématiques dans le développement d’une pensée rigoureuse et des immenses plaisirs que l’on prend à comprendre un raisonnement.
Au seuil de votre rencontre avec la philosophie, je supposerai que vous vous demandez ce qu’elle peut vous apporter comme j’ai imaginé que l’élève d’Euclide se demandait ce que la géométrie lui apporterait. Voici donc, selon moi, ce vous pouvez attendre de ce livre que vous allez utiliser cette session et que j’ai découvert avant vous, avec un très grand plaisir.
En le lisant, j’ai surtout été frappé par le fait que la solide initiation à la philosophie qui vous est proposée ici place très haut l’ambition de contribuer à faire de vous des penseurs critiques, c’est-à-dire des personnes possédant ces nombreuses dispositions et habiletés qui caractérisent ceux et celles qui s’efforcent de toujours penser clairement et rigoureusement.
Que pouvez vous attendre d’une classe de philosophie qui poursuit cet objectif? Voici : la possession de ces habiletés et de ces dispositions — on les appelait autrefois des vertus — n’est rien de moins qu’une des plus utiles, des plus précieuses et, j’oserai le dire, des plus jubilatoires retombées que vous pouvez espérer de votre éducation.
Ces vertus sont indéniablement utiles puisqu’elles vous aideront à clarifier vos propres idées et à préciser votre pensée. De plus, dans vos échanges avec les autres, elles vous aideront à prendre sérieusement en compte ce qu’ils ont à dire et à l’évaluer de manière objective, avec rigueur et honnêteté.
Mais ces vertus sont aussi utiles parce qu’elles vous aideront à rester vigilant devant tout ce qui cherche à obtenir votre assentiment et qui voudrait vous inciter à penser ou à agir de telle ou telle manière: elles sont même à vrai dire indispensables dans un monde où explosent les moyens de communication de masse et où foisonnent les marchands de sommeil. Marchands de sommeil? Vous avez déjà croisé — et vous croiserez hélas, tout au long de votre vie, — de tels marchands, qui tentent de vous vendre du sommeil ésotérique, du sommeil paranormal, du sommeil miraculeux, du sommeil médicinal, sans oublier du sommeil politique et du sommeil économique, ceux-là même par lesquels on fait les citoyens endormis.
Je viens d’utiliser le mot citoyen. Il pointe vers ce qui, selon moi, est peut-être la plus précieuse des retombées de que ce que vous allez apprendre ici, et qui sera précieuse non seulement pour vous, mais aussi pour vos parents, pour vos amis, pour vos compagnes et compagnons de vie, pour vos enfants, en somme pour tous ceux et toutes celles qui composent la société où vous vivez, moi compris, puisque tous nous allons bénéficier de votre apprentissage de la pensée critique.
C’est que les vertus que je viens de décrire sont nécessaires à l’existence et à la continuité de la société démocratique dans laquelle nous souhaitons vivre, qui est une société où se poursuit une vaste conversation entre citoyens égaux, éclairés, intellectuellement et moralement vertueux et qui sont en mesure d’influencer le cours des événements selon les décisions qu’ils prennent au terme de leurs échanges. À l’heure où tant de graves menaces pèsent sur notre monde, l’existence de tels citoyens est absolument indispensable et même vitale pour l’humanité toute entière. Nous sommes donc innombrables à attendre de vous que vous deveniez de telles personnes prenant lucidement part à la grande conversation démocratique.
Il me reste à justifier ce mot «jubilatoire» que j’ai utilisé plus haut et qui aura peut-être étonné certains d’entre vous. Je le pense pourtant parfaitement juste. C’est qu’en plus du plaisir que vous prendrez à être initié à tant d’idées et de théories qui ont marqué le monde occidental et façonné la société dans laquelle vous vivez, les pages qui suivent vont aussi vous faire découvrir un certain type très particulier de plaisir intellectuel que, je l’espère de tout cœur, vous pourrez goûter votre vie durant. C’est qu’on vous invite en effet à pratiquer une certaine gymnastique intellectuelle — appelons ça du judo mental, si vous voulez — qui procure à la fois le plaisir de comprendre et la satisfaction d’avoir su résister aux appels des innombrables sirènes de l’irrationnel et de la superstition qui ne cessent de piailler à nos oreilles. Ce qui est, vous le verrez, réellement jubilatoire.
Je ne vous cacherai pas que vous n’en aurez pas fini avec ces vertus quand ce cours sera terminé. Cela ne doit en aucune manière vous décourager, puisque personne n’en a jamais tout à fait fini avec elles, qui sont l’affaire de toute une vie.
Mais votre cours de philosophie, avec finesse et avec intelligence, vous met sur cette bonne voie.
Je vous souhaite une bonne, une heureuse et une enrichissante session.
Normand Baillargeon
Chère étudiante,
cher étudiant,
— «Qu’est-ce que ça va m’apporter?»
Vous vous posez peut-être cette question aujourd’hui, en abordant votre cours de philosophie.
D’innombrables générations l’ont fait avant vous, et pas seulement en classe de philosophie. On raconte même que la question a été posée par un de ses élèves au grand Euclide (IVe – IIIe siècle av. J.C.) — Euclide est ce mathématicien de l’Antiquité qui, dans Les Éléments, a mis en forme ce que depuis nous appelons justement la géométrie euclidienne.
Pour toute réponse, Euclide, dit-on, aurait fait venir un de ses serviteurs et lui aurait dit :
— «Donne un peu de monnaie à ce jeune homme : tout ce qu’il apprend doit lui rapporter quelque chose!»
On peut comprendre l’exaspération d’Euclide et sympathiser avec lui : il y a en effet quelque chose d’un peu philistin à un certain type d’exigence de rentabilité — et comme vous le savez, notre époque, pour laquelle tout, semble-t-il, doit être monnayable, pousse particulièrement loin dans cette voie.
Mais la demande de l’élève, plus charitablement, peut aussi s’entendre à un autre niveau : ce qu’il voulait savoir était peut-être en quoi apprendre la géométrie pourrait le rendre meilleur, voire améliorer sa vie et celle des autres êtres humains.
Euclide aurait été en terrain solide s’il s’était avisé de répondre à son élève sur ce plan-là. Entre tant d’autres choses, il aurait pu lui parler de l’importance des mathématiques dans le développement d’une pensée rigoureuse et des immenses plaisirs que l’on prend à comprendre un raisonnement.
Au seuil de votre rencontre avec la philosophie, je supposerai que vous vous demandez ce qu’elle peut vous apporter comme j’ai imaginé que l’élève d’Euclide se demandait ce que la géométrie lui apporterait. Voici donc, selon moi, ce vous pouvez attendre de ce livre que vous allez utiliser cette session et que j’ai découvert avant vous, avec un très grand plaisir.
En le lisant, j’ai surtout été frappé par le fait que la solide initiation à la philosophie qui vous est proposée ici place très haut l’ambition de contribuer à faire de vous des penseurs critiques, c’est-à-dire des personnes possédant ces nombreuses dispositions et habiletés qui caractérisent ceux et celles qui s’efforcent de toujours penser clairement et rigoureusement.
Que pouvez vous attendre d’une classe de philosophie qui poursuit cet objectif? Voici : la possession de ces habiletés et de ces dispositions — on les appelait autrefois des vertus — n’est rien de moins qu’une des plus utiles, des plus précieuses et, j’oserai le dire, des plus jubilatoires retombées que vous pouvez espérer de votre éducation.
Ces vertus sont indéniablement utiles puisqu’elles vous aideront à clarifier vos propres idées et à préciser votre pensée. De plus, dans vos échanges avec les autres, elles vous aideront à prendre sérieusement en compte ce qu’ils ont à dire et à l’évaluer de manière objective, avec rigueur et honnêteté.
Mais ces vertus sont aussi utiles parce qu’elles vous aideront à rester vigilant devant tout ce qui cherche à obtenir votre assentiment et qui voudrait vous inciter à penser ou à agir de telle ou telle manière: elles sont même à vrai dire indispensables dans un monde où explosent les moyens de communication de masse et où foisonnent les marchands de sommeil. Marchands de sommeil? Vous avez déjà croisé — et vous croiserez hélas, tout au long de votre vie, — de tels marchands, qui tentent de vous vendre du sommeil ésotérique, du sommeil paranormal, du sommeil miraculeux, du sommeil médicinal, sans oublier du sommeil politique et du sommeil économique, ceux-là même par lesquels on fait les citoyens endormis.
Je viens d’utiliser le mot citoyen. Il pointe vers ce qui, selon moi, est peut-être la plus précieuse des retombées de que ce que vous allez apprendre ici, et qui sera précieuse non seulement pour vous, mais aussi pour vos parents, pour vos amis, pour vos compagnes et compagnons de vie, pour vos enfants, en somme pour tous ceux et toutes celles qui composent la société où vous vivez, moi compris, puisque tous nous allons bénéficier de votre apprentissage de la pensée critique.
C’est que les vertus que je viens de décrire sont nécessaires à l’existence et à la continuité de la société démocratique dans laquelle nous souhaitons vivre, qui est une société où se poursuit une vaste conversation entre citoyens égaux, éclairés, intellectuellement et moralement vertueux et qui sont en mesure d’influencer le cours des événements selon les décisions qu’ils prennent au terme de leurs échanges. À l’heure où tant de graves menaces pèsent sur notre monde, l’existence de tels citoyens est absolument indispensable et même vitale pour l’humanité toute entière. Nous sommes donc innombrables à attendre de vous que vous deveniez de telles personnes prenant lucidement part à la grande conversation démocratique.
Il me reste à justifier ce mot «jubilatoire» que j’ai utilisé plus haut et qui aura peut-être étonné certains d’entre vous. Je le pense pourtant parfaitement juste. C’est qu’en plus du plaisir que vous prendrez à être initié à tant d’idées et de théories qui ont marqué le monde occidental et façonné la société dans laquelle vous vivez, les pages qui suivent vont aussi vous faire découvrir un certain type très particulier de plaisir intellectuel que, je l’espère de tout cœur, vous pourrez goûter votre vie durant. C’est qu’on vous invite en effet à pratiquer une certaine gymnastique intellectuelle — appelons ça du judo mental, si vous voulez — qui procure à la fois le plaisir de comprendre et la satisfaction d’avoir su résister aux appels des innombrables sirènes de l’irrationnel et de la superstition qui ne cessent de piailler à nos oreilles. Ce qui est, vous le verrez, réellement jubilatoire.
Je ne vous cacherai pas que vous n’en aurez pas fini avec ces vertus quand ce cours sera terminé. Cela ne doit en aucune manière vous décourager, puisque personne n’en a jamais tout à fait fini avec elles, qui sont l’affaire de toute une vie.
Mais votre cours de philosophie, avec finesse et avec intelligence, vous met sur cette bonne voie.
Je vous souhaite une bonne, une heureuse et une enrichissante session.
Normand Baillargeon
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dimanche, mars 01, 2009
SIX PIEDS SOUS TERRE, PUIS … RIEN?
[Tiré d'une série de vulgarisation de concepts de philosophie en cours de rédaction]
Isabelle : Que dit mon frère ?
Claudio : Que la mort est une chose terrible.
Isabelle : Et une vie sans honneur, une chose haïssable.
Claudio : Oui ; mais mourir, et aller on ne sait où ; être gisant dans une froide tombe, et y pourrir ; perdre cette chaleur vitale et douée de sentiment, pour devenir une argile pétrie.
William Shakespeare, Mesure pour mesure, III, 1.
***
Avez-vous regardé cette série télé dont on parle tant: Six Feet Under (Six pieds sous terre), dans laquelle on suit les aventures des membres d’une famille qui possède une entreprise de pompes funèbres? Moi, oui, et c’est vraiment très bon.
La mort, on le devine, est omniprésente dans cette série. Chaque émission commence d’ailleurs par la mort d’une personne. On assiste alors à toutes sortes de morts : accidentelles et inattendues, ou au contraire prévues et attendues; des suicides; des meurtres, des morts bizarres ou malchanceuses; et bien d’autres encore.
Mais quelle que soit la manière, une chose est sûre : nous mourrons tous.
La mort a de tout temps préoccupé les philosophes et ils lui ont consacré d’innombrables pages. Cet imposant corpus comprend toutes sortes de choses; mais la recherche d’une manière de faire face à la mort, sinon sereinement du moins sans la craindre, y occupe une place prépondérante — une place si grande, en fait, que plus d’un philosophe pourrait dire, avec Michel de Montaigne (1533-1592), que «philosopher, c’est apprendre à mourir».
Considérez par exemple ce que nous dit Épicure (env.-340- env.-270) : «Habitue-toi à la pensée que la mort n'est rien pour nous, puisqu'il n'y a de bien et de mal que dans la sensation et la mort est absence de sensation. Par conséquent, si l'on considère avec justesse que la mort n'est rien pour nous, l'on pourra jouir de sa vie mortelle […] Il faut être sot pour dire avoir peur de la mort, non pas parce qu'elle serait un événement pénible, mais parce qu'on tremble en l'attendant. De fait, cette douleur, qui n'existe pas quand on meurt, est crainte lors de cette inutile attente ! Ainsi le mal qui effraie le plus, la mort, n'est rien pour nous, puisque lorsque nous existons la mort n'est pas là et lorsque la mort est là nous n'existons pas. Donc la mort n'est rien pour ceux qui sont en vie, puisqu'elle n'a pas d'existence pour eux, et elle n'est rien pour les morts, puisqu'ils n'existent plus. »
On voit ici qu’Épicure, en bon matérialiste, accepte le fait de la mort, puis, examinant ce qu’elle est, conclut que nous n’avons pas à la craindre. Plus d’une personne effrayée par la perspective de mourir a trouvé un certain réconfort dans ces lignes. Et vous?
D’autres philosophes abordent la question différemment. Parmi eux, Socrate et Platon. Considérez à ce propos ce dialogue appelé Phédon. Platon y raconte la mort de Socrate. Juste avant de boire la ciguë, Socrate parle de la mort avec des amis et leur explique pourquoi il ne la craint pas. En gros, Socrate soutient que l’âme est une et immatérielle et qu’en conséquence elle ne peut être détruite ou décomposée d’aucune manière, comme peut l’être un objet matériel. Il suggère donc que cette part de nous, la plus importante, est immortelle. Aux véritables philosophes, conclut Socrate, la mort ne paraît nullement terrible : elle n’est que la perte du corps, ce tombeau provisoire de l’âme.
Mais il faut bien le dire : les arguments de Socrate ne nous impressionnent pas beaucoup aujourd’hui et nous convainquent encore moins.
C’est que, pour bien des gens, la cause est désormais entendue : ce que Socrate et la tradition qui l’a suivi appelaient l’âme — c’est-à-dire la conscience, les émotions, la pensée, etc. — tout cela dépend du fonctionnement de cette masse de chair appelée cerveau et ne pourrait exister sans lui. Or, lorsque nous mourons, le cerveau cesse de fonctionner. Il s’ensuit qu’il n’y a rien après six pieds sous terre.
Mais la mort est si mystérieuse, si fascinante et si terrifiante que cette conclusion, qui n’est d’ailleurs pas une preuve définitive, n’est pas facilement admise. C’est ainsi que de nombreuses personnes admettent les enseignements de la science moderne tout en conservant malgré tout une foi religieuse qui leur permet d’espérer que la mort n’est pas la fin.
Est-il possible de concilier ainsi les enseignements de la science et les croyances religieuses? Ce n’est pas évident et c’est sans doute pourquoi beaucoup de personnes attachées à la science et à la religion les situent volontiers sur deux plans différents. Il n’est pas certain que cette stratégie soit défendable.
Mais laissons cette trop vaste question. Je voudrais plutôt examiner ici trois idées qui sont avancés aujourd’hui pour défendre l’existence d’un «après six pieds sous terre», trois idées qui se veulent rationnelles. Nos modernes Socrate valent-ils mieux que l’ancien? Examinons trois de leurs arguments pour le savoir. Au passage nous apprendrons quelques stratégies utiles pour aider à raisonner juste.
Réincarnation?
De très nombreuses personnes appartenant à diverses traditions religieuses pensent qu’à notre mort, nous nous réincarnons. Qui sait? Vous étiez peut-être dans une autre vie une amérindienne du XIe siècle. Ou un pauvre paysan japonais il y a mille ans. Cette idée est-elle plausible?
Le philosophe Paul Edwards est convaincu que non, pour de nombreuses raisons. En voici trois.
D’abord, si nous avons été autrefois tant de personnes, pourquoi semble-t-il que nous renaissons à chaque nouvelle fois ignorant et sans aucune trace du savoir que ces autres vies nous apporteraient? L’argument est intéressant. Notons cependant que Platon, toujours brillant, l’a pressenti et y a répondu en disant que, tout juste avant d’être réincarnées, nos âmes s’abreuvent au fleuve de l’oubli!
Un deuxième argument d’Edwards suggère que l’accroissement de la population pose une difficulté fatale à l’hypothèse de la réincarnation. Et en effet, comment expliquer que nous soyons passés, entre 8000 av. J.C. et aujourd’hui, d’une population de 5 millions à une population de plus de 6 milliards d’être humains?
Edwards ajoute enfin et surtout qu’on n’observe aucune des conséquences qui devraient pourtant l’être, si l’hypothèse de la réincarnation était fondée. C’est que si elle l’était, des gens se souviendraient de leurs vies passées. Or la chose est rarissime; puis, quand elle est alléguée, il est très rare que le témoignage soit crédible; quand il l’est, si on pousse l’investigation plus avant, on découvre typiquement des fraudes ou des phénomènes explicables par des causes naturelles et banales; finalement, et c’est le plus grave, ces témoignages allégués ne nous apprennent jamais rien de neuf sur ces époques passées où la personne dit avoir vécu. (Eh! Si vous avez été une amérindienne du XIe siècle, racontez-moi un peu dans le détail comment vous viviez!)
Edwards est-il convaincant? Je vous laisse en juger.
Les expériences de mort imminente?
D’autres personnes croient en une vie après «six pieds sous terre» parce qu’elles pensent que des personnes déclarées cliniquement mortes sont revenues à la vie et peuvent en témoigner.
Cette thèse a été lancée par Raymond Moody, un médecin américain qui est aussi philosophe, dans un best-seller paru en 1975, Life after Life (La vie après la vie). Moody y raconte avoir interviewé des personnes ayant vécu ce qu’il a nommé des «expériences de mort imminente» (l’expression a fait fureur) et assure qu’elles lui ont rapporté des expériences similaires : la sensation de séparation d’avec leurs corps; celle de flotter; de voir d’en haut les médecins et le personnel soignant s’efforcer de les réanimer; puis un tunnel, de la lumière, une sensation de bien-être et de joie; et ainsi de suite. Ces personnes ont ensuite été «ramenées à la vie» et ont pu témoigner.
Pour certains, l’affaire serait entendue: il y a bien un après six pieds sous terre. Mais est-ce une conclusion raisonnable? Je ne pense pas.
D’abord, on le sait bien, le simple fait de rapporter des expériences subjectives ne garantit pas qu’elles ont eu lieu exactement comme on les rapporte, ni même qu’elles ont réellement eu lieu : pensez aux rêves, aux illusions, aux hallucinations, aux oublis, etc. Ensuite, que des patients gravement malades, prenant des médicaments, vivent des expériences subjectives singulières n’a rien de surprenant; et puis, le fait que ces expériences convergeraient (ce que dit Moody) pourrait s’expliquer par divers facteurs comme ses propres biais d'interviewer et demanderait donc à être confirmé de manière indépendante; d’autres médecins-chercheurs ont d’ailleurs trouvé que leurs patients à eux vivaient des expériences de supposée mort imminente bien différentes (comprenant violence, agression, tristesse) de celles des patients de Moody.
David Hume (1711-1776) est un philosophe qui n’aurait jamais succombé à la mode Moody ou acheté son livre. Pour le comprendre, considérez attentivement ce qu’il écrivait à son époque en parlant des miracles, un sujet d’alors bien proche de nos actuelles expériences de mort imminente. Vous y apprendrez une très précieuse leçon de pensée critique.
***
HUME SUR LES MIRACLES
Un miracle est une violation des lois de la nature, et comme une expérience ferme et inaltérable a établi ces lois, la preuve que l'on oppose à un miracle, de par la nature même du fait, est aussi entière que tous les arguments empiriques qu'il est possible d'imaginer. […] Ce n'est pas un miracle qu'un homme, apparemment en bonne santé, meure soudainement, parce que ce genre de mort, bien que plus inhabituelle que d'autres, a pourtant été vu arriver fréquemment. Mais c'est un miracle qu'un homme mort revienne à la vie, parce que cet événement n'a jamais été observé, à aucune époque, dans aucun pays. Il faut donc qu'il y ait une expérience uniforme contre tout événement miraculeux, autrement, l'événement ne mérite pas cette appellation de miracle. Et comme une expérience uniforme équivaut à une preuve, il y a dans ce cas une preuve directe et entière, venant de la nature des faits, contre l'existence d'un quelconque miracle. Une telle preuve ne peut être détruite et le miracle rendu croyable, sinon par une preuve contraire qui lui soit supérieure.
La conséquence évidente (et c'est une maxime générale qui mérite notre attention) est : "Aucun témoignage n'est suffisant pour établir un miracle à moins que le témoignage soit d'un genre tel que sa fausseté serait plus miraculeuse que le fait qu'il veut établir; et même dans ce cas, il y a une destruction réciproque des arguments, et c'est seulement l'argument supérieur qui nous donne une assurance adaptée à ce degré de force qui demeure, déduction faite de la force de l'argument inférieur." Quand quelqu'un me dit qu'il a vu un mort revenu à la vie, je considère immédiatement en moi-même s'il est plus probable que cette personne me trompe ou soit trompée, ou que le fait qu'elle relate ait réellement eu lieu. Je soupèse les deux miracles, et selon la supériorité que je découvre, je rends ma décision et rejette toujours le plus grand miracle. Si la fausseté de son témoignage était plus miraculeuse que l'événement qu'elle relate, alors, et alors seulement, cette personne pourrait prétendre commander ma croyance et mon opinion.
HUME, D., Enquête sur l’entendement humain, 1748.
***
Parler avec les morts ?!?
Certaines personnes croient néanmoins à une vie après la mort parce qu’elles-mêmes ou des personnes qu’elles connaissent … parlent avec les morts!
Ne riez pas. Cette mode (ou cette croyance comme vous voulez) a été très répandue entre, disons, 1880 et 1930 dans le cadre de ce qu’on a appelé «le mouvement spiritualiste». Elle réapparait depuis les années 80 sous le nom de «canalisation».
Il est vrai que l’expérience que vous fait vivre un médium peut être troublante. Voici une personne qui ne vous connaît pas et qui dit entrer en contact avec, disons, votre père décédé : or celui-ci s’adresse à vous et vous dit des choses plausibles et en certains cas des choses que vous seul savez!
Qu’en penser? Ici encore, un sain scepticisme s’impose. On sait désormais que les médiums pratiquent un art appelé «lecture à froid», par quoi ils lancent des phrases plausibles, mais vagues ou ambiguës et réagissent ensuite aux réactions de leurs interlocuteurs, lesquels vont bien souvent fournir eux-mêmes l’information qu’ils diront plus tard leur avoir été révélée par le médium.
C’est un art complexe et savant, mais d’une redoutable efficacité. On l’utilise typiquement avec un autre, qui consiste à utiliser des phrases dont le contenu pourrait s’appliquer à n’importe qui (on appelle cela : l’effet Forer). C’est ainsi que procède le médium (ou l’astrologue, le lecteur de paumes de la main et ainsi de suite; c’est toujours la même technique) pour faire en sorte que ses propos (prédictions ou dialogue avec un mort) sont jugés convaincants.
Pour constater de vos yeux l’efficacité de ces procédés, je vous invite d’ailleurs à aller sur You Tube voir ce document,— c’est en anglais: [http://fr.youtube.com/watch?v=haP7Ys9ocTk].
Alors? Six pieds sous terre, puis… rien? Voilà une question à laquelle vous devrez répondre par vous-même.
Normand Baillargeon
Baillargeon.normand@uqam.ca
Isabelle : Que dit mon frère ?
Claudio : Que la mort est une chose terrible.
Isabelle : Et une vie sans honneur, une chose haïssable.
Claudio : Oui ; mais mourir, et aller on ne sait où ; être gisant dans une froide tombe, et y pourrir ; perdre cette chaleur vitale et douée de sentiment, pour devenir une argile pétrie.
William Shakespeare, Mesure pour mesure, III, 1.
***
Avez-vous regardé cette série télé dont on parle tant: Six Feet Under (Six pieds sous terre), dans laquelle on suit les aventures des membres d’une famille qui possède une entreprise de pompes funèbres? Moi, oui, et c’est vraiment très bon.
La mort, on le devine, est omniprésente dans cette série. Chaque émission commence d’ailleurs par la mort d’une personne. On assiste alors à toutes sortes de morts : accidentelles et inattendues, ou au contraire prévues et attendues; des suicides; des meurtres, des morts bizarres ou malchanceuses; et bien d’autres encore.
Mais quelle que soit la manière, une chose est sûre : nous mourrons tous.
La mort a de tout temps préoccupé les philosophes et ils lui ont consacré d’innombrables pages. Cet imposant corpus comprend toutes sortes de choses; mais la recherche d’une manière de faire face à la mort, sinon sereinement du moins sans la craindre, y occupe une place prépondérante — une place si grande, en fait, que plus d’un philosophe pourrait dire, avec Michel de Montaigne (1533-1592), que «philosopher, c’est apprendre à mourir».
Considérez par exemple ce que nous dit Épicure (env.-340- env.-270) : «Habitue-toi à la pensée que la mort n'est rien pour nous, puisqu'il n'y a de bien et de mal que dans la sensation et la mort est absence de sensation. Par conséquent, si l'on considère avec justesse que la mort n'est rien pour nous, l'on pourra jouir de sa vie mortelle […] Il faut être sot pour dire avoir peur de la mort, non pas parce qu'elle serait un événement pénible, mais parce qu'on tremble en l'attendant. De fait, cette douleur, qui n'existe pas quand on meurt, est crainte lors de cette inutile attente ! Ainsi le mal qui effraie le plus, la mort, n'est rien pour nous, puisque lorsque nous existons la mort n'est pas là et lorsque la mort est là nous n'existons pas. Donc la mort n'est rien pour ceux qui sont en vie, puisqu'elle n'a pas d'existence pour eux, et elle n'est rien pour les morts, puisqu'ils n'existent plus. »
On voit ici qu’Épicure, en bon matérialiste, accepte le fait de la mort, puis, examinant ce qu’elle est, conclut que nous n’avons pas à la craindre. Plus d’une personne effrayée par la perspective de mourir a trouvé un certain réconfort dans ces lignes. Et vous?
D’autres philosophes abordent la question différemment. Parmi eux, Socrate et Platon. Considérez à ce propos ce dialogue appelé Phédon. Platon y raconte la mort de Socrate. Juste avant de boire la ciguë, Socrate parle de la mort avec des amis et leur explique pourquoi il ne la craint pas. En gros, Socrate soutient que l’âme est une et immatérielle et qu’en conséquence elle ne peut être détruite ou décomposée d’aucune manière, comme peut l’être un objet matériel. Il suggère donc que cette part de nous, la plus importante, est immortelle. Aux véritables philosophes, conclut Socrate, la mort ne paraît nullement terrible : elle n’est que la perte du corps, ce tombeau provisoire de l’âme.
Mais il faut bien le dire : les arguments de Socrate ne nous impressionnent pas beaucoup aujourd’hui et nous convainquent encore moins.
C’est que, pour bien des gens, la cause est désormais entendue : ce que Socrate et la tradition qui l’a suivi appelaient l’âme — c’est-à-dire la conscience, les émotions, la pensée, etc. — tout cela dépend du fonctionnement de cette masse de chair appelée cerveau et ne pourrait exister sans lui. Or, lorsque nous mourons, le cerveau cesse de fonctionner. Il s’ensuit qu’il n’y a rien après six pieds sous terre.
Mais la mort est si mystérieuse, si fascinante et si terrifiante que cette conclusion, qui n’est d’ailleurs pas une preuve définitive, n’est pas facilement admise. C’est ainsi que de nombreuses personnes admettent les enseignements de la science moderne tout en conservant malgré tout une foi religieuse qui leur permet d’espérer que la mort n’est pas la fin.
Est-il possible de concilier ainsi les enseignements de la science et les croyances religieuses? Ce n’est pas évident et c’est sans doute pourquoi beaucoup de personnes attachées à la science et à la religion les situent volontiers sur deux plans différents. Il n’est pas certain que cette stratégie soit défendable.
Mais laissons cette trop vaste question. Je voudrais plutôt examiner ici trois idées qui sont avancés aujourd’hui pour défendre l’existence d’un «après six pieds sous terre», trois idées qui se veulent rationnelles. Nos modernes Socrate valent-ils mieux que l’ancien? Examinons trois de leurs arguments pour le savoir. Au passage nous apprendrons quelques stratégies utiles pour aider à raisonner juste.
Réincarnation?
De très nombreuses personnes appartenant à diverses traditions religieuses pensent qu’à notre mort, nous nous réincarnons. Qui sait? Vous étiez peut-être dans une autre vie une amérindienne du XIe siècle. Ou un pauvre paysan japonais il y a mille ans. Cette idée est-elle plausible?
Le philosophe Paul Edwards est convaincu que non, pour de nombreuses raisons. En voici trois.
D’abord, si nous avons été autrefois tant de personnes, pourquoi semble-t-il que nous renaissons à chaque nouvelle fois ignorant et sans aucune trace du savoir que ces autres vies nous apporteraient? L’argument est intéressant. Notons cependant que Platon, toujours brillant, l’a pressenti et y a répondu en disant que, tout juste avant d’être réincarnées, nos âmes s’abreuvent au fleuve de l’oubli!
Un deuxième argument d’Edwards suggère que l’accroissement de la population pose une difficulté fatale à l’hypothèse de la réincarnation. Et en effet, comment expliquer que nous soyons passés, entre 8000 av. J.C. et aujourd’hui, d’une population de 5 millions à une population de plus de 6 milliards d’être humains?
Edwards ajoute enfin et surtout qu’on n’observe aucune des conséquences qui devraient pourtant l’être, si l’hypothèse de la réincarnation était fondée. C’est que si elle l’était, des gens se souviendraient de leurs vies passées. Or la chose est rarissime; puis, quand elle est alléguée, il est très rare que le témoignage soit crédible; quand il l’est, si on pousse l’investigation plus avant, on découvre typiquement des fraudes ou des phénomènes explicables par des causes naturelles et banales; finalement, et c’est le plus grave, ces témoignages allégués ne nous apprennent jamais rien de neuf sur ces époques passées où la personne dit avoir vécu. (Eh! Si vous avez été une amérindienne du XIe siècle, racontez-moi un peu dans le détail comment vous viviez!)
Edwards est-il convaincant? Je vous laisse en juger.
Les expériences de mort imminente?
D’autres personnes croient en une vie après «six pieds sous terre» parce qu’elles pensent que des personnes déclarées cliniquement mortes sont revenues à la vie et peuvent en témoigner.
Cette thèse a été lancée par Raymond Moody, un médecin américain qui est aussi philosophe, dans un best-seller paru en 1975, Life after Life (La vie après la vie). Moody y raconte avoir interviewé des personnes ayant vécu ce qu’il a nommé des «expériences de mort imminente» (l’expression a fait fureur) et assure qu’elles lui ont rapporté des expériences similaires : la sensation de séparation d’avec leurs corps; celle de flotter; de voir d’en haut les médecins et le personnel soignant s’efforcer de les réanimer; puis un tunnel, de la lumière, une sensation de bien-être et de joie; et ainsi de suite. Ces personnes ont ensuite été «ramenées à la vie» et ont pu témoigner.
Pour certains, l’affaire serait entendue: il y a bien un après six pieds sous terre. Mais est-ce une conclusion raisonnable? Je ne pense pas.
D’abord, on le sait bien, le simple fait de rapporter des expériences subjectives ne garantit pas qu’elles ont eu lieu exactement comme on les rapporte, ni même qu’elles ont réellement eu lieu : pensez aux rêves, aux illusions, aux hallucinations, aux oublis, etc. Ensuite, que des patients gravement malades, prenant des médicaments, vivent des expériences subjectives singulières n’a rien de surprenant; et puis, le fait que ces expériences convergeraient (ce que dit Moody) pourrait s’expliquer par divers facteurs comme ses propres biais d'interviewer et demanderait donc à être confirmé de manière indépendante; d’autres médecins-chercheurs ont d’ailleurs trouvé que leurs patients à eux vivaient des expériences de supposée mort imminente bien différentes (comprenant violence, agression, tristesse) de celles des patients de Moody.
David Hume (1711-1776) est un philosophe qui n’aurait jamais succombé à la mode Moody ou acheté son livre. Pour le comprendre, considérez attentivement ce qu’il écrivait à son époque en parlant des miracles, un sujet d’alors bien proche de nos actuelles expériences de mort imminente. Vous y apprendrez une très précieuse leçon de pensée critique.
***
HUME SUR LES MIRACLES
Un miracle est une violation des lois de la nature, et comme une expérience ferme et inaltérable a établi ces lois, la preuve que l'on oppose à un miracle, de par la nature même du fait, est aussi entière que tous les arguments empiriques qu'il est possible d'imaginer. […] Ce n'est pas un miracle qu'un homme, apparemment en bonne santé, meure soudainement, parce que ce genre de mort, bien que plus inhabituelle que d'autres, a pourtant été vu arriver fréquemment. Mais c'est un miracle qu'un homme mort revienne à la vie, parce que cet événement n'a jamais été observé, à aucune époque, dans aucun pays. Il faut donc qu'il y ait une expérience uniforme contre tout événement miraculeux, autrement, l'événement ne mérite pas cette appellation de miracle. Et comme une expérience uniforme équivaut à une preuve, il y a dans ce cas une preuve directe et entière, venant de la nature des faits, contre l'existence d'un quelconque miracle. Une telle preuve ne peut être détruite et le miracle rendu croyable, sinon par une preuve contraire qui lui soit supérieure.
La conséquence évidente (et c'est une maxime générale qui mérite notre attention) est : "Aucun témoignage n'est suffisant pour établir un miracle à moins que le témoignage soit d'un genre tel que sa fausseté serait plus miraculeuse que le fait qu'il veut établir; et même dans ce cas, il y a une destruction réciproque des arguments, et c'est seulement l'argument supérieur qui nous donne une assurance adaptée à ce degré de force qui demeure, déduction faite de la force de l'argument inférieur." Quand quelqu'un me dit qu'il a vu un mort revenu à la vie, je considère immédiatement en moi-même s'il est plus probable que cette personne me trompe ou soit trompée, ou que le fait qu'elle relate ait réellement eu lieu. Je soupèse les deux miracles, et selon la supériorité que je découvre, je rends ma décision et rejette toujours le plus grand miracle. Si la fausseté de son témoignage était plus miraculeuse que l'événement qu'elle relate, alors, et alors seulement, cette personne pourrait prétendre commander ma croyance et mon opinion.
HUME, D., Enquête sur l’entendement humain, 1748.
***
Parler avec les morts ?!?
Certaines personnes croient néanmoins à une vie après la mort parce qu’elles-mêmes ou des personnes qu’elles connaissent … parlent avec les morts!
Ne riez pas. Cette mode (ou cette croyance comme vous voulez) a été très répandue entre, disons, 1880 et 1930 dans le cadre de ce qu’on a appelé «le mouvement spiritualiste». Elle réapparait depuis les années 80 sous le nom de «canalisation».
Il est vrai que l’expérience que vous fait vivre un médium peut être troublante. Voici une personne qui ne vous connaît pas et qui dit entrer en contact avec, disons, votre père décédé : or celui-ci s’adresse à vous et vous dit des choses plausibles et en certains cas des choses que vous seul savez!
Qu’en penser? Ici encore, un sain scepticisme s’impose. On sait désormais que les médiums pratiquent un art appelé «lecture à froid», par quoi ils lancent des phrases plausibles, mais vagues ou ambiguës et réagissent ensuite aux réactions de leurs interlocuteurs, lesquels vont bien souvent fournir eux-mêmes l’information qu’ils diront plus tard leur avoir été révélée par le médium.
C’est un art complexe et savant, mais d’une redoutable efficacité. On l’utilise typiquement avec un autre, qui consiste à utiliser des phrases dont le contenu pourrait s’appliquer à n’importe qui (on appelle cela : l’effet Forer). C’est ainsi que procède le médium (ou l’astrologue, le lecteur de paumes de la main et ainsi de suite; c’est toujours la même technique) pour faire en sorte que ses propos (prédictions ou dialogue avec un mort) sont jugés convaincants.
Pour constater de vos yeux l’efficacité de ces procédés, je vous invite d’ailleurs à aller sur You Tube voir ce document,— c’est en anglais: [http://fr.youtube.com/watch?v=haP7Ys9ocTk].
Alors? Six pieds sous terre, puis… rien? Voilà une question à laquelle vous devrez répondre par vous-même.
Normand Baillargeon
Baillargeon.normand@uqam.ca
jeudi, janvier 29, 2009
BERTRAND RUSSELL : LE SCEPTIQUE PASSIONNÉ 4/4
RUSSELL EN DIX TITRES
Autobiographie
The Autobiography of Bertrand Russell, 3 volumes, Allen & Unwin, London, 1967. Traduction française sous le titre : Autobiographie, Éditions Stock, Paris, 1970.
Logique et mathématiques
Introduction to Mathematical Philosophy, George Allen & Unwin London, 1919. Traduction française : Introduction à la philosophie mathématique, Bibliothèque philosophique, Paris, 1991.
Philosophie
The Problems of Philosophy, Williams and Norgate London, 1912. Traduction française : Problèmes de philosophie, Bibliothèque philosophique, Paris, 2005.
History of Western Philosophy, an its Connection with Political and Social Circumstances from the Earliest Times to the Present Day, Allen & Unwin, London, 1946. Traduction française : Histoire de la philosophie occidentale, en relation avec les événements politiques et sociaux de l’Antiquité jusqu’à nos jours, Éditions Gallimard, Paris, 1968.
Questions sociales et politiques
Principles of Social Reconstruction, Allen & Unwin, London,, 1916. Traduction française de E. de Clermont-Tonnerre (1924) revue et corrigée par Normand Baillargeon; introduction et notes de Normand Baillargeon, : Principes de reconstruction sociale, PUL, Québec, 2007.
Authority and the Individual, Allen & Unwin, London, 1949. Traduction française par Michel Parmentier: L’autorité et l’individu, Traduit de l’anglais par Michel Parmentier, collection Zêtêsis, Presses de l’Université Laval, Québec, 2005.
Scepticisme, éducation et libre-pensée
Sceptical Essays, New York, Norton, 1928. Traduction française par André Bernard : Essais sceptiques, Éditions Rieder, Paris, 1933 et Éditions Rombaldi, Guilde des Bibliophiles, s.d.
Education and the Social Order, Allen & Unwin, London, 1931.
Why I Am Not A Christian, Allen & Unwin, London, 1957. Traduction française : Pourquoi je ne suis pas chrétien. Et autres textes, Éd. Jean-Jacques Pauvert, Collection Libertés, Paris, 1968.
Anthologie
The Basic Writings of Bertrand Russell, 1903-1959, Allen and Unwin, London, 1961.
Autobiographie
The Autobiography of Bertrand Russell, 3 volumes, Allen & Unwin, London, 1967. Traduction française sous le titre : Autobiographie, Éditions Stock, Paris, 1970.
Logique et mathématiques
Introduction to Mathematical Philosophy, George Allen & Unwin London, 1919. Traduction française : Introduction à la philosophie mathématique, Bibliothèque philosophique, Paris, 1991.
Philosophie
The Problems of Philosophy, Williams and Norgate London, 1912. Traduction française : Problèmes de philosophie, Bibliothèque philosophique, Paris, 2005.
History of Western Philosophy, an its Connection with Political and Social Circumstances from the Earliest Times to the Present Day, Allen & Unwin, London, 1946. Traduction française : Histoire de la philosophie occidentale, en relation avec les événements politiques et sociaux de l’Antiquité jusqu’à nos jours, Éditions Gallimard, Paris, 1968.
Questions sociales et politiques
Principles of Social Reconstruction, Allen & Unwin, London,, 1916. Traduction française de E. de Clermont-Tonnerre (1924) revue et corrigée par Normand Baillargeon; introduction et notes de Normand Baillargeon, : Principes de reconstruction sociale, PUL, Québec, 2007.
Authority and the Individual, Allen & Unwin, London, 1949. Traduction française par Michel Parmentier: L’autorité et l’individu, Traduit de l’anglais par Michel Parmentier, collection Zêtêsis, Presses de l’Université Laval, Québec, 2005.
Scepticisme, éducation et libre-pensée
Sceptical Essays, New York, Norton, 1928. Traduction française par André Bernard : Essais sceptiques, Éditions Rieder, Paris, 1933 et Éditions Rombaldi, Guilde des Bibliophiles, s.d.
Education and the Social Order, Allen & Unwin, London, 1931.
Why I Am Not A Christian, Allen & Unwin, London, 1957. Traduction française : Pourquoi je ne suis pas chrétien. Et autres textes, Éd. Jean-Jacques Pauvert, Collection Libertés, Paris, 1968.
Anthologie
The Basic Writings of Bertrand Russell, 1903-1959, Allen and Unwin, London, 1961.
Libellés :
Bertrand Russell,
Normand Baillargeon,
pensée critique,
Québec sceptique
BERTRAND RUSSELL : LE SCEPTIQUE PASSIONNÉ 3/4
II. RUSSELL ET LA PENSÉE CRITIQUE
Je désire soumettre à l’examen bienveillant du lecteur une doctrine qui, je le crains, va paraître terriblement paradoxale et subversive. La doctrine en question est celle-ci : il n’est pas désirable d’admettre une proposition quand il n’y a aucune raison de supposer qu’elle est vraie. Je dois reconnaître, bien entendu, que si une telle opinion devenait commune, elle transformerait complètement notre vie sociale et notre système politique ..
B. Russell
Russell jouit d’un immense prestige auprès des communautés sceptiques, rationalistes et humanistes et je pense que dès que l’on connaît, ne serait-ce qu’un peu, sa vie et ses travaux, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi.
Ennemi des dogmes et des préjugés, toujours prêt, au nom de la vérité et de la justice, à affronter l’opinion publique et les institutions dominantes et à en payer le prix personnel, Russell apparaît comme l’archétype du penseur critique; et s’il est vrai que, comme tout le monde, il s’est trompé et a changé d’avis, son parcours reste remarquable de courage et d’intégrité.
Une question du plus grand intérêt se pose dès lors : quelle conception se faisait-il de la pensée critique? C’est justement là un (autre!) sujet sur lequel Russell a énormément écrit et sur lequel il y a tant à dire que je devrai me limiter ici à deux séries de questions qu’il aborde.
La première est la signification humaine et politique de la pensée critique; la deuxième, sa définition.
(Je dois souligner que Russell n’utilisera pas cette expression : «pensée critique», qui ne s’est massivement répandue dans le vocabulaire des philosophes et des pédagogues qu’à compter de 1962, date de la publication d’un célèbre article par R.H. Ennis . Mais les expressions qu’il emploie ne laissent aucun doute sur ce qu’il entend promouvoir. C’est ainsi qu’il parlera de développer : «un habitus critique de l’esprit»; une «attitude critique»; le «jugement critique»; ou encore, de manière plus précise et originale, une «réceptivité critique non dogmatique ».)
La place de la pensée critique
J’en viens à mon premier point, à savoir la conscience aiguë que Russell a eue de la signification humaine et politique de la pensée critique.
Il a d’abord clairement perçu qu’elle peut et doit contribuer à la formation de citoyens éclairés et qui seront, partant, susceptibles d’être plus autonomes et moins à la merci de la propagande — dont Russell a parfaitement mesuré l’importance et l’impact au sein des démocraties modernes. Mais l’originalité et la profondeur de son point de vue ne se comprennent bien qu’à la lumière du libéralisme bien particulier qu’il défend . Car Russell, comme ces libertaires dont il est à tant d’égards si proches, est bien un libéral, mais, et il faut le préciser, d’un libéralisme à la fois singulier et radical. Voyons pourquoi.
Une problématique centrale du libéralisme classique a été de penser les rapports de l’individuel et du collectif, plus précisément des éventuelles limites de l’intervention de l’État sur la liberté individuelle. J.S. Mill donne à ce problème une réponse restée exemplaire et selon laquelle, pour juger de ces problèmes, il nous faut prendre en compte un principe et une maxime pratique .
Le principe est qu’il faut considérer les conséquences de la satisfaction des désirs individuels et que là où seul l’individu ou les individus concernés par les actes qu’ils posent seront affectés, l’État n’a aucun droit de limiter la liberté individuelle.
Par contre, là où les autres sont concernés, l’État a, a priori, un droit d’intervenir : mais cette intervention doit encore se justifier par un calcul utilitariste : c’est la maxime pratique.
Russell, témoin de la folie de la guerre et lecteur de la psychologie de son temps, pense, dès ses premiers textes politiques majeurs, que cette analyse est incomplète parce qu’elle porte exclusivement sur les désirs mais néglige les instincts (ou les pulsions : il emploie le mot : impulse).
Les désirs portent sur des objets pouvant être mis à distance, supposent que l’on pense la concordance des moyens et des fins et, en un sens limité, peuvent être soumis à la raison. Les pulsions sont tout à fait différentes. Je ne peux entrer ici dans le détail des analyses de Russell, mais on aura compris qu’il est convaincu que la pensée politique a trop négligé les pulsions et que c’est un grand tort. Au total, il distinguera des désirs et des pulsions créateurs et possessifs et cherchera comment une société saine pourrait favoriser les désirs et les pulsions créateurs et tempérer les désirs et pulsions de possession.
Tout cela débouche sur un vaste programme éducatif et politique au sein duquel une place prépondérante (mais non toute la place : «Ce dont nous avons besoin n’est pas seulement intellectuel : il nous faut aussi promouvoir un élargissement de la sympathie, qui est tout aussi importante ») est assignée à la pensée critique.
Ici encore, je ne peux entrer dans le détail de son propos, mais disons que Russell voudra que l’éducation fasse émerger des êtres humains possédant quatre vertus : la vitalité, le courage, la sensibilité et l’intelligence, et qu’il misera sur elles pour qu’ils soient animés de désirs et de pulsions créateurs — plutôt que possessifs — et pensent de manière critique. Il voudrait encore que nos institutions sociales, économiques et politiques, favorisent le développement de ces vertus.
Comment définit-il la pensée critique? Les textes où Russell la décrit sont nombreux et épars; William Hare en a proposé une synthèse dont je m’inspirerai dans ce qui suit .
Définition de la pensée critique
On peut la concevoir comme une vertu à la fois intellectuelle et morale qui se manifeste par des habiletés, des dispositions et des habitudes et qui permet notamment, à l’abri du dogmatisme et des préjugés, de parvenir, sur des questions controversées, à un jugement raisonnable fondé sur les faits et les arguments présentés.
La pensée critique suppose l’habileté à se faire une opinion par soi-même, à demeurer impartial et à reconnaître et à se méfier de ses propres préjugés. Elle demande aussi une disposition à revoir ses propres jugements et à rejeter des hypothèses devenues inadéquates; elle se manifeste en outre par la pratique d’un doute constructif plutôt que d’une critique destructrice. Elle suppose encore qu’on reconnaisse la faillibilité humaine et la fragilité de notre savoir.
Enfin, elle est le lieu d’une sorte de tension entre d’une part le désir d’apprendre et l’ouverture aux idées nouvelles et, d’autre part, la ferme détermination à n’accepter aucune proposition avant de l’avoir soumise à un attentif examen critique : l’expression «réceptivité critique non dogmatique» qu’emploie Russell rend bien cette tension quelque peu paradoxale qu’il décèle au cœur de la pensée critique.
Au total, celle-ci est caractérisée par la manière dont sont atteintes les positions que l’on défend :
«L’essence de [cette position] ne tient pas aux idées qui sont adoptées, mais bien à la manière par laquelle on y est parvenu: au lieu d’être adoptées dogmatiquement, les idées sont acceptées de manière provisoire et avec la conscience que de nouvelles données pourraient à tout moment conduire à leur abandon. C’est de cette manière que les idées sont avancées et défendues en science — contrairement à ce qui se passe en théologie. La science est empirique, provisoire et non dogmatique : tout dogme immuable est non scientifique. ».
Hare, me semble-t-il, résume fort bien la position de Russell dans le passage suivant :
L’attitude critique que prône Russell s’inscrit dans une perspective épistémologique et éthique qui met de l’avant : 1. La manière dont les opinions sont adoptées — i.e. de manière non dogmatique; 2. le fait que nos opinions ne sont pas des certitudes; 3. le fait que le savoir n’est pas impossible à obtenir, même si cela est difficile; 4. la liberté d’opinion; 5 l’honnêteté; 6. la tolérance .
Avant de conclure, et au moment où bien des pédagogues sont, à tort, tentés par un enseignement formel de la pensée critique (sous le nom de «compétences transversales»), il est intéressant de noter que Russell a rappelé à de nombreuses reprises que la pensée critique ne se pratique pas dans le vide et suppose qu’on ait accès à un large bagage de connaissances aussi fiables que possible. En fait, Russell envisage la pensée critique comme l’indispensable complément aux savoirs que transmet l’éducation. En ce sens, il refuse de concevoir comme antinomiques le savoir et la compréhension, l’apprendre et le comprendre.
C’est ainsi que, dans le cadre d’une discussion des idées de John Stuart Mill parue en 1951, il écrit qu’idéalement:
[…] les élèves devraient être rendus aussi capables que faire se peut de parvenir à un jugement raisonnable sur des questions controversées face auxquelles ils devront vraisemblablement se situer et devront agir. Cela demande d’une part d’être entraîné à exercer son jugement critique; d’autre part, d’avoir accès à une source de savoirs impartiaux. De cette manière, l’élève serait préparé pour devenir un adulte réellement libre .
***
Avant d’en venir à ma suggestion de dix indispensables titres de Russell, je voudrais laisser le mot de la fin à l’historien Arnold Toynbee qui, avec raison, avait écrit à la mort du philosophe: «La propension à déranger liée à une passionnelle et généreuse capacité à tout renouveler sont les caractéristiques bien connues de la jeunesse : en ce sens, Russell est demeuré jeune jusqu’à la toute fin de sa vie .»
Je désire soumettre à l’examen bienveillant du lecteur une doctrine qui, je le crains, va paraître terriblement paradoxale et subversive. La doctrine en question est celle-ci : il n’est pas désirable d’admettre une proposition quand il n’y a aucune raison de supposer qu’elle est vraie. Je dois reconnaître, bien entendu, que si une telle opinion devenait commune, elle transformerait complètement notre vie sociale et notre système politique ..
B. Russell
Russell jouit d’un immense prestige auprès des communautés sceptiques, rationalistes et humanistes et je pense que dès que l’on connaît, ne serait-ce qu’un peu, sa vie et ses travaux, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi.
Ennemi des dogmes et des préjugés, toujours prêt, au nom de la vérité et de la justice, à affronter l’opinion publique et les institutions dominantes et à en payer le prix personnel, Russell apparaît comme l’archétype du penseur critique; et s’il est vrai que, comme tout le monde, il s’est trompé et a changé d’avis, son parcours reste remarquable de courage et d’intégrité.
Une question du plus grand intérêt se pose dès lors : quelle conception se faisait-il de la pensée critique? C’est justement là un (autre!) sujet sur lequel Russell a énormément écrit et sur lequel il y a tant à dire que je devrai me limiter ici à deux séries de questions qu’il aborde.
La première est la signification humaine et politique de la pensée critique; la deuxième, sa définition.
(Je dois souligner que Russell n’utilisera pas cette expression : «pensée critique», qui ne s’est massivement répandue dans le vocabulaire des philosophes et des pédagogues qu’à compter de 1962, date de la publication d’un célèbre article par R.H. Ennis . Mais les expressions qu’il emploie ne laissent aucun doute sur ce qu’il entend promouvoir. C’est ainsi qu’il parlera de développer : «un habitus critique de l’esprit»; une «attitude critique»; le «jugement critique»; ou encore, de manière plus précise et originale, une «réceptivité critique non dogmatique ».)
La place de la pensée critique
J’en viens à mon premier point, à savoir la conscience aiguë que Russell a eue de la signification humaine et politique de la pensée critique.
Il a d’abord clairement perçu qu’elle peut et doit contribuer à la formation de citoyens éclairés et qui seront, partant, susceptibles d’être plus autonomes et moins à la merci de la propagande — dont Russell a parfaitement mesuré l’importance et l’impact au sein des démocraties modernes. Mais l’originalité et la profondeur de son point de vue ne se comprennent bien qu’à la lumière du libéralisme bien particulier qu’il défend . Car Russell, comme ces libertaires dont il est à tant d’égards si proches, est bien un libéral, mais, et il faut le préciser, d’un libéralisme à la fois singulier et radical. Voyons pourquoi.
Une problématique centrale du libéralisme classique a été de penser les rapports de l’individuel et du collectif, plus précisément des éventuelles limites de l’intervention de l’État sur la liberté individuelle. J.S. Mill donne à ce problème une réponse restée exemplaire et selon laquelle, pour juger de ces problèmes, il nous faut prendre en compte un principe et une maxime pratique .
Le principe est qu’il faut considérer les conséquences de la satisfaction des désirs individuels et que là où seul l’individu ou les individus concernés par les actes qu’ils posent seront affectés, l’État n’a aucun droit de limiter la liberté individuelle.
Par contre, là où les autres sont concernés, l’État a, a priori, un droit d’intervenir : mais cette intervention doit encore se justifier par un calcul utilitariste : c’est la maxime pratique.
Russell, témoin de la folie de la guerre et lecteur de la psychologie de son temps, pense, dès ses premiers textes politiques majeurs, que cette analyse est incomplète parce qu’elle porte exclusivement sur les désirs mais néglige les instincts (ou les pulsions : il emploie le mot : impulse).
Les désirs portent sur des objets pouvant être mis à distance, supposent que l’on pense la concordance des moyens et des fins et, en un sens limité, peuvent être soumis à la raison. Les pulsions sont tout à fait différentes. Je ne peux entrer ici dans le détail des analyses de Russell, mais on aura compris qu’il est convaincu que la pensée politique a trop négligé les pulsions et que c’est un grand tort. Au total, il distinguera des désirs et des pulsions créateurs et possessifs et cherchera comment une société saine pourrait favoriser les désirs et les pulsions créateurs et tempérer les désirs et pulsions de possession.
Tout cela débouche sur un vaste programme éducatif et politique au sein duquel une place prépondérante (mais non toute la place : «Ce dont nous avons besoin n’est pas seulement intellectuel : il nous faut aussi promouvoir un élargissement de la sympathie, qui est tout aussi importante ») est assignée à la pensée critique.
Ici encore, je ne peux entrer dans le détail de son propos, mais disons que Russell voudra que l’éducation fasse émerger des êtres humains possédant quatre vertus : la vitalité, le courage, la sensibilité et l’intelligence, et qu’il misera sur elles pour qu’ils soient animés de désirs et de pulsions créateurs — plutôt que possessifs — et pensent de manière critique. Il voudrait encore que nos institutions sociales, économiques et politiques, favorisent le développement de ces vertus.
Comment définit-il la pensée critique? Les textes où Russell la décrit sont nombreux et épars; William Hare en a proposé une synthèse dont je m’inspirerai dans ce qui suit .
Définition de la pensée critique
On peut la concevoir comme une vertu à la fois intellectuelle et morale qui se manifeste par des habiletés, des dispositions et des habitudes et qui permet notamment, à l’abri du dogmatisme et des préjugés, de parvenir, sur des questions controversées, à un jugement raisonnable fondé sur les faits et les arguments présentés.
La pensée critique suppose l’habileté à se faire une opinion par soi-même, à demeurer impartial et à reconnaître et à se méfier de ses propres préjugés. Elle demande aussi une disposition à revoir ses propres jugements et à rejeter des hypothèses devenues inadéquates; elle se manifeste en outre par la pratique d’un doute constructif plutôt que d’une critique destructrice. Elle suppose encore qu’on reconnaisse la faillibilité humaine et la fragilité de notre savoir.
Enfin, elle est le lieu d’une sorte de tension entre d’une part le désir d’apprendre et l’ouverture aux idées nouvelles et, d’autre part, la ferme détermination à n’accepter aucune proposition avant de l’avoir soumise à un attentif examen critique : l’expression «réceptivité critique non dogmatique» qu’emploie Russell rend bien cette tension quelque peu paradoxale qu’il décèle au cœur de la pensée critique.
Au total, celle-ci est caractérisée par la manière dont sont atteintes les positions que l’on défend :
«L’essence de [cette position] ne tient pas aux idées qui sont adoptées, mais bien à la manière par laquelle on y est parvenu: au lieu d’être adoptées dogmatiquement, les idées sont acceptées de manière provisoire et avec la conscience que de nouvelles données pourraient à tout moment conduire à leur abandon. C’est de cette manière que les idées sont avancées et défendues en science — contrairement à ce qui se passe en théologie. La science est empirique, provisoire et non dogmatique : tout dogme immuable est non scientifique. ».
Hare, me semble-t-il, résume fort bien la position de Russell dans le passage suivant :
L’attitude critique que prône Russell s’inscrit dans une perspective épistémologique et éthique qui met de l’avant : 1. La manière dont les opinions sont adoptées — i.e. de manière non dogmatique; 2. le fait que nos opinions ne sont pas des certitudes; 3. le fait que le savoir n’est pas impossible à obtenir, même si cela est difficile; 4. la liberté d’opinion; 5 l’honnêteté; 6. la tolérance .
Avant de conclure, et au moment où bien des pédagogues sont, à tort, tentés par un enseignement formel de la pensée critique (sous le nom de «compétences transversales»), il est intéressant de noter que Russell a rappelé à de nombreuses reprises que la pensée critique ne se pratique pas dans le vide et suppose qu’on ait accès à un large bagage de connaissances aussi fiables que possible. En fait, Russell envisage la pensée critique comme l’indispensable complément aux savoirs que transmet l’éducation. En ce sens, il refuse de concevoir comme antinomiques le savoir et la compréhension, l’apprendre et le comprendre.
C’est ainsi que, dans le cadre d’une discussion des idées de John Stuart Mill parue en 1951, il écrit qu’idéalement:
[…] les élèves devraient être rendus aussi capables que faire se peut de parvenir à un jugement raisonnable sur des questions controversées face auxquelles ils devront vraisemblablement se situer et devront agir. Cela demande d’une part d’être entraîné à exercer son jugement critique; d’autre part, d’avoir accès à une source de savoirs impartiaux. De cette manière, l’élève serait préparé pour devenir un adulte réellement libre .
***
Avant d’en venir à ma suggestion de dix indispensables titres de Russell, je voudrais laisser le mot de la fin à l’historien Arnold Toynbee qui, avec raison, avait écrit à la mort du philosophe: «La propension à déranger liée à une passionnelle et généreuse capacité à tout renouveler sont les caractéristiques bien connues de la jeunesse : en ce sens, Russell est demeuré jeune jusqu’à la toute fin de sa vie .»
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mardi, janvier 27, 2009
BERTRAND RUSSELL : LE SCEPTIQUE PASSIONNÉ 2/4
Le logicisme
Sa passion pour les mathématiques va renaître au tournant du siècle, tout particulièrement en juillet 1900, alors que Russell se rend à Paris pour prendre part au Congrès International de Philosophie. C’est un point tournant de sa vie intellectuelle, notamment parce qu’il y fait la rencontre du mathématicien italien Giuseppe Peano (1858-1932) et de ses travaux .
Peu après, pris d’une fièvre créatrice intense, Russell avance le programme de fondements des mathématiques appelé logiciste (dans Principles of Mathematics, 1903); puis, en collaboration avec son ancien professeur et ami A.N. Whitehead, il entreprend de le réaliser dans le détail dans le monumental Principia Mathematica — trois lourds tomes sur lesquels les deux hommes travaillent durant une décennie et qui paraissent entre 1910 et 1913. Ce programme logiciste ambitionne de montrer que «toutes les mathématiques pures peuvent être déduites de prémisses purement logiques et en n’utilisant que des concepts que l’on peut définir en termes de logique .» En termes simples — et quelque peu imprécis — voici comment Russell et Whitehead procèdent.
Les notions nécessaires à la définition des concepts des mathématiques sont, outre le concept d’identité (a=b), des propositions (disons p et q), sur lesquelles on définit des opérations, ainsi que des symboles permettant d’analyser leur structure interne.
Les opérations sont les suivantes :
La négation de p : ~p
La disjonction (p ou q) : p∨ q
La conjonction (p et q): p ∧ q
L’implication (si p, alors q): p→ q
Les notions permettant l’analyse des propositions sont:
Fx (lu: x est F), qui est une expression fonctionnelle où x est une variable et F un prédicat.
∀ x (lu: pour tout x), qui est un quantificateur universel.
∃ x (lu : il existe au moins un x), qui est un quantificateur existentiel.
La première tâche des auteurs sera de définir les entiers naturels à l’aide de termes logiques, ce qu’ils accomplissent avec la notion de classe; puis de montrer que les autres concepts des mathématiques ainsi que les théorèmes mathématiques peuvent être construits à partir d’eux et des principes logiques. La tâche est herculéenne. Mais il y a plus grave, puisque Russell découvre bientôt un terrible paradoxe, qui porte aujourd’hui son nom, et qui laisse présager le pire pour le programme logiciste puisqu’il concerne la notion de classe. En voici un exposé non technique.
Certaines classes ont la propriété d’être membres d’elles-mêmes; d’autres ne l’ont pas. Par exemple, la classe de toutes les idées est une idée tandis que la classe de toutes les tables n’est pas une table. Que dira-t-on alors de la classe de toutes les classes qui ne sont pas membres d’elles-mêmes? Je vous laisse vous amuser à y réfléchir. Plus simplement, imaginons une librairie qui décide de faire le catalogue C de tous les catalogues qui ne sont pas catalogués. C doit-il y figurer? Russell proposera diverses solutions techniques à ce paradoxe — en particulier la théorie des types et la théorie des types ramifiés.
La théorie des descriptions
Les techniques et les méthodes que Russell a déployées dans sa défense du logicisme vont se répercuter sur son travail en philosophie, où il privilégiera également l’analyse logique. La célèbre «théorie des descriptions», qu’il expose dans un article paru en 1905 , est un bon exemple de ce qu’il propose et elle est généralement reconnue comme le paradigme de la philosophie analytique du XX ème siècle.
En termes très simples, disons que Russell montre que nous sommes leurrés par le langage quand nous imaginons qu’il doit y avoir un référent à tout nom d’une phrase descriptive. Cette conviction, erronée, conduit à des absurdités manifestes dans le cas de propositions comme : «L’actuel roi de France est chauve». La France n’est pas une monarchie et n’a donc pas de roi. La proposition est-elle fausse? Si on le dit, alors, en vertu de la loi du tiers exclu, sa négation — l’actuel roi de France n’est pas chauve — devrait être vraie : ce qui ne semble pas avoir de sens. La solution de Russell est habile et met en œuvre la logique et l’analyse. Si on convient de désigner par R le prédicat «présent roi de France» et par C «être chauve», la proposition : «Le présent roi de France est chauve» sera réécrite de la manière suivante :
1. Il existe un x tel que Rx;
2. Pour tout y, si Ry, alors y=x;
3. Cx
Ce qui se notera comme suit en logique formelle :
∃x [(Rx ∧∀y(Ry → y=x)) ∧Cx]
L’impact de la Première Guerre Mondiale
Ma vie, dira Russell a été « radicalement scindée en deux par la Première Guerre Mondiale», laquelle l’a «amené à abandonner bien des préjugés et forcé à reconsidérer bon nombre de questions fondamentales .» Il dira même: «Cerné par une souffrance si immense, je trouvais minuscules et vaines toutes ces pensées de haut vol que j’avais entretenues à propos du monde abstrait des idées ».
Terrifié par l’arrivée d’une guerre qu’il sait être absurde, horrifié par l’enthousiasme martial avec lequel nombre de ses contemporains l’accueillent, Russell se lancera passionnément dans l’activisme politique.
Son pacifisme lui vaut d’abord, en 1916, d’être démis de ses fonctions à Trinity College, où il enseignait; puis, en 1918, il écope d’une peine de prison de six mois.
C’est durant la guerre qu’il publiera un de ses plus importants livres de théorie politique : Principles of Social Reconstruction (1916). Il y déploie notamment, d’une part des positions autogestionnaires, proches de celles des partisans du Guild Socialism anglo-saxon et de l’anarcho-syndicalisme, d’autre part un idéal de gouvernement mondial.
Russell restera toute sa vie, pour l’essentiel, fidèle à ces idéaux et à l’immense espoir qu’ils portent, un espoir que dans Political Ideals, paru en 1917, il formulait ainsi: «[…] nous pourrions, en 20 ans, abolir la pauvreté extrême, mettre un terme à la moitié des maladies du monde, à l’esclavage économique qui enchaîne les neuf dixièmes de la population; nous pourrions emplir le monde de beauté et de joie et faire advenir le règne de la paix universelle .»
Notons que Russell proposera et appuiera, tout au long de sa vie, un large éventail de réformes politiques compatibles avec ses idéaux : égalité de revenu; revenu de citoyenneté; vote des femmes (il est candidat des suffragettes en 1907); abolition de l’héritage; et de nombreuses autres.
À la sortie de la guerre, Russell est un intellectuel mondialement connu et une figure très en vue de la gauche. Il est alors invité par le gouvernement de l’URSS à visiter la nouvelle Russie bolchevique, qui s’attend à ce qu’il lui décerne un brevet de satisfaction. Russell revient cependant fortement désenchanté de sa visite et porte sur l’URSS un jugement sévère qu’il expose sans complaisance dans Théorie et pratique du bolchevisme.
Russell passe ensuite un an en Chine, pays pour lequel il développe une immense affection. Malade, il passe près d’y mourir et écrira plus tard à propos de cet épisode :
On me dira par la suite que [si j’étais mort en Chine] les Chinois projetaient de m’enterrer près d’un lac et de construire un autel à ma mémoire. J’ai un certain regret que cela ne se soit pas produit : j’aurais pu devenir un dieu, ce qui est du dernier chic pour un athée !
D’une guerre à l’autre
Marié à sa deuxième épouse, Dora Black, en 1921, il a avec elle deux enfants et s’intéresse d’assez près à l’éducation pour ouvrir une école où ceux-ci sont scolarisés avec d’autres enfants. L’école est essentiellement animée par Dora, Russell étant à cette époque quasi continuellement en tournée ou à écrire des livres qui assurent à l’institution les revenus indispensables à sa survie. L’éventail des sujets qu’il aborde dans ces ouvrages est immense : la Russie, la Chine, la relativité, les atomes, le mariage, la sexualité, la morale, l’éducation, le bonheur, le politique, les relations internationales, le pouvoir, la paresse et j’en passe.
À l’aube de la Deuxième Guerre Mondiale, Russell, qui s’est marié pour une troisième fois en 1936 et a un nouvel enfant, renoue avec la vie académique et une certaine stabilité matérielle. Il se trouve aux Etats-Unis quand la Guerre éclate (notons que le pacifiste de 1914 est cette fois en faveur de la guerre contre les Nazis) et occupe un poste à la University of California in Los Angeles (UCLA). Ayant accepté un poste de professeur de philosophie au City College of New York (CCNY), il s’apprête à partir pour cette ville quand, encouragée par l’Évêque Manning de New York, une mère de famille conteste l’octroi du poste à Russell. Les positions libérales de Russell sur le mariage et la sexualité pèsent lourd dans cette affaire. L’avocat qui plaide contre lui est Maître Joseph Goldstein, et lors du procès qui s’ensuit il décrira Russell par ces mots restés célèbres — en partie parce que le philosophe les répétera souvent avec jubilation : «[…] un homme lubrique, grivois, libidineux, lascif, vénéneux, érotomane, aphrodisiaque, athée, irrévérencieux, étroit d’esprit, bigot et menteur ». Le jugement est rendu le 30 mars : la nomination est décrite comme «une insulte à la population de New York» et sa révocation est ordonnée.
Russell se retrouve donc avec sa famille en pays étranger, ne pouvant revenir chez lui et sans emploi. C’est alors qu’un millionnaire américain, Albert Barnes, le tire d’affaire en l’embauchant comme conférencier pour sa Fondation, à Philadelphie. Leur union se terminera mal, mais elle permettra à Russell d’écrire son immensément populaire History of Western Philosophy, qui le mettra à l’abri du besoin.
Le militantisme des dernières années
Revenu en Angleterre en 1944, Russell enseigne au Trinity College et rédige son dernier grand ouvrage de philosophie : Human Knowledge (1948). En 1950, il obtient le Prix Nobel de littérature décerné «en reconnaissance de ses écrits variés et importants par lesquels il s’est fait le champion des idéaux humanistes et de la liberté de penser ».
Au début des années cinquante, Russell se marie pour une quatrième et dernière fois. Il continue d’écrire énormément durant cette décennie, qui voit en outre s’accentuer son engagement pacifiste et son combat contre la Guerre Froide et l’éventualité d’une guerre nucléaire. Dans une de ces formules choc dont il n’a jamais perdu le secret, il dira : «Ou l’humanité met fin à la guerre, ou la guerre met fin à l’humanité.»
En juillet 1955, est rendu public le célèbre Manifeste Russell-Einstein sur les périls de l’arme atomique. Un congrès demandé par ce manifeste sera financé par le philanthrope Cyrus S. Eaton et tenu en juillet 1957 à Pugwash, en Nouvelle-Écosse, lieu de naissance des Pugwash Conferences on Science and World Affairs. En 1995, le Prix Nobel de la Paix sera remis conjointement au Dr. Joseph Rotblat, un des onze signataires du manifeste 1955, et aux Pugwash Conferences.
En 1958, Russell participe à la fondation de la Campaign for Nuclear Disarmament, puis du Committee of 100. En 1961, à l’âge vénérable de 89 ans, il est brièvement incarcéré pour sa participation à un mouvement de désobéissance civile contre la prolifération nucléaire. Son militantisme ne faiblit pas et il est généralement reconnu que ses interventions auprès de Kroutchev et de Kennedy, en octobre 1962, ont joué un rôle important dans la résolution de la crise des missiles de Cuba.
À compter du début des années soixante et jusqu’à la fin de sa vie, Russell sera un féroce et infatigable critique de la politique étrangère des Etats-Unis et en particulier de l’invasion américaine du Vietnam. Le passage suivant de l’Appel à la conscience des Américains du 18 juin 1966 donne le ton des interventions des dernières années :
Du Vietnam à la République Dominicaine, du Moyen-Orient au Congo, les intérêts économiques de quelques corporations liées à l’industrie des armes et à l’armée elle-même définissent comment les Américains vivent leurs vies; et c’est sur leur ordre que les Etats-Unis envahissent et oppriment des peuples affamés et sans défense .
En 1967, et ce sera un de ses tout derniers gestes, Russell créera un tribunal international pour juger les actes des États-Unis au Vietnam et le complexe militaro-industriel qui en profite: ce tribunal, qui se réunit à Stockholm et Copenhague est communément connu sous le nom de Tribunal Russell. Il condamnera les États-Unis pour crimes de guerre.
Le dernier texte de Russell est rédigé deux jours avant sa mort et il porte sur la crise au Moyen Orient.
Bertrand Russell meurt le 3 février 1970. Il avait 97 ans.
Mais venons-en à présent aux idées de Russell sur le scepticisme.
Sa passion pour les mathématiques va renaître au tournant du siècle, tout particulièrement en juillet 1900, alors que Russell se rend à Paris pour prendre part au Congrès International de Philosophie. C’est un point tournant de sa vie intellectuelle, notamment parce qu’il y fait la rencontre du mathématicien italien Giuseppe Peano (1858-1932) et de ses travaux .
Peu après, pris d’une fièvre créatrice intense, Russell avance le programme de fondements des mathématiques appelé logiciste (dans Principles of Mathematics, 1903); puis, en collaboration avec son ancien professeur et ami A.N. Whitehead, il entreprend de le réaliser dans le détail dans le monumental Principia Mathematica — trois lourds tomes sur lesquels les deux hommes travaillent durant une décennie et qui paraissent entre 1910 et 1913. Ce programme logiciste ambitionne de montrer que «toutes les mathématiques pures peuvent être déduites de prémisses purement logiques et en n’utilisant que des concepts que l’on peut définir en termes de logique .» En termes simples — et quelque peu imprécis — voici comment Russell et Whitehead procèdent.
Les notions nécessaires à la définition des concepts des mathématiques sont, outre le concept d’identité (a=b), des propositions (disons p et q), sur lesquelles on définit des opérations, ainsi que des symboles permettant d’analyser leur structure interne.
Les opérations sont les suivantes :
La négation de p : ~p
La disjonction (p ou q) : p∨ q
La conjonction (p et q): p ∧ q
L’implication (si p, alors q): p→ q
Les notions permettant l’analyse des propositions sont:
Fx (lu: x est F), qui est une expression fonctionnelle où x est une variable et F un prédicat.
∀ x (lu: pour tout x), qui est un quantificateur universel.
∃ x (lu : il existe au moins un x), qui est un quantificateur existentiel.
La première tâche des auteurs sera de définir les entiers naturels à l’aide de termes logiques, ce qu’ils accomplissent avec la notion de classe; puis de montrer que les autres concepts des mathématiques ainsi que les théorèmes mathématiques peuvent être construits à partir d’eux et des principes logiques. La tâche est herculéenne. Mais il y a plus grave, puisque Russell découvre bientôt un terrible paradoxe, qui porte aujourd’hui son nom, et qui laisse présager le pire pour le programme logiciste puisqu’il concerne la notion de classe. En voici un exposé non technique.
Certaines classes ont la propriété d’être membres d’elles-mêmes; d’autres ne l’ont pas. Par exemple, la classe de toutes les idées est une idée tandis que la classe de toutes les tables n’est pas une table. Que dira-t-on alors de la classe de toutes les classes qui ne sont pas membres d’elles-mêmes? Je vous laisse vous amuser à y réfléchir. Plus simplement, imaginons une librairie qui décide de faire le catalogue C de tous les catalogues qui ne sont pas catalogués. C doit-il y figurer? Russell proposera diverses solutions techniques à ce paradoxe — en particulier la théorie des types et la théorie des types ramifiés.
La théorie des descriptions
Les techniques et les méthodes que Russell a déployées dans sa défense du logicisme vont se répercuter sur son travail en philosophie, où il privilégiera également l’analyse logique. La célèbre «théorie des descriptions», qu’il expose dans un article paru en 1905 , est un bon exemple de ce qu’il propose et elle est généralement reconnue comme le paradigme de la philosophie analytique du XX ème siècle.
En termes très simples, disons que Russell montre que nous sommes leurrés par le langage quand nous imaginons qu’il doit y avoir un référent à tout nom d’une phrase descriptive. Cette conviction, erronée, conduit à des absurdités manifestes dans le cas de propositions comme : «L’actuel roi de France est chauve». La France n’est pas une monarchie et n’a donc pas de roi. La proposition est-elle fausse? Si on le dit, alors, en vertu de la loi du tiers exclu, sa négation — l’actuel roi de France n’est pas chauve — devrait être vraie : ce qui ne semble pas avoir de sens. La solution de Russell est habile et met en œuvre la logique et l’analyse. Si on convient de désigner par R le prédicat «présent roi de France» et par C «être chauve», la proposition : «Le présent roi de France est chauve» sera réécrite de la manière suivante :
1. Il existe un x tel que Rx;
2. Pour tout y, si Ry, alors y=x;
3. Cx
Ce qui se notera comme suit en logique formelle :
∃x [(Rx ∧∀y(Ry → y=x)) ∧Cx]
L’impact de la Première Guerre Mondiale
Ma vie, dira Russell a été « radicalement scindée en deux par la Première Guerre Mondiale», laquelle l’a «amené à abandonner bien des préjugés et forcé à reconsidérer bon nombre de questions fondamentales .» Il dira même: «Cerné par une souffrance si immense, je trouvais minuscules et vaines toutes ces pensées de haut vol que j’avais entretenues à propos du monde abstrait des idées ».
Terrifié par l’arrivée d’une guerre qu’il sait être absurde, horrifié par l’enthousiasme martial avec lequel nombre de ses contemporains l’accueillent, Russell se lancera passionnément dans l’activisme politique.
Son pacifisme lui vaut d’abord, en 1916, d’être démis de ses fonctions à Trinity College, où il enseignait; puis, en 1918, il écope d’une peine de prison de six mois.
C’est durant la guerre qu’il publiera un de ses plus importants livres de théorie politique : Principles of Social Reconstruction (1916). Il y déploie notamment, d’une part des positions autogestionnaires, proches de celles des partisans du Guild Socialism anglo-saxon et de l’anarcho-syndicalisme, d’autre part un idéal de gouvernement mondial.
Russell restera toute sa vie, pour l’essentiel, fidèle à ces idéaux et à l’immense espoir qu’ils portent, un espoir que dans Political Ideals, paru en 1917, il formulait ainsi: «[…] nous pourrions, en 20 ans, abolir la pauvreté extrême, mettre un terme à la moitié des maladies du monde, à l’esclavage économique qui enchaîne les neuf dixièmes de la population; nous pourrions emplir le monde de beauté et de joie et faire advenir le règne de la paix universelle .»
Notons que Russell proposera et appuiera, tout au long de sa vie, un large éventail de réformes politiques compatibles avec ses idéaux : égalité de revenu; revenu de citoyenneté; vote des femmes (il est candidat des suffragettes en 1907); abolition de l’héritage; et de nombreuses autres.
À la sortie de la guerre, Russell est un intellectuel mondialement connu et une figure très en vue de la gauche. Il est alors invité par le gouvernement de l’URSS à visiter la nouvelle Russie bolchevique, qui s’attend à ce qu’il lui décerne un brevet de satisfaction. Russell revient cependant fortement désenchanté de sa visite et porte sur l’URSS un jugement sévère qu’il expose sans complaisance dans Théorie et pratique du bolchevisme.
Russell passe ensuite un an en Chine, pays pour lequel il développe une immense affection. Malade, il passe près d’y mourir et écrira plus tard à propos de cet épisode :
On me dira par la suite que [si j’étais mort en Chine] les Chinois projetaient de m’enterrer près d’un lac et de construire un autel à ma mémoire. J’ai un certain regret que cela ne se soit pas produit : j’aurais pu devenir un dieu, ce qui est du dernier chic pour un athée !
D’une guerre à l’autre
Marié à sa deuxième épouse, Dora Black, en 1921, il a avec elle deux enfants et s’intéresse d’assez près à l’éducation pour ouvrir une école où ceux-ci sont scolarisés avec d’autres enfants. L’école est essentiellement animée par Dora, Russell étant à cette époque quasi continuellement en tournée ou à écrire des livres qui assurent à l’institution les revenus indispensables à sa survie. L’éventail des sujets qu’il aborde dans ces ouvrages est immense : la Russie, la Chine, la relativité, les atomes, le mariage, la sexualité, la morale, l’éducation, le bonheur, le politique, les relations internationales, le pouvoir, la paresse et j’en passe.
À l’aube de la Deuxième Guerre Mondiale, Russell, qui s’est marié pour une troisième fois en 1936 et a un nouvel enfant, renoue avec la vie académique et une certaine stabilité matérielle. Il se trouve aux Etats-Unis quand la Guerre éclate (notons que le pacifiste de 1914 est cette fois en faveur de la guerre contre les Nazis) et occupe un poste à la University of California in Los Angeles (UCLA). Ayant accepté un poste de professeur de philosophie au City College of New York (CCNY), il s’apprête à partir pour cette ville quand, encouragée par l’Évêque Manning de New York, une mère de famille conteste l’octroi du poste à Russell. Les positions libérales de Russell sur le mariage et la sexualité pèsent lourd dans cette affaire. L’avocat qui plaide contre lui est Maître Joseph Goldstein, et lors du procès qui s’ensuit il décrira Russell par ces mots restés célèbres — en partie parce que le philosophe les répétera souvent avec jubilation : «[…] un homme lubrique, grivois, libidineux, lascif, vénéneux, érotomane, aphrodisiaque, athée, irrévérencieux, étroit d’esprit, bigot et menteur ». Le jugement est rendu le 30 mars : la nomination est décrite comme «une insulte à la population de New York» et sa révocation est ordonnée.
Russell se retrouve donc avec sa famille en pays étranger, ne pouvant revenir chez lui et sans emploi. C’est alors qu’un millionnaire américain, Albert Barnes, le tire d’affaire en l’embauchant comme conférencier pour sa Fondation, à Philadelphie. Leur union se terminera mal, mais elle permettra à Russell d’écrire son immensément populaire History of Western Philosophy, qui le mettra à l’abri du besoin.
Le militantisme des dernières années
Revenu en Angleterre en 1944, Russell enseigne au Trinity College et rédige son dernier grand ouvrage de philosophie : Human Knowledge (1948). En 1950, il obtient le Prix Nobel de littérature décerné «en reconnaissance de ses écrits variés et importants par lesquels il s’est fait le champion des idéaux humanistes et de la liberté de penser ».
Au début des années cinquante, Russell se marie pour une quatrième et dernière fois. Il continue d’écrire énormément durant cette décennie, qui voit en outre s’accentuer son engagement pacifiste et son combat contre la Guerre Froide et l’éventualité d’une guerre nucléaire. Dans une de ces formules choc dont il n’a jamais perdu le secret, il dira : «Ou l’humanité met fin à la guerre, ou la guerre met fin à l’humanité.»
En juillet 1955, est rendu public le célèbre Manifeste Russell-Einstein sur les périls de l’arme atomique. Un congrès demandé par ce manifeste sera financé par le philanthrope Cyrus S. Eaton et tenu en juillet 1957 à Pugwash, en Nouvelle-Écosse, lieu de naissance des Pugwash Conferences on Science and World Affairs. En 1995, le Prix Nobel de la Paix sera remis conjointement au Dr. Joseph Rotblat, un des onze signataires du manifeste 1955, et aux Pugwash Conferences.
En 1958, Russell participe à la fondation de la Campaign for Nuclear Disarmament, puis du Committee of 100. En 1961, à l’âge vénérable de 89 ans, il est brièvement incarcéré pour sa participation à un mouvement de désobéissance civile contre la prolifération nucléaire. Son militantisme ne faiblit pas et il est généralement reconnu que ses interventions auprès de Kroutchev et de Kennedy, en octobre 1962, ont joué un rôle important dans la résolution de la crise des missiles de Cuba.
À compter du début des années soixante et jusqu’à la fin de sa vie, Russell sera un féroce et infatigable critique de la politique étrangère des Etats-Unis et en particulier de l’invasion américaine du Vietnam. Le passage suivant de l’Appel à la conscience des Américains du 18 juin 1966 donne le ton des interventions des dernières années :
Du Vietnam à la République Dominicaine, du Moyen-Orient au Congo, les intérêts économiques de quelques corporations liées à l’industrie des armes et à l’armée elle-même définissent comment les Américains vivent leurs vies; et c’est sur leur ordre que les Etats-Unis envahissent et oppriment des peuples affamés et sans défense .
En 1967, et ce sera un de ses tout derniers gestes, Russell créera un tribunal international pour juger les actes des États-Unis au Vietnam et le complexe militaro-industriel qui en profite: ce tribunal, qui se réunit à Stockholm et Copenhague est communément connu sous le nom de Tribunal Russell. Il condamnera les États-Unis pour crimes de guerre.
Le dernier texte de Russell est rédigé deux jours avant sa mort et il porte sur la crise au Moyen Orient.
Bertrand Russell meurt le 3 février 1970. Il avait 97 ans.
Mais venons-en à présent aux idées de Russell sur le scepticisme.
Libellés :
Bertrand Russell,
logicisme,
mathématiques,
Normand Baillargeon,
pensée critique
BERTRAND RUSSELL : LE SCEPTIQUE PASSIONNÉ 1/4
[Ce texte est paru dans Québec Sceptique, dans le cadre d'une série de portraits de penseurs critiques que je compte réunir en ouvrage.]
Bertrand Russell, né le 18 mai 1872 à Trelleck (Wales), est mort, presque centenaire, le 2 février 1970.
Logicien, philosophe, réformateur social, pédagogue et libre-penseur, il a fait paraître quelque 70 ouvrages et des milliers d’articles, en plus d’avoir été au premier rang de multiples combats sociaux et politiques d’avant-garde.
Il est évidemment impossible de couvrir en quelques pages, même sommairement, une œuvre et une vie d’une telle richesse. Et c’est pourquoi, dans le texte qui suit, je vous propose plutôt, modestement, trois choses.
D’abord, un survol de la vie de Russell, qui me donnera l’occasion d’évoquer quelques-unes de ses contributions aux idées du XX ème siècle et quelques aspects de son militantisme.
Je m’attarderai ensuite à la conception de la pensée critique et du scepticisme qu’il a défendue. Comme on le verra, Russell, qui s’est résolument engagé en faveur de nombreuses causes et a passionnément cherché la vérité, était aussi doté d’une conscience aiguë des limites de notre savoir : en ce sens, il mérite pleinement l’épithète de «sceptique passionné» que lui a donné un de ses biographes .
Je terminerai cet article en suggérant dix titres qui me semblent incontournables pour commencer à explorer le «continent Russell».
I. UNE VIE, TROIS PASSIONS
«Trois passions, simples mais extraordinairement fortes, ont gouverné ma vie: la recherche passionnée de l’amour, la quête du savoir et une douloureuse pitié devant la souffrance de l’humanité ».
B. Russell, Autobiographie.
Bertrand Arthur William Russell est né au sein d’une famille appartenant, tant par son père que par sa mère, à la haute et ancienne noblesse britannique. Il héritera d’ailleurs, à la mort de son frère aîné, Frank, du titre de Lord. Ses parents étaient des libres-penseurs et John Stuart Mill était le parrain («en un sens non-religieux du terme») du petit Bertrand.
Orphelins très jeunes, les deux enfants sont adoptés par leurs très conventionnels grands-parents paternels et cela contre les désirs exprimés par leurs parents dans leurs testaments. Son grand-père étant mort peu après son arrivée et son frère ayant été placé dans un pensionnat, Bertrand sera élevé seul, surtout par sa grand-mère.
La découverte des mathématiques
C’est à la maison qu’il reçoit son éducation, le plus souvent de tuteurs. À l’été 1883, c’est toutefois Frank qui entreprend d’initier son cadet à la géométrie. Le petit Bertrand se découvre à cette occasion une brûlante passion pour les mathématiques et il décrira cette expérience comme «un des grands événements de ma vie, aussi éblouissant qu’un premier amour. Je n’aurais jamais pu imaginer qu’il pût y avoir au monde quoi que ce soit d’aussi délicieux ». Certaines des questions relatives aux fondements des mathématiques sur lesquelles il va tant travailler par la suite commencent à surgir à cette occasion. Il racontera :
[mon bonheur] n’était pas sans mélange. On m’avait assuré qu’Euclide prouvait des choses et je fus attristé de constater qu’il commençait par des axiomes. Au début, je refusai de les admettre, à moins que mon frère ne me donne des raisons de le faire. Mais il me dit : «Si tu ne les acceptes pas, nous ne pourrons pas continuer». Comme je désirais poursuivre, je les acceptai provisoirement. Mais le doute que je ressentis à ce moment quant aux prémisses des mathématiques resta en moi et détermina mon travail ultérieur .
À compter de l’âge de 14 ans, Russell va commencer à remettre en question la foi religieuse dans laquelle il est élevé. Tour à tour, il abandonne les doctrines théologiques du libre arbitre, de l’immortalité de l’âme et de l’existence de Dieu — la lecture de l’autobiographie de son «parrain» lui sera précieuse dans la critique puis l’abandon de ces dogmes. Ce sont là les prémisses de la forte critique rationaliste de la religion et de l’agnosticisme pour lesquels Russell sera bien connu des années plus tard, alors qu’il signera sur le sujet des passages à l’humour féroce et qui feront les délices des anthologistes. En voici trois :
Mon point de vue sur la religion est le même que Lucrèce. Je la tiens pour une maladie née de la peur et pour une indicible source de misère pour l’espèce humaine. Je ne peux cependant nier qu’elle a contribué à la civilisation. Elle a aidé, il y a longtemps, à établir le calendrier et elle a amené les prêtres égyptiens à rapporter les éclipses avec tant de soins qu’ils devinrent capables de les prédire. Je suis disposé à reconnaître ces deux contributions : mais je n’en connais pas d’autres .
Si mon souvenir est bon, il n’y a pas dans les Évangiles un seul mot qui vante les vertus de l’intelligence; sur ce sujet, plus encore que sur bien d’autres, les ministres du culte restent fidèles à l’enseignement des Évangiles .
On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer aux religions parce que la religion rend l’homme vertueux. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé .
En octobre 1890, Russell entre au Trinity College de Cambridge où, trois ans durant, il étudie les mathématiques. La vie intellectuelle qu’il y découvre l’enchante et permet à la sienne de s’épanouir. Cependant, les importants et récents travaux menés par des mathématiciens continentaux et qui ont permis de donner rigueur et cohérence au calcul et à l’analyse, n’ont toujours pas atteint la Grande-Bretagne. L’exigeant Russell, lui dont toute la vie intellectuelle est une recherche d’un véritable savoir et qui pensait le trouver dans les mathématiques plus que partout ailleurs, est amèrement déçu de celles qu’on lui enseigne. Il se tourne alors vers la philosophie; il est un moment séduit par l’idéalisme hégélien, mais s’en éloigne bien vite.
Bertrand Russell, né le 18 mai 1872 à Trelleck (Wales), est mort, presque centenaire, le 2 février 1970.
Logicien, philosophe, réformateur social, pédagogue et libre-penseur, il a fait paraître quelque 70 ouvrages et des milliers d’articles, en plus d’avoir été au premier rang de multiples combats sociaux et politiques d’avant-garde.
Il est évidemment impossible de couvrir en quelques pages, même sommairement, une œuvre et une vie d’une telle richesse. Et c’est pourquoi, dans le texte qui suit, je vous propose plutôt, modestement, trois choses.
D’abord, un survol de la vie de Russell, qui me donnera l’occasion d’évoquer quelques-unes de ses contributions aux idées du XX ème siècle et quelques aspects de son militantisme.
Je m’attarderai ensuite à la conception de la pensée critique et du scepticisme qu’il a défendue. Comme on le verra, Russell, qui s’est résolument engagé en faveur de nombreuses causes et a passionnément cherché la vérité, était aussi doté d’une conscience aiguë des limites de notre savoir : en ce sens, il mérite pleinement l’épithète de «sceptique passionné» que lui a donné un de ses biographes .
Je terminerai cet article en suggérant dix titres qui me semblent incontournables pour commencer à explorer le «continent Russell».
I. UNE VIE, TROIS PASSIONS
«Trois passions, simples mais extraordinairement fortes, ont gouverné ma vie: la recherche passionnée de l’amour, la quête du savoir et une douloureuse pitié devant la souffrance de l’humanité ».
B. Russell, Autobiographie.
Bertrand Arthur William Russell est né au sein d’une famille appartenant, tant par son père que par sa mère, à la haute et ancienne noblesse britannique. Il héritera d’ailleurs, à la mort de son frère aîné, Frank, du titre de Lord. Ses parents étaient des libres-penseurs et John Stuart Mill était le parrain («en un sens non-religieux du terme») du petit Bertrand.
Orphelins très jeunes, les deux enfants sont adoptés par leurs très conventionnels grands-parents paternels et cela contre les désirs exprimés par leurs parents dans leurs testaments. Son grand-père étant mort peu après son arrivée et son frère ayant été placé dans un pensionnat, Bertrand sera élevé seul, surtout par sa grand-mère.
La découverte des mathématiques
C’est à la maison qu’il reçoit son éducation, le plus souvent de tuteurs. À l’été 1883, c’est toutefois Frank qui entreprend d’initier son cadet à la géométrie. Le petit Bertrand se découvre à cette occasion une brûlante passion pour les mathématiques et il décrira cette expérience comme «un des grands événements de ma vie, aussi éblouissant qu’un premier amour. Je n’aurais jamais pu imaginer qu’il pût y avoir au monde quoi que ce soit d’aussi délicieux ». Certaines des questions relatives aux fondements des mathématiques sur lesquelles il va tant travailler par la suite commencent à surgir à cette occasion. Il racontera :
[mon bonheur] n’était pas sans mélange. On m’avait assuré qu’Euclide prouvait des choses et je fus attristé de constater qu’il commençait par des axiomes. Au début, je refusai de les admettre, à moins que mon frère ne me donne des raisons de le faire. Mais il me dit : «Si tu ne les acceptes pas, nous ne pourrons pas continuer». Comme je désirais poursuivre, je les acceptai provisoirement. Mais le doute que je ressentis à ce moment quant aux prémisses des mathématiques resta en moi et détermina mon travail ultérieur .
À compter de l’âge de 14 ans, Russell va commencer à remettre en question la foi religieuse dans laquelle il est élevé. Tour à tour, il abandonne les doctrines théologiques du libre arbitre, de l’immortalité de l’âme et de l’existence de Dieu — la lecture de l’autobiographie de son «parrain» lui sera précieuse dans la critique puis l’abandon de ces dogmes. Ce sont là les prémisses de la forte critique rationaliste de la religion et de l’agnosticisme pour lesquels Russell sera bien connu des années plus tard, alors qu’il signera sur le sujet des passages à l’humour féroce et qui feront les délices des anthologistes. En voici trois :
Mon point de vue sur la religion est le même que Lucrèce. Je la tiens pour une maladie née de la peur et pour une indicible source de misère pour l’espèce humaine. Je ne peux cependant nier qu’elle a contribué à la civilisation. Elle a aidé, il y a longtemps, à établir le calendrier et elle a amené les prêtres égyptiens à rapporter les éclipses avec tant de soins qu’ils devinrent capables de les prédire. Je suis disposé à reconnaître ces deux contributions : mais je n’en connais pas d’autres .
Si mon souvenir est bon, il n’y a pas dans les Évangiles un seul mot qui vante les vertus de l’intelligence; sur ce sujet, plus encore que sur bien d’autres, les ministres du culte restent fidèles à l’enseignement des Évangiles .
On dit souvent que c’est un grand mal de s’attaquer aux religions parce que la religion rend l’homme vertueux. C’est ce qu’on dit; je ne l’ai jamais observé .
En octobre 1890, Russell entre au Trinity College de Cambridge où, trois ans durant, il étudie les mathématiques. La vie intellectuelle qu’il y découvre l’enchante et permet à la sienne de s’épanouir. Cependant, les importants et récents travaux menés par des mathématiciens continentaux et qui ont permis de donner rigueur et cohérence au calcul et à l’analyse, n’ont toujours pas atteint la Grande-Bretagne. L’exigeant Russell, lui dont toute la vie intellectuelle est une recherche d’un véritable savoir et qui pensait le trouver dans les mathématiques plus que partout ailleurs, est amèrement déçu de celles qu’on lui enseigne. Il se tourne alors vers la philosophie; il est un moment séduit par l’idéalisme hégélien, mais s’en éloigne bien vite.
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Bertrand Russell,
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Québec sceptique
mardi, janvier 20, 2009
mardi, décembre 23, 2008
MICHAEL SHERMER DÉMONTRE COMMENT S'Y PRENNENT DES CHARLATANS (1/2)
Amusant et instructif!
vendredi, novembre 14, 2008
MARTIN GARDNER, LE SCEPTIQUE POLYMATHE - 4
Dieu et la religion
Ici, une surprise de taille attend ses lecteurs et lectrices : Martin Gardner est croyant, d’une foi évidemment très particulière. Athée moi-même, je ne me sens pas très assuré de pouvoir rendre pleinement justice à sa position et me contenterai donc ici de le citer brièvement et de renvoyer à ses écrits qui désire en apprendre plus.
Dans le débat entre athées et croyants, Gardner se dit d’accord avec Unamuno pour reconnaître que «les athées ont les meilleurs arguments». Comment alors justifier qu’il ait néanmoins la foi? Il explique, en substance, que c’est par une sorte de donquichottisme émotif, contre l’évidence et contre les probabilités, mais qui n’est pas non plus fortement contredit par la science ou par la logique, qu’il s’autorise ce saut de la foi, lequel est fait sur un sujet d’une extrême importance — l’existence de Dieu, l’immortalité — et lui procure de grandes satisfactions.
Quand Michael Shermer, à qui il expose ces idées, lui demandera si des personnes qui croient aux sottises nouvel-âgistes ne pourraient se prévaloir du même raisonnement pour défendre leurs croyances, Gardner répondra en réitérant ce que je viens de résumer et en ajoutant qu’il y a quelque chose de radicalement différent dans les deux cas puisque plusieurs des croyances nouvel-âgistes sont empiriquement réfutées .
Il affirmera encore, parlant de sa foi : « C’est une manière d’échapper à un état de profond désespoir. The Will to Believe, de William James, est la défense classique du droit de faire un tel «saut de la foi». Mon théisme est indépendant de tout mouvement religieux et se situe dans une tradition qui commence avec Platon et qui comprend Kant ainsi qu’une foule d’autres philosophes, jusqu’à Charles Peirce, William James et Miguel de Unamuno .» Pour un athée, pense Gardner, citant Chesterton, «l’univers est le plus exquis chef-d’œuvre jamais construit par personne».
Il est important de rappeler pour finir que Gardner a consacré de nombreuses pages à critiquer les religions et les cultes et certaines de leurs figures et personnalités les plus en vue et les plus charismatiques (Robert Maynard Hutchins, Mortimer Adler, and William F. Buckley, Jr.) en plus de consacrer des livres dévastateurs tout entiers à certaines d’entre elles (The Healing Revelations of Mary Baker Eddy: The Rise and Fall of Christian Science, 1993; Urantia: The Great Cult Mystery, 1995).
Pour s’orienter dans l’œuvre de Gardner
Je dois avouer ne pas savoir combien de livres Martin Gardner a écrits et que j’ignore aussi combien de ses articles n’ont toujours pas été réunis en volume.
Pour en rester aux livres, le catalogue de la Library of Congress répertorie 151 ouvrages à son nom. Sur amazon.com, la commande : Auteur : Martin Gardner, retourne 331 titres, ce qui comprend bien entendu les rééditions, nombreuses, de ses livres, mais pointe tout de même vers beaucoup d’ouvrages…D’autant qu’il ne faut pas oublier que Gardner a écrit sous des pseudonymes (Uriah Fuller, une plaisanterie en référence à Uri Geller, ou George Grothen en sont des exemples; mais aussi, comme vous le savez, Armand T. Ringer) et que certains de ses livres semblent avoir été des brochures peu répertoriées ou à petit tirage ou encore des textes diffusés uniquement dans des boutiques de magie spécialisées.
Quoiqu’il en soit, en 75 ans, entre sa requête à la revue Science and Invention et «The memory wars», Gardner a définitivement beaucoup, beaucoup, publié. Je n’ai évidemment pas tout lu — mais je pense avoir lu le principal.
Ces limites précisées, je me risque à proposer la liste qui suit. Elle comprend dix titres qui me semblent incontournables et dont la lecture donnerait, je pense, une bonne idée de l’étendue des talents et des intérêts de Gardner.
1. Fads and Fallacies in the Name of Science, Dover Publications, New York, 1957.
On l’a vu : c’est un point tournant de l’histoire du scepticisme contemporain. Un monument d’intelligence, d’humour et de finesse, qui n’a guère pris de rides. Il en existe une traduction française, malheureusement rare et parue sous un titre malhabile : Les magiciens démasqués. Santé et prospérité des pseudo-savants, Presses de la cité, Paris, 1966.
2. Aha! Gotcha. Paradoxes to Puzzle and Delight, W.F. Freeman and Company, New York, 1982. (Reprise de l’ouvrage édité par Scientific American en 1975.)
Différents paradoxes de logique, mais aussi sur les nombres, la géométrie, les probabilités, les statistiques et le temps. Il existe un autre volume similaire: Aha! Insight, Freeman and Company, et Scientific American, New york, 1978. Une version française de ce titre est disponible : Ha!ha! Ou l'éclair de la compréhension mathématique, Bibliothèque pour la science, Paris , 1979,
3. The Annotated Alice. The Definitive Edition, W. W. Norton and Co., 1999.
Le best-seller de Gardner — un million d’exemplaires vendus, dit-on. Il a raconté comment il avait suggéré à un éditeur de demander à Bertrand Russell de faire ce livre, avec notamment l’ambition d’expliquer aux lecteurs et lectrices les jeux et références à la logique et aux mathématiques dont regorge Alice… . Russell n’ayant pas pu (ou voulu) réaliser ce projet, c’est finalement Gardner qui a fait le livre.
4. The Whys of a Philosophical Scrivener, St. Martin's Griffin, 2ème édition, 1991.
Le traité de philosophie de Martin Gardner. Érudit, clair, pédagogique : un modèle à suivre pour quiconque veut exposer des idées difficiles.
5. The Colossal Book of Mathematics, W.W. Norton and Co., New York, London, 2001.
Véritable somme regroupant celles que Gardner considère être les cinquante meilleures de ses chroniques de la rubrique Mathematical Games du Scientific American — préalablement réunies en 15 volumes d’anthologie. On y traite d’algèbre, de géométrie, de topologie, de probabilités, et de bien d’autres sujets encore.
6. Famous poems of Bygone Days, Dover Publications, New York, 1995.
Une anthologie de célèbres poèmes (anglais et américains) éditée et annoté par Gardner. L’amateur de poésie pourra également lire, chez le même éditeur : Best Remembered Poems, 1992.
7. The Night is Large. Collected Essays, 1938-1995, St Martin’s Press, New York, 1996.
Le choix de Gardner dans les essais de Gardner. Les textes sont regroupés sous sept rubriques : sciences physiques; sciences sociales; pseudosciences; mathématiques; arts; philosophie; religion. Le titre est emprunté à une phrase de l’écrivain Lord Dunsany (1878-1957) : «Man is a small thing, and the night is large and full of wonder».
8. The Flight from Peter Fromm, Noonday Press, New York, 1973; rééd. Prometheus Books, 1994.
Roman «semi-autobiographique» racontant le parcours d’un jeune homme depuis le fondamentalisme religieux jusqu’au rationalisme sceptique. Roman d’éducation, en somme, magnifiquement écrit et indispensable pour connaître Gardner.
9. Relativity Simply explained, Illustrations de A. Ravielli, Dover books, 1996. Reprise de : The Relativity Explosition, Vintage Books, 1962.
La relativité restreinte puis la relativité générale expliquées par Gardner : vous allez enfin comprendre!
10. Encyclopedia of Impromptu Magic, Magic Inc., Chicago, 1978.
Gros volume cartonné de près de six cent pages dans lequel Gardner, qui a toute sa vie été un passionné de magie, réunit des centaines de tours de magie qu’on peut réaliser à l’improviste avec rien (ou si peu de chose). Une rareté que je vous souhaite de découvrir.
Ajoutons pour finir que l’on peut depuis peu acquérir un CD Rom préparé par la Mathematical Association of America et qui comprend tous les articles publiés par Gardner dans Scientific American de 1956 à 1986: Martin Gardner's Mathematical Games (2005).
On me permettra de terminer par un souhait.
Si l’on excepte les livres de mathématiques récréatives et de vulgarisation scientifique, tout le reste de l’œuvre de Gardner reste très peu, voire pas du tout, publié en français. Je pense qu’il est grand temps que voie le jour, dans la langue de Molière, l’anthologie représentative de son œuvre que Gardner mérite : elle ferait une large place à ses écrits sceptiques, à la philosophie et à la littérature.
J’espère qu’un éditeur francophone publiera un tel livre : ce faisant, il rendrait un fier service...
Ici, une surprise de taille attend ses lecteurs et lectrices : Martin Gardner est croyant, d’une foi évidemment très particulière. Athée moi-même, je ne me sens pas très assuré de pouvoir rendre pleinement justice à sa position et me contenterai donc ici de le citer brièvement et de renvoyer à ses écrits qui désire en apprendre plus.
Dans le débat entre athées et croyants, Gardner se dit d’accord avec Unamuno pour reconnaître que «les athées ont les meilleurs arguments». Comment alors justifier qu’il ait néanmoins la foi? Il explique, en substance, que c’est par une sorte de donquichottisme émotif, contre l’évidence et contre les probabilités, mais qui n’est pas non plus fortement contredit par la science ou par la logique, qu’il s’autorise ce saut de la foi, lequel est fait sur un sujet d’une extrême importance — l’existence de Dieu, l’immortalité — et lui procure de grandes satisfactions.
Quand Michael Shermer, à qui il expose ces idées, lui demandera si des personnes qui croient aux sottises nouvel-âgistes ne pourraient se prévaloir du même raisonnement pour défendre leurs croyances, Gardner répondra en réitérant ce que je viens de résumer et en ajoutant qu’il y a quelque chose de radicalement différent dans les deux cas puisque plusieurs des croyances nouvel-âgistes sont empiriquement réfutées .
Il affirmera encore, parlant de sa foi : « C’est une manière d’échapper à un état de profond désespoir. The Will to Believe, de William James, est la défense classique du droit de faire un tel «saut de la foi». Mon théisme est indépendant de tout mouvement religieux et se situe dans une tradition qui commence avec Platon et qui comprend Kant ainsi qu’une foule d’autres philosophes, jusqu’à Charles Peirce, William James et Miguel de Unamuno .» Pour un athée, pense Gardner, citant Chesterton, «l’univers est le plus exquis chef-d’œuvre jamais construit par personne».
Il est important de rappeler pour finir que Gardner a consacré de nombreuses pages à critiquer les religions et les cultes et certaines de leurs figures et personnalités les plus en vue et les plus charismatiques (Robert Maynard Hutchins, Mortimer Adler, and William F. Buckley, Jr.) en plus de consacrer des livres dévastateurs tout entiers à certaines d’entre elles (The Healing Revelations of Mary Baker Eddy: The Rise and Fall of Christian Science, 1993; Urantia: The Great Cult Mystery, 1995).
Pour s’orienter dans l’œuvre de Gardner
Je dois avouer ne pas savoir combien de livres Martin Gardner a écrits et que j’ignore aussi combien de ses articles n’ont toujours pas été réunis en volume.
Pour en rester aux livres, le catalogue de la Library of Congress répertorie 151 ouvrages à son nom. Sur amazon.com, la commande : Auteur : Martin Gardner, retourne 331 titres, ce qui comprend bien entendu les rééditions, nombreuses, de ses livres, mais pointe tout de même vers beaucoup d’ouvrages…D’autant qu’il ne faut pas oublier que Gardner a écrit sous des pseudonymes (Uriah Fuller, une plaisanterie en référence à Uri Geller, ou George Grothen en sont des exemples; mais aussi, comme vous le savez, Armand T. Ringer) et que certains de ses livres semblent avoir été des brochures peu répertoriées ou à petit tirage ou encore des textes diffusés uniquement dans des boutiques de magie spécialisées.
Quoiqu’il en soit, en 75 ans, entre sa requête à la revue Science and Invention et «The memory wars», Gardner a définitivement beaucoup, beaucoup, publié. Je n’ai évidemment pas tout lu — mais je pense avoir lu le principal.
Ces limites précisées, je me risque à proposer la liste qui suit. Elle comprend dix titres qui me semblent incontournables et dont la lecture donnerait, je pense, une bonne idée de l’étendue des talents et des intérêts de Gardner.
1. Fads and Fallacies in the Name of Science, Dover Publications, New York, 1957.
On l’a vu : c’est un point tournant de l’histoire du scepticisme contemporain. Un monument d’intelligence, d’humour et de finesse, qui n’a guère pris de rides. Il en existe une traduction française, malheureusement rare et parue sous un titre malhabile : Les magiciens démasqués. Santé et prospérité des pseudo-savants, Presses de la cité, Paris, 1966.
2. Aha! Gotcha. Paradoxes to Puzzle and Delight, W.F. Freeman and Company, New York, 1982. (Reprise de l’ouvrage édité par Scientific American en 1975.)
Différents paradoxes de logique, mais aussi sur les nombres, la géométrie, les probabilités, les statistiques et le temps. Il existe un autre volume similaire: Aha! Insight, Freeman and Company, et Scientific American, New york, 1978. Une version française de ce titre est disponible : Ha!ha! Ou l'éclair de la compréhension mathématique, Bibliothèque pour la science, Paris , 1979,
3. The Annotated Alice. The Definitive Edition, W. W. Norton and Co., 1999.
Le best-seller de Gardner — un million d’exemplaires vendus, dit-on. Il a raconté comment il avait suggéré à un éditeur de demander à Bertrand Russell de faire ce livre, avec notamment l’ambition d’expliquer aux lecteurs et lectrices les jeux et références à la logique et aux mathématiques dont regorge Alice… . Russell n’ayant pas pu (ou voulu) réaliser ce projet, c’est finalement Gardner qui a fait le livre.
4. The Whys of a Philosophical Scrivener, St. Martin's Griffin, 2ème édition, 1991.
Le traité de philosophie de Martin Gardner. Érudit, clair, pédagogique : un modèle à suivre pour quiconque veut exposer des idées difficiles.
5. The Colossal Book of Mathematics, W.W. Norton and Co., New York, London, 2001.
Véritable somme regroupant celles que Gardner considère être les cinquante meilleures de ses chroniques de la rubrique Mathematical Games du Scientific American — préalablement réunies en 15 volumes d’anthologie. On y traite d’algèbre, de géométrie, de topologie, de probabilités, et de bien d’autres sujets encore.
6. Famous poems of Bygone Days, Dover Publications, New York, 1995.
Une anthologie de célèbres poèmes (anglais et américains) éditée et annoté par Gardner. L’amateur de poésie pourra également lire, chez le même éditeur : Best Remembered Poems, 1992.
7. The Night is Large. Collected Essays, 1938-1995, St Martin’s Press, New York, 1996.
Le choix de Gardner dans les essais de Gardner. Les textes sont regroupés sous sept rubriques : sciences physiques; sciences sociales; pseudosciences; mathématiques; arts; philosophie; religion. Le titre est emprunté à une phrase de l’écrivain Lord Dunsany (1878-1957) : «Man is a small thing, and the night is large and full of wonder».
8. The Flight from Peter Fromm, Noonday Press, New York, 1973; rééd. Prometheus Books, 1994.
Roman «semi-autobiographique» racontant le parcours d’un jeune homme depuis le fondamentalisme religieux jusqu’au rationalisme sceptique. Roman d’éducation, en somme, magnifiquement écrit et indispensable pour connaître Gardner.
9. Relativity Simply explained, Illustrations de A. Ravielli, Dover books, 1996. Reprise de : The Relativity Explosition, Vintage Books, 1962.
La relativité restreinte puis la relativité générale expliquées par Gardner : vous allez enfin comprendre!
10. Encyclopedia of Impromptu Magic, Magic Inc., Chicago, 1978.
Gros volume cartonné de près de six cent pages dans lequel Gardner, qui a toute sa vie été un passionné de magie, réunit des centaines de tours de magie qu’on peut réaliser à l’improviste avec rien (ou si peu de chose). Une rareté que je vous souhaite de découvrir.
Ajoutons pour finir que l’on peut depuis peu acquérir un CD Rom préparé par la Mathematical Association of America et qui comprend tous les articles publiés par Gardner dans Scientific American de 1956 à 1986: Martin Gardner's Mathematical Games (2005).
On me permettra de terminer par un souhait.
Si l’on excepte les livres de mathématiques récréatives et de vulgarisation scientifique, tout le reste de l’œuvre de Gardner reste très peu, voire pas du tout, publié en français. Je pense qu’il est grand temps que voie le jour, dans la langue de Molière, l’anthologie représentative de son œuvre que Gardner mérite : elle ferait une large place à ses écrits sceptiques, à la philosophie et à la littérature.
J’espère qu’un éditeur francophone publiera un tel livre : ce faisant, il rendrait un fier service...
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Martin Gardner,
Normand Baillargeon,
pensée critique
mercredi, novembre 12, 2008
MARTIN GARDNER, LE SCEPTIQUE POLYMATHE - 3
Littérature
On a parfois décrit les chroniques mathématiques de Gardner comme des ponts lancés entre la culture littéraire et la culture scientifique. Il n’y a rien de bien étonnant, dès lors, à apprendre que l’architecte de ces ponts aime passionnément la littérature.
Mais peu de gens savent à quel point celle-ci occupe une part importante de la production de Gardner. Pour en rester aux seuls livres, et sans viser l’exhaustivité, voici les principaux de ces écrits.
Gardner est d’abord lui-même romancier, ayant comme on l’a vu signé un «roman semi-autobiographique» (The Flight from Peter Fromm, 1973). Il a aussi rédigé une suite au célèbre livre de L. Frank Baum, The Wonderful Wizard of Oz , qu’il a intitulée : Visitors from Oz. The Wild Adventures of Dorothy, the Scarecrow, and the Tin Woodman (1998).
Il a aussi présenté et annoté des ouvrages d’écrivains qu’il aime particulièrement : L. Frank Baum et son Oz (The Annotated Wizard of Oz, 2000); G.K. Chesterton, un autre de ses écrivains préférés (The Man Who Was Thursday (1999) ainsi que Innocence of Father Brown (1987)); Samuel Taylor Coleridge, (The Rime of the Ancient Mariner; 2003); et Lewis Carroll, dont il a savamment édité les Alice (édition définitive, 1999), mais aussi le savoureux et moins connu : The Hunting of the Snark (1962).
Il a encore préparé une anthologie de textes parodiant l’immensément célèbre poème Casey at the Bat (1967); ainsi que deux anthologies de poèmes parues chez Dover: Best Remembered Poems (1992) et Famous Poems from Bygone Days (1995).
En 2001, il publiait une troisième anthologie de poésie, où il réunit cette fois des parodies de poèmes célèbres (Poetic Parodies, 2001). L’ouvrage regorge de trouvailles où des auteurs, connus ou moins connus, s’amusent à composer des pastiches, souvent hilarants, de poèmes toujours familiers des amateurs de poésie anglophone.
Voici, à titre d’exemple retenu ici pour sa brièveté, un poème de Robert Frost suivi de sa parodie , par un certain Armand T. Ringer:
Fire and Ice
Some say the world will end in fire,
Some say in ice.
From what I have tasted of desire
I hold those who favor fire.
But if I had to perish twice,
I think I know enough of hate
To say that for destruction ice
Is also great
And would suffice
(Robert Frost)
Warm and Cold
Some say that booze is best when warm.
Some say on ice.
I hold with those who favor warm,
But if I had to drink it twice
I think I know enough of late
To say that for one’s pleasure ice
Is also great
And would suffice
(Armand T. Ringer)
Si on se rappelle ce qu’est une anagramme, on conviendra que ce monsieur Ringer a décidément autant de talent et d’humour que l’éditeur de l’ anthologie où paraît son texte …
On a parfois décrit les chroniques mathématiques de Gardner comme des ponts lancés entre la culture littéraire et la culture scientifique. Il n’y a rien de bien étonnant, dès lors, à apprendre que l’architecte de ces ponts aime passionnément la littérature.
Mais peu de gens savent à quel point celle-ci occupe une part importante de la production de Gardner. Pour en rester aux seuls livres, et sans viser l’exhaustivité, voici les principaux de ces écrits.
Gardner est d’abord lui-même romancier, ayant comme on l’a vu signé un «roman semi-autobiographique» (The Flight from Peter Fromm, 1973). Il a aussi rédigé une suite au célèbre livre de L. Frank Baum, The Wonderful Wizard of Oz , qu’il a intitulée : Visitors from Oz. The Wild Adventures of Dorothy, the Scarecrow, and the Tin Woodman (1998).
Il a aussi présenté et annoté des ouvrages d’écrivains qu’il aime particulièrement : L. Frank Baum et son Oz (The Annotated Wizard of Oz, 2000); G.K. Chesterton, un autre de ses écrivains préférés (The Man Who Was Thursday (1999) ainsi que Innocence of Father Brown (1987)); Samuel Taylor Coleridge, (The Rime of the Ancient Mariner; 2003); et Lewis Carroll, dont il a savamment édité les Alice (édition définitive, 1999), mais aussi le savoureux et moins connu : The Hunting of the Snark (1962).
Il a encore préparé une anthologie de textes parodiant l’immensément célèbre poème Casey at the Bat (1967); ainsi que deux anthologies de poèmes parues chez Dover: Best Remembered Poems (1992) et Famous Poems from Bygone Days (1995).
En 2001, il publiait une troisième anthologie de poésie, où il réunit cette fois des parodies de poèmes célèbres (Poetic Parodies, 2001). L’ouvrage regorge de trouvailles où des auteurs, connus ou moins connus, s’amusent à composer des pastiches, souvent hilarants, de poèmes toujours familiers des amateurs de poésie anglophone.
Voici, à titre d’exemple retenu ici pour sa brièveté, un poème de Robert Frost suivi de sa parodie , par un certain Armand T. Ringer:
Fire and Ice
Some say the world will end in fire,
Some say in ice.
From what I have tasted of desire
I hold those who favor fire.
But if I had to perish twice,
I think I know enough of hate
To say that for destruction ice
Is also great
And would suffice
(Robert Frost)
Warm and Cold
Some say that booze is best when warm.
Some say on ice.
I hold with those who favor warm,
But if I had to drink it twice
I think I know enough of late
To say that for one’s pleasure ice
Is also great
And would suffice
(Armand T. Ringer)
Si on se rappelle ce qu’est une anagramme, on conviendra que ce monsieur Ringer a décidément autant de talent et d’humour que l’éditeur de l’ anthologie où paraît son texte …
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pensée critique
dimanche, novembre 09, 2008
MARTIN GARDNER, LE SCEPTIQUE POLYMATHE - 2
Modeste survol d’une œuvre immense
Examinant dans son ensemble l’œuvre de Gardner, ce qui frappe d’abord, c’est la grande variété de ses intérêts, qui ne s’est jamais démentie tout au long de sa carrière.
Gardner est en fait une sorte de polymathe, c’est-à-dire une de ces personnes cultivant l’ambition de faire un tour le plus complet possible de l’expérience et du savoir humains.
Pour survoler cette oeuvre, diversifiée et abondante, et sans prétendre tout couvrir, on pourra ici commodément la ventiler sous cinq rubriques.
Jeux et divertissements mathématiques
C’est souvent par ce seul volet de son oeuvre que l’on connaît Gardner. Il faut dire qu’il est probablement la personne qui a le plus fait, durant la deuxième moitié du XX ème siècle, pour populariser les mathématiques en général et les «mathématiques récréatives» en particulier.
Son travail sur ces deux plans lui a valu une très grande estime de la part des mathématiciennes et mathématiciens ainsi que des pédagogues et vulgarisateurs scientifiques. Pourtant, et on sera peut-être étonné de l’apprendre, Martin Gardner, qui expose clairement tant de notions de mathématiques, n’a aucun diplôme dans cette discipline et n’a vraisemblablement approché les sciences formelles à l’université que par le biais de ses études en philosophie — durant lesquelles on peut présumer qu’il a appris un peu de logique. Gardner en a tiré la leçon qu’il n’y a rien de tel pour apprendre quelque chose que de devoir écrire sur ce quelque chose.
Tout commence en décembre 1956, alors que Gardner publie un premier article dans Scientific American sur des aspects ludiques de la géométrie combinatoire. On lui demande alors de tenir chronique sur les jeux mathématiques et il accepte. La célèbre rubrique Mathematical Games du Scientific American est née. Gardner y mettra un terme en 1981; elle sera alors reprise par Douglas Hofstadter, qui nommera joliment sa chronique Metamagical Themas, une anagramme de Mathematical Games.
Les nombreux ouvrages où sont réunies ces chroniques permettent de constater que, prises dans leur ensemble, elles offrent un assez vaste survol des mathématiques. Le parcours qu’elles proposent conduit les lecteurs, avec les années, de textes portant sur des notions élémentaires (qui sont le niveau de connaissance des mathématiques de Gardner lorsqu’il a commencé sa chronique) à des textes toujours aussi clairs, mais abordant des sujets de plus en plus complexes, jusqu’à traiter de développements récents, parfois pointus, auxquels Gardner a le grand mérite d’avoir initié un vaste public (les fractales, les polyominos, la crypto-analyse ainsi que de très nombreux autres sujets).
Dans le cadre de ces chroniques, Gardner invente un personnage fameux, le docteur Matrix, dont il conte les aventures. Il s’y permet même quelques canulars retentissants, dissertant par exemple sur un traité concernant des pyramides qui permettent de conserver leurs fils aux lames de rasoirs; ou prétendant, dans un numéro d’avril comme il se doit, que d’éminents problèmes non résolus viennent de trouver leurs solutions. Plus drôle encore, le docteur Matrix proposera une preuve bidon que la millionième décimale de Pi est 5 : or, quand on la déterminera, plus tard, à l’université Stanford, elle s’avèrera être… 5!
Les amoureux de mathématiques récréatives sont aussi redevables à Gardner d’avoir fait redécouvrir et connaître au grand public les œuvres de deux des plus grands inventeurs d’énigmes du siècle dernier : l’américain Sam Loyd (1841-1911) et le britannique Henry Ernest Dudeney (1857-1930), dont il a édité les oeuvres.
Science et philosophie
Gardner a étudié en philosophie à l’université et cette discipline est restée au centre de ses intérêts. «La philosophie me fournit une excuse pour m’occuper d’un peu de tout», dira-t-il, restant bien modeste sur ce qu’il a accompli : «Bien que mes intérêts soient variés, ils dépassent rarement un niveau élémentaire. Je donne l’impression d’en savoir plus que je n’en sais parce que je fais beaucoup de recherche, que j’écris clairement et que je maintiens à jour des fiches sur tout ce qui m’intéresse ».
Ayant été formé au contact de Carnap, il n’est pas étonnant que l’on retrouve chez lui ces qualités intellectuelles qu’on trouvait chez le premier; pas étonnant non plus que la science et l’épistémologie y occupent une grande place. Gardner s’est en fait avéré un fort habile vulgarisateur scientifique et philosophique, produisant plusieurs ouvrages s’adressant à un large public —certains sont destinés aux adultes, d’autres aux plus jeunes.
Faute de pouvoir traiter, même sommairement, tous ses écrits et ses positions philosophiques, je me contenterai d’en énumérer trois ici, particulièrement importantes et qu’il a défendues avec brio
La première. Gardner a d’abord soutenu la double thèse du réalisme extérieur et de la vérité correspondance. Cette thèse, il la défendra en particulier contre l’instrumentalisme, contre le pragmatisme, contre le relativisme et contre les conceptions de la vérité comme cohérence. Durant les années 90, il a repris le flambeau pour attaquer, au nom du réalisme extérieur et de la vérité correspondance, les thèses post-modernistes qui envahissaient alors les départements universitaires, en particulier de sciences sociales, de littérature et de philosophie.
La deuxième. Gardner défend depuis toujours un platonisme (ou réalisme) mathématique : il soutient donc que les êtres mathématiques existent indépendamment de notre pensée, qui les découvre.
La troisième. Gardner s’est défini comme mystériste, entendant par là qu’il pense qu’il y a un profond et peut-être insoluble et irréductible mystère concernant l’esprit humain et la conscience, et qui dépasse peut-être les capacités de l’esprit humain. Gardner attribue une version ou une autre de cette position à divers auteurs, parmi lesquels : Noam Chomsky, Roger Penrose et Thomas Nagel.
Le mouvement sceptique
En 1952, Martin Gardner publie, chez Putnam, un livre intitulé : In the Name of Science. C’est un ouvrage étonnant et neuf.
Dans un style remarquable par sa grande clarté, l’auteur propose une information riche concernant toute une série de croyances, dont plusieurs sont alors fort populaires, mais qui sont aussi plus ou moins délirantes et qui prennent appui sur une base prétendue scientifique. Il examine ces croyances à la loupe et argumente pas à pas pour démontrer en quoi elles sont irrationnelles, erronées ou problématiques, et convie ses lecteurs à un exercice dont l’humour n’est pas absent.
Parmi les sujets traités : la dianétique de l’Église de scientologie; les OVNIs; le accumulateurs d’orgone de Wilhelm Reich; l’astronomie d’Immanuel Velikovsky; la «pyramidologie»; l’Atlantide; la perception extrasensorielle; et plusieurs autres encore.
L’ouvrage ne connaît guère de succès. Quatre ans plus tard, il est repris par Dover sous le titre : Fads and Fallacies in the Name of Science. Il devient vite un best-seller en lequel plusieurs voient le document fondateur du mouvement sceptique moderne anglophone. Le livre est encore disponible aujourd’hui, en format de poche et toujours chez Dover.
Un quart de siècle plus tard, en 1976, Gardner sera, avec plusieurs autres comme Carl Sagan, Isaac Asimov, Philip Klass, Paul Kurtz, Ray Hyman, James Randi et Sidney Hook, un des membres fondateurs du CSICOP (Committee for the Scientific Investigation of Claims of the Paranormal, ou Comité pour l’examen scientifique des allégations du paranormal). Cette célèbre et sérieuse organisation qui, comme on sait, existe toujours, encourage l’examen critique, scientifique et responsable des allégations paranormales ou parascientifiques (fringe-science) et veut faire connaître les résultats de ces examens à la communauté scientifique et au grand public. De 1983 à 2002 Gardner a tenu une chronique dans Skeptical Inquirer, le magazine du mouvement — elle sera d’abord intitulée Notes from a Psi-Watcher, puis Notes from a Fringe-Watcher. Comme on l’a vu, il vient d’y effectuer un retour.
Sa vaste connaissance de la magie, qui est une des grandes passions de sa vie, a certainement été ici d’un certain secours dans le travail de «détection de poutine» auquel Gardner s’est livré si longtemps et avec succès et panache.
Tout en reconnaissant qu’il y a un certain plaisir à démonter les croyances irrationnelles et en ne niant pas que c’est aussi une manière d’apprendre en douceur la vraie science indispensable à ce travail, Gardner a cependant avoué — et on le comprend! — avoir pris beaucoup plus de plaisir à écrire ses livres sur la science que ceux où il se livre au «déboulonnage» (debunking), ajoutant même regretter, en un sens, d’y avoir consacré autant de temps.
Mais il ajoutait aussi : «Une des raisons de s’y livrer [au déboulonnage ] est que la mauvaise science contribue au décervelage de notre pays. Des croyances sont adoptées par les leaders politiques et cela cause un tort considérable à la société. On le voit en ce moment même [note de N.B. : nous sommes en 1998] avec la montée de la droite religieuse, qui domine de larges pans du Parti Républicain. Je pense que le fondamentaliste et pentecôtiste Pat Robertson est un bien plus grand danger pour les Etats-Unis que, disons, Jesse Helms, qui sera vite oublié .»
En justification du travail des sceptiques, Gardner citera aussi la nécessité de contrer certaines conceptions pseudo-scientifiques dangereuses et destructrices, par exemple celles concernant les races ou les pseudo-médecines. Il rappellera pour finir le mot de Voltaire : «Si nous croyons les absurdités, nous allons commettre des atrocités »
Examinant dans son ensemble l’œuvre de Gardner, ce qui frappe d’abord, c’est la grande variété de ses intérêts, qui ne s’est jamais démentie tout au long de sa carrière.
Gardner est en fait une sorte de polymathe, c’est-à-dire une de ces personnes cultivant l’ambition de faire un tour le plus complet possible de l’expérience et du savoir humains.
Pour survoler cette oeuvre, diversifiée et abondante, et sans prétendre tout couvrir, on pourra ici commodément la ventiler sous cinq rubriques.
Jeux et divertissements mathématiques
C’est souvent par ce seul volet de son oeuvre que l’on connaît Gardner. Il faut dire qu’il est probablement la personne qui a le plus fait, durant la deuxième moitié du XX ème siècle, pour populariser les mathématiques en général et les «mathématiques récréatives» en particulier.
Son travail sur ces deux plans lui a valu une très grande estime de la part des mathématiciennes et mathématiciens ainsi que des pédagogues et vulgarisateurs scientifiques. Pourtant, et on sera peut-être étonné de l’apprendre, Martin Gardner, qui expose clairement tant de notions de mathématiques, n’a aucun diplôme dans cette discipline et n’a vraisemblablement approché les sciences formelles à l’université que par le biais de ses études en philosophie — durant lesquelles on peut présumer qu’il a appris un peu de logique. Gardner en a tiré la leçon qu’il n’y a rien de tel pour apprendre quelque chose que de devoir écrire sur ce quelque chose.
Tout commence en décembre 1956, alors que Gardner publie un premier article dans Scientific American sur des aspects ludiques de la géométrie combinatoire. On lui demande alors de tenir chronique sur les jeux mathématiques et il accepte. La célèbre rubrique Mathematical Games du Scientific American est née. Gardner y mettra un terme en 1981; elle sera alors reprise par Douglas Hofstadter, qui nommera joliment sa chronique Metamagical Themas, une anagramme de Mathematical Games.
Les nombreux ouvrages où sont réunies ces chroniques permettent de constater que, prises dans leur ensemble, elles offrent un assez vaste survol des mathématiques. Le parcours qu’elles proposent conduit les lecteurs, avec les années, de textes portant sur des notions élémentaires (qui sont le niveau de connaissance des mathématiques de Gardner lorsqu’il a commencé sa chronique) à des textes toujours aussi clairs, mais abordant des sujets de plus en plus complexes, jusqu’à traiter de développements récents, parfois pointus, auxquels Gardner a le grand mérite d’avoir initié un vaste public (les fractales, les polyominos, la crypto-analyse ainsi que de très nombreux autres sujets).
Dans le cadre de ces chroniques, Gardner invente un personnage fameux, le docteur Matrix, dont il conte les aventures. Il s’y permet même quelques canulars retentissants, dissertant par exemple sur un traité concernant des pyramides qui permettent de conserver leurs fils aux lames de rasoirs; ou prétendant, dans un numéro d’avril comme il se doit, que d’éminents problèmes non résolus viennent de trouver leurs solutions. Plus drôle encore, le docteur Matrix proposera une preuve bidon que la millionième décimale de Pi est 5 : or, quand on la déterminera, plus tard, à l’université Stanford, elle s’avèrera être… 5!
Les amoureux de mathématiques récréatives sont aussi redevables à Gardner d’avoir fait redécouvrir et connaître au grand public les œuvres de deux des plus grands inventeurs d’énigmes du siècle dernier : l’américain Sam Loyd (1841-1911) et le britannique Henry Ernest Dudeney (1857-1930), dont il a édité les oeuvres.
Science et philosophie
Gardner a étudié en philosophie à l’université et cette discipline est restée au centre de ses intérêts. «La philosophie me fournit une excuse pour m’occuper d’un peu de tout», dira-t-il, restant bien modeste sur ce qu’il a accompli : «Bien que mes intérêts soient variés, ils dépassent rarement un niveau élémentaire. Je donne l’impression d’en savoir plus que je n’en sais parce que je fais beaucoup de recherche, que j’écris clairement et que je maintiens à jour des fiches sur tout ce qui m’intéresse ».
Ayant été formé au contact de Carnap, il n’est pas étonnant que l’on retrouve chez lui ces qualités intellectuelles qu’on trouvait chez le premier; pas étonnant non plus que la science et l’épistémologie y occupent une grande place. Gardner s’est en fait avéré un fort habile vulgarisateur scientifique et philosophique, produisant plusieurs ouvrages s’adressant à un large public —certains sont destinés aux adultes, d’autres aux plus jeunes.
Faute de pouvoir traiter, même sommairement, tous ses écrits et ses positions philosophiques, je me contenterai d’en énumérer trois ici, particulièrement importantes et qu’il a défendues avec brio
La première. Gardner a d’abord soutenu la double thèse du réalisme extérieur et de la vérité correspondance. Cette thèse, il la défendra en particulier contre l’instrumentalisme, contre le pragmatisme, contre le relativisme et contre les conceptions de la vérité comme cohérence. Durant les années 90, il a repris le flambeau pour attaquer, au nom du réalisme extérieur et de la vérité correspondance, les thèses post-modernistes qui envahissaient alors les départements universitaires, en particulier de sciences sociales, de littérature et de philosophie.
La deuxième. Gardner défend depuis toujours un platonisme (ou réalisme) mathématique : il soutient donc que les êtres mathématiques existent indépendamment de notre pensée, qui les découvre.
La troisième. Gardner s’est défini comme mystériste, entendant par là qu’il pense qu’il y a un profond et peut-être insoluble et irréductible mystère concernant l’esprit humain et la conscience, et qui dépasse peut-être les capacités de l’esprit humain. Gardner attribue une version ou une autre de cette position à divers auteurs, parmi lesquels : Noam Chomsky, Roger Penrose et Thomas Nagel.
Le mouvement sceptique
En 1952, Martin Gardner publie, chez Putnam, un livre intitulé : In the Name of Science. C’est un ouvrage étonnant et neuf.
Dans un style remarquable par sa grande clarté, l’auteur propose une information riche concernant toute une série de croyances, dont plusieurs sont alors fort populaires, mais qui sont aussi plus ou moins délirantes et qui prennent appui sur une base prétendue scientifique. Il examine ces croyances à la loupe et argumente pas à pas pour démontrer en quoi elles sont irrationnelles, erronées ou problématiques, et convie ses lecteurs à un exercice dont l’humour n’est pas absent.
Parmi les sujets traités : la dianétique de l’Église de scientologie; les OVNIs; le accumulateurs d’orgone de Wilhelm Reich; l’astronomie d’Immanuel Velikovsky; la «pyramidologie»; l’Atlantide; la perception extrasensorielle; et plusieurs autres encore.
L’ouvrage ne connaît guère de succès. Quatre ans plus tard, il est repris par Dover sous le titre : Fads and Fallacies in the Name of Science. Il devient vite un best-seller en lequel plusieurs voient le document fondateur du mouvement sceptique moderne anglophone. Le livre est encore disponible aujourd’hui, en format de poche et toujours chez Dover.
Un quart de siècle plus tard, en 1976, Gardner sera, avec plusieurs autres comme Carl Sagan, Isaac Asimov, Philip Klass, Paul Kurtz, Ray Hyman, James Randi et Sidney Hook, un des membres fondateurs du CSICOP (Committee for the Scientific Investigation of Claims of the Paranormal, ou Comité pour l’examen scientifique des allégations du paranormal). Cette célèbre et sérieuse organisation qui, comme on sait, existe toujours, encourage l’examen critique, scientifique et responsable des allégations paranormales ou parascientifiques (fringe-science) et veut faire connaître les résultats de ces examens à la communauté scientifique et au grand public. De 1983 à 2002 Gardner a tenu une chronique dans Skeptical Inquirer, le magazine du mouvement — elle sera d’abord intitulée Notes from a Psi-Watcher, puis Notes from a Fringe-Watcher. Comme on l’a vu, il vient d’y effectuer un retour.
Sa vaste connaissance de la magie, qui est une des grandes passions de sa vie, a certainement été ici d’un certain secours dans le travail de «détection de poutine» auquel Gardner s’est livré si longtemps et avec succès et panache.
Tout en reconnaissant qu’il y a un certain plaisir à démonter les croyances irrationnelles et en ne niant pas que c’est aussi une manière d’apprendre en douceur la vraie science indispensable à ce travail, Gardner a cependant avoué — et on le comprend! — avoir pris beaucoup plus de plaisir à écrire ses livres sur la science que ceux où il se livre au «déboulonnage» (debunking), ajoutant même regretter, en un sens, d’y avoir consacré autant de temps.
Mais il ajoutait aussi : «Une des raisons de s’y livrer [au déboulonnage ] est que la mauvaise science contribue au décervelage de notre pays. Des croyances sont adoptées par les leaders politiques et cela cause un tort considérable à la société. On le voit en ce moment même [note de N.B. : nous sommes en 1998] avec la montée de la droite religieuse, qui domine de larges pans du Parti Républicain. Je pense que le fondamentaliste et pentecôtiste Pat Robertson est un bien plus grand danger pour les Etats-Unis que, disons, Jesse Helms, qui sera vite oublié .»
En justification du travail des sceptiques, Gardner citera aussi la nécessité de contrer certaines conceptions pseudo-scientifiques dangereuses et destructrices, par exemple celles concernant les races ou les pseudo-médecines. Il rappellera pour finir le mot de Voltaire : «Si nous croyons les absurdités, nous allons commettre des atrocités »
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Martin Gardner,
Normand Baillargeon,
pensée critique
jeudi, novembre 06, 2008
MARTIN GARDNER, LE SCEPTIQUE POLYMATHE -1
Par son ampleur et par sa lucidité,
par les lumières qu’elle apporte sur des questions
difficiles et importantes,
la contribution de Martin Gardner à la vie intellectuelle contemporaine est exemplaire.
Noam Chomsky
Le scepticisme est un vaste fleuve d’idées qui a irrigué la pensée occidentale depuis les sceptiques de l’Antiquité jusqu’à nos jours.
Durant ce long développement, le scepticisme a pris des formes diverses. Pour les sceptiques de l’Antiquité grecque, il a surtout été un moyen d’atteindre, devant le chaos du monde et l’incertitude de nos jugements, un idéal moral de tranquillité de l’âme (appelé ataraxie); il fut plus tard, par exemple chez Montaigne, une attitude de réserve devant l’incertitude du savoir et la diversité des mœurs et des opinions; au XVII ème siècle, il fut un puissant aiguillon et un précieux allié de la pensée scientifique naissante; de tout temps, mais plus encore depuis le Siècle des Lumières, il a été une arme redoutable pour combattre le dogmatisme et l’obscurantisme, notamment religieux.
Au XX ème siècle, alors que la science empirique et expérimentale est constituée depuis déjà trois siècles, le scepticisme se fait volontiers son critique compagnon de route: il devient pourfendeur des croyances irrationnelles et de la pseudoscience, à laquelle il peut arriver même à des scientifiques de céder. Il propose ainsi une indispensable hygiène de l’esprit. À ce titre, il intéresse à la fois le scientifique et le citoyen et peut prétendre apporter une précieuse contribution à la santé et à la vigueur du débat démocratique. Ce mouvement sceptique intervient dans l’espace public, dénonce, parfois avec humour mais toujours avec sérieux et compétence, les théories et idées pseudoscientifiques, paranormales et plus généralement irrationalistes.
Martin Gardner est sans aucun doute une des personnes qui ont le plus contribué au développement du mouvement sceptique contemporain et à la définition de ses caractères les plus spécifiques et originaux. Il n’est pas excessif de soutenir que quiconque participe à ce mouvement ou en a simplement appris quelque chose, a contracté une certaine dette envers lui.
Mais Gardner, qui est aujourd’hui un homme âgé (il est né le 21 octobre 1914 à Tulsa, Oklahoma), demeure la personne discrète qu’il a toujours été et reste, dans toute la variété de ses intérêts, étrangement peu connu, parfois même au sein du mouvement sceptique. Il faut dire que lui-même a déjà affirmé que sa vie ne présente pas grand intérêt, puisqu’elle est «tout entière vécue dans [s]a tête»!
Les pages qui suivent tirent toutes leurs informations des écrits de ou sur Gardner (1) et vous invitent à une rencontre avec ce monument de la pensée critique, avec l’espoir que vous aurez, après les avoir parcourues, l’irrésistible envie de le lire — ou de le relire.
Fragments biographiques
Le plus récent texte publié de Marin Gardner est peut-être «Mr Beloc objects», paru dans le dernier numéro de Skeptical Inquirer (novembre/décembre 2008) — Gardner a longtemps tenu une chronique dans cette pubication. Son premier texte publié l’a été il y a près de … 76 ans, puisqu’il est paru en avril 1930. Gardner n’a alors que 16 ans et est étudiant au secondaire. Cette première publication est bien modeste : il s’agit d’une simple demande envoyée à un chroniqueur de la revue Science and Invention. Mais on y pressent déjà le passionné de magie et d’énigmes qu’il deviendra, en même temps que l’homme désireux de vérifier ce qu’on lui dit et qui annonce le sceptique qu’il sera.
Pour mémoire, voici ce document:
J’ai récemment lu un article sur la calligraphie et les faussaires dans lequel on affirmait que, pour faire disparaître l’encre, ceux-ci ne l’enlevaient pas vraiment, mais la décoloraient plutôt; et que l’encre ainsi traitée pouvait réapparaître facilement par un procédé dit de « fumage », bien connu de tous les experts. Pouvez-vous me décrire ce procédé? M’indiquer quels produits chimiques sont employés? Et aussi me dire comment on procède ? (2)
Comment ce jeune homme curieux est-il devenu Gardner? Voici quelques éléments de réponse à cette question.
Martin Gardner est né d’une mère fervente méthodiste et d’un père panthéiste. Athée au début du secondaire, il va se convertir et même devenir fondamentaliste avant de perdre définitivement la foi au catholicisme et de parvenir à une forme bien particulière de foi. Il raconte longuement un «parcours spirituel» qui ressemble au sien dans ce qu’il décrira comme un «roman semi autobiographique» : The Flight from Peter Fromm, où on assiste au cheminement d’un jeune homme qui s’arrache au fondamentalisme.
Le jeune Gardner ambitionne d’aller étudier à Caltech pour devenir physicien. Mais pour y être admis il doit avoir complété deux années d’études supérieures. Il s’inscrit donc pour cette raison à l’Université de Chicago — il est de la classe de 1936.
Son passage dans cette université, alors dirigée par Robert Maynard Hutchins, le marquera. Inspiré par Mortimer Adler, Hutchins, le jeune et controversé recteur, y prône une éducation libérale pour tous, une éducation sans spécialisation et centrée notamment sur les savoirs disciplinaires fondamentaux et la fréquentation des grands textes de la tradition occidentale.
Non seulement Gardner va-t-il découvrir à l’université de Chicago la vie intellectuelle et en particulier la philosophie, mais il va aussi y perdre la foi en le christianisme. Quand il est entré à l’université, il était un protestant fondamentaliste, doutant même de la théorie de l’évolution. Un cours de géologie le convainc de son erreur; bien d’autres cours plus tard, il a entièrement perdu sa foi en le christianisme. « […] mon fondamentalisme, constatera-t-il, et c’est incroyable, résista trois ans à l’Université de Chicago, qui était alors un château fort de l’humanisme laïque. […] L’érosion de mes convictions a été plus lente que ne l’avait été ma conversion ».
Après la guerre et quatre années passées dans la Marine, où il est timonier, Gardner serait sans doute retourné travailler pour les presses de l’université de Chicago s’il n’avait vendu un article au magazine Esquire. Cela le décidera à tenter sa chance comme auteur.
Un autre événement important de sa vie intellectuelle survient ensuite, alors qu’il s’inscrit à un cours de philosophie des sciences donné par Rudolf Carnap (1891-1970). Carnap a été un des membres fondateurs du célèbre Cercle de Vienne, qui réunissait des philosophes, des mathématiciens, des logiciens et des scientifiques autour du projet commun de produire une épistémologie rigoureuse et informée de la science faite ou en train de se faire. Sous la bannière du positivisme (on dira aussi : de l’empirisme) logique, ces penseurs proposent notamment une distinction entre propositions analytiques et a priori, pouvant être ou non valides (ce qu’on reconnaît en les analysant) et propositions synthétiques et a posteriori, pouvant ou non être vraies, ce qu’on détermine par l’expérience. Cette distinction débouche sur un critère de signification par lequel les membres du cercle espèrent pouvoir distinguer entre science et pseudoscience — c’est ce qu’on appellera le problème de la démarcation —, entre discours sensé et discours vide ou insensé. Ils concluront que les questions métaphysiques sont vides de sens. Si on doit reconnaître que ces travaux ont leurs faiblesses, en particulier un empirisme par trop naïf, il faut aussi constater que ces penseurs sont rigoureux, savants, informés, exigeants, amoureux de la vérité et du savoir. Gardner découvre avec bonheur ces qualités chez Carnap et elles se retrouveront dans ses propres écrits. En attendant, il convainc Carnap de le laisser enregistrer son cours et de lui confier le soin de tirer un livre de ces enregistrements. Le livre paraîtra et il en existe une édition française (Les fondements philosophiques de la physique, Armand Colin) : il reste une des bonnes introductions à son sujet.
À compter de cette date, Gardner commence à réunir ses célèbres fiches de lecture, qu’il conserve et classe dans des boîtes de souliers. Souvent, il découpe directement le passage qui l’intéresse dans son exemplaire du livre, qu’il abandonne ensuite, ne gardant ainsi que l’essentiel d’un ouvrage. Bientôt, 25 boîtes de chaussures sont sa plus précieuse — et presque sa seule — possession.
Avant d’en venir à un sommaire et inévitablement incomplet survol de ce qu’il tirera de ses boîtes et de leurs successeurs, deux dernières remarques.
La première pour rappeler que des personnes qui partagent ses passions et ses intérêts, notamment pour la magie et les mathématiques (surtout récréatives), se réunissent (aux deux ans, semble-t-il) lors d’événements appelés "Gatherings for Gardner". Le premier s’est tenu en 1993 et on peut trouver de l’information sur ces Gatherings à : [http://www.g4g4.com/index.html].
La dernière, pour souligner qu’un astéroïde (2587) porte, en son honneur, le nom de Gardner.
***
(1) Outre les textes que je citerai, j’ai bénéficié, pour écrire ces pages, du collage d’extraits préparé par Dana Richards sous le titre : «Martin Gardner : A Documentary», dans : Mathemagician and Pied Puzzler : A Collection in Tribute to Martin Gardner, Natick, Mass. , A K Peters, 1999. Pages 3-13.
(2) GARDNER, Martin, «Now It Is, Now It Isn’t», Science and Invention, Avril 1930, p. 1119.
par les lumières qu’elle apporte sur des questions
difficiles et importantes,
la contribution de Martin Gardner à la vie intellectuelle contemporaine est exemplaire.
Noam Chomsky
Le scepticisme est un vaste fleuve d’idées qui a irrigué la pensée occidentale depuis les sceptiques de l’Antiquité jusqu’à nos jours.
Durant ce long développement, le scepticisme a pris des formes diverses. Pour les sceptiques de l’Antiquité grecque, il a surtout été un moyen d’atteindre, devant le chaos du monde et l’incertitude de nos jugements, un idéal moral de tranquillité de l’âme (appelé ataraxie); il fut plus tard, par exemple chez Montaigne, une attitude de réserve devant l’incertitude du savoir et la diversité des mœurs et des opinions; au XVII ème siècle, il fut un puissant aiguillon et un précieux allié de la pensée scientifique naissante; de tout temps, mais plus encore depuis le Siècle des Lumières, il a été une arme redoutable pour combattre le dogmatisme et l’obscurantisme, notamment religieux.
Au XX ème siècle, alors que la science empirique et expérimentale est constituée depuis déjà trois siècles, le scepticisme se fait volontiers son critique compagnon de route: il devient pourfendeur des croyances irrationnelles et de la pseudoscience, à laquelle il peut arriver même à des scientifiques de céder. Il propose ainsi une indispensable hygiène de l’esprit. À ce titre, il intéresse à la fois le scientifique et le citoyen et peut prétendre apporter une précieuse contribution à la santé et à la vigueur du débat démocratique. Ce mouvement sceptique intervient dans l’espace public, dénonce, parfois avec humour mais toujours avec sérieux et compétence, les théories et idées pseudoscientifiques, paranormales et plus généralement irrationalistes.
Martin Gardner est sans aucun doute une des personnes qui ont le plus contribué au développement du mouvement sceptique contemporain et à la définition de ses caractères les plus spécifiques et originaux. Il n’est pas excessif de soutenir que quiconque participe à ce mouvement ou en a simplement appris quelque chose, a contracté une certaine dette envers lui.
Mais Gardner, qui est aujourd’hui un homme âgé (il est né le 21 octobre 1914 à Tulsa, Oklahoma), demeure la personne discrète qu’il a toujours été et reste, dans toute la variété de ses intérêts, étrangement peu connu, parfois même au sein du mouvement sceptique. Il faut dire que lui-même a déjà affirmé que sa vie ne présente pas grand intérêt, puisqu’elle est «tout entière vécue dans [s]a tête»!
Les pages qui suivent tirent toutes leurs informations des écrits de ou sur Gardner (1) et vous invitent à une rencontre avec ce monument de la pensée critique, avec l’espoir que vous aurez, après les avoir parcourues, l’irrésistible envie de le lire — ou de le relire.
Fragments biographiques
Le plus récent texte publié de Marin Gardner est peut-être «Mr Beloc objects», paru dans le dernier numéro de Skeptical Inquirer (novembre/décembre 2008) — Gardner a longtemps tenu une chronique dans cette pubication. Son premier texte publié l’a été il y a près de … 76 ans, puisqu’il est paru en avril 1930. Gardner n’a alors que 16 ans et est étudiant au secondaire. Cette première publication est bien modeste : il s’agit d’une simple demande envoyée à un chroniqueur de la revue Science and Invention. Mais on y pressent déjà le passionné de magie et d’énigmes qu’il deviendra, en même temps que l’homme désireux de vérifier ce qu’on lui dit et qui annonce le sceptique qu’il sera.
Pour mémoire, voici ce document:
J’ai récemment lu un article sur la calligraphie et les faussaires dans lequel on affirmait que, pour faire disparaître l’encre, ceux-ci ne l’enlevaient pas vraiment, mais la décoloraient plutôt; et que l’encre ainsi traitée pouvait réapparaître facilement par un procédé dit de « fumage », bien connu de tous les experts. Pouvez-vous me décrire ce procédé? M’indiquer quels produits chimiques sont employés? Et aussi me dire comment on procède ? (2)
Comment ce jeune homme curieux est-il devenu Gardner? Voici quelques éléments de réponse à cette question.
Martin Gardner est né d’une mère fervente méthodiste et d’un père panthéiste. Athée au début du secondaire, il va se convertir et même devenir fondamentaliste avant de perdre définitivement la foi au catholicisme et de parvenir à une forme bien particulière de foi. Il raconte longuement un «parcours spirituel» qui ressemble au sien dans ce qu’il décrira comme un «roman semi autobiographique» : The Flight from Peter Fromm, où on assiste au cheminement d’un jeune homme qui s’arrache au fondamentalisme.
Le jeune Gardner ambitionne d’aller étudier à Caltech pour devenir physicien. Mais pour y être admis il doit avoir complété deux années d’études supérieures. Il s’inscrit donc pour cette raison à l’Université de Chicago — il est de la classe de 1936.
Son passage dans cette université, alors dirigée par Robert Maynard Hutchins, le marquera. Inspiré par Mortimer Adler, Hutchins, le jeune et controversé recteur, y prône une éducation libérale pour tous, une éducation sans spécialisation et centrée notamment sur les savoirs disciplinaires fondamentaux et la fréquentation des grands textes de la tradition occidentale.
Non seulement Gardner va-t-il découvrir à l’université de Chicago la vie intellectuelle et en particulier la philosophie, mais il va aussi y perdre la foi en le christianisme. Quand il est entré à l’université, il était un protestant fondamentaliste, doutant même de la théorie de l’évolution. Un cours de géologie le convainc de son erreur; bien d’autres cours plus tard, il a entièrement perdu sa foi en le christianisme. « […] mon fondamentalisme, constatera-t-il, et c’est incroyable, résista trois ans à l’Université de Chicago, qui était alors un château fort de l’humanisme laïque. […] L’érosion de mes convictions a été plus lente que ne l’avait été ma conversion ».
Après la guerre et quatre années passées dans la Marine, où il est timonier, Gardner serait sans doute retourné travailler pour les presses de l’université de Chicago s’il n’avait vendu un article au magazine Esquire. Cela le décidera à tenter sa chance comme auteur.
Un autre événement important de sa vie intellectuelle survient ensuite, alors qu’il s’inscrit à un cours de philosophie des sciences donné par Rudolf Carnap (1891-1970). Carnap a été un des membres fondateurs du célèbre Cercle de Vienne, qui réunissait des philosophes, des mathématiciens, des logiciens et des scientifiques autour du projet commun de produire une épistémologie rigoureuse et informée de la science faite ou en train de se faire. Sous la bannière du positivisme (on dira aussi : de l’empirisme) logique, ces penseurs proposent notamment une distinction entre propositions analytiques et a priori, pouvant être ou non valides (ce qu’on reconnaît en les analysant) et propositions synthétiques et a posteriori, pouvant ou non être vraies, ce qu’on détermine par l’expérience. Cette distinction débouche sur un critère de signification par lequel les membres du cercle espèrent pouvoir distinguer entre science et pseudoscience — c’est ce qu’on appellera le problème de la démarcation —, entre discours sensé et discours vide ou insensé. Ils concluront que les questions métaphysiques sont vides de sens. Si on doit reconnaître que ces travaux ont leurs faiblesses, en particulier un empirisme par trop naïf, il faut aussi constater que ces penseurs sont rigoureux, savants, informés, exigeants, amoureux de la vérité et du savoir. Gardner découvre avec bonheur ces qualités chez Carnap et elles se retrouveront dans ses propres écrits. En attendant, il convainc Carnap de le laisser enregistrer son cours et de lui confier le soin de tirer un livre de ces enregistrements. Le livre paraîtra et il en existe une édition française (Les fondements philosophiques de la physique, Armand Colin) : il reste une des bonnes introductions à son sujet.
À compter de cette date, Gardner commence à réunir ses célèbres fiches de lecture, qu’il conserve et classe dans des boîtes de souliers. Souvent, il découpe directement le passage qui l’intéresse dans son exemplaire du livre, qu’il abandonne ensuite, ne gardant ainsi que l’essentiel d’un ouvrage. Bientôt, 25 boîtes de chaussures sont sa plus précieuse — et presque sa seule — possession.
Avant d’en venir à un sommaire et inévitablement incomplet survol de ce qu’il tirera de ses boîtes et de leurs successeurs, deux dernières remarques.
La première pour rappeler que des personnes qui partagent ses passions et ses intérêts, notamment pour la magie et les mathématiques (surtout récréatives), se réunissent (aux deux ans, semble-t-il) lors d’événements appelés "Gatherings for Gardner". Le premier s’est tenu en 1993 et on peut trouver de l’information sur ces Gatherings à : [http://www.g4g4.com/index.html].
La dernière, pour souligner qu’un astéroïde (2587) porte, en son honneur, le nom de Gardner.
***
(1) Outre les textes que je citerai, j’ai bénéficié, pour écrire ces pages, du collage d’extraits préparé par Dana Richards sous le titre : «Martin Gardner : A Documentary», dans : Mathemagician and Pied Puzzler : A Collection in Tribute to Martin Gardner, Natick, Mass. , A K Peters, 1999. Pages 3-13.
(2) GARDNER, Martin, «Now It Is, Now It Isn’t», Science and Invention, Avril 1930, p. 1119.
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lundi, octobre 27, 2008
HARRY HOUDINI (1874-1926) ET LE SPIRITUALISME - 7 et fin
Pensée critique et phénomènes paranormaux
Devant l’histoire du spiritualisme, une question se pose immanquablement : comment des gens qui possèdent à l’évidence la capacité à penser de manière critique, ont-ils pu succomber aux mirages spiritualistes. Question incontournable, puisque ce sont en certains cas des personnalités brillantes, éduquées et capables d’un travail intellectuel important et créateur qui ont chanté les mérites du spiritualisme. Qu’on en juge sur cette liste de quelques éminents supporters : William James (1842-1910), le grand philosophe et psychologue américain; Sir Alfred Arthur Wallace (1823-1913), le co-découvreur, avec Charles Darwin (1809-1882) de la théorie de l’évolution par sélection naturelle — en plus du spiritualisme, il a défendu la phrénologie; Sir William Crookes (1832-1919), un des plus éminents scientifiques du XIX ème siècle; Sir Oliver Lodge (1851-1940), physicien ayant contribué au développement de la télégraphie sans fil; Sir William Barrett ((1844–1925), professeur de physique au Royal College of Science de Dublin, qui sera parmi les fondateurs de l’ American et de la British Society for Psychical Research; Charles Richet, (1850-1935), professeur au Collège de France et Prix Nobel de médecine en 1913; et de nombreux autres, sans oublier bien entendu de Sir Arthur Conan Doyle lui-même, qui était, rappelons-le, médecin avant d’être écrivain et d’inventer ce parangon de rationalité qu’est Sherlock Holmes.
Comment donc comprendre l’absence de pensée critique de ces personnes devant les médiums? Le sujet est complexe et il y a sans doute plusieurs explications à considérer. Dans des travaux dont il a proposé une synthèse dans un récent article paru dans Skeptical Inquirer , D. Alan Bensley suggère pour sa part que penser de manière critique demande non seulement la maîtrise d’habiletés, mais aussi la volonté de les mettre en œuvre. Cette distinction conceptuelle permet de concevoir comment, pour toutes sortes de raisons elles-mêmes complexes, des individus peuvent fort bien, dans certaines circonstances, ne pas utiliser leurs habiletés.
La mort de Houdini
À l’automne 1926, Houdini est à Montréal. Le 8 octobre, il y a donné un spectacle au Princess Theatre. Le lendemain, il a présenté à l’Université McGill une conférence sur son travail de démystificateur. Le 22, Joselyn Gordon Whitehead, un étudiant de l’université McGill, lui rend visite dans sa loge au Princess Theatre.
Houdini pouvait et l’avait répété durant sa conférence, recevoir sur le ventre des coups de poing de n’importe qui — à condition de se préparer à les recevoir. Whitehead lui demande si cela est vrai. Houdini, qui est en train de lire son courrier répond distraitement que oui. L’étudiant s’élance et frappe quelques coups au ventre de Houdini, qui n’a pas eu le temps de se préparer. Le magicien ressent une grande douleur, qu’il pense musculaire. Il souffre en fait d’un rupture de l’appendice, qu’il tardera à soigner et qui dégénérera. C’est elle qui l’emportera.
Il est mort, confiera son épouse, en parlant de Robert Ingersoll — un auteur et conférencier qui a consacré sa vie à défendre l’agnosticisme et la libre-pensée et qui était un de ses héros. C’était le jour de l’Halloween, le 31 octobre 1926. Houdini avait 52 ans.
Il avait convenu d’un code avec son épouse, un code qu’il utiliserait pour communiquer avec elle et qui lui permettrait de détecter les charlatans parmi les médiums qui prétendraient la mettre en contact avec son époux décédé. Après des années d’échec des médiums, l’un d’eux donna effectivement le bon code : d’abord stupéfaite, Bess se souvint qu’à cette date le secret avait été éventé.
À chaque anniversaire de sa mort, Bess et des amis tentèrent de leur côté d’entrer en contact avec Houdini. Le 31 octobre 1936 eut lieu la dernière tentative et Bess mit alors fin à l’expérience, convaincue que son époux ne la contacterait pas. «C’est fini, dit-elle. Bonne nuit Harry».
Le mouvement sceptique doit énormément à Houdini. Mais il est bien triste de constater qu’il trouverait aujourd’hui encore de quoi occuper tout son temps, s’il pouvait reprendre son travail là où il l’avait laissé. Les spiritualistes contemporains ont certes changé de nom et ils s’appellent désormais des «channelers» (ce qu’on peut rendre par : canaux de communication — avec les morts, bien entendu) ou des «clairaudients» : mais ils font essentiellement les mêmes promesses à leurs innocentes et fragiles victimes qu’ils bernent d’aussi affligeante manière. Fort heureusement, d’autres, comme Randi, ont repris le flambeau.
Bibliographie
Ouvrages de Houdini
Sauf erreur, Houdini a publié neuf livres, dont deux privément. Les trois suivants ont directement rapport avec le sujet de cet article.
HOUDINI, A Magician Among the Spirits, Harper and Row, New York and London, 1924.
HOUDINI, Miracle Mongers And Their Methods: A Complete Exposé, E.P. Dutton & Company, New York, 1920.
HOUDINI, Houdini exposes the Tricks Used by the Boston Medium «Margery», Adam Press, New York, 1924.
Devenue introuvable, cette brochure semble en totalité reprise dans:
HOUDINI, Houdini on Magic, Edité par Walter B. Gibson et Morris N. Young, Dover Publications, New York, 1953. Pages 134-161. L’ouvrage compte quelques autres pages (pp.120-133) qui seront utiles aux personnes qui voudraient connaître quelques-uns des trucs utilisés par les médiums.
Ouvrages sur Houdini
BRANDON, Ruth, The Life and Many Deaths of Harry Houdini, Pan books, Basingstoke and Oxford, 2001.
CANNELL, J.C., The Secrets of Houdini (1931), réédition : Dover, New York, 1973.
(Hardcover)
KALUSH, William et SLOMAN, Larry, The Secret Life of Houdini: The Making of America's First Superhero, Atria, Ville?, 2006.
MILBOURNE, Christopher, Houdini. The Untold Story, Thomas Y. Crowell Company, New York, 1969.
POLIDORO, Massimo, Final Séance. The Strange Friendship Between Houdini and Conan Doyle, Prometheus Books, New York, 2001.
THE AMAZING RANDI et SUGAR, B.R., Presenting Houdini. His Life and Art. The World’s Most Mystifying Magician, Greatest Jailbreaking Escape Artist, Debunker of Flase Spiritualists, Grosset and Dunlap, New York, 1976.
Ouvrages sur le spiritualisme
BRANDON, Ruth, The Spiritualists. The Passion for the Occult in the Nineteenth and Twentieth Centuries, Random House, New York, 1983.
DOYLE, A. Conan, On the Edge of the Unknown, London, 1930.
KURTZ, Paul, (Éditeur), A Skeptic's Handbook of Parapsychology, Prometheus Books, New York, 1985.
Devant l’histoire du spiritualisme, une question se pose immanquablement : comment des gens qui possèdent à l’évidence la capacité à penser de manière critique, ont-ils pu succomber aux mirages spiritualistes. Question incontournable, puisque ce sont en certains cas des personnalités brillantes, éduquées et capables d’un travail intellectuel important et créateur qui ont chanté les mérites du spiritualisme. Qu’on en juge sur cette liste de quelques éminents supporters : William James (1842-1910), le grand philosophe et psychologue américain; Sir Alfred Arthur Wallace (1823-1913), le co-découvreur, avec Charles Darwin (1809-1882) de la théorie de l’évolution par sélection naturelle — en plus du spiritualisme, il a défendu la phrénologie; Sir William Crookes (1832-1919), un des plus éminents scientifiques du XIX ème siècle; Sir Oliver Lodge (1851-1940), physicien ayant contribué au développement de la télégraphie sans fil; Sir William Barrett ((1844–1925), professeur de physique au Royal College of Science de Dublin, qui sera parmi les fondateurs de l’ American et de la British Society for Psychical Research; Charles Richet, (1850-1935), professeur au Collège de France et Prix Nobel de médecine en 1913; et de nombreux autres, sans oublier bien entendu de Sir Arthur Conan Doyle lui-même, qui était, rappelons-le, médecin avant d’être écrivain et d’inventer ce parangon de rationalité qu’est Sherlock Holmes.
Comment donc comprendre l’absence de pensée critique de ces personnes devant les médiums? Le sujet est complexe et il y a sans doute plusieurs explications à considérer. Dans des travaux dont il a proposé une synthèse dans un récent article paru dans Skeptical Inquirer , D. Alan Bensley suggère pour sa part que penser de manière critique demande non seulement la maîtrise d’habiletés, mais aussi la volonté de les mettre en œuvre. Cette distinction conceptuelle permet de concevoir comment, pour toutes sortes de raisons elles-mêmes complexes, des individus peuvent fort bien, dans certaines circonstances, ne pas utiliser leurs habiletés.
La mort de Houdini
À l’automne 1926, Houdini est à Montréal. Le 8 octobre, il y a donné un spectacle au Princess Theatre. Le lendemain, il a présenté à l’Université McGill une conférence sur son travail de démystificateur. Le 22, Joselyn Gordon Whitehead, un étudiant de l’université McGill, lui rend visite dans sa loge au Princess Theatre.
Houdini pouvait et l’avait répété durant sa conférence, recevoir sur le ventre des coups de poing de n’importe qui — à condition de se préparer à les recevoir. Whitehead lui demande si cela est vrai. Houdini, qui est en train de lire son courrier répond distraitement que oui. L’étudiant s’élance et frappe quelques coups au ventre de Houdini, qui n’a pas eu le temps de se préparer. Le magicien ressent une grande douleur, qu’il pense musculaire. Il souffre en fait d’un rupture de l’appendice, qu’il tardera à soigner et qui dégénérera. C’est elle qui l’emportera.
Il est mort, confiera son épouse, en parlant de Robert Ingersoll — un auteur et conférencier qui a consacré sa vie à défendre l’agnosticisme et la libre-pensée et qui était un de ses héros. C’était le jour de l’Halloween, le 31 octobre 1926. Houdini avait 52 ans.
Il avait convenu d’un code avec son épouse, un code qu’il utiliserait pour communiquer avec elle et qui lui permettrait de détecter les charlatans parmi les médiums qui prétendraient la mettre en contact avec son époux décédé. Après des années d’échec des médiums, l’un d’eux donna effectivement le bon code : d’abord stupéfaite, Bess se souvint qu’à cette date le secret avait été éventé.
À chaque anniversaire de sa mort, Bess et des amis tentèrent de leur côté d’entrer en contact avec Houdini. Le 31 octobre 1936 eut lieu la dernière tentative et Bess mit alors fin à l’expérience, convaincue que son époux ne la contacterait pas. «C’est fini, dit-elle. Bonne nuit Harry».
Le mouvement sceptique doit énormément à Houdini. Mais il est bien triste de constater qu’il trouverait aujourd’hui encore de quoi occuper tout son temps, s’il pouvait reprendre son travail là où il l’avait laissé. Les spiritualistes contemporains ont certes changé de nom et ils s’appellent désormais des «channelers» (ce qu’on peut rendre par : canaux de communication — avec les morts, bien entendu) ou des «clairaudients» : mais ils font essentiellement les mêmes promesses à leurs innocentes et fragiles victimes qu’ils bernent d’aussi affligeante manière. Fort heureusement, d’autres, comme Randi, ont repris le flambeau.
Bibliographie
Ouvrages de Houdini
Sauf erreur, Houdini a publié neuf livres, dont deux privément. Les trois suivants ont directement rapport avec le sujet de cet article.
HOUDINI, A Magician Among the Spirits, Harper and Row, New York and London, 1924.
HOUDINI, Miracle Mongers And Their Methods: A Complete Exposé, E.P. Dutton & Company, New York, 1920.
HOUDINI, Houdini exposes the Tricks Used by the Boston Medium «Margery», Adam Press, New York, 1924.
Devenue introuvable, cette brochure semble en totalité reprise dans:
HOUDINI, Houdini on Magic, Edité par Walter B. Gibson et Morris N. Young, Dover Publications, New York, 1953. Pages 134-161. L’ouvrage compte quelques autres pages (pp.120-133) qui seront utiles aux personnes qui voudraient connaître quelques-uns des trucs utilisés par les médiums.
Ouvrages sur Houdini
BRANDON, Ruth, The Life and Many Deaths of Harry Houdini, Pan books, Basingstoke and Oxford, 2001.
CANNELL, J.C., The Secrets of Houdini (1931), réédition : Dover, New York, 1973.
(Hardcover)
KALUSH, William et SLOMAN, Larry, The Secret Life of Houdini: The Making of America's First Superhero, Atria, Ville?, 2006.
MILBOURNE, Christopher, Houdini. The Untold Story, Thomas Y. Crowell Company, New York, 1969.
POLIDORO, Massimo, Final Séance. The Strange Friendship Between Houdini and Conan Doyle, Prometheus Books, New York, 2001.
THE AMAZING RANDI et SUGAR, B.R., Presenting Houdini. His Life and Art. The World’s Most Mystifying Magician, Greatest Jailbreaking Escape Artist, Debunker of Flase Spiritualists, Grosset and Dunlap, New York, 1976.
Ouvrages sur le spiritualisme
BRANDON, Ruth, The Spiritualists. The Passion for the Occult in the Nineteenth and Twentieth Centuries, Random House, New York, 1983.
DOYLE, A. Conan, On the Edge of the Unknown, London, 1930.
KURTZ, Paul, (Éditeur), A Skeptic's Handbook of Parapsychology, Prometheus Books, New York, 1985.
Libellés :
Houdini,
mouvement spiritualiste,
Normand Baillargeon,
pensée critique
dimanche, octobre 26, 2008
HARRY HOUDINI (1874-1926) ET LE SPIRITUALISME - 6
La confrontation avec Margery
Le dernier grand épisode du combat de Houdini contre les médiums aura lieu en 1924. Il sera épique et l’opposera à Mina Stinson Crandon (1884-1941), alias Margery, la très jeune épouse du prospère Docteur Le Roi Goddard Crandon, de Boston.
Fin 1922, la revue Scientific American profitant de la vogue du spiritualisme, avait annoncé qu’elle remettrait un prix de 2 500$ à quiconque produirait une photographie spirite authentique et un autre prix, toujours de 2 500$, à quiconque produirait un phénomène authentique durant une séance.
Un comité pour juger des candidatures a été formé. On y retrouve William McDougall, professeur de psychologie à Harvard; Walter Franklin Prince, un psychologue et ministre du culte, qui s’intéresse aux phénomènes psychiques; Hereward Carrington, bien connu pour ses publications sur l’occulte; Daniel Comstock, qui a développé le film Technicolor; et Houdini. Mais les postulants testés échouent tous lamentablement. Puis, en novembre 1923, le docteur Crandon écrit à la revue pour soumettre la candidature de son épouse. Elle produit de si remarquables effets que le comité, qui la rencontre en l’absence de Houdini, laisse entendre dans le numéro de juillet 1924 de Scientific American être sur le point de lui décerner un prix. Précisons qu’au comité s’est alors ajouté un observateur, Malcolm Bird, mathématicien, éditeur associé de la revue et convaincu que certains des phénomènes spiritualistes se produisent sans fraude. Il écrira plus tard un livre pour défendre Margery .
À la lecture de cet article, Houdini, qu’on a écarté des tests, ne décolère pas et se précipite à Boston. Il découvre d’abord que les membres du Comité ont logé et mangé chez les Crandon, parfois durant des semaines. Que le docteur Crandon et Bird sont les contrôles de la médium durant les séances. Il s'insurge. Une séance a lieu le 23 juillet et il est un des deux contrôles. Une boîte contenant une cloche que l’on peut faire sonner en activant une pédale est déposée entre lui et Margery. Il lui tient la main et appuie son mollet contre le sien. L’obscurité est faite. La cloche sonne bien vite, activée, nous est-il demandé de croire, par l’esprit que contacte Margery, son propre frère Walter, mort neuf ans plus tôt.
Pourtant, Houdini n’est pas convaincu et en sortant de chez les Crandon il expliquera pourquoi aux membres du comité. Toute la journée, il a porté sur son mollet un élastique serré très fort qu’il a retiré juste avant la séance. La chair était devenue très sensible et il a ainsi pu ressentir chacun des mouvements de Margery, qui se déplaçait en douceur pour aller appuyer sur la pédale!

La fameuse «boîte de Margery». Houdini montre ici comment la médium aurait pu s’y prendre pour produire un de ses effets.
D’autres séances ont lieu et la confrontation entre Houdini et Margery prend des proportions épiques. Ce dernier avouera n’avoir jamais rencontré de médium aussi habile. Durant les séances, la voix de Walter se fait entendre, des objets sont projetés et la cloche sonne. Houdini démonte un à un les trucs de Margery. Au sommet de leur confrontation, il l’enfermera dans une boîte de sa conception. La rencontre entre le magicien et la médium connaîtra mille péripéties, trop complexes pour être résumées ici. Elle s’achèvera en accusations réciproques de fraude, mais le prix ne sera pas remis à Margery. Houdini publiera une brochure pour expliquer les trucs de la médium. Mais il sera dans cette aventure enfermé dans le «dilemme du démystificateur», qui est de ne jamais logiquement pouvoir prouver de proposition négative comme : il n’y a pas d’effet paranormal; il n’y a pas de survie après la mort; et ainsi de suite.
Il n’aura pas la satisfaction d’assister à la chute de Margery. Des années plus tard celle-ci produisait un effet extraordinaire : durant les séances, des empreintes digitales s’inscrivaient mystérieusement sur de la cire de dentiste. Elles étaient présumées être celles de Walter, ce qui était évidemment impossible à prouver. En tous les cas, ce n’étaient les empreintes d’aucune des personnes présentes. On finit cependant par découvrir qu'elles étaient celles … de son dentiste.
Le dernier grand épisode du combat de Houdini contre les médiums aura lieu en 1924. Il sera épique et l’opposera à Mina Stinson Crandon (1884-1941), alias Margery, la très jeune épouse du prospère Docteur Le Roi Goddard Crandon, de Boston.
Fin 1922, la revue Scientific American profitant de la vogue du spiritualisme, avait annoncé qu’elle remettrait un prix de 2 500$ à quiconque produirait une photographie spirite authentique et un autre prix, toujours de 2 500$, à quiconque produirait un phénomène authentique durant une séance.
Un comité pour juger des candidatures a été formé. On y retrouve William McDougall, professeur de psychologie à Harvard; Walter Franklin Prince, un psychologue et ministre du culte, qui s’intéresse aux phénomènes psychiques; Hereward Carrington, bien connu pour ses publications sur l’occulte; Daniel Comstock, qui a développé le film Technicolor; et Houdini. Mais les postulants testés échouent tous lamentablement. Puis, en novembre 1923, le docteur Crandon écrit à la revue pour soumettre la candidature de son épouse. Elle produit de si remarquables effets que le comité, qui la rencontre en l’absence de Houdini, laisse entendre dans le numéro de juillet 1924 de Scientific American être sur le point de lui décerner un prix. Précisons qu’au comité s’est alors ajouté un observateur, Malcolm Bird, mathématicien, éditeur associé de la revue et convaincu que certains des phénomènes spiritualistes se produisent sans fraude. Il écrira plus tard un livre pour défendre Margery .
À la lecture de cet article, Houdini, qu’on a écarté des tests, ne décolère pas et se précipite à Boston. Il découvre d’abord que les membres du Comité ont logé et mangé chez les Crandon, parfois durant des semaines. Que le docteur Crandon et Bird sont les contrôles de la médium durant les séances. Il s'insurge. Une séance a lieu le 23 juillet et il est un des deux contrôles. Une boîte contenant une cloche que l’on peut faire sonner en activant une pédale est déposée entre lui et Margery. Il lui tient la main et appuie son mollet contre le sien. L’obscurité est faite. La cloche sonne bien vite, activée, nous est-il demandé de croire, par l’esprit que contacte Margery, son propre frère Walter, mort neuf ans plus tôt.
Pourtant, Houdini n’est pas convaincu et en sortant de chez les Crandon il expliquera pourquoi aux membres du comité. Toute la journée, il a porté sur son mollet un élastique serré très fort qu’il a retiré juste avant la séance. La chair était devenue très sensible et il a ainsi pu ressentir chacun des mouvements de Margery, qui se déplaçait en douceur pour aller appuyer sur la pédale!
La fameuse «boîte de Margery». Houdini montre ici comment la médium aurait pu s’y prendre pour produire un de ses effets.
D’autres séances ont lieu et la confrontation entre Houdini et Margery prend des proportions épiques. Ce dernier avouera n’avoir jamais rencontré de médium aussi habile. Durant les séances, la voix de Walter se fait entendre, des objets sont projetés et la cloche sonne. Houdini démonte un à un les trucs de Margery. Au sommet de leur confrontation, il l’enfermera dans une boîte de sa conception. La rencontre entre le magicien et la médium connaîtra mille péripéties, trop complexes pour être résumées ici. Elle s’achèvera en accusations réciproques de fraude, mais le prix ne sera pas remis à Margery. Houdini publiera une brochure pour expliquer les trucs de la médium. Mais il sera dans cette aventure enfermé dans le «dilemme du démystificateur», qui est de ne jamais logiquement pouvoir prouver de proposition négative comme : il n’y a pas d’effet paranormal; il n’y a pas de survie après la mort; et ainsi de suite.
Il n’aura pas la satisfaction d’assister à la chute de Margery. Des années plus tard celle-ci produisait un effet extraordinaire : durant les séances, des empreintes digitales s’inscrivaient mystérieusement sur de la cire de dentiste. Elles étaient présumées être celles de Walter, ce qui était évidemment impossible à prouver. En tous les cas, ce n’étaient les empreintes d’aucune des personnes présentes. On finit cependant par découvrir qu'elles étaient celles … de son dentiste.
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