vendredi, octobre 24, 2008

HARRY HOUDINI (1874-1926) ET LE SPIRITUALISME - 4

Pour commencer, le magicien prononcera un petit discours, disant par exemple : «Nous rions volontiers de ces histoires invraisemblables de sorcières en train de s’envoler à califourchon sur des balais. Mais qu’est-ce qui pourrait être plus ridicule que de croire que les morts que nous avons aimés apparaissent sous la forme d’ectoplasme à travers les dents cariées d’un médium — ou d’une autre partie de son corps? Pourquoi donc, si ceux qui nous sont chers veulent communiquer avec nous, ont-ils recours à des tables qui s’envolent, à des coups frappés et ainsi de suite à tant de lettres par coup frappé? Nos morts sont-ils devenus des comptables? Il est contraire à la morale de dévoiler des mystères légitimes. Mais il est du devoir de tout citoyen de dévoiler les tricheries et les fraudes et parmi elles aucune n’est plus méprisable que celle de ces médiums véreux qui se servent du spiritualisme pour tirer avantage de la naïveté de leurs victimes .»

Il invitera ensuite les médiums locaux à monter sur scène et à produire, sur le champ, n’importe quel effet qu’il serait incapable de produire à son tour par des moyens tout à fait normaux. Il brandira peut-être à ce moment des bons au porteur d’une grande valeur qu’il s’engage à remettre à tout médium qui relèverait avec succès ce défi.

Puis il entreprendra de raconter de croustillantes histoires sur les médiums locaux. C’est que Houdini avait pris le soin d’envoyer en éclaireurs, dans la ville où il se produit, certains de ses collaborateurs. Ceux-ci ont visité les médiums et ont obtenu d’eux des contacts avec des enfants qu’ils n’ont jamais eus, des parents qui ne sont pas encore morts et ainsi de suite. L’un de ces collaborateurs fait ces visites sous le nom de Révérend F. Raud! «Hier après-midi, dira Houdini, pour deux dollars, le médium X a mis ma collaboratrice en contact avec son époux et son enfant décédés. Ma collaboratrice n’a jamais été mariée et n’a pas d’enfant!»

Houdini invitera ensuite quelques spectateurs à monter sur scène. Afin de recréer les conditions d’obscurité dans lesquelles se déroulent les séances, il leur fera bander les yeux. À compter de ce moment, les spectateurs dans la salle auront droit à une inoubliable performance.

Les spectateurs aux yeux bandés et le magicien prennent place autour d’une table. Deux spectateurs contrôlent les mains et les pieds de Houdini. Pourtant le magicien sort un pied de sa chaussure et, ses chaussettes ayant été découpées, il s’empare avec ses orteils d’une clochette qu’il fait sonner. Les spectateurs, qui voient tout, rient de bon coeur. Puis il parvient à libérer une de ses mains et soulève la table. Des instruments de musique que Houdini manipule se mettent à flotter autour des participants. Nouveaux éclats de rire. C’est ensuite avec sa bouche que Houdini s’empare d’un cornet et en joue.





On enlève provisoirement son bandeau à un des participants, qui rédige en cachette une question sur une ardoise, qu’il recouvre d’une deuxième. Houdini les tient sous la table. Des bruits d’écriture sont aussitôt entendus. Houdini ressort l’ardoise : les participants y lisent, mystifiés, la réponse à la question posée par l’un d’entre eux! Les spectateurs dans la salle ont pour leur part pu voir Houdini gratter la table pour simuler le bruissement de la craie; substituer une ardoise à celle du spectateur, qu’il a donnée à un complice qui a rédigé la réponse avant de la lui rendre pour une dernière substitution.

Pour finir, Houdini démontrera peut-être comment on peut, avec de la paraffine, fabriquer ces mains d’esprits qui se matérialisent durant les séances et comment on peut s’y prendre pour les faire apparaître.






Même Sir Arthur Conan Doyle (1858-1930), un des plus ardents défenseurs du spiritualisme, est bien forcé d’admettre que le magicien fait œuvre utile en débusquant ainsi les faux médiums. Mais l’écrivain, lui, restera persuadé qu’il y en a de vrais. Le plus étrange est que les deux hommes seront pour un temps des amis.

jeudi, octobre 23, 2008

HARRY HOUDINI (1874-1926) ET LE SPIRITUALISME - 3

Houdini, s’il désire passionnément croire, garde donc les yeux grand ouverts. Il dira à cette période de sa vie: «Il n’y a pas de sacrifice auquel je ne consentirais pour pouvoir communiquer avec ma mère. Après des années de recherche, je garde l’espoir qu’il y a une façon de communiquer avec elle depuis cette vie-ci. […] ».Houdini, comme le dira sa biographe, «voulait terriblement être convaincu et le fait qu’il n’a pas pu l’être a été sa tragédie ».

Peu à peu, il va acquérir la conviction que le mouvement est frauduleux et dès lors entrer en guerre contre lui. Ne nous cachons pas que des considérations plus terre-à-terre ne sont sans doute pas étrangères à sa décision d’entreprendre ce combat. Houdini sent en effet parfaitement, au début des années 20, qu’il lui faudra une fois de plus se réinventer pour conserver son public, que lassent désormais les évasions et les tours plus traditionnels. Entre 1919 et 1922, le magicien s’est même lancé, sans succès, dans l’aventure du cinéma.

C’est en 1920 qu’il commence ses activités de démystificateur du spiritualisme. Il s’en expliquera ainsi: «Les magiciens sont formés pour faire de la magie et c’est pourquoi ils sont capables, pendant une séance, de détecter plus rapidement que les autres témoins des gestes trompeurs qui vous échappent si vous ne connaissez pas toutes les subtilités du détournement d’attention ». Bientôt, il n’hésite pas à se déguiser pour confronter incognito les médiums sur leur propre terrain. Des cornets flottent mystérieusement et semble-il tout seuls dans les airs? La lumière revenue, on découvrira que les mains du médium sont noircies par la suie dont Houdini avait subrepticement enduit l’instrument.




Houdini déguisé afin de pouvoir assister incognito à une séance de spiritisme. Homme de scène dans l’âme, lorsqu’il avait compris comment opérait le médium, il se levait théâtralement et déclarait en enlevant son déguisement : «Je suis le grand Houdini et je vous accuse d’imposture».


***

Si la recherche de publicité et d’un moyen de relancer sa carrière ont certainement compté dans la décision de Houdini de s’en prendre aux médiums, la générosité et la constance de son engagement interdisent de douter par ailleurs de sa sincérité quand il affirmait avoir la conviction de remplir une manière de devoir social et pédagogique. Témoignant devant le Congrès en 1926, il dira, exaspéré : «En 35 ans, je n’ai jamais rencontré un seul vrai médium. Rien qu’en Amérique, des millions de dollars sont volés à chaque année et le Gouvernement n’intervient pas : il considère que c’est une religion ».

Houdini part donc en tournée de démystification et des témoignages permettent d’imaginer à quoi pouvait ressembler une soirée passée en sa compagnie.





Ces enfants sont sur le point d’assister à une représentation durant laquelle Houdini va leur démontrer quelques-unes des méthodes frauduleuses utilisées par les médiums.

HARRY HOUDINI (1874-1926) ET LE SPIRITUALISME - 2

Le mouvement spiritualiste

Ce mouvement est né au milieu du XIX è siècle, aux Etats-Unis, et la première vague de sa popularité a été à son apogée durant les années 60 à 80. Sa popularité commence à décliner à la fin du XIXème et au début du XXème siècles; mais le mouvement connaîtra une deuxième grande vogue durant et après la Première Guerre Mondiale. On se l’explique aisément : cette guerre fait plus de huit millions de morts (et 6 millions d’invalides), ce terrible tribut de jeunes vies étant payé par des parents, des épouses, des fiancées et des enfants devenus orphelins. Pire : le guerre est suivie de la terrible pandémie de grippe aviaire (communément appelée «grippe espagnole»), qui fait un nombre extraordinairement élevé de victimes entre 1918 et 1919 — les estimations varient entre 20 et plus de 50 millions de morts. Le mouvement spiritualiste, qui offrait le réconfort de penser que ces morts vivaient en quelque sorte toujours, sur un «autre plan», qu’il était possible de communiquer avec eux et que lors de ces communications nos chers disparus venaient nous assurer que tout allait bien, ce mouvement-là apparaissait à beaucoup comme la promesse, tenue, d’une véritable consolation.

Le mouvement avait été lancé en 1848 par les deux sœurs Fox, Margaret (ou Maggie, alors âgée de 15 ans, elle mourra en 1893) et Kate (ou Katie, alors âgée de 12 ans, qui mourra en 1892) à partir du très modeste domicile familial situé à Hydesville, New York, où elles habitaient avec leur mère. Leur histoire commence le 31 mars 1848, alors que les jeunes filles prétendent avoir découvert que si elles frappaient dans leurs mains, des coups étaient frappés en réponse à ces claquements. La nouvelle attire d’abord des amis et des voisins, curieux et bientôt fascinés, puis une foule considérable dès lors qu’on découvre que ces coups peuvent s’interpréter comme désignant des lettres avec lesquelles on peut dialoguer avec l’esprit frappeur!

Une véritable frénésie pour ces coups frappés s’empare alors de l’Europe et des Etats-Unis. Bientôt, le nombre de «médiums» se multiplie en même temps que les effets qu’ils produisent. Une place à part doit être faite aux célèbres frères Davenport, Ira Erastus (1839-1911) et William Henry (1841-1877), nés à Buffalo. On leur doit en effet l’invention du «cabinet», sorte de placard où ils sont sévèrement ligotés par des membres du public et enfermés avec divers instruments de musique. Sitôt refermées les portes du cabinet, des effets se produisent: les instruments de musique jouent, puis des mains spirites paraissent à travers des ouvertures prévues à cette fin. Mais si on ouvre les portes du cabinet, on découvre que les deux frères sont ligotés, exactement comme au début de l’expérience. De l’espèce de confrontation qui s’établit entre un médium, qui produit des effets extraordinaires, et un public, plus ou moins sceptique qui demande, selon les cas, divers degrés de contrôle des conditions dans lesquelles sont produits ces effets avant de les attribuer à des forces surnaturelles, les Frères Davenport ont trouvé le moyen de sortir presque toujours gagnant. Presque, puisque, comme tant d’autres, ils seront surpris à tricher . D’autres passeront aux aveux, comme les sœurs Fox. En 1888, Margaret fait une percutante apparition à New York durant laquelle elle dénonce comme frauduleux le mouvement qu’elle et sa soeur ont lancé. Tout a commencé, expliquent-elle, comme une sorte de plaisanterie faite à leur mère. Les filles avaient découvert qu’elles pouvaient faire craquer leurs orteils et produire ainsi ces mystérieux coups frappés. Elle le pouvait toujours et en fit la démonstration. Les spiritualistes ne tirent évidemment aucun compte de ces confessions, aussitôt mises sur le compte de l’âge et de la maladie.

En attendant, peu à peu, les séances se ritualisent. Le (ou la) médium et ses clients se réunissent dans la pénombre ou dans l’obscurité la plus complète et des phénomènes étranges, attribué aux esprits, ne tardent pas à se produire : des instruments de musique se mettent à jouer seuls; des objets flottent dans les airs; des coups sont frappés; des messages apparaissent spontanément sur des ardoises; des sons étranges sont entendus; le médium semble s’élever dans les airs; des mains spirites apparaissent; des objets, appelés «apports» semblent «téléportés» et sont offerts aux participants; une étrange substance blanche appelée «ectoplasme» émerge du corps des médiums : elle paraît vivante et prend la forme de membres du corps ou de visages. En 1890 est mis sur le marché un dispositif qui permet de soi-même communiquer avec l’esprit de son choix sans l’intermédiaire d’un médium: la planche de Ouija, qui est d’ailleurs toujours disponible en vente.

La popularité du spiritualisme est telle qu’on fonde à Londres, en 1882, à l’instigation de Fellows du Trinity College de Cambridge, la première organisation vouée à l’étude scientifique des phénomènes paranormaux : la Society for Psychical Research (SPR). On y étudie notamment l’hypnose, la perception extrasensorielle, les phénomènes de personnalités multiples, les fantômes, les apparitions et, bien entendu, les médiums .


La deuxième vague du spiritualisme


C’est à ce moment que Houdini va intervenir. Nous l’avions laissé en 1918, cinq ans après la mort de sa mère, qu’il n’a cessé de passionnément chercher à «contacter», sans succès, mais espérant toujours tomber sur le véritable médium, celui ou celle qui n’aurait pas recours à la tricherie. Ce n’est pas facile, C’est qu’on ne trompe évidemment pas facilement Houdini, qui connaît toutes les ficelles du métier et toutes les manières de produire des phénomènes en apparence inexplicables. Passionné non seulement de magie, mais aussi de spiritualisme, il a réuni chez lui la plus importante collection au monde de documents sur ces sujets. Il a même rencontré chez lui, juste avant sa mort, Ira Davenport et appris de sa bouche les secrets du cabinet. Aucun des phénomènes réputés paranormaux ne lui est étranger et il est en mesure de dire comment on peut s’y prendre pour produire chacun d’entre eux.





Une photographie «médiumnique» produite par Houdini, sur laquelle on le voit en compagnie …d’Abraham Lincoln (1809-1865)! Les premières photographies spiritualistes ont été produites par un certain Mumler, de Boston, en 1860. Il fut convaincu de fraude, mais la popularité de telles photographies était toujours grande durant le premier quart du XX ème siècle et cela même si elles sont faciles à produire, soit par double exposition soit par préparation des plaques.

mercredi, octobre 22, 2008

HARRY HOUDINI (1874-1926) ET LE SPIRITUALISME - 1

[Un chapitre d'un livre à paraître aux PUL: Je doute, donc je suis. Portraits de scepiques éminents.]

***

La véritable clé
à l’aide de laquelle je me libère, c’est mon cerveau.

Houdini


Harry Houdini est probablement le magicien le plus célèbre de tous les temps — et d’aucuns ajouteraient même avec assurance: le plus grand magicien qui fut jamais. Je soupçonne cependant que certaines personnes se demanderont à quel titre son nom figure ici, dans une série consacrée aux grands sceptiques.

Et pourtant, les mouvements sceptiques du monde entier ne se trompent pas en saluant la remarquable contribution de Houdini à leur mouvement et, plus généralement, à la promotion de la pensée critique . C’est qu’en confrontant tous ces médiums et spiritualistes qui attiraient en son temps une vaste audience et jouissaient d’une immense renommée, Houdini a écrit une des plus fortes et, avouons-le, une des plus amusantes et des plus fascinantes pages de l’histoire du scepticisme.

Mais commençons par le commencement et pour cela rendons-nous à Budapest, en Hongrie, C’est en effet là, le 24 mars 1874, que naît sous le nom d’Erik Weisz (un fonctionnaire de l’immigration américaine l’orthographiera: Ehrich Weiss) celui qui deviendra Harry Houdini. Son père est un rabbin et il part bientôt pour les Etats-Unis d’Amérique où sa famille le rejoint.


Ehrich Weiss devient Houdini

Le rabbin Mayer Samuel Weiss sert à Appleton, au Wisconsin, une petite communauté germanophone, la Zion Reform Jewish Congregation. La famille est très pauvre et sa situation empire encore quand le père meurt en 1892.

Ehrich, qui est un enfant vif et agile, noue une relation extrêmement forte avec sa mère, une relation qu’il entretiendra sa vie durant et qui sera une des grandes passions de sa vie. Une autre, tout aussi précoce, sera la magie. Il la partage avec son frère, Ferencz Deszo Weisz, qui sera connu sous le nom de scène Theodore Hardeen et avec qui il donne d’abord des spectacles; puis avec celle qui deviendra son épouse en 1894, Wilhelmina Beatrice Rahner, que tout le monde appellera Bess.

Le jeune Ehrich ayant lu les mémoires de Jean-Eugène Robert Houdin (1805-1871), le fondateur de la magie moderne, il prend en son honneur Houdini pour nom de scène et Harry, la forme anglaise de Ehrich, comme prénom. Pour le moment, après avoir exercé divers métiers — dont celui d’apprenti serrurier, qui lui sera très utile plus tard — il perfectionne son art.

Voici donc Houdini au début de la vingtaine. À cette époque, il pratique une grande variété de types de magie : prestidigitation, tours de cartes, mentalisme, évasion et ainsi de suite. Il propose même des séances durant lesquelles il agit comme … spiritualiste. C’est ainsi qu’une affiche pour un spectacle donné le 9 janvier 1898 annonce que «le grand Houdini» va donner une séance durant laquelle «les tables vont s’envoler, des instruments de musique vont flotter dans les airs tout en jouant des mélodies et des mains d’esprits pourront être vues en pleine lumière». «Un comité d’hommes d’affaires, ajoute-t-on, sera sur place pour s’assurer que tout cela est réalisé honnêtement ».

Nous voici en 1899, une date importante dans la vie du magicien. Cette année-là, en effet, sur les conseils d’un impresario, il décide de centrer son numéro sur les évasions. Cette décision lui vaudra bien vite la fortune et la gloire, d’autant que l’homme de scène a un très fort sens de la publicité et a recours à tous les moyens pour se faire connaître. Entre 1900 et 1918, Houdini est une célébrité mondiale, qui multiplie des tours qui fascinent ses contemporains et qui incarne la première version du «mythe Houdini» : il est l’homme que rien ne peut retenir et qui s’évade de tout ce par quoi on tente de l’immobiliser : menottes, boîtes, cercueils, sacs de courrier, cellules, camisoles de forces (en certains cas, suspendu d’un building par les pieds à des dizaines de mètres du sol), cordes et ainsi de suite. Durant ces années, il s’évadera notamment d’un bidon de lait scellé qu’on a empli d’eau ainsi que d’une chambre de torture aquatique de son invention.

Lorsque la mode des évasions s’étiole, Houdini renouvelle son propre mythe et donne au monde des tours qui restent aujourd’hui encore fascinants. Par exemple, il paraît capable de marcher à travers un mur; il semble encore avaler quantité d’épingle et une ficelle puis, après avoir bu de l’eau, de ressortir de sa bouche les épingles attachées les unes aux autres. Mieux : en 1918, il fait disparaître l’éléphant Jenny en plein Hippodrome de New York!

Mais en 1913, un terrible événement est survenu, qui le marque à jamais : le décès de sa mère. Houdini est inconsolable et, pendant plusieurs années, il fréquente les médiums avec le fol espoir de communiquer avec sa chère maman. Car telle est bien la promesse que faisaient les spiritualistes à leurs fidèles. C’est contre eux que Houdini va bientôt entrer en guerre et c’est dans ce combat qu’il va réinventer son mythe, cette fois en se faisant le pourfendeur du paranormal. Pour comprendre la violence du conflit qui va éclater — ainsi que ses enjeux — il nous faut à présent raconter l’étrange histoire du mouvement spiritualiste, jusqu’au moment où Houdini va s’opposer à lui.

mardi, octobre 21, 2008

PENN ET TELLER

Penn et Teller, des magiciens qui font aujourd'hui le boulot de Houdini, expliquent une partie de leur art.

vendredi, octobre 17, 2008

Skepsis Congres 2008 : MAGISCH BEDRIJFSLEVEN

Je serai au Congrès sceptique des Pays-Bas, le 1 er novembre .Le programme du congrès se trouve ici.
Je dois y parler de l'OTS et Hydro Québec.

I VOTE FOR SCIENCE

[Version anglaise d'un texte paru en français.]

A new topic for the election debates
By Normand Baillargeon
Université du Québec à Montréal

Imagine the scene.

The candidates in the next federal or provincial election are in the midst of their third and last television debate. After dedicating one evening to the economy and another to social issues, they are discussing a totally different topic this evening, for the first time in history. What is it?

Let’s listen.

— “Given these data, on which the scientific community has reached a consensus, our Party is aware of the urgency of the situation. We are therefore proposing the measures set out in our program to fight global warming.”
— “We agree with this consensus and we share our opponents’ concerns. However, we think that they aren’t going far enough in the measures they propose. Also, their defence of educational reform is incompatible with a commitment to promote science and technology. All the surveys conducted show declining results for Québec schoolchildren in the sciences and mathematics. This is deplorable if we want to have a population capable of making an informed judgment on important questions like global warming. But it’s also crucial for the Québec economy to remain competitive while fighting global warming.”

You’ve guessed it: the topic of this last election debate is science and technology. And the merits of such a discussion are so obvious that we can only wonder why we haven’t considered it sooner.

Think about it. Science and technology are and will be at the centre of most of the issues and challenges – often immense – that the future holds in store for us. The environment, the economy, climate change, energy, biotechnology, medicine, transportation, communications: on each of these subjects, and on many others, the contribution of science and technology to the definition of the problems, the issues, the possible solutions, and even the vocabulary in which all this is expressed, is of the utmost importance. To ignore them is to condemn ourselves to the darkness of ignorance and put ourselves in the hands of ideologues of every stripe. To refuse to debate them collectively is to refuse to give the benefit of democratic conversation to sources of illuminating clarity that are indispensable if we don’t want to drown in propaganda.

This debate would not only allow the candidates to set out their positions on all the crucial subjects mentioned above, it would have great educational value and contribute to the acquisition of a scientific culture by every one of us, which is absolutely essential to a real understanding of most of political, social and economic issues.

This debate would make it possible to verify the attachment of our politicians to some of the values that characterize science and that should also characterize the democratic conversation — I am thinking, in particular, of intellectual honesty, the capacity to accept criticism, the ability to consider alternative hypotheses, the practice of constructive doubt and the recognition of the fallibility of our knowledge.

For all these reasons, I ardently hope that a debate will be held on science and technology in the next election campaign.

Normand Baillargeon is a Professor at UQAM. He is the author of the best seller Petit cours d’autodéfense intellectuelle

mercredi, octobre 15, 2008

ENTRETIEN AVEC HILARY PUTNAM (1/2)

Ceci est la première partie d'un entretien avec Hilary Putnam qui paraît dans le dernier numéro de la revue Médiane. La deuxième et dernière partie paraîtra dans le prochain Médiane, ce printemps.

Présentation

Le philosophe américain Hilary Putnam (né en 1926) est professeur émérite à la Harvard University, de Boston.

À la fois mathématicien et philosophe, il est l’auteur d’une œuvre considérable, où il aborde tour à tour la métaphysique, la philosophie de l’esprit, la philosophie des mathématiques, la philosophie du langage et la philosophie des sciences, mais aussi les mathématiques et l’informatique. Cette œuvre majeure et incontournable a eu de profondes répercussions dans de nombreuses disciplines philosophiques et scientifiques.

Cet intellectuel aux travaux pointus a pourtant acquis une certaine célébrité quand une version contemporaine du scepticisme cartésien qu’il a imaginé, connue sous le nom de «cerveau dans une cuve», a inspiré les créateurs du film The Matrix. Ce sujet, avec d’autres, sera abordé dans la deuxième partie de l’entretien que Putnam a accordé à Médiane.

Dans première partie, qui suit, faisant défiler un grand nombre de figures majeures de la philosophie du XXe siècle, il revient sur son parcours philosophique et se situe par rapport au pragmatisme, à la philosophie analytique, au positivisme logique et à la philosophie continentale. Il expose ensuite les idées mises de l’avant par le fonctionnalisme, cette théorie majeure de la philosophie de l’esprit dont il a été un des principaux créateurs et promoteurs avant de donner les raison des réserves qu’il entretient aujourd’hui sur cette influente position.

L’entretien que le professeur Putnam a généreusement accordé à Normand Baillargeon a eu lieu à son bureau de Harvard, le 3 janvier 2008.


L’entretien


Un parcours philosophique


— Monsieur Putnam, vous êtes comme on sait un des plus importants représentants de la tradition analytique en philosophie, que vous avez contribué à définir. Cette tradition est en partie liée au positivisme logique. Ce dernier a-t-il été important dans votre formation ?
— En fait, j’ai été formé à la philosophie avant même d’être mis en contact avec les idées des positivistes logiques. MA formation philosophique a été acquise à l’Université de Pennsylvania, où le positivisme logique n’était pas représenté. Le principal philosophe du département s’appelait C. West Churchman . Il a d’ailleurs abadonné la philosophie pour la recherche opérationnelle, domaine dans lequel il a acquis une grande notoriété — il est mort il y a quelques années et il était presque centenaire. Philosophiquement, Churchman était une sorte de pragmatiste. Son professeur à lui avait été un élève de William James : retraité à cette époque, il vivait toujours à Philadelphie.

Ma formation a donc comporté un peu de pragmatisme. Mais la plupart des philosophes américains, à cette époque, n’appartenaient pas à des écoles. Le professeur qui m’a le plus influencé est sans doute Morton White . Mais on ne pourrait pas dire de lui qu’il était un positiviste logique : il était un proche de Quine et son champ d’intérêt était la philosophie américaine.
— Situons-nous dans le temps si vous le voulez bien? Durant quelles années se déroulent vos études?
— Ces études se déroulent de 1944 à 1948, l’année où j’obtiens mon baccalauréat.
— Et qu’en est-il du pragmatisme dans votre formation? On pourrait croire qu’à cette époque l’influence de Dewey décline.
— À l’échelle nationale, ce déclin de Dewey est sans doute réel. Mais où j’étudiais, le nom de Dewey n’était pas prononcé parce qu’on y enseignait une forme de pragmatisme dont personne n’entendait parler ailleurs, le pragmatisme de Singer . Singer avait lui-même fait une thèse sous la supervision de William James et il proposait une version quelque peu excentrique du pragmatisme. Je me souviens encore de West Churchman écrivant au tableau quatre préceptes qu’il attribuait à Singer. Les voici :

La connaissance des faits présuppose la connaissance des théories.
La connaissance des théories présuppose la connaissance des faits.
La connaissance des faits présuppose des valeurs.
La connaissance des valeurs présuppose la connaissance des faits.

— On retrouve dans ces préceptes le titre d’un de vos récents ouvrages : The Collapse of the Fact/Value Dichotomy .
— Exact. J’avais oublié tout cela pendant longtemps puis, lorsque je me suis de nouveau intéressé au pragmatisme, ce m’est revenu.
— Ceci dit, plus tard, vous allez rencontrer des gens comme Carnap , Hempel , et d’autres positivistes logiques ou membres du Cercle de Vienne.
— En fait, je suis allé à Harvard durant une année avant d’aller à UCLA. J’ai alors pris des cours de mathématiques. Pour être exact, il faudrait rappeler que j’ai eu deux carrières. J’ai obtenu le professorat (tenure) en mathématiques dans ce que je pense être la meilleure université au monde pour les mathématiques, à savoir Princeton. C’était en 1960-1961. Le fait d’avoir eu — et en un sens de continuer à avoir — cette double carrière me semble une excellente chose. À Harvard, j’ai donc suivi des cours de mathématiques. Mais j’ai eu aussi des cours de philosophie, notamment avec Quine . Ceci dit, même là, je n’ai jamais eu de professeur qui était un pur positiviste logique. Même Reichenbach n’était pas un positiviste logique. Il se définissait comme empiriste logique. Et dans son grand livre Experience and prédiction, il s’en prend à ceux qu’il appelle des positivistes — et il entend par là des phénoménalistes. De plus, s’il est une thèse centrale dans la pensée de quelqu’un comme Carnap, c’est bien l’idée que les concepts d’une théorie scientifique — des mots comme électron, gène, force gravitationnelle — sont des constructions : on pourrait croire qu’ils réfèrent à des inobservables, mais ils sont une manière abrégée de parler d’observables. Reichenbach s’en prenait à cette idée. Il pensait que ces entités inobservables étaient des entités inférées. Je pense que son alliance avec Carnap a été une erreur. Le fait qu’il ait coédité Erkenntniss , qu’il ait minimisé ses divergences avec Carnap a été une source de confusion. Carnap et lui sont des philosophes bien différents l’un de l’autre. Je les aimais tous deux comme personnes, mais j’ai plus d’affinités avec certaines des idées qu’on trouve chez Reichenbach qu’avec la pensée de Carnap.
— Des gens comme Reichenbach, certes, mais aussi Carnap et les autres, apparaissent à beaucoup aujourd’hui comme des modèles d’un discours philosophique qui s’est voulu clair et rigoureux, bien loin de tout obscurantisme. Cette manière de pratiquer la philosophie va marquer la tradition analytique.
— C’est exact. Et cela a joué un rôle très important. Mais, mes professeurs n’étaient pas de stricts positivistes logiques. Ils appartenaient plutôt, justement, au courant de la philosophie analytique, une expression qui est devenue d’usage durant ma vie. Quand j’étais étudiant, si on l’employait, c’était pour référer à tout autre chose que ce que cela désigne aujourd’hui : on désignait alors ainsi une minuscule école britannique regroupant des gens comme Russell , Moore et Broad . Carnap ou Hempel n’étaient pas considérés comme des philosophes analytiques. Ce n’est qu’avec la parution de l’anthologie Readings in Analytic philosophy éditée par Feigl and Sellars que l’appellation devint d’usage courant. Les anthologistes regroupaient sous cette catégorie des écrits de pragmatistes, d’empiristes logiques, ainsi que des textes de l’école britannique dont je parlais plus haut. L’idéal de clarté est présent partout. Mais la question est alors de savoir ce qu’inclut et ce qu’exclut l’appellation ‘philosophie analytique’. Pour Russell — et Quine était russellien en ce sens — l’idée centrale était que la logique mathématique moderne nous fournissait un outil qui permettrait de résoudre les problèmes philosophiques traditionnels. De ce point de vue, Quine a été le dernier russellien. Pour Carnap, la philosophie analytique, cela voulait dire que la philosophie se transforme en une science, à savoir la logique. Reichenbach, de son côté, pensait que notre tâche consiste à montrer ce que les théories fondamentales de la physique impliquent pour les problèmes métaphysiques traditionnels, en particulier sur la nature du temps, de l’espace et de la causalité. Bref, l’expression ‘philosophie analytique’ recouvre une grande variété de positions, exactement comme l’expression philosophie continentale. Ceci dit, à l’instar de Reichenbach, je n’ai jamais pensé que la tâche de la philosophie se réduise à l’analyse de concept.

Trois traditions philosophiques

— Malgré tout, on ne peut manquer de noter une profonde différence entre ces deux manières de faire de la philosophie que vous venez d’évoquer, la continentale et l’analytique. On pourrait facilement opposer celle de Russell d’un côté, misant sur la rigueur de la logique et des mathématiques, et, au même moment, celle de Bergson, beaucoup plus littéraire. Les débats récents autour de l’œuvre de Derrida , sont une bonne illustration de ces divergences qui conduisent parfois à de mutuelles incompréhensions : certains philosophes analytiques tiennent ainsi Derrida pour un véritable charlatan. Or, vous êtes justement un des rares philosophes issu de la tradition analytique, qui, loin d’être hostile à la tradition continentale, s’y est au contraire intéressé de près et a tenté de jeter des ponts vers elle.
— Il serait d’abord peut-être sage de distinguer ici non pas deux, mais trois positions, de manière à rendre justice à cette tradition allemande dont Habermas est aujourd’hui le chef de file, et qui n’appartient ni au modèle analytique, ni au modèle continental et pour laquelle nous n’avons, semble-t-il, pas de terme.
— Et Habermas justement, philosophe qui connaît bien la tradition continentale, connaît également fort bien la tradition analytique.
— Tout à fait. Il a consacré de nombreuses années à l’étudier et cela est tout à fait remarquable. Un philosophe allemand de mes amis aime à dire : «Nous, Allemands, faisons nos devoirs.» Ce par quoi il veut dire : nous lisons tout le monde. De ce point de vue, je suis comme les Allemands, je lis tout le monde, et je pense que c’est ce que les philosophes devraient faire. Cela n’implique pas que l’on soit d’accord avec tout le monde et n’empêche pas de rester critique. Russell, dont vous parliez, avait lu les philosophes idéalistes. Il avait lu Bergson et s’il en fait une critique décapante, il l’avait d’abord lu. On ne devrait pas se contenter de ne pas tenir compte des gens avec lesquels nous sommes en désaccord. Cette attitude, qui était celle de Bertrand Russell, a me semble-t-il été perdue avec la Première Guerre Mondiale. Il y a bien sûr des philosophes continentaux qui produisent des arguments, et Habermas est l’un d’entre eux. De même Saussure , qui est un des maîtres à penser de Derrida, était quelqu’un qui produisait des arguments. Mais Derrida, lorsqu’il lui arrive d’avancer des arguments, ne le fait pas de manière très soignée. Ceci dit, il ne faudrait ramener l’ensemble de la philosophie française à une seule et même chose. Foucault , par exemple, s’est intéressé aux jeux de langage et un de mes étudiants a même retrouvé une conférence prononcée en Italie et dans laquelle il recommande de s’intéresser de plus près à Wittgenstein .
— Justement : pourriez-vous élaborer quelque peu sur votre perception de Foucault et la réception de ses idées au sein de la philosophie analytique?
— Je pense que Foucault a raison d’avoir souligné l’historicité des concepts. Quelques philosophes analytiques ont été influencés par cette idée, le plus connu d’entre eux étant probablement Hacking , qui souligne, avec raison, qu’il n’y a pas de contradiction entre le fait d’analyser des concepts et celui de reconnaître qu’ils ne sont pas des entités platoniques éternelles et qu’ils changent avec le temps. D’un autre côté, Foucault se livre essentiellement à une histoire critique de certaines institutions — la clinique, la prison — et il s’appuie surtout sur l’histoire sociale. Il tire de son travail des conclusions beaucoup plus relativistes que je ne serais disposé à admettre. Mais ce relativisme avec lequel il flirte demeure une position philosophique.
— Et pour ce qui est de Derrida?
— Avec Derrida, c’est différent. Ceci dit, je reconnais avoir appris quelque chose de lui. Dans un de ses articles, il dit ceci qui me paraît juste : lorsque vous lisez un philosophe, assure-t-il, il faut porter attention non seulement à la thèse qu’il défend, aux types d’arguments qu’il met de l’avant — en somme : à toutes ces choses qui chères aux philosophes analytiques — mais aussi aux métaphores qu’il utilise, à ses tropes. Ce faisant, il vous arrivera de découvrir que les tropes contredisent la signification littérale de la thèse soutenue. J’ai par la suite rédigé un article dans une partie duquel j’essaie de montrer que c’est précisément le cas chez Quine. La philosophie de Quine est presque entièrement exprimée sous la forme de métaphores. Finalement, dans les textes de Quine, on ne trouve que peu d’équations, mais une surabondance de métaphores. [ADD : « Par exemple, Quine pretend que] Les référents, les significations, semblent « flotter ». Bref, les philosophes analytiques pourront apprendre quelque chose même d’un philosophe comme Derrida, qui est tellement éloigné de leur tradition.
— D’aucuns argueront par ailleurs que la tradition philosophique continentale se distingue aussi de la tradition analytique par l’étendue et la multiplicité des objets auxquels elle s’est intéressée, par exemple, l’art, la littérature, le politique, et ainsi de suite.
— Certes. Mais de tels objets étaient déjà au cœur de la réflexion de Dewey. Celui-ci a par exemple été un grand penseur de l’art — son ouvrage Art as expérience est un des plus grands livres d’esthétique — et il a même été conseiller de Barnes en matière de peinture pour sa célèbre collection . Mais, comme vous le savez, Dewey s’est aussi intéressé à la politique, à l’éducation et à bien d’autres sujets. On trouve un article de lui dans un numéro de l’International Journal of Ethics du début du siècle [NO : it’s the end of the 19th century. The article is « Moral Theory and Practice », The International Journal of Ethics, I (Jan. 1891), 186-203.]— je pense que c’était en 1903 [SHOULD BE 1891] — où il parle des grèves menées par des travailleurs, et des souffrances qu’eux et leurs familles endurent. C’est probablement avec la guerre froide qu’une certaine dépolitisation de la philosophie américaine s’est produite. Et on ne peut certainement pas dire qu’elle a été causée par la venue aux Etats-Unis des philosophes analytiques. Carnap était fortement politisé. Reichenbach était à la tête des jeunes socio-démocrates à la fin de la Première Guerre Mondiale et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle il n’a jamais pu obtenir de poste universitaire décent.
— En fait, les membres du cercle de Vienne se situaient généralement à gauche.
— Tout à fait. On l’oublie parfois, mais Carnap et Neurath ont publié ensemble un manifeste, qui figure dans les œuvres complètes de ce dernier, et dans lequel ils soutiennent que l’empirisme logique est la philosophie de la révolution prolétarienne! [rires] Quand ils sont arrivés aux États-Unis, Charles Morris leur a fait comprendre que cela ne passerait pas ici et qu’ils devaient tempérer leur propos.
— Et vous-même, vous êtes issu d’une famille de gauche et vous avez durant certaines années été très militant. Qu’en est-il aujourd’hui?
— Je me contente à présent de donner de l’argent à diverses causes. Mais je maintiens toujours un intérêt pour les questions sociales et politiques. J’ai par exemple récemment écrit un texte sur l’université et un autre, plus récent encore, sur la guerre d’Irak.


Le fonctionnalisme


— Je voudrais maintenant aborder certaines de vos théories philosophiques par lesquelles vous avez fait de si importantes contributions à la discipline. Commençons, si vous le voulez bien, par ce fonctionnalisme, cette immensément célèbre et influente théorie de l’esprit que vous avez mise de l’avant, et dont vous êtes cependant devenu vous-même critique. De quoi s’agit-il exactement?
— J’ai raconté tout à l’heure comment mon parcours m’a doté d’une double formation, l’une en mathématiques et l’autre en philosophie. Le domaine des mathématiques dans lequel je travaillais dans les années cinquante et soixante était celui de la récursivité et de la calculabilité. En tant que mathématicien je connaissais donc fort bien le travail de Turing , ainsi que les machines de Turing. Ce que le fonctionnalisme va mettre de l’avant se comprend très bien depuis cette perspective. Pour l’essentiel, il s’agit de l’idée que l’on ne devrait pas concevoir les états mentaux — croire telle ou telle proposition, douter de quelque chose, vouloir quelque chose et ainsi de suite — comme des états du cerveau (ce que suggérait par exemple J. J. C. Smart ), mais plutôt comme la réalisation (implantation) d’états d’un programme (software). Ceci dit, ma critique du fonctionnalisme ne signifie pas que je le répudie. Je pense toujours que le fonctionnalisme constitue une intéressante porte d’entrée dans les problèmes de la philosophie de l’esprit en cette ère post-informatique en laquelle nous vivons. Mais c’est aussi une position trop simple et trop réductionniste. Un argument qui était soulevé contre l’ancienne théorie de l’identité du cerveau et de l’esprit, qui soutenait que les états mentaux sont des états du cerveau, concernait leur possible multiple réalisation (multiple realisability). Prenez par exemple la croyance qu’il y a plusieurs églises à Vienne. On a toutes les raisons de penser qu’elle peut être réalisée par plusieurs états cérébraux différents, par différents états physiques, neuronaux, par différentes configurations neuronales. Mais le fait est que cet argument peut être retourné contre le fonctionnalisme. Puisqu’il n’y a pas de raison de croire qu’il n’y a qu’un seul programme impliqué, on retrouve donc cette possible multiple réalisation (mutiple realisability) au niveau computationnel. Et c’est là une des raisons pour lesquelles je pense qu’un fonctionnalisme inspiré de la machine de Turing constitue une trop grande simplification.

[à suivre…]

(Propos recueillis et traduits par Normand Baillargeon, qui signe aussi les notes qui accompagnent ce texte)

jeudi, octobre 09, 2008

AVORTEMENT: UNE EXPÉRIENCE DE PENSÉE

Récemment, le Parlement canadien a adopté à Ottawa, en deuxième lecture, un projet de loi appelé C-484. Ce projet de loi, s’il aboutit, modifierait le Code criminel en faisant du fœtus une personne légale.

De nombreux groupes et observateurs craignent que cela ne constitue le premier pas vers une re- criminalisation de l’avortement. D’autres, on le devine, s’en réjouissent et espèrent bien que C-484 sera le premier pas vers la re-criminalisation de l’avortement.

Faut-il dès lors s’attendre à une reprise du débat public sur cette question? C’est possible. Mais quoiqu’il en soit, le débat sur l’avortement n’est jamais entièrement sorti des pages des écrits des philosophes, où il figure en bonne place, depuis des décennies, comme l’archétype du problème éthique où les deux camps échangent, inlassablement, des arguments qu’ils jugent décisifs.

L’un de ces arguments, très célèbre, prend la forme de ce qu’on appelle une «expérience de pensée». Et c’est là le sujet dont je voudrais vous entretenir cette fois.

Pour commencer, je vous dirai ce qu’est, précisément, cette chose étrange qu’on appelle une «expérience de pensée».

Ensuite, je vous en raconterai une, célèbre et importante, tirée de l’histoire de la physique.

Pour finir, je vous raconterai l’expérience de pensée concernant l’avortement que j’évoquais plus haut et nous tenterons ensemble de voir, sur ce cas précis, les avantages et les inconvénients, la portée et les limites de cette manière de réfléchir à une question donnée.

Ce que sont les expériences de pensée


La catégorie est large, mais on pourra dire, en première approximation, qu’il s’agit de situations idéales et imaginées qui nous permettent de réaliser, «de tête», quelque chose comme des tests ou des mises à l’épreuve d’idées et d’hypothèses et d’explorer les conséquences de certaines de nos intuitions.

De telles expériences de pensée ont été réalisées tout au long de l’histoire de la philosophie et de l’histoire des sciences et elles ont parfois joué un rôle prépondérant dans leur développement. Les meilleures d’entre elles aident en effet à clarifier nos idées, à formuler plus précisément des problèmes, à faire remarquer des contradictions et même à établir la plausibilité de certaines idées ou théories.

Mais tout cela reste bien abstrait et le mieux est encore de donner un exemple.

Un exemple : le seau de Newton

Qu’est-ce au juste que l’espace? La question est immensément difficile et quand la physique classique s’est constituée, deux réponses s’affrontaient.

La première assurait que l’espace n’est rien d’autre que les relations entre les objets du monde. Si vous voulez, l’espace, ici, est compris un peu sur le modèle d’un contrat, dans le sens où un contrat est quelque chose qui lie deux personnes. Supprimez l’une ou l’autre de ces personnes (ou les deux) ou leur relation et il n’y a plus de contrat, lequel n’existe donc pas en dehors des contractants et des relations qui les lient. De même, le monde est constitué d’objets en relation et l’espace, assurent les partisans de cette théorie, n’est rien d’autre que ces objets et leurs relations. Cette position était défendue par plusieurs personnes, dont le philosophe et mathématicien G. W. von Leibniz (1646-1716).

Le fondateur de la physique moderne, Isaac Newton (1643-1727), n’était pas d’accord. Il pensait, lui, qu’il existe un espace (et un temps) absolu(s). Newton, si on ose simplifier beaucoup, pense l’espace sur le modèle d’une boîte de céréales. De ce point de vue, il existe bel et bien un espace (l’intérieur de la boîte) dans lequel les objets (les morceaux de céréales) se trouvent et on peut décrire les relations de ces objets par rapport à ce référent absolu.

Vous l’avez deviné : il y a une grosse différence entre la boîte de céréales et l’espace absolu. Pour Newton, l’espace absolu est un contenant comme la boîte, mais qui se prolonge infiniment dans toutes les directions. De la même façon, pour Newton, il existe un temps absolu. Comment décider entre ces deux théories, celle de Newton et celle de Leibniz ? Newton a cru pouvoir trancher en faveur de la sienne à l’aide, justement, d’une expérience de pensée. La voici.

Imaginez un seau à demi rempli d’eau. Il est suspendu par une longue corde au plafond d’une pièce.

Moment 1 : l’eau est immobile relativement au seau et la surface de l’eau est plane. À présent, vous tournez la corde de très nombreuses fois. Puis, vous relâchez.

Moment 2 : le seau se met à tourner ; l’eau reste plane et immobile pendant que le seau est en mouvement (il tourne) par rapport à l’eau.

Moment 3 : le seau continue à prendre de la vitesse et communique son mouvement à l’eau qui se meut avec lui et à sa vitesse ; eau et seau sont alors immobiles l’un par rapport à l’autre ; on constate alors aussi que l’eau a monté sur la paroi du seau et que sa surface n’est plus plane, mais se creuse au centre.



Newton pose la question suivante : qu’est-ce qui fait monter l’eau sur les parois du seau au moment 3 ? Son mouvement, sans doute. Mais mouvement par rapport à quoi ? Pas par rapport au seau, évidemment puisqu’ils sont alors immobiles l’un par rapport à l’autre, comme au moment 1.

Newton répond à sa propre question : l’eau est en mouvement par rapport à l’espace absolu et c’est ce qui explique la courbature de sa surface. C’est aussi ce qui permet de distinguer absolument le moment 1 du moment 3. L’espace absolu existe donc, conclut Newton, et il a, on vient de le voir, des effets observables.

Brillant? Sans l’ombre d’un doute. Permettant d’éclaircir une question et d’en dégager les divers aspects? Certes. Mais, concluant? Pas vraiment. En fait, la conception newtonienne de l’espace sera justement remise en cause par la physique moderne, plus précisément par Albert Einstein dans le cadre de la relativité (restreinte puis générale).

On soupçonne donc que s’il y a des avantages à pratiquer des expériences de pensée, il a aussi des limites à ce qu’on peut en attendre. Nous y reviendrons.

Pour le moment, venons-en à cette expérience de pensée concernant l’avortement à laquelle je voulais arriver. Elle a été imaginée en 1971 par Judith Jarvis Thomson et en voici une version simple.(Source: «A defense of Abortion», Philosophy and Public Affairs, 1 , No 1, 1971.)

Une expérience de pensée sur l’avortement : le violoniste virtuose

Une personne déambule tranquillement dans la rue et se réveille quelques heures plus tard à l’hôpital, où elle apprend qu’elle a été droguée et enlevée par des membres de l’Association des Amoureux de la Musique.

Elle aperçoit, horrifiée, des câbles et des tubes qui sortent de son corps et qui se dirigent vers une autre personne, un homme, couché près d’elle. On l’informe que cet homme est un immensément célèbre violoniste virtuose. Hélas ! Certains de ses organes sont gravement malades, au point où il est récemment tombé dans le coma ; il mourra bientôt si rien n’est fait.

Heureusement, explique-t-on à la personne kidnappée, vous (et vous seul) êtes médicalement parfaitement compatible avec le pauvre violoniste comateux et c’est pourquoi on a branché certains de vos organes sur les siens : cela lui permet de régénérer ses organes malades et de se refaire une santé.

Et rassurez-vous, dit-on pour finir, cela ne durera pas éternellement : dans neuf mois (ou à peu près, estiment les médecins), le violoniste pourra survivre sans vous ! Et vous n’allez certainement pas demander qu’on vous débranche : si vous le faites, vous allez tuer un innocent qui a droit à la vie, ce qui est parfaitement immoral !

Pour bien comprendre ce que Thomson chercher à établir par cette expérience de pensée, il faut dire un mot d’un aspect du débat concernant l’avortement.

Typiquement, les opposants font valoir que le fœtus est, sinon dès la conception du moins très tôt durant son développement, un être vivant qui a droit à la vie : avorter est donc selon eux un meurtre, puisque cela revient à causer la mort d’un tel être.

À cela, les défenseurs de l’avortement répondent que le fœtus n’est pas un être vivant et qu’un avortement durant les X (x pouvant varier, mais laissons cela ici) premiers mois de la grossesse, n’est rien d’autre qu’enlever une masse de tissus du corps d’une femme.

Le débats reprennent donc, interminables et difficiles, autour de la question de savoir ce qu’est un être vivant et si le fœtus en est un. L’expérience de pensée de Thomson accorde aux opposants à l’avortement que le fœtus est un être vivant, mais suggère qu’on peut néanmoins conclure que l’avortement est moralement justifié !

C’est ce que la situation de la personne kidnappée montrerait. Certes, ce serait généreux et noble se sa part de rester branchée sur le violoniste durant neuf mois : mais elle n’est aucunement moralement obligée de le faire. Et si le violoniste meurt de la décision de se débrancher, il serait inapproprié de dire que la personne qui l’a prise est un meurtrier.

L’expérience de pensée invite notamment à distinguer entre le droit à la vie et le droit à ce qui est nécessaire pour maintenir en vie. Le violoniste (et le fœtus) ont droit au premier, mais cela n’entraîne pas nécessairement le droit au deuxième.

On pourra chercher à montrer que le parallèle entre le passant kidnappé et la femme enceinte est boiteux. Celui-ci n’a rien fait pour mériter son sort ; la femme enceinte, si. On dira alors peut-être que l’expérience de pensée de Thomson ne vaut que pour les cas de grossesses résultant d’un viol. Mais il n’est pas difficile, comme el suggère Peter Singer, de reformuler l’expérience de pensée pour qu’elle s’applique plus généralement. Imaginez qu’ayant un peu trop fêté un soir, un employé d’un hôpital aboutisse à l’étage interdit de l’établissement et s’endort sur un lit. Au matin, il est branché comme tout à l’heure, parce qu’il a été pris par erreur pour un volontaire pour une expérience donnée. Ici encore, on ne dirait pas qu’il serait immoral de sa part de demander à être débranché.
On pourra d’autre part soutenir que la femme enceinte a plus que la personne branchée au violoniste le droit de se «débrancher». Elle ne sera pas branchée pendant seulement neuf mois, mais contractera envers le fœtus des obligations qui dureront toute sa vie à elle ; de plus, elle mettra fin à une vie potentielle, pas encore commencée et à l’accomplissement incertain, tandis que le violoniste vit d’une vie actuelle et accomplie.

Pourtant, répondront les adversaires de l’avortement, le foetus, faible et sans défense, a droit à la protection de sa mère. Et neuf mois à pouvoir se déplacer, voilà qui est moins difficile et contraignant que neuf mois branché et immobile. Et puis ce foetus n’est pas un être étranger pour qui le porte : le violoniste, si.

Je vous laisse poursuivre dans cette voie.

On voit ainsi les mérites et les limites des expériences de pensée, qui font ressortir des aspects de certaines questions et de divers problèmes, permettent d’y réfléchir ; mais ne les tranchent pas nécessairement pour autant.

Et cette fois encore, je suis tenté de dire : Brillant? Sans l’ombre d’un doute. Permettant d’éclaircir une question et d’en dégager les divers aspects? Certes. Mais, concluant? Pas vraiment.

Une lecture

COHEN, Martin, Wittgenstein’s Beetle. And Other Classic Thought Experiments, Blackwell, London, 2005. Cohen présente 26 célèbres expériences de pensée, qu’il décline de A à Z.

mercredi, octobre 08, 2008

SCIENCE CORANIQUE

Faut-il pleurer, faut-il en rire... (air connu).


LA BANNIÈRE DE LA RÉVOLTE, L’ÉTENDARD DE LA LIBERTÉ : LA VIE ET L’ŒUVRE DE VOLTAIRINE DE CLEYRE (8 et fin)

***
Nous avions laissé Voltairine en 1906. Elle noue à cette époque une amitié qui durera jusqu’à sa mort avec Alexander Berkman, qu’elle encourage à écrire ses Prison Memoirs. Berkman, de son côté, éditera en 1914, à la Mother Earth Publishing Association, la première anthologie des écrits de Voltairine de Cleyre.

À l’hiver 1908, lors d’une manifestation de chômeurs à Philadelphie — une des nombreuses qui secoue le pays, qui se trouve de nouveau en grave crise économique — elle est arrêtée, puis jugée, mais sera finalement trouvée non coupable. À ce moment, la situation financière de Voltairine s’est améliorée; mais c’est sa condition physique qui se détériore, en même temps que son moral.

Elle est malade et isolée, et certains de ses écrits et de ses lettres de l’année 1908 laissent deviner une femme aux prises avec une grande crise morale, un immense désespoir et une infinie tristesse. Elle voit alors le monde comme «une vaste conspiration où les gens se tuent les uns les autres, où la justice ne règne nulle part et où il n’y a de dieu ni dans l’âme, ni hors d’elle». Et encore : «Il ne se passe pas un seul jour sans que la souffrance de ce petit être de nos rues ne suscite en moi une rage amère contre la vie elle-même ».

Pire : elle se prend à douter de la victoire de l’anarchisme, du triomphe de cette Idée dominante qui a été son Étoile du Nord et le point fixe de toute son existence. Et si, se demande-t-elle avec angoisse, l’ignorance et les préjugés devaient finalement l’emporter? Elle se remet alors douloureusement en question : qu’a–t-elle accompli, elle, pour empêcher la victoire de la vie sordide sur l’accomplissement de la liberté? «Tout en moi est ruines», écrit-elle. Et encore : «Dans ma bouche, tout est amertume; tout devient cendre entre mes mains ».

Voltairine finit par se laisser convaincre qu’il lui faut déménager, changer d’air et quitter Philadelphie. Le 7 octobre 1910, elle part donc pour Chicago, dont elle a choisi de faire sa nouvelle demeure. En route, elle prononce quelques conférences, où elle parle notamment de Francisco Ferrer i Guàrdia (1859-1909), le pédagogue anarchiste espagnol assassiné par l’État espagnol l’année précédente, et dont les idées inspirent la création d’écoles anarchistes aux Etats-Unis.

Chicago et les derniers mois de Voltairine

C’est ce mouvement de rénovation pédagogique auquel elle s’intéresse de près qui l’occupe d’abord, à Chicago.

Puis, au printemps 1911, une révolution éclate au Mexique pour laquelle elle se passionne — et tout particulièrement pour l’action et les idées de Ricardo Flores Magón, un anarchiste mexicain. Dès juin, elle devient la correspondante du journal Regeneración et s’active en faveur des insurgés mexicains.

La dernière année de sa vie commence — et ce sera peut-être la plus militante de toutes. La révolution mexicaine l’occupe, certes, mais aussi le mouvement ouvrier aux Etats-Unis, où se mènent des luttes violentes qui la radicalisent encore. Elle multiplie les conférences, les débats, les publications, les harangues, les levées de fonds et déborde d’activités. Son tout dernier poème, intitulé Written in Red, est dédié aux insurgés du Mexique et on pourra le lire plus loin.

En avril 1912, elle est à bout de souffle. Le 17, elle est admise à l’hôpital. Le cerveau est atteint par l’infection et on l’opère, par deux fois, sans succès.

Voltairine de Cleyre est morte le 20 juin 1912. Elle avait 45 ans. Plus de deux mille personnes assistent à son enterrement, au cimetière Waldheim, à Chicago.

Sa tombe est située tout près de celles des martyrs du Haymarket. En 1940, Emma Goldman sera enterrée près d’elle.

En 1908, dans Our present attitude (ce texte est ici traduit sous le tire : Où nous en sommes) elle avait écrit : «Oui, je crois que l’on peut remplacer ce système injuste par un système plus juste; je crois à la fin de la famine, de l’abandon, et des crimes qu’ils engendrent; je crois au règne de l’âme humaine sur toutes les lois que l’homme a faites ou fera; je crois qu’il n’y a maintenant aucune paix et qu’il n’y aura aucune paix aussi longtemps que l’homme règnera sur l’homme; je crois en la désintégration et la dissolution complètes du principe et de la pratique de l’autorité; je suis une anarchiste, et si vous me condamnez, je suis prête à recevoir votre condamnation. » (Où nous en sommes, page XXX)

Que ces mots et le programme qu’ils dessinent puissent à tant d’égards toujours valoir pour bon nombre d’entre nous, qu’ils puissent encore nous aider à dire où nous-mêmes en sommes et où nous espérons aller, voilà qui nous rappelle tout à la fois l’acuité de la vision de Voltairine de Cleyre, la hauteur des ambitions qui n’ont cessé de l’animer et la somme du travail qu’il nous reste à accomplir.

Nous avons ouvert ce texte en citant le poème que de Cleyre dédiait à Wollstonecraft. Fermons le sur les derniers mots de ce texte, qui valent aussi pour la rebelle magnifique que fut Voltairine de Cleyre :

La poussière engendre la poussière
L’herbe, le sentier, le tombeau
Le papillon de nuit et la rouille
Ont changé
Ont passé
Été foulés
Eté blessés
Mais rien n’a pu empêcher
Que dans le cœur vibrant du monde
Elle vit encore



Normand Baillargeon
Chantal Santerre
Saint-Antoine-sur-Richelieu
Printemps 2005- hiver 2007

mardi, octobre 07, 2008

SLAPP

[Une version remodelée de ce texte est parue dans Siné Hebdo]

S’il y a bien une chose que les institutions dominantes de nos démocraties libérales n’aiment guère, c’est que le public soit réellement informé des grands enjeux sociaux, économiques et politiques et les discutent sérieusement avant d’exercer une réelle influence sur les prises de décision: démocratie, oui, sans doute, mais pas trop. C’est ainsi qu’au Canada et aux États-Unis, comme ailleurs, tout un tas de mesures sont couramment déployées pour éviter le grave danger que présente ce que la Commission Trilatérale a déjà pudiquement nommé le «surcroit de démocratie», c’est-à-dire le fait que les gens se mêlent de ce qui les regarde.

Posséder les médias d’information est un de ces moyens, déployé par les corporations. Mais les États ne sont pas en reste : par exemple des fonctionnaires gênants sont mis à pied, des recherches sont commandées à des scientifiques complaisants, des données sont dissimulées, des textes supprimés et des rapports d’une immense importance sont rendus publics à des moments où ils ont le plus de chance de passer inaperçus.
Mais il arrive que tout cela ne suffise pas. C’est pour ces cas-là qu’a été imaginée une nouvelle stratégie, dont l’usage se repand à grande vitesse : les SLAPPs.

Ce sont des Strategic Lawsuit Against Public Participation et en français, ça se traduit par «poursuite bâillon», en d’autres mots par «ferme-ta-gueule».
Écosociété, une petite maison d’édition indépendante qui a notamment publié Noam Chomsky, en sait quelque chose. Ce printemps, on y publiait Noir Canada. Pillage, corruption et criminalité en Afrique. Le livre documente les agissements de sociétés aurifères canadiennes en Afrique. Ce qu’on y lit est terrifiant, mais les auteurs du livre assurent s’être appuyés sur des sources sûres : des documents de l’ONU, des rapports de Human Rights Watch, des dépositions faites au congrès des Etats-Unis, par exemple.

La réaction n’a pas tardé : on a d’abord cherché à interdire la publication du livre puis, quand Écosociété a refusé de céder, une SLAPP est tombée. En fait, deux.
En mai, Barrick Gold, qui est la plus grosse compagnie aurifère au monde, avec $1 , 73 milliards de profits nets en 2007, a réclamé six millions de dollars à Écosociété. En juin, rebelote, comme vous diriez chez vous : cette fois, c’est Banro, une société minière ontarienne, qui réclame cinq millions de dollars. Au total, onze millions sont exigés d’Écosociété, soit plus de 7 millions d’euros.
Avant même de commencer, le procès la cloue au sol. Écosociété doit mobiliser toutes ses ressources financières et humaines pour assurer sa défense. Pire : sa mission première, publier des livres d’intérêt public et susciter des débats de fond est sérieusement compromise, tandis que tous les autres éditeurs y penseront à deux fois avant de publier un livre qui s’attaque aux grandes corporations.

Les SLAPPs auraient existé durant le Guerre d’Espagne, on aurait interdit à Picasso de peindre Guernica et à Orwell de publier Hommage à la Catalogne.

Mais Écosociété prépare sa défense. Elle a reçu des tas d’appuis, par exemple de Hubert Reeves, de Richard Desjardins, de Naomi Klein, de Noam Chomsky et de nombreux autres. La petite maison d’édition en a grandement besoin. La démocratie, la vraie, celle dont il ne saurait y avoir de surcroît, également.

Pour appuyer Écosociété, visitez :[http://slapp.ecosociete.org/]

LA BANNIÈRE DE LA RÉVOLTE, L’ÉTENDARD DE LA LIBERTÉ : LA VIE ET L’ŒUVRE DE VOLTAIRINE DE CLEYRE (7)

Un anarchisme «sans qualificatif»

Après avoir adhéré à l’anarchisme, Voltairine, on l’a rappelé plus haut, a d’abord été proche de Benjamin Tucker (1854-1939) et de son organe, la revue Liberty. C’est d’ailleurs là que paraît le texte qui ouvre notre anthologie, La tendance économique de la libre-pensée.

Elle y suggère que la lutte en faveur de la liberté de conscience et contre les superstitions religieuses du XVIe et XVIIe siècles se prolonge au XVIIIe en lutte pour la liberté politique et contre le despotisme des monarchies puis, à son époque, sur le terrain économique. On trouve ainsi, assure-t-elle, dans cette libre-pensée entendue comme l’exigence de proportionner sa croyance aux faits et aux arguments et dans ce refus de céder à l’autorité qui l’anime, le principe même de l’anarchisme. Voltairine cite ainsi, mais pour l’approuver, ce mot du Cardinal Manning qui condamnait à ses yeux à la fois la libre-pensée et l’anarchisme : «La libre-pensée conduit à l’athéisme, à la destruction de l’ordre social et civil et au renversement du gouvernement» De Cleyre rétorque : «J’accepte l’énoncé de ce gentilhomme ; je lui reconnais une perspicacité intellectuelle que nombre de libres-penseurs n’ont pas : acceptant cela, je devrai faire de mon mieux pour le prouver, et faire tout en mon possible pour montrer que ce principe très iconoclaste est le salut des esclaves de l’économie par la destruction de la tyrannie économique.» (page XXX)

Dans Anarchisme et traditions américaines, un de ses écrits les plus importants, elle montre comment la Révolution américaine et la république qu’elle institue ont vu peu à peu leur nature, leur sens, leurs idéaux et leurs moyens, être oubliés ou pervertis. Examinant l’état de l’éducation, de l’économie, de la vie politique, du gouvernement, de l’armée, du commerce aux Etats-Unis, elle conclut : « Et maintenant, qu'est-ce que l’anarchisme répond à tout cela, à cette faillite du républicanisme; à cet empire moderne ayant poussé sur les ruines de notre liberté initiale? Nous affirmons que la faute de nos ancêtres est de ne pas avoir fait entièrement confiance à la liberté. Ils ont cru possible de faire un compromis entre la liberté et le gouvernement, persuadés que ce dernier était un mal nécessaire, et dès l’instant où ce compromis a été fait, toute la tyrannie actuelle a commencé à croître en toute illégitimité. Les instruments mis en place pour sauvegarder les droits sont devenus les instruments de torture de la liberté.» (Anarchisme et traditions américaines, page XXX)

Elle raconte ensuite son propre parcours dans Pourquoi je suis anarchiste. On notera combien Voltairine y fait déjà éclater les frontières entre le personnel et le politique, à l’instar des féministes du XXe siècle et n’hésite pas à évoquer non seulement les raisons intellectuelles de son adhésion à l’anarchisme, mais aussi ses causes émotionnelles. Déjà, dans ce texte de 1897, elle exprime très honnêtement ses doutes et ses incertitudes quant à la forme d’organisation politique et économique que prendrait ou devrait prendre une société libre.

Il faut à ce sujet rappeler que Tucker, aux idées duquel de Cleyre a d’abord été attchée, est un des plus illustres représentants d’un anarchisme dit individualiste, lequel est fortement teinté par l’histoire et les circonstances particulières des Etats-Unis — et à vrai dire incompréhensible sans elles. Voltairine s’est donc d’abord identifiée à ce courant, mais elle va ensuite s’en éloigner, être tenté par l’anarchisme mutualisme, puis par l’anarcho-communisme avant de se déclarer anarchiste sans qualificatif.

L’anarchisme individualiste qui a été engendré sur le sol des Etats-Unis trouve son premier représentant en Josiah Warren (1798-1874), parfois surnommé le «Proudhon américain», et qui peut sans conteste revendiquer le titre de premier anarchiste américain. Inventeur (on lui doit notamment une des toutes premières conceptions de la presse rotative), écrivain, musicien, Warren développe un anarchisme qu’irrigue l’esprit des pionniers et que Voltairine décrit dans Naissance d’une anarchiste.

Un principe libéral de souveraineté de l’individu hérité de John Stuart Mill se conjugue ici à une défense, elle aussi libérale et inspirée cette fois de John Locke, du droit de propriété sur le produit de son travail.

Voltairine a adhéré à ces idées et on peut le constater en lisant par exemple le texte de ce discours qu’elle prononce le 16 décembre 1893, à New York, alors qu’elle se porte à la défense d’Emma Goldman, récemment arrêtée pour les recommandations qu’elle a adressées à des chômeurs dans un discours («Demandez du travail!, leur avait-elle dit. S’ils ne vous donnent pas de travail, demandez du pain! S’ils ne vous donnent ni pain, ni travail, prenez le pain!»). Voltairine souligne à cette occasion ce qui la sépare de l’anarcho-communisme de Goldman et son attachement aux idéaux anarcho-individualistes: «Elle et moi soutenons des points de vue bien différents en matière d’économie et de morale. […] Mademoiselle Goldman est une communiste; je suis une individualiste. Elle veut détruire le droit de propriété; je souhaite l’affirmer. Je mène mon combat contre le privilège et l’autorité, par quoi le droit à la propriété, qui est le véritable droit de l’individu, est supprimé. Elle considère que la coopération pourra entièrement remplacer la compétition; tandis que je soutiens que la compétition, sous une forme ou sous une autre, existera toujours et qu’il est très souhaitable qu’il en soit ainsi .»

Mais elle abandonne bientôt cette position, que la naissance des corporations rend de de plus en plus intenable. Elle s’en explique dans La Naissance d’une anarchiste (page XXX), soulignant notamment que «dans les vingt dernières années l’idée communiste a fait d’énormes progrès, principalement en raison de la concentration de la production capitaliste qui a poussé les travailleurs américains à s’accrocher à l’idée de la solidarité et, deuxièmement, en raison de l’expulsion d’Europe de propagandistes actifs.»

Mais Voltairine n’en restera pas là et aboutira finalement à une position sagement ouverte et critique, refusant de fixer par avance à quoi ressemblera une société libre et accueillant tout ce qui peut contribuer à son avènement. Elle écrit, toujours dans La Naissance d’une anarchiste (page XXX): «[…] un nouveau changement est survenu dans les dix dernières années. Jusqu’alors, l’application de cette idée était limitée aux questions industrielles. Les écoles économiques se dénonçaient mutuellement. Aujourd’hui une grande et cordiale tolérance se répand. La jeune génération reconnaît l’immense portée de l’idée dans tous les domaines des arts, des sciences, de la littérature, de l’éducation, des relations entre les sexes, de la moralité, de même qu’au niveau de l’économie social. Elle accueille dans ses rangs tous ceux qui luttent pour une vie libre, peu importe leur domaine d’action.»
Certaines remarques qu’on trouve dans un essai simplement intitulé Anarchism sont à ce sujet éclairante. Après avoir rappelé en quoi consistent plusieurs de ces modes d’organisation économique de l’avenir que préconisent diverses tendances du mouvement anarchiste, de Cleyre y rappelle que tout anarchiste, ou du moins tout anarchiste sincère et raisonnable, est tout à fait disposé à abandonner le type d’organisation économique qu’il préconise au profit d’un autre dont on lui aura montré qu’il est préférable. Elle ajoute encore que la variété des circonstances et des environnements jointe à notre difficulté à clairement imaginer l’avenir feront sans doute que les divers modèles qu’elle a exposés, ainsi que d’autres, pourront, avec profit, être mis à l’épreuve, ici ou là. Et elle ne cache d’ailleurs pas que même si chacun de ces modèles lui paraît de nature à accroître la liberté des individus, aucun ne la satisfait pleinement : «Le socialisme et le communisme, rappelle-t-elle, exigent un degré d’effort conjoint et d’administration qui appelle une quantité de régulation qui est incompatible avec l’anarchisme; l’individualisme et le mutualisme, qui reposent sur la propriété, débouchent sur le recours à une police privée qui est incompatible avec ma conception de la liberté ».

Dans Naissance d’une anarchiste, elle résume sa position en reprenant à Fernando Terrida del Mármol l’idée d’un anarchisme sans qualificatif: «Je ne m’appelle plus autrement que simple anarchiste.» (page XXX)

Cette attitude en est aussi une d’ouverture vers les idées et l’essai intitulé L’idée dominante, un texte puissant et aux accents prémonitoires, montre l’importance que leur accorde Voltairine. Elle y argue avec force, contre un certain matérialisme, de l’importance des idées pour le changement social et pour une plus juste appréciation du rôle et de la puissance de l’Idée qui domine une époque. «La doctrine que les circonstances sont tout et les hommes rien, écrit-elle, a été et est le fléau de nos modernes mouvements de réforme sociale.» (page XXX)

Cherchant à cerner celle qui domine la sienne, elle la trouve dans un consumérisme et un productivisme aveugle et vain : «La grande idée de notre siècle, l’idée originale, point empruntée aux autres, qui n’est ni surfaite, elle, ni le fruit de la magie, c’est de « faire beaucoup de choses ». - Non point faire de belles choses, non point éprouver la joie de dépenser de l’énergie vivante à une œuvre créatrice, mais forcer, surmener, gaspiller, épuiser sans vergogne et sans merci l’énergie jusqu’à la dernière goutte, uniquement pour produire des masses et des monceaux de choses, - des choses laides, nuisibles ou pour le moins largement inutiles. Dans quel but ? Le plus souvent le producteur l’ignore ; plus encore, il ne s’en soucie point. Il est tout simplement possédé, entraîné par l’idée fixe qu’il doit produire ; chacun le fait et chaque année on produit davantage et plus vite. Il y a des montagnes de choses faites et en train de se faire, et cependant l’on rencontre encore des hommes qui se démènent désespérément pour tâcher d’ajouter à la liste des choses déjà créées, pour se mettre à en édifier de nouveaux monceaux et à grossir les entassements qui existent. Au prix de quelle agonie corporelle, de quelle impression et de quelle appréhension du danger, de quelles mutilations, de quelles hideurs, poursuivent-ils leur route, pour s’aller finalement briser sur ces rochers de la richesse ?» (page XXX).

Lutter contre cette idée dominante est une des hautes tâches à laquelle elle s’attache et nous invite à nous attacher. « A la fin de votre vie, vous pourrez fermer les yeux en disant : « Je n’ai point été gouverné par l’Idée Dominante de mon siècle. J’ai choisi ma propre Cause et je l’ai servie. J’ai prouvé par toute une vie d’homme qu’il est quelque chose en l’homme qui le sauve de l’absolue tyrannie des Circonstances, qui en triomphe et les refond, et cela c’est le feu immortel de la Volonté Individuelle, laquelle est le salut de l’Avenir ». (page XXX)


[À suivre]

lundi, octobre 06, 2008

LA BANNIÈRE DE LA RÉVOLTE, L’ÉTENDARD DE LA LIBERTÉ : LA VIE ET L’ŒUVRE DE VOLTAIRINE DE CLEYRE (6)

[ La suite de l'introduction au livre de Voltairine de Cleyre qui paraît le 9 octobre.]

L’épisode Helcher

Un funeste hasard voudra qu’avant même que l’année ne soit finie, le 19 décembre 1902, à Philadelphie, on fera feu sur Voltairine de Cleyre.

Le coup ne sera pas tiré par le Sénateur Joseph R. Hawley, mais bien par un élève mentalement dérangé de Voltairine, Herman Helcher.

Alors que l’anarchiste est sur le point de monter dans un tramway, Helcher, derrière elle, l’agrippe par la manche et, quand elle se retourne, lui tire une balle dans la poitrine. L’impact de la balle la fait se retourner de nouveau et Helcher lui tire deux nouvelles balles, cette fois dans le dos.

Voltairine trouve la force de courir quelques mètres avant de s’abattre devant la porte d’un logement. Un autre de ses élèves, un médecin, habite tout près et il intervient aussitôt pour lui administrer les premiers soins. Voltairine est conduite à l’hôpital, où on pense qu’elle va succomber à ses blessures. Contre toute attente, elle survit à l’attentat et quitte l’hôpital dès le 2 janvier 1903.

Elle met aussitôt le geste de Helcher sur le compte d’une démence causée par les circonstances de sa vie et, conformément aux convictions qu’elle a maintes fois exprimées, refuse de porter plainte contre lui ou même de l’identifier. En fait, elle multipliera les appels à la justice pour qu’elle fasse preuve de clémence et mettra même sur pied un fonds pour la défense de l’accusé.

Dans le journal North American, elle explique :«Le garçon dont on dit qu’il a fait feu sur moi est dérangé. Le manque de nourriture et le fait qu’il n’a pas de travail sain à accomplir l’ont rendu tel. On devrait le mettre dans un asile et ce serait une disgrâce pour la civilisation s’il devait aboutir en prison pour un geste que lui a fait poser un cerveau malade. Peu de temps avant de tirer sur moi, le jeune homme m’avait envoyé une triste lettre — il n’avait rien à manger, nulle part où dormir, pas de travail. J’étais sans nouvelle de lui depuis deux ans. […] Je n’entretiens aucun ressentiment envers lui. Si la société était organisée de telle manière que toute femme, tout homme et tout enfant puisse vivre une vie normale, il n’y aurait plus de cette violence. Je suis remplie d’horreur à la pensée de tous ces actes brutaux commis par le Gouvernement. Chacun d’eux trouve un écho dans un autre geste violent. La matraque des policiers engendre la criminalité. Contrairement à l’opinion commune, «anarchisme» signifie : «Paix sur la terre, bonne volonté à tous les êtres humains». Ceux et celles qui posent des gestes violents en se réclamant de l’anarchisme ont oublié d’être des philosophes — des exemples pour le peuple — et cela parce que leurs souffrances morales et physiques les ont conduit au désespoir ».

En mars 1903, Voltairine est suffisamment remise pour reprendre ses nombreux travaux.

Le deuxième voyage et les dernières années à Philadelphie

Mais toutes ces activités l’épuisent et elle décide de faire un nouveau voyage en Europe. Le 24 juin, elle s’embarque donc pour la Norvège, le pays du dramaturge anarchiste Henrik Ibsen (1828-1906), d’où elle part en août pour visiter ses amis en Écosse et en Angleterre, où elle prononce des conférences.

Voltairine rentre aux Etats-Unis en septembre 1903. Mais sa santé va connaître une grave et rapide détérioration : les sinus, le palais, puis l’oreille sont atteints d’un mal qui ne cessera guère de la faire souffrir atrocement en plus de constamment lui faire entendre un fort bourdonnement. Elle doit périodiquement cesser de travailler et sera à plusieurs reprise hospitalisée.

En 1905, terriblement malade et souffrante, incapable de travailler, ne pouvant subvenir à ses maigres besoins, elle tente de se suicider avec de la morphine. Elle échoue. Puis voilà qu’au printemps 1906, de manière imprévisible, elle prend du mieux.

Ce qui s’amorce alors est la dernière phase de sa vie.

Ce regain de vitalité de Voltairine, qui lui permet de recommencer à écrire, à publier, à donner des conférences, correspond à une renaissance du mouvement anarchiste, qui se remet en marche après l’épisode McKinley.

En mars 1906, Emma Goldman lance Mother Earth, une publication à laquelle Voltairine contribue régulièrement. Sa pensée a désormais atteint sa maturité et est plus aboutie que jamais, comme en témoignent certains de ses essais de cette époque, parmi ses plus achevés — comme Anarchism and the American Tradition, The Dominant Idea ou Direct Action — tous publiés dans Mother Earth. Nous avons déjà examiné le dernier de ces essais. Les deux autres concernent l’anarchisme au sens le plus large du terme, sa signification, le sens de son combat, son inscription historique, ses moyens et ses fins. Ces textes sont tous deux reproduits ici, en même temps que trois autres textes qui permettent de circonscrire la philosophie de l’anarchisme défendue par de Cleyre (textes 1, 2, 3, 4, et 5).

Tentons de la décrire, au moins dans ses grandes lignes.

[À suivre]

samedi, octobre 04, 2008

ALEPH ZÉRO ET ALEPH 1


Qui cherche l'infini n'a qu'à fermer les yeux.

Milan Kundera

Le concept d’infini n’a cessé de fasciner métaphysiciens, philosophes, théologiens, mathématiciens et bien d’autres personnes encore. Mais c’est un concept qui présente de redoutables problèmes, des problèmes devant lesquels il est bien difficile d’échapper à cet effroi que Blaise Pascal, en une formule célèbre, disait ressentir justement devant «le silence éternel des espaces infinis». Zénon, Aristote et Galilée, notamment, ont mis en évidence certaines des immenses difficultés et des étonnants paradoxes auxquels conduit le concept d’infini.

C’est ainsi que Galilée, dans son Discours concernant deux sciences nouvelles (1638), avait noté que l’on pouvait, bien étrangement, faire correspondre un à un les entiers naturels et leurs carrés.

Par exemple :

1 – 1
2 - 4
3 - 9
4 - 16


Remarquant par là que la totalité des entiers naturels est infinie mais que la totalité des carrés, qui en est un sous-ensemble, l’est aussi, le physicien et mathématicien Italien avait suggéré que des propriétés comme «égal», «plus grand» et «plus petit» ne s’appliquent qu’aux quantités finies — et non aux quantités infinies.

Ce n’est qu’avec les travaux du mathématicien Georg Cantor (1845-1918), créateur de la théorie des ensembles, qu’une étude rigoureuse du concept d’infini est devenue possible. Les travaux de Cantor ont conduit à établir de nombreux résultats importants, mais aussi violemment contre intuitifs. Nous n’aborderons ici qu’un tout petit aspect de ce vaste travail, à savoir la distinction entre l’infini dénombrable et l’infini indénombrable. C’est que ce résultat, outre qu’il s’est avéré d’une grande importance en mathématiques, s’obtient par des preuves qui sont à la fois ingénieuses et élégantes et qui ont de plus, ce qui ne gâche rien, le mérite de pouvoir être comprises par tout le monde.

Un ensemble sera dit «infini dénombrable» s’il est possible de mettre en correspondance terme à terme ses éléments et ceux des entiers naturels. Un ensemble sera dit «infini indénombrable» si ses éléments ne peuvent pas être mis dans une telle correspondance.

L’ensemble des carrés, comme on l’a vu, est infini dénombrable; mais c’est aussi le cas de l’ensemble des multiples de 2, de 13, de 17 ou de ce que vous voulez, qui ont aussi la cardinalité (c’est-à-dire leur «nombre d’éléments») de l’infini dénombrable.

Pour le constatez, considérez les multiples de 13. On aura :

1 – 13
2 – 26
3 – 39
4 - 52

CQFD!

Cependant, considérez cette fois l’ensemble des nombres rationnels — les fractions. Est-ce un infini dénombrable? En d’autres termes, peut-on mettre ses éléments en correspondance terme à terme avec les entiers naturels? Cantor montre que oui en imaginant une ingénieuse manière de dresser la liste des nombres rationnels sans en oublier aucun et de leur faire correspondre les entiers naturels. Pour y arriver, on considérera la somme du dénominateur et du numérateur d’un nombre rationnel. Nous en trouvons un seul dont la somme soit 2, à savoir 1/1. Nous lui associons 1. Nous considérons ensuite les fractions dont la somme est 3 : nous en avons cette fois deux, qui sont 1/2 et 2/1, et nous leur faisons respectivement correspondre 2 et 3. Trois fractions donnent 4 : ce sont 1/3, 2/2 et 3/1. Nous associons 4 à la première; ignorons la deuxième, déjà prise en compte, puisque sa valeur est 1, comme 1/1; et associons 5 à la troisième.

Si nous poursuivons cette association, nous aurons ce que présente le tableau suivant, qu’on pourra prolonger autant qu’on voudra avec la certitude qu’à tout élément de l’ensemble des rationnels sera associé, terme à terme, un élément des entiers naturels. Conclusion? Cet ensemble est infini dénombrable!



Cantor propose de désigner par (lire : Aleph zéro, aleph étant la première lettre de l’alphabet hébreu) la cardinalité des entiers naturels ou des nombres rationnels. On pourrait penser qu’on en resterait là. Mais Cantor va montrer qu’il existe une infinité d’infinis!

La première étape de cette démonstration consiste à établir l’existence d’un premier infini indénombrable (il sera noté : et lu Aleph 1). Considérons les nombres réels et imaginons que nous dressons une liste de ces nombres. Par exemple :
4,176432496...
178,984190345...
9,670938004...
32,546201937...
6,674029250…
….

Nous allons à présent, selon le procédé de mise en correspondance terme à terme que nous connaissons bien, associer un nombre entier avec chaque nombre réel. Ce qui nous donnera par exemple ::

1 — 4,176432496...
2 — 178,984190345...
3 — 9,610938004...
4 — 32,546201937...
5 — 6,674029250…


Encore un infini dénombrable, pensez-vous? Eh bien non. Et voici le coup de génie de Cantor qui le démontre. Nous allons en effet construire un nombre réel qui ne figure pas sur cette liste infinie en prenant pour cela le nième chiffre après la décimale du nième nombre de cette liste et en le remplaçant par le chiffre suivant. Tout cela est beaucoup plus simple que ça ne paraît. Si par exemple ce chiffre est 1, nous le remplaçons par 2; si c’est 2, par 3; et si c’est 9, par 0.

Dans l’exemple précédent, on prendra 1 (le premier chiffre après la décimale du premier nombre sur la liste) et on le remplacera par 2; puis on prendra 8 (le deuxième chiffre après la décimale du deuxième nombre sur la liste), et on le remplacera par 9; on aura ensuite, dans cet ordre : 1; puis 3; et ainsi de suite.

Cette preuve, appelée preuve par la diagonale (puisque c’est bien une diagonale que dessinent les chiffres successifs qu’on considère pour les modifier), nous permet de générer le nombre recherché, celui qui ne figure pas sur la liste. En effet, il diffère du premier nombre par sa première décimale; du deuxième par sa deuxième décimale; et du n ième par sa n ième décimale!

On ne peut donc PAS mettre en correspondance terme à terme les entiers naturels et les nombres réels : la cardinalité de ceux-ci est celle de l’infini indénombrable, que Cantor a proposé de nommer Aleph 1.

Évoquant ses travaux et démonstrations sur l’infini, Cantor, dans une lettre du 29 juin 1877, écrira à son collègue Richard Dedekind (1831-1916): «Je le vois, mais je ne le crois pas !».

On n’a aucun mal à partager ce sentiment …

vendredi, octobre 03, 2008

UN APPUI SUR L'UNIVERSITÉ

Le Comité national des jeunes du Parti Québécois (CNJPQ) dit partager les constats de Jacques Pelletier et moi et appuie notre demande d'États Généraux.

LA BANNIÈRE DE LA RÉVOLTE, L’ÉTENDARD DE LA LIBERTÉ : LA VIE ET L’ŒUVRE DE VOLTAIRINE DE CLEYRE (5)

Action directe et militantisme

Le propre parcours de Voltairine, on l’a vu, est profondément marqué par l’affaire du Haymarket et le premier des textes de notre bloc rappelle son rapport, tout à la fois personnel, passionnel et réflexif à ces événements.

La lourde responsabilité du gouvernement et de l’ordre social et économique dans l’apparition de la violence y est rappelée: « […] j’ai interpellé le gouvernement; ils m’avaient montré à le faire. Qu’avez-vous fait – vous, les gardiens de la Déclaration et de la Constitution –, qu’avez-vous fait à propos de tout ceci? Qu’avez-vous fait pour sauvegarder les conditions de liberté du peuple? Vous avez menti, trompé, abusé, dupé, acheté et vendu et touché un gain! Vous avez vendu la terre que vous n’aviez aucun droit de vendre. Vous avez assassiné les peuples aborigènes pour pouvoir saisir la terre au nom de la race blanche à qui vous l’avez volée encore pour qu’elle soit encore vendue par un deuxième puis un troisième bandit. […] Voilà ce qu’est le gouvernement, ce qu’il a toujours été, le créateur et le défenseur du privilège, l’organisateur de la répression et de la vengeance. Espérer qu’il en sera jamais autrement est la plus vaine des illusions. Ils vous disent que l’anarchie, le rêve d’un ordre social sans gouvernement, est une folle lubie. Le rêve le plus fou qui ait pénétré le cœur de l’homme est celui que l’humanité puisse un jour s’aider elle-même en faisant appel à la loi ou en venir à un ordre qui ne soit pas le résultat de l’esclavage dans lequel on trouve la justification d’un gouvernement. C’est pour avoir dit ces choses au peuple que ces cinq hommes ont été tués. Pour avoir dit aux gens que la seule façon de sortir de leur misère était d’abord d’apprendre quels sont leurs droits sur cette terre.» (page XXX)

Le deuxième texte, De l’action directe, est un des écrits majeurs de de Cleyre. En puisant précisément ses exemples dans l’histoire des Etats-Unis, depuis les Quakers et les Puritains jusqu’à George Washington, John Brown ou la lutte contre l’esclavagisme, elle y rappelle que «l’action directe a été toujours employée et jouit de la sanction historique de ceux-là même qui la réprouvent actuellement. » (L’action directe, page XXX). Puis elle examine le rôle qu’elle doit jouer, notamment dans la lutte contre l’esclavage salarial et les institutions qui le rendent possible. Comment briser ces lourdes chaînes? Pour répondre à cette question, Voltairine traite ensuite de divers sujets comme la grève, le boycott, et la violence.

Ces thèmes débouchent tout naturellement sur ceux de la criminalité et de sa répression, sur lesquels Voltairine a aussi beaucoup écrit. L’essai qui suit, Crime et châtiment, en traite précisément et il est un de ses textes les plus importants sur le sujet. On y notera une volonté d’analyser objectivement le phénomène de la criminalité, de chercher à en comprendre les causes et d’identifier les meilleurs moyens de la prévenir. Bien avant Foucault, elle s’en prend à l’institution pénale : « L’exil, qui est pratiqué par quelques gouvernements, et l’emprisonnement sont destinés – selon la loi – à réhabiliter le criminel afin qu’il ne soit plus une menace pour la société. La logique veut que si quiconque désire anéantir la cruauté de la personnalité de quelqu’un, il ne doit pas user lui-même de cruauté; celui qui veut enseigner le respect des droits d’autrui doit lui-même en être respectueux. Pourtant, l’histoire de l’exil et de la prison est celle du fouet, du fer, des chaînes et de toutes les tortures que le génie démoniaque de la classe non-criminelle a pu élaborer pour enseigner aux criminels à être de bonnes personnes! Pour qu’ils puissent apprendre comment être de bons citoyens, ils sont placés dans des cellules où ils suffoquent, ils dorment sur des planches étroites, ils regardent à l’extérieur à travers des grilles de fer, ils mangent de la nourriture infecte qui détruit leur estomac; leur corps et leur esprit sont amochés et brisés. Et c’est ça qui est appelé « réhabiliter un homme »! (page xxx)

Elle s’en prend également aux idées de l’Italien Cesare Lombroso (1836-1909), ce criminologue qui est aussi l’inventeur et le promoteur de la phrénologie, pseudoscience que Voltairine combat avec des arguments culturalistes et en insistant donc sur le rôle des facteurs sociaux, économiques et politiques, à ses yeux indispensables pour comprendre la criminalité. Ce qui ne l’empêche cependant pas de remarquer : « Certains naissent idiots, d’autres naissent infirmes. Les punit-on de leur idiotie ou de leur malheureuse condition physique? Bien au contraire : on les prend en pitié, on déplore que la vie leur inflige de telles souffrances et on leur offre nos meilleures et plus tendres sympathies. Pourquoi, en ce cas, ne pas faire de même envers [ceux qui sont prédisposés à la violence] et qui sont également les pauvres victimes d’un malheureux héritage?». (page xxx)

Nous avons vu dans quel contexte, particulièrement passionnel et troublé, ces réflexions de Voltairine prennent place. Le texte qui suit, qui prend pour thème l’assassinat de McKinley (L’assassinat de McKinley du point de vue anarchiste) se place cette fois au cœur de ces débats sur la question de la violence qui animent alors le mouvement anarchiste.

Voltairine y exprime sa conviction que devant un ordre social profondément malsain et injuste, par le seul fait qu’il enseigne la possibilité d’un ordre social juste, l’anarchisme crée des rebelles. Mais, insiste-t-elle, cela ne signifie pas que ces rebelles auront recours à la violence ou que s’ils le font, cela soit une caractéristique essentielle de l’Anarchisme. « Des aveugles soumis, [l’Anarchisme] fait émerger les mécontents; des insatisfaits inconscients, il fait émerger les insatisfaits conscients. Chaque mouvement pour l’amélioration sociale des peuples, depuis les temps immémoriaux, a fait de même. Et puisque, dans les rangs des gens insatisfaits, on trouvera toutes sortes de tempéraments et de degrés de développement mental – tout comme on les trouvera aussi chez les gens satisfaits —, il s’ensuit que l’on trouvera occasionnellement ceux qui traduisent leur insatisfaction en un acte catégorique de représailles contre la société qui les écrase, eux et leurs semblables. L’assassinat de personnes représentantes du pouvoir dominant est un tel acte de représailles. Il y a eu des assassins chrétiens, des assassins républicains et des assassins anarchistes; en aucun cas cet acte d’assassinat n’a été l’expression d’aucun de ces credos religieux ou politiques mais plutôt une réaction fantasque contre l’injustice créée par le système prévalant à l’époque (excluant, bien sûr, les actes qui n’étaient que le résultat d’ambition ou de dérangement personnels). De plus, l’anarchisme moins que les autres ne peut être responsable dans la détermination d’une action spécifique, puisque, selon la nature de son enseignement, chaque anarchiste doit agir purement selon ses propres initiatives et responsabilités; il n’y a pas de sociétés secrètes ni de conseils d’administration quels qu’ils soient parmi les anarchistes.» (page XXX)

Nous concluons ce bloc de textes par un bref article (Où nous en sommes) qui synthétise de manière particulièrement claire les conclusions auxquelles de Cleyre est parvenue sur toutes ces questions.

***
Nous avions laissé Voltairine à l’automne 1901, durant une période très tendue qui s’installe à la suite de l’assassinat du président McKinley.

La ville de Philadelphie ne fait bien entendu pas exception à l’hostilité générale envers les anarchistes et ils y sont aussi persécutés. La fureur populaire ne s’est pas encore apaisée au printemps 1902 et, en mars, le Sénateur Joseph R. Hawley offre 1000$ en échange de la permission de «faire feu sur un anarchiste».

Voltairine s’offre aussitôt comme cible, gratuitement.

Dans une Lettre au Sénateur Hawley qui sera publiée dans Free Society, elle écrit :

Cher Monsieur,

Je lis dans le journal de ce matin que vous auriez affirmé être disposé à « offrir 1000$ pour tirer un coup de fusil sur un Anarchiste». Je vous demande ou de prouver que votre proposition est sincère ou de retirer cette affirmation, qui est indigne — je ne dirai pas d’un sénateur, mais d’un être humain.

Je suis une anarchiste, je le suis depuis 14 ans et la chose est de notoriété publique puisque j’ai beaucoup écrit et prononcé de conférences sur le sujet. Je suis persuadée que le monde serait un bien meilleur endroit s’il n’y avait ni rois, ni empereurs, ni présidents, ni princes, ni juges, ni sénateurs, ni représentants, ni gouverneurs, ni maires, ni policiers. Je pense que ce serait tout à l’avantage de la société si, au lieu de faire des lois, vous faisiez des chapeaux — ou des manteaux, ou des souliers ou quoi que ce soit d’autre qui puisse être utile à quelqu’un. J’ai l’espérance d’une organisation sociale dans laquelle personne ne contrôle autrui et où chacun se contrôle soi-même. […]

Toutefois, si vous voulez faire feu sur un Anarchiste, cela ne vous coûtera pas 1000$.

Il vous suffira de payer votre déplacement jusque chez moi (mon adresse est indiquée plus bas) pour pouvoir me tirer dessus, sans rien avoir à débourser. Je n’offrirai aucune résistance. Je me tiendrai debout devant vous, à la distance que vous déciderez et, en présence de témoins, vous pourrez tirer.

Votre flair commercial américain ne sent-il pas qu’il s’agit là d’une véritable aubaine?

Si toutefois le paiement du 1000$ est une condition non négociable de votre proposition, alors, après vous avoir permis de tirer, je voudrais donner ce montant à des œuvres qui militent en faveur de l’avènement d’une société libre et dans laquelle il n’y aurait ni assassins, ni présidents, ni mendiants, ni sénateurs.

Voltairine de Cleyre
807, Fairmont Avenue
21 mars 1902 .»
(à Suivre)

jeudi, octobre 02, 2008

ÉTATS GÉNÉRAUX DE L'UNIVERSITÉ

Le Devoir de ce matin publie une lettre de Jacques Pelletier et moi qui propose des États Généraux de l'université.

Il s'agit plus exactement de l'introduction au dossier sur l'université que nous avons dirigé ensemble dans À Bâbord. Le numéro sera en kiosque incessamment.

mercredi, octobre 01, 2008

JOHN COLTRANE ET LE CLASSIC QUARTET

C'est la Journée internationale de la musique, aujourd'hui. Moi, j'entends musique et je sors mon Coltrane. Le Classic Quartet, un des plus hauts sommets de toute la musique.