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vendredi, février 13, 2009
samedi, février 07, 2009
INTRODUCTION À L’ÉTHIQUE - LA SCIENCE ET L’ÉTHIQUE – 5/5
Scenario 2 : Vous, une grosse personne et le tramway
Voici à présent le même scénario mettant en scène le même tramway, mais cette fois avec une variante.
Le tramway emballé arrive donc, fonçant vers les cinq personnes qu’il s’apprête à tuer. Vous observez toujours la scène, mais cette fois d’une passerelle. À côté de vous se tient une très grosse personne : or, son poids à elle — mais pas le vôtre — stopperait le tramway. Il vous suffirait donc de vous emparer de cette grosse personne et de la projeter en bas de la passerelle pour sauver les cinq personnes en danger de mort — ce qui, hélas, causera la mort de la grosse personne.
Ici, et toujours avec une très grande constance, la majorité des gens pensent qu’il est moralement inadmissible de tuer la grosse personne, fut-ce pour sauver les cinq autres.
Pourquoi cette différence avec le cas où on jugeait acceptable de dévier le tramway — ce qui tuait aussi une personne innocente?
Cette fois, il semble bien que l’explication invoquée tout à l’heure à propos du sans–abri ne puisse être retenue : projeter la grosse personne n’a pas le genre de conséquences institutionnelles qu’avait le meurtre intéressé d’un patient dans un hôpital par un médecin. Quelle(s) différence(s) entre les deux situations peut-on invoquer pour expliquer la divergence de nos intuitions?
La morale traditionnelle propose une réponse à cette question en nous invitant à distinguer soigneusement entre, d’une part, poser un geste qui aura pour conséquence prévisible quelque chose de mal mais qu’on ne souhaite pas voir arriver et, d’autre part, intentionnellement faire quelque chose de mal — et cela même si les conséquences seront les mêmes dans ce cas que dans le cas précédent. Dévier le tramway représente le premier cas de figure; lancer la grosse personne, le deuxième.
Mais d’autres explications ont été avancées. En ayant recours à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) , des psychologues ont examiné ce qui se passe dans les cerveaux des personnes confrontées à ces problèmes. (Plus précisément, pour cette recherche précise, des codeurs indépendants ont classé divers scenarii en moraux ou non-moraux et en personnels ou impersonnels. Le scénario impliquant la déviation du tramway a été classé comme moral-impersonnel; celui impliquant la grosse personne a été classé comme moral-personnel .)
Dans le cas, moral-impersonnel, où il s’agit de dévier le tramway en activant un levier, des zones du cerveau associées à la réflexion, au raisonnement, au calcul de conséquences et à leur examen sont particulièrement actives; par contre, dans le cas moral-personnel, où il s’agit de projeter la grosse personne, des zones du cerveau associées aux émotions s’activent particulièrement.
Ce résultat est intéressant à plus d’un titre pour notre compréhension de la moralité et pour les théories éthiques en général et notamment sur l’éternelle question des places respectives de la raison et des émotions.
La «trolleyologie» invite à penser que les deux dimensions peuvent être présentes, mais en proportions variées selon les situations, et entrer en conflit, l’unes d’elle pouvant devenir dominante : dans un cas — activer la manette — la dimension émotionnelle est si faible qu’on peut raisonner de manière somme toute détachée; dans l’autre — projeter la grosse personne — les émotions sont si présentes qu’on arrive à une conclusion différente sur ce qu’il faut faire.
Quoiqu’il en soit, notez-le, les questions éthiques demeurent pour l’essentiel posées. Et en particulier celle-ci : si l’on peut dire que les deux cas sont semblables d’un point de vue éthique, laquelle des deux réponses (la «rationnelle» ou l’«émotive») est préférable?
Un kantien sera mis mal à l’aise par les réponses au premier scenario, mais il pourra dire que le deuxième cas illustre à merveille la maxime (kantienne) selon laquelle il ne faut jamais utiliser une personne comme un moyen, même si cela permet de sauver une vie.
Pour un utilitariste, c’est-à-dire pour quelqu’un qui considère qu’on doit juger de la valeur morale d’une action par ses conséquences, ces deux réponses constituent également une énigme à expliquer, puisque le résultat (une personne meurt et cinq sont sauvées) est le même selon qu’on actionne la manette ou qu’on lance la grosse personne. Le philosophe utilitariste Peter Singer propose d’ailleurs de résoudre comme suit cette énigme.
En bon utilitariste, il considère que la règle à suivre ici est bien de sacrifier une personne pour en sauver cinq, et qu’il faudrait donc projeter la grosse personne sur les rails. Pourquoi ne l’admet-on généralement pas? Selon Singer, qui ouvre ici une porte vers cette naturalisation de l’éthique dont je parlerai la prochaine fois, nous avons si longtemps vécu en groupes restreints au sein desquels il était possible de tuer quelqu’un à mains nues, ce qui a le plus souvent des conséquences négatives, que nous avons au cours de l’évolution développé ce tabou contre ce qu’on pourrait appeler le meurtre de proximité. Devant cette éventualité, des émotions fortement inscrites en nous par l’évolution prennent le dessus et nous empêchent de raisonner. Le scénario avec la manette fait quant à lui appel à de la technologie récente et devant lui nous pouvons facilement raisonner calmement et parvenir à la conclusion rationnelle.
D’autres variations de trolleyologie ont été proposées et soumises à des cohortes de gens, mais j’en resterai là.
On l’aura remarqué : la biologie a bien souvent été invoquée dans bon nombre des recherches et des résultats que j’ai présentés ici.
C’est justement aux efforts contemporains de naturalisation de l’éthique, qui prennent notamment appui sur le darwinisme, que je consacrerai le prochain article de cette série.
Voici à présent le même scénario mettant en scène le même tramway, mais cette fois avec une variante.
Le tramway emballé arrive donc, fonçant vers les cinq personnes qu’il s’apprête à tuer. Vous observez toujours la scène, mais cette fois d’une passerelle. À côté de vous se tient une très grosse personne : or, son poids à elle — mais pas le vôtre — stopperait le tramway. Il vous suffirait donc de vous emparer de cette grosse personne et de la projeter en bas de la passerelle pour sauver les cinq personnes en danger de mort — ce qui, hélas, causera la mort de la grosse personne.
Ici, et toujours avec une très grande constance, la majorité des gens pensent qu’il est moralement inadmissible de tuer la grosse personne, fut-ce pour sauver les cinq autres.
Pourquoi cette différence avec le cas où on jugeait acceptable de dévier le tramway — ce qui tuait aussi une personne innocente?
Cette fois, il semble bien que l’explication invoquée tout à l’heure à propos du sans–abri ne puisse être retenue : projeter la grosse personne n’a pas le genre de conséquences institutionnelles qu’avait le meurtre intéressé d’un patient dans un hôpital par un médecin. Quelle(s) différence(s) entre les deux situations peut-on invoquer pour expliquer la divergence de nos intuitions?
La morale traditionnelle propose une réponse à cette question en nous invitant à distinguer soigneusement entre, d’une part, poser un geste qui aura pour conséquence prévisible quelque chose de mal mais qu’on ne souhaite pas voir arriver et, d’autre part, intentionnellement faire quelque chose de mal — et cela même si les conséquences seront les mêmes dans ce cas que dans le cas précédent. Dévier le tramway représente le premier cas de figure; lancer la grosse personne, le deuxième.
Mais d’autres explications ont été avancées. En ayant recours à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) , des psychologues ont examiné ce qui se passe dans les cerveaux des personnes confrontées à ces problèmes. (Plus précisément, pour cette recherche précise, des codeurs indépendants ont classé divers scenarii en moraux ou non-moraux et en personnels ou impersonnels. Le scénario impliquant la déviation du tramway a été classé comme moral-impersonnel; celui impliquant la grosse personne a été classé comme moral-personnel .)
Dans le cas, moral-impersonnel, où il s’agit de dévier le tramway en activant un levier, des zones du cerveau associées à la réflexion, au raisonnement, au calcul de conséquences et à leur examen sont particulièrement actives; par contre, dans le cas moral-personnel, où il s’agit de projeter la grosse personne, des zones du cerveau associées aux émotions s’activent particulièrement.
Ce résultat est intéressant à plus d’un titre pour notre compréhension de la moralité et pour les théories éthiques en général et notamment sur l’éternelle question des places respectives de la raison et des émotions.
La «trolleyologie» invite à penser que les deux dimensions peuvent être présentes, mais en proportions variées selon les situations, et entrer en conflit, l’unes d’elle pouvant devenir dominante : dans un cas — activer la manette — la dimension émotionnelle est si faible qu’on peut raisonner de manière somme toute détachée; dans l’autre — projeter la grosse personne — les émotions sont si présentes qu’on arrive à une conclusion différente sur ce qu’il faut faire.
Quoiqu’il en soit, notez-le, les questions éthiques demeurent pour l’essentiel posées. Et en particulier celle-ci : si l’on peut dire que les deux cas sont semblables d’un point de vue éthique, laquelle des deux réponses (la «rationnelle» ou l’«émotive») est préférable?
Un kantien sera mis mal à l’aise par les réponses au premier scenario, mais il pourra dire que le deuxième cas illustre à merveille la maxime (kantienne) selon laquelle il ne faut jamais utiliser une personne comme un moyen, même si cela permet de sauver une vie.
Pour un utilitariste, c’est-à-dire pour quelqu’un qui considère qu’on doit juger de la valeur morale d’une action par ses conséquences, ces deux réponses constituent également une énigme à expliquer, puisque le résultat (une personne meurt et cinq sont sauvées) est le même selon qu’on actionne la manette ou qu’on lance la grosse personne. Le philosophe utilitariste Peter Singer propose d’ailleurs de résoudre comme suit cette énigme.
En bon utilitariste, il considère que la règle à suivre ici est bien de sacrifier une personne pour en sauver cinq, et qu’il faudrait donc projeter la grosse personne sur les rails. Pourquoi ne l’admet-on généralement pas? Selon Singer, qui ouvre ici une porte vers cette naturalisation de l’éthique dont je parlerai la prochaine fois, nous avons si longtemps vécu en groupes restreints au sein desquels il était possible de tuer quelqu’un à mains nues, ce qui a le plus souvent des conséquences négatives, que nous avons au cours de l’évolution développé ce tabou contre ce qu’on pourrait appeler le meurtre de proximité. Devant cette éventualité, des émotions fortement inscrites en nous par l’évolution prennent le dessus et nous empêchent de raisonner. Le scénario avec la manette fait quant à lui appel à de la technologie récente et devant lui nous pouvons facilement raisonner calmement et parvenir à la conclusion rationnelle.
D’autres variations de trolleyologie ont été proposées et soumises à des cohortes de gens, mais j’en resterai là.
On l’aura remarqué : la biologie a bien souvent été invoquée dans bon nombre des recherches et des résultats que j’ai présentés ici.
C’est justement aux efforts contemporains de naturalisation de l’éthique, qui prennent notamment appui sur le darwinisme, que je consacrerai le prochain article de cette série.
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vendredi, octobre 17, 2008
I VOTE FOR SCIENCE
[Version anglaise d'un texte paru en français.]
A new topic for the election debates
By Normand Baillargeon
Université du Québec à Montréal
Imagine the scene.
The candidates in the next federal or provincial election are in the midst of their third and last television debate. After dedicating one evening to the economy and another to social issues, they are discussing a totally different topic this evening, for the first time in history. What is it?
Let’s listen.
— “Given these data, on which the scientific community has reached a consensus, our Party is aware of the urgency of the situation. We are therefore proposing the measures set out in our program to fight global warming.”
— “We agree with this consensus and we share our opponents’ concerns. However, we think that they aren’t going far enough in the measures they propose. Also, their defence of educational reform is incompatible with a commitment to promote science and technology. All the surveys conducted show declining results for Québec schoolchildren in the sciences and mathematics. This is deplorable if we want to have a population capable of making an informed judgment on important questions like global warming. But it’s also crucial for the Québec economy to remain competitive while fighting global warming.”
You’ve guessed it: the topic of this last election debate is science and technology. And the merits of such a discussion are so obvious that we can only wonder why we haven’t considered it sooner.
Think about it. Science and technology are and will be at the centre of most of the issues and challenges – often immense – that the future holds in store for us. The environment, the economy, climate change, energy, biotechnology, medicine, transportation, communications: on each of these subjects, and on many others, the contribution of science and technology to the definition of the problems, the issues, the possible solutions, and even the vocabulary in which all this is expressed, is of the utmost importance. To ignore them is to condemn ourselves to the darkness of ignorance and put ourselves in the hands of ideologues of every stripe. To refuse to debate them collectively is to refuse to give the benefit of democratic conversation to sources of illuminating clarity that are indispensable if we don’t want to drown in propaganda.
This debate would not only allow the candidates to set out their positions on all the crucial subjects mentioned above, it would have great educational value and contribute to the acquisition of a scientific culture by every one of us, which is absolutely essential to a real understanding of most of political, social and economic issues.
This debate would make it possible to verify the attachment of our politicians to some of the values that characterize science and that should also characterize the democratic conversation — I am thinking, in particular, of intellectual honesty, the capacity to accept criticism, the ability to consider alternative hypotheses, the practice of constructive doubt and the recognition of the fallibility of our knowledge.
For all these reasons, I ardently hope that a debate will be held on science and technology in the next election campaign.
Normand Baillargeon is a Professor at UQAM. He is the author of the best seller Petit cours d’autodéfense intellectuelle
A new topic for the election debates
By Normand Baillargeon
Université du Québec à Montréal
Imagine the scene.
The candidates in the next federal or provincial election are in the midst of their third and last television debate. After dedicating one evening to the economy and another to social issues, they are discussing a totally different topic this evening, for the first time in history. What is it?
Let’s listen.
— “Given these data, on which the scientific community has reached a consensus, our Party is aware of the urgency of the situation. We are therefore proposing the measures set out in our program to fight global warming.”
— “We agree with this consensus and we share our opponents’ concerns. However, we think that they aren’t going far enough in the measures they propose. Also, their defence of educational reform is incompatible with a commitment to promote science and technology. All the surveys conducted show declining results for Québec schoolchildren in the sciences and mathematics. This is deplorable if we want to have a population capable of making an informed judgment on important questions like global warming. But it’s also crucial for the Québec economy to remain competitive while fighting global warming.”
You’ve guessed it: the topic of this last election debate is science and technology. And the merits of such a discussion are so obvious that we can only wonder why we haven’t considered it sooner.
Think about it. Science and technology are and will be at the centre of most of the issues and challenges – often immense – that the future holds in store for us. The environment, the economy, climate change, energy, biotechnology, medicine, transportation, communications: on each of these subjects, and on many others, the contribution of science and technology to the definition of the problems, the issues, the possible solutions, and even the vocabulary in which all this is expressed, is of the utmost importance. To ignore them is to condemn ourselves to the darkness of ignorance and put ourselves in the hands of ideologues of every stripe. To refuse to debate them collectively is to refuse to give the benefit of democratic conversation to sources of illuminating clarity that are indispensable if we don’t want to drown in propaganda.
This debate would not only allow the candidates to set out their positions on all the crucial subjects mentioned above, it would have great educational value and contribute to the acquisition of a scientific culture by every one of us, which is absolutely essential to a real understanding of most of political, social and economic issues.
This debate would make it possible to verify the attachment of our politicians to some of the values that characterize science and that should also characterize the democratic conversation — I am thinking, in particular, of intellectual honesty, the capacity to accept criticism, the ability to consider alternative hypotheses, the practice of constructive doubt and the recognition of the fallibility of our knowledge.
For all these reasons, I ardently hope that a debate will be held on science and technology in the next election campaign.
Normand Baillargeon is a Professor at UQAM. He is the author of the best seller Petit cours d’autodéfense intellectuelle
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mardi, septembre 23, 2008
JE VOTE POUR LA SCIENCE. ET VOUS?
Une pétition qui en appelle à un débat public sur la science entre les candidats aux élections, a franchi en fin de semaine le cap des 500 signatures. Elle se trouve ici.
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dimanche, avril 13, 2008
ENTREVUE DANS LA REVUE DÉCOUVRIR 2/2
[Sous la plume de Johanne Lebel, la revue Découvrir, de l'ACFAS, publie dans son numéro d'avril-mai 2008 une entrevue avec moi sur le thème Science et société. En voici la deuxième partie]
Découvrir : On voit d’un côté les systèmes de recherche qui multiplient les efforts de dialogue et, de l’autre, des indices de méfiance du public face aux recherches scientifiques. Quelle posture critique un citoyen devrait-il selon vous avoir face à la science ?
N. Baillargeon : Disons d’abord qu’il y a de bonnes raisons objectives d’entretenir une certaine méfiance. La science est au centre de notre mode de vie; ses effets sont partout, souvent bénéfiques voire salutaires, mais certains sont aussi dramatiques et, depuis Hiroshima, on sait qu’il y en a qui sont proprement terrifiants. On peut ainsi penser en ce moment au réchauffement planétaire où la courbe d’inquiétude ne cesse de monter; ou encore à la manipulation du code génétique. Toutes ces questions-là inquiètent le grand public, qui veut, avec raison, y voir un peu plus clair. Mais ce sont des questions complexes. Pour aller à l’essentiel, je dirai que je pense qu’une éducation scientifique digne de ce nom est désormais indispensable aux citoyennes et citoyens et qu’elle doit se doubler d’une véritable compréhension des enjeux politiques de la science et de la recherche scientifique. Ce qui est ici en jeu est d’une importance qu’on ne peut minimiser. Ceci dit, il faut dans cette réflexion résister à la tentation du relativisme, qui nous ferait réduire la science à n’être qu’un discours parmi d’autres, sans plus de prétention à la vérité. Je me suis beaucoup battu et je me bats encore contre un certain relativisme cognitif, qui a malheureusement investi une partie des sciences humaines. Le manque de culture scientifique est la route qui conduit à de telles déplorables positions. Pour ne pas l’emprunter, il faut persister à penser clairement : notre salut passe par l’usage de notre raison.
Découvrir : Vous avez justement participé au Science on blogue de l’Agence Science-Presse, dans la section sur la science sceptique. Un blogue est-il un bon moyen d’échanger avec le public?
N. Baillargeon : Le dialogue qu’un blogue permet d’installer avec les lecteurs est souvent riche et stimulant. Mais l’exercice est aussi exigeant. Qui écrit un commentaire s’attend à une réponse rapide et de qualité, et c’est bien normal. Mais tenir un blogue est aussi un plaisir. L’écriture et la réflexion y sont très libres. Tu lis ton journal; tu discutes avec des gens; un sujet se pointe; tu rédiges; très vite, il y a des réactions. Tout cela est très libre tant sur le plan des sujets que sur celui de la forme. J’ai ainsi pu traiter en quelques paragraphes de la mémoire comme source incertaine de connaissance, mais aussi en plusieurs pages de l’ouvrage de Richard Dawkin, The God Delusion, qui est le plaidoyer d’un scientifique en faveur de l’athéisme. C’est à regret, et faute de temps, que j’ai dû mettre un terme à cette aventure.
Découvrir : Comme éducateur, comment voyez-vous la transmission du savoir et l’initiation à la pensée rationnelle?
N. Baillargeon : Je suis content de pouvoir revenir sur ce sujet, que je n’ai fait qu’effleurer. Il faut selon moi donner à tous les jeunes une éducation scientifique permettant de comprendre le monde d’aujourd’hui. Et je crois qu’il est possible de le faire. Ce que je privilégierais n’a rien à voir avec l’augmentation du nombre de jeunes qui choisissent d’étudier en sciences à l’université: il s’agit plutôt d’atteindre un massif accroissement qualitatif d’une éducation scientifique dispensée au plus grand nombre possible de gens — je soutiens que cette éducation, telle que je la conçois, est accessible à tout le monde. Cette éducation scientifique, dans mon esprit, est encore distincte de l’éducation technologique — celle qui nous prépare à utiliser les technologies dans nos vies privées et au travail.
Dès la première année, et de manière progressive jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire, il y aurait des cours consacrés à la science, selon un programme cumulatif introduisant aux théories et aux concepts des diverses sciences. L’élève y acquerrait peu à peu du vocabulaire spécialisé, des faits et des théories, mais aussi le sens de l’historicité de la science . Il est possible de faire tout cela, j’y insiste, avec un bagage mathématique minimal. On ferait de la sorte un tour des différentes sciences fondamentales: astrophysique et physique, sciences de la terre, chimie, biologie, écologie, anthropologie. Parallèlement, les jeunes seraient initiés aux vertus épistémiques : l’honnêteté intellectuelle, l’intégrité, la capacité de soumettre à la critique d’autrui ce qu’on avance, une certaine et indispensable méfiance à l’endroit de nos sens et de notre mémoire, la capacité d’envisager des hypothèses alternatives, la pratique du doute constructif, la reconnaissance du caractère faillible de nos connaissances et ainsi de suite. On apprendrait aussi que si la science est une aventure humaine exaltante, elle est également inscrite dans un contexte social et politique. À la fin de ce parcours, on peut espérer que les élèves auraient acquis des vertus épistémiques indispensables aux citoyens.
Découvrir : En conclusion, pourrait-on dire que pour former un esprit critique il faut à la fois les connaissances et une certaine perspective sur elles — ce que vous appelez des vertus épistémique?
N. Baillargeon : Je pense que c’est bien là l’essentiel. C’est que ce n’est pas tout de posséder des savoirs : il faut aussi avoir la détermination de s’en servir et les vertus épistémiques que cela suppose. Parfois, comme dans l’exemple irakien cité plus haut, il suffira d’avoir le réflexe de s’arrêter trois secondes pour faire un peu d’arithmétique. Plus généralement, on devrait toujours avoir le réflexe de demander : « Comment le savez-vous ? Est-ce que cela a du sens ? ». Et cela s’apprend en s’exerçant. « C'est en posant des gestes courageux qu’on devient courageux», disait Aristote. Et c’est en travaillant sa pensée critique qu’on devient un penseur critique capable de faire des choix éclairés. La contribution que des citoyens ayant acquis de telles habitudes et habiletés peuvent faire pour rendre notre monde meilleur est incommensurable et nous en avons aujourd’hui plus que jamais besoin.
Découvrir : On voit d’un côté les systèmes de recherche qui multiplient les efforts de dialogue et, de l’autre, des indices de méfiance du public face aux recherches scientifiques. Quelle posture critique un citoyen devrait-il selon vous avoir face à la science ?
N. Baillargeon : Disons d’abord qu’il y a de bonnes raisons objectives d’entretenir une certaine méfiance. La science est au centre de notre mode de vie; ses effets sont partout, souvent bénéfiques voire salutaires, mais certains sont aussi dramatiques et, depuis Hiroshima, on sait qu’il y en a qui sont proprement terrifiants. On peut ainsi penser en ce moment au réchauffement planétaire où la courbe d’inquiétude ne cesse de monter; ou encore à la manipulation du code génétique. Toutes ces questions-là inquiètent le grand public, qui veut, avec raison, y voir un peu plus clair. Mais ce sont des questions complexes. Pour aller à l’essentiel, je dirai que je pense qu’une éducation scientifique digne de ce nom est désormais indispensable aux citoyennes et citoyens et qu’elle doit se doubler d’une véritable compréhension des enjeux politiques de la science et de la recherche scientifique. Ce qui est ici en jeu est d’une importance qu’on ne peut minimiser. Ceci dit, il faut dans cette réflexion résister à la tentation du relativisme, qui nous ferait réduire la science à n’être qu’un discours parmi d’autres, sans plus de prétention à la vérité. Je me suis beaucoup battu et je me bats encore contre un certain relativisme cognitif, qui a malheureusement investi une partie des sciences humaines. Le manque de culture scientifique est la route qui conduit à de telles déplorables positions. Pour ne pas l’emprunter, il faut persister à penser clairement : notre salut passe par l’usage de notre raison.
Découvrir : Vous avez justement participé au Science on blogue de l’Agence Science-Presse, dans la section sur la science sceptique. Un blogue est-il un bon moyen d’échanger avec le public?
N. Baillargeon : Le dialogue qu’un blogue permet d’installer avec les lecteurs est souvent riche et stimulant. Mais l’exercice est aussi exigeant. Qui écrit un commentaire s’attend à une réponse rapide et de qualité, et c’est bien normal. Mais tenir un blogue est aussi un plaisir. L’écriture et la réflexion y sont très libres. Tu lis ton journal; tu discutes avec des gens; un sujet se pointe; tu rédiges; très vite, il y a des réactions. Tout cela est très libre tant sur le plan des sujets que sur celui de la forme. J’ai ainsi pu traiter en quelques paragraphes de la mémoire comme source incertaine de connaissance, mais aussi en plusieurs pages de l’ouvrage de Richard Dawkin, The God Delusion, qui est le plaidoyer d’un scientifique en faveur de l’athéisme. C’est à regret, et faute de temps, que j’ai dû mettre un terme à cette aventure.
Découvrir : Comme éducateur, comment voyez-vous la transmission du savoir et l’initiation à la pensée rationnelle?
N. Baillargeon : Je suis content de pouvoir revenir sur ce sujet, que je n’ai fait qu’effleurer. Il faut selon moi donner à tous les jeunes une éducation scientifique permettant de comprendre le monde d’aujourd’hui. Et je crois qu’il est possible de le faire. Ce que je privilégierais n’a rien à voir avec l’augmentation du nombre de jeunes qui choisissent d’étudier en sciences à l’université: il s’agit plutôt d’atteindre un massif accroissement qualitatif d’une éducation scientifique dispensée au plus grand nombre possible de gens — je soutiens que cette éducation, telle que je la conçois, est accessible à tout le monde. Cette éducation scientifique, dans mon esprit, est encore distincte de l’éducation technologique — celle qui nous prépare à utiliser les technologies dans nos vies privées et au travail.
Dès la première année, et de manière progressive jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire, il y aurait des cours consacrés à la science, selon un programme cumulatif introduisant aux théories et aux concepts des diverses sciences. L’élève y acquerrait peu à peu du vocabulaire spécialisé, des faits et des théories, mais aussi le sens de l’historicité de la science . Il est possible de faire tout cela, j’y insiste, avec un bagage mathématique minimal. On ferait de la sorte un tour des différentes sciences fondamentales: astrophysique et physique, sciences de la terre, chimie, biologie, écologie, anthropologie. Parallèlement, les jeunes seraient initiés aux vertus épistémiques : l’honnêteté intellectuelle, l’intégrité, la capacité de soumettre à la critique d’autrui ce qu’on avance, une certaine et indispensable méfiance à l’endroit de nos sens et de notre mémoire, la capacité d’envisager des hypothèses alternatives, la pratique du doute constructif, la reconnaissance du caractère faillible de nos connaissances et ainsi de suite. On apprendrait aussi que si la science est une aventure humaine exaltante, elle est également inscrite dans un contexte social et politique. À la fin de ce parcours, on peut espérer que les élèves auraient acquis des vertus épistémiques indispensables aux citoyens.
Découvrir : En conclusion, pourrait-on dire que pour former un esprit critique il faut à la fois les connaissances et une certaine perspective sur elles — ce que vous appelez des vertus épistémique?
N. Baillargeon : Je pense que c’est bien là l’essentiel. C’est que ce n’est pas tout de posséder des savoirs : il faut aussi avoir la détermination de s’en servir et les vertus épistémiques que cela suppose. Parfois, comme dans l’exemple irakien cité plus haut, il suffira d’avoir le réflexe de s’arrêter trois secondes pour faire un peu d’arithmétique. Plus généralement, on devrait toujours avoir le réflexe de demander : « Comment le savez-vous ? Est-ce que cela a du sens ? ». Et cela s’apprend en s’exerçant. « C'est en posant des gestes courageux qu’on devient courageux», disait Aristote. Et c’est en travaillant sa pensée critique qu’on devient un penseur critique capable de faire des choix éclairés. La contribution que des citoyens ayant acquis de telles habitudes et habiletés peuvent faire pour rendre notre monde meilleur est incommensurable et nous en avons aujourd’hui plus que jamais besoin.
Libellés :
éducation,
Normand Baillargeon,
pensée critique,
science
vendredi, avril 11, 2008
ENTREVUE DANS LA REVUE DÉCOUVRIR 1/2
[Sous la plume de Johanne Lebel, la revue Découvrir, de l'ACFAS, publie dans son numéro d'avril-mai 2008 une entrevue avec moi sur le thème Science et société. En voici la première partie]
Philosophe, vulgarisateur scientifique, pédagogue, traducteur, essayiste, auteur de jeux mathématiques et libre-penseur, Normand Baillargeon possède un parcours marqué par la curiosité et l’engagement.
Durant son enfance au Cameroun et au Sénégal, dans les années 1960, avec des parents coopérants, il côtoie le racisme et l’inégalité et il en héritera son goût pour le combat contre l’injustice. Son intérêt pour les sciences humaines et les modèles mathématiques que l’on peut y appliquer l’ont d’abord mené du côté de l’épistémologie. Pour l’étudier, c’est Mario Bunge, physicien et philosophe des sciences professant à l’Université McGill, qu’il a alors approché. « Très bien, lui répondit celui-ci. Mais pour se lancer dans l’étude critique d’un domaine, il faut d’abord posséder un doctorat dans celui-ci… » Baillargeon commencera donc par faire un doctorat dans une science humaine (il choisira l’éducation), avant d’en faire un en philosophie.
Ses très nombreux écrits, articles, essais, traductions, préfaces et autres, témoignent d’un esprit encyclopédique. Le suivre, c’est fréquenter tour à tour Bertrand Russell, Lewis Carroll, Gilbert Langevin ou encore Albert Einstein.
Si on connait bien son engagement sur la place publique, il faut aussi souligner qu’il initie les bacheliers du programme d’éducation de l’UQÀM aux fondements de l’éducation et donc à Platon, John Dewey, Pierre Bourdieu et compagnie. Et il le fait, assure-t-il, avec un grand bonheur.
Découvrir : Vous soutenez qu’une formation scientifique est nécessaire à la formation d’un esprit critique, nécessaire même pour former des citoyens capables de penser et d’agir dans le monde. Pourquoi croyez-vous qu’il soit si important de former les gens à la pensée rationnelle en général et à la pensée scientifique en particulier?
Normand Baillargeon : Je m’inscris au sein d’une tradition de gens de gauche issue du Siècle des Lumières et qui comprend des personnes qui sont typiquement rationalistes et, sinon anarchistes, du moins proches d’une tendance libérale très radicale. Ce sont des gens comme Condorcet, Pierre Kropotkine, Bertrand Russell ou encore Noam Chomsky. Comme eux, je suis persuadé que la diffusion de la rationalité est essentielle à l’émancipation des individus et à la survie de l’espèce. Ce qui est mis en jeu par là est une conception de l’être humain et de la rationalité : c’est celle que défendait déjà Aristote quand il affirmait que les êtres humains sont fait pour penser et pour comprendre et qu’il est dans leur nature d’y prendre plaisir; mais on y trouve aussi un volet politique, la conviction que nous sommes faits pour coopérer et que la rationalité, indispensable à l’émancipation de l’individu, a aussi un rôle majeur à jouer dans la conversation démocratique, c’est-à-dire dans les délibérations puis dans l’action collective. Or, sur ce plan, je pense qu’il se joue dans nos sociétés une véritable bataille, souvent occulte, pour façonner l’opinion et ceci a une grande importance sociale et politique. Considérez par exemple ces firmes de relations publiques, qui mettent en œuvre diverses techniques et stratégies pour façonner l’opinion publique. Je viens justement de faire la présentation de Propaganda, un livre du principal fondateur de cette industrie, Edward Bernays (1891-1995). C’est une lecture fascinante et instructive. En toute candeur il explique comment on doit utiliser la psychologie, les sciences sociales et la psychanalyse pour faire adopter à la masse des gens des valeurs, des comportements, des modes de pensée. Écrit en 1928, ce bouquin n’a rien perdu de sa pertinence. Mais si on prend au sérieux l’idéal démocratique, l’existence de telles institutions rend plus urgent encore, pour le citoyen, de développer sa capacité à penser de manière critique, d’ acquérir des savoirs , des concepts et des habiletés permettant d’apprécier les données et les informations qui nous sont proposées.
La pensée rationnelle permet donc de se prémunir contre des discours, parfois séduisants et qui peuvent sembler vraisemblables, mais qui ne résistent pas à l’analyse. Parmi ceux-ci, outre cette propagande dont je viens de parler, il y a encore les pseudosciences. Il n’est hélas pas besoin de chercher bien loin. Par exemple, le livre le plus vendu au Québec depuis deux ans s’appelle « Le secret ». On y soutient, en un mot, que selon une supposée loi physique dite d’attraction, les choses peuvent arriver par la seule force de nos souhaits. Or, avec un minimum de culture scientifique, il est impossible d’adhérer à ces sornettes et on pourra ainsi éviter de se faire rouler dans la farine de cette imbuvable et même dangereuse mixture de mécanique quantique mal digérée et de pensée positive. Condorcet serait bien désespéré devant le succès de ce livre; comme il le serait de constater que la majorité des journaux possèdent une rubrique quotidienne d’astrologie — alors qu’ils ne couvrent que si peu l’actualité scientifique, notamment celle qui pourrait avoir une si grande portée politique.
Découvrir : Vous avez donc trouvé utile de nous proposer un Petit cours d’autodéfense intellectuelle?
N. Baillargeon : En effet. J’ai écrit ce livre, vous l’avez deviné, parce que je suis très préoccupé d’une part par le fait que la rationalité n’occupe pas toute la place qu’elle devrait dans nos discussions sociales, politiques et économiques, et d’autre part par le fait que la propagande occupe une si grande place dans nos sociétés, où elle ne rencontre que trop peu de résistance. J’ai en fait écrit le livre que j’aurais aimé que l’on me donne à 20 ans, quand se développait mon intérêt pour toutes ces questions, à la fois scientifiques, philosophiques et politiques.
Découvrir : Vous commencez par présenter deux outils indispensables à la pensée critique : le langage et les chiffres. Pourquoi?
N. Baillargeon : Il le fallait. C’est que le langage est un outil extrêmement puissant et tous les charlatans et tous les manipulateurs le savent bien, depuis toujours. Considérez par exemple ces mots qu’on appelle des mots-fouines. La fouine attaque un nid d’oiseau en gobant le contenu de l’œuf et en laissant derrière elle une coquille apparemment intacte, mais vide. Les mots-fouines font de même pour des propositions : ils les vident de leur substance. La publicité en raffole. Telle crème contient jusqu’à 60 p. 100 de XYZ, dit-on. Le terme « jusqu’à » est un mot-fouine et il pourrait bien avoir vidé la proposition de sa substance. Peut, aide, contribue, sont aussi des mots-fouines potentiels. Vous en reconnaîtrez vite de nombreux autres.
Mais l’innumérisme est aussi dommageable que l’illettrisme. Et c’est pourquoi, après le chapitre sur le langage, je propose dans un assez long chapitre des outils de ce que j’appellerais des «mathématiques citoyennes», comprenant notamment un rappel de notions de statistiques et de probabilités. Elles sont indispensables pour tout le monde, y compris les universitaires. Permettez-moi une anecdote. Je participais il y a quelque années à un colloque universitaire, quand un conférencier a affirmé, très sérieusement, que 2 000 enfants iraquiens mouraient à chaque heure du fait de l’embargo américano-britannique, et cela depuis 10 ans. Cet embargo a certes été une abomination. Mais cette affirmation l’est aussi. Pour le constater, comptons — ce qui est un bien utile outil d’autodéfense intellectuelle. Selon le conférencier, 48 000 enfants meurent à tous les jours; en multipliant par 365, nous obtenons plus de 17 millions de morts. Au bout de 10 ans, l’Iraq, un pays de 20 millions aurait donc perdu plus de 170 millions d’enfants…
Cet exercice ne demande que le réflexe de réfléchir à une donnée chiffrée qui est avancée et ne requiert pas un grand savoir mathématique. En fait, quand une donnée chiffrée est avancée, il est crucial de se demander qui a compté, comment a été défini ce qui est compté et comment on a compté. Cela, encore une fois, peut avoir une grande importance politique. En voici un autre exemple. L’an dernier, quand le président américain ou les porte-paroles militaires du Gouvernement américain parlaient du nombre de morts en Iraq, un chiffre était régulièrement cité dans de nombreux médias: 30 000 victimes. Pourtant, au même moment, les mêmes officiels américains affirmaient, sans semble-t-il être trop gênés de l’inconsistance de leur discours : We don’t do body count.
Précisément à ce moment-là, la revue The Lancet publiait les travaux d’une équipe d’épidémiologistes ayant mené sur le terrain une enquête sur le nombre de civils morts depuis les débuts de la guerre. The Lancet comme on sait, est une excellente publication, avec comité de lecture. Or, en utilisant des méthodes épidémiologiques reconnues, l’article arrivait à 654 965 morts. Le plus triste est qu’à peu près aucun des grands quotidiens québécois n’a repris cette information — mais elle s’est cependant retrouvée dans la presse indépendante ou alternative. On le voit sur cet exemple : être vigilant et multiplier les sources auxquelles on s’informe sont deux stratégies efficaces pour assurer son autodéfense intellectuelle.
Philosophe, vulgarisateur scientifique, pédagogue, traducteur, essayiste, auteur de jeux mathématiques et libre-penseur, Normand Baillargeon possède un parcours marqué par la curiosité et l’engagement.
Durant son enfance au Cameroun et au Sénégal, dans les années 1960, avec des parents coopérants, il côtoie le racisme et l’inégalité et il en héritera son goût pour le combat contre l’injustice. Son intérêt pour les sciences humaines et les modèles mathématiques que l’on peut y appliquer l’ont d’abord mené du côté de l’épistémologie. Pour l’étudier, c’est Mario Bunge, physicien et philosophe des sciences professant à l’Université McGill, qu’il a alors approché. « Très bien, lui répondit celui-ci. Mais pour se lancer dans l’étude critique d’un domaine, il faut d’abord posséder un doctorat dans celui-ci… » Baillargeon commencera donc par faire un doctorat dans une science humaine (il choisira l’éducation), avant d’en faire un en philosophie.
Ses très nombreux écrits, articles, essais, traductions, préfaces et autres, témoignent d’un esprit encyclopédique. Le suivre, c’est fréquenter tour à tour Bertrand Russell, Lewis Carroll, Gilbert Langevin ou encore Albert Einstein.
Si on connait bien son engagement sur la place publique, il faut aussi souligner qu’il initie les bacheliers du programme d’éducation de l’UQÀM aux fondements de l’éducation et donc à Platon, John Dewey, Pierre Bourdieu et compagnie. Et il le fait, assure-t-il, avec un grand bonheur.
Découvrir : Vous soutenez qu’une formation scientifique est nécessaire à la formation d’un esprit critique, nécessaire même pour former des citoyens capables de penser et d’agir dans le monde. Pourquoi croyez-vous qu’il soit si important de former les gens à la pensée rationnelle en général et à la pensée scientifique en particulier?
Normand Baillargeon : Je m’inscris au sein d’une tradition de gens de gauche issue du Siècle des Lumières et qui comprend des personnes qui sont typiquement rationalistes et, sinon anarchistes, du moins proches d’une tendance libérale très radicale. Ce sont des gens comme Condorcet, Pierre Kropotkine, Bertrand Russell ou encore Noam Chomsky. Comme eux, je suis persuadé que la diffusion de la rationalité est essentielle à l’émancipation des individus et à la survie de l’espèce. Ce qui est mis en jeu par là est une conception de l’être humain et de la rationalité : c’est celle que défendait déjà Aristote quand il affirmait que les êtres humains sont fait pour penser et pour comprendre et qu’il est dans leur nature d’y prendre plaisir; mais on y trouve aussi un volet politique, la conviction que nous sommes faits pour coopérer et que la rationalité, indispensable à l’émancipation de l’individu, a aussi un rôle majeur à jouer dans la conversation démocratique, c’est-à-dire dans les délibérations puis dans l’action collective. Or, sur ce plan, je pense qu’il se joue dans nos sociétés une véritable bataille, souvent occulte, pour façonner l’opinion et ceci a une grande importance sociale et politique. Considérez par exemple ces firmes de relations publiques, qui mettent en œuvre diverses techniques et stratégies pour façonner l’opinion publique. Je viens justement de faire la présentation de Propaganda, un livre du principal fondateur de cette industrie, Edward Bernays (1891-1995). C’est une lecture fascinante et instructive. En toute candeur il explique comment on doit utiliser la psychologie, les sciences sociales et la psychanalyse pour faire adopter à la masse des gens des valeurs, des comportements, des modes de pensée. Écrit en 1928, ce bouquin n’a rien perdu de sa pertinence. Mais si on prend au sérieux l’idéal démocratique, l’existence de telles institutions rend plus urgent encore, pour le citoyen, de développer sa capacité à penser de manière critique, d’ acquérir des savoirs , des concepts et des habiletés permettant d’apprécier les données et les informations qui nous sont proposées.
La pensée rationnelle permet donc de se prémunir contre des discours, parfois séduisants et qui peuvent sembler vraisemblables, mais qui ne résistent pas à l’analyse. Parmi ceux-ci, outre cette propagande dont je viens de parler, il y a encore les pseudosciences. Il n’est hélas pas besoin de chercher bien loin. Par exemple, le livre le plus vendu au Québec depuis deux ans s’appelle « Le secret ». On y soutient, en un mot, que selon une supposée loi physique dite d’attraction, les choses peuvent arriver par la seule force de nos souhaits. Or, avec un minimum de culture scientifique, il est impossible d’adhérer à ces sornettes et on pourra ainsi éviter de se faire rouler dans la farine de cette imbuvable et même dangereuse mixture de mécanique quantique mal digérée et de pensée positive. Condorcet serait bien désespéré devant le succès de ce livre; comme il le serait de constater que la majorité des journaux possèdent une rubrique quotidienne d’astrologie — alors qu’ils ne couvrent que si peu l’actualité scientifique, notamment celle qui pourrait avoir une si grande portée politique.
Découvrir : Vous avez donc trouvé utile de nous proposer un Petit cours d’autodéfense intellectuelle?
N. Baillargeon : En effet. J’ai écrit ce livre, vous l’avez deviné, parce que je suis très préoccupé d’une part par le fait que la rationalité n’occupe pas toute la place qu’elle devrait dans nos discussions sociales, politiques et économiques, et d’autre part par le fait que la propagande occupe une si grande place dans nos sociétés, où elle ne rencontre que trop peu de résistance. J’ai en fait écrit le livre que j’aurais aimé que l’on me donne à 20 ans, quand se développait mon intérêt pour toutes ces questions, à la fois scientifiques, philosophiques et politiques.
Découvrir : Vous commencez par présenter deux outils indispensables à la pensée critique : le langage et les chiffres. Pourquoi?
N. Baillargeon : Il le fallait. C’est que le langage est un outil extrêmement puissant et tous les charlatans et tous les manipulateurs le savent bien, depuis toujours. Considérez par exemple ces mots qu’on appelle des mots-fouines. La fouine attaque un nid d’oiseau en gobant le contenu de l’œuf et en laissant derrière elle une coquille apparemment intacte, mais vide. Les mots-fouines font de même pour des propositions : ils les vident de leur substance. La publicité en raffole. Telle crème contient jusqu’à 60 p. 100 de XYZ, dit-on. Le terme « jusqu’à » est un mot-fouine et il pourrait bien avoir vidé la proposition de sa substance. Peut, aide, contribue, sont aussi des mots-fouines potentiels. Vous en reconnaîtrez vite de nombreux autres.
Mais l’innumérisme est aussi dommageable que l’illettrisme. Et c’est pourquoi, après le chapitre sur le langage, je propose dans un assez long chapitre des outils de ce que j’appellerais des «mathématiques citoyennes», comprenant notamment un rappel de notions de statistiques et de probabilités. Elles sont indispensables pour tout le monde, y compris les universitaires. Permettez-moi une anecdote. Je participais il y a quelque années à un colloque universitaire, quand un conférencier a affirmé, très sérieusement, que 2 000 enfants iraquiens mouraient à chaque heure du fait de l’embargo américano-britannique, et cela depuis 10 ans. Cet embargo a certes été une abomination. Mais cette affirmation l’est aussi. Pour le constater, comptons — ce qui est un bien utile outil d’autodéfense intellectuelle. Selon le conférencier, 48 000 enfants meurent à tous les jours; en multipliant par 365, nous obtenons plus de 17 millions de morts. Au bout de 10 ans, l’Iraq, un pays de 20 millions aurait donc perdu plus de 170 millions d’enfants…
Cet exercice ne demande que le réflexe de réfléchir à une donnée chiffrée qui est avancée et ne requiert pas un grand savoir mathématique. En fait, quand une donnée chiffrée est avancée, il est crucial de se demander qui a compté, comment a été défini ce qui est compté et comment on a compté. Cela, encore une fois, peut avoir une grande importance politique. En voici un autre exemple. L’an dernier, quand le président américain ou les porte-paroles militaires du Gouvernement américain parlaient du nombre de morts en Iraq, un chiffre était régulièrement cité dans de nombreux médias: 30 000 victimes. Pourtant, au même moment, les mêmes officiels américains affirmaient, sans semble-t-il être trop gênés de l’inconsistance de leur discours : We don’t do body count.
Précisément à ce moment-là, la revue The Lancet publiait les travaux d’une équipe d’épidémiologistes ayant mené sur le terrain une enquête sur le nombre de civils morts depuis les débuts de la guerre. The Lancet comme on sait, est une excellente publication, avec comité de lecture. Or, en utilisant des méthodes épidémiologiques reconnues, l’article arrivait à 654 965 morts. Le plus triste est qu’à peu près aucun des grands quotidiens québécois n’a repris cette information — mais elle s’est cependant retrouvée dans la presse indépendante ou alternative. On le voit sur cet exemple : être vigilant et multiplier les sources auxquelles on s’informe sont deux stratégies efficaces pour assurer son autodéfense intellectuelle.
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mardi, avril 01, 2008
UN NOUVEAU SUJET POUR NOS DÉBATS ÉLECTORAUX
[Une campagne vient d'être lancée au Québec pour que lors des prochaines élections, qu'elles soient fédérales ou provinciales, un débat entre les candidats ait pour objet la science et la technologie. On a demandé à diverses personnes de rédiger un texte faisant la promotion de cette idée. Ce qui suit est celui que j'ai remis aux orginisatuers d ecette campagne. J,ignore s'il sera publié et où, éventuellement. ]
***
Imaginez la scène.
Les candidates et candidats à la prochaine élection (fédérale ou provinciale) en sont à leur troisième et dernier débat télévisé. Après en avoir consacré un à l’économie et un autre aux questions sociales, ils discutent ce soir, et pour la première fois, d’un tout autre sujet. Lequel?
Écoutons-le.
— «C’est donc au vu de ces données qui font désormais consensus parmi la communauté scientifique que notre Parti, conscient de l’urgence de la situation, propose les mesures qui sont exposées dans notre programme pour contrer le réchauffement planétaire».
— «Nous convenons de ce consensus et nous partageons les inquiétudes de nos adversaires. Cependant, nous pensons, d’une part qu’ils ne vont pas assez loin dans les mesures qu’ils préconisent, d’autre part que leur défense de la réforme de l’éducation n’est pas compatible avec une volonté de promouvoir la science et la technologie. Toutes les enquêtes menées le montrent : les résultats des petits québécois baissent en sciences et en mathématiques. Cela est déplorable si on veut avoir une population capable de juger de questions aussi importantes que le réchauffement planétaire; mais ce l’est aussi pour que l’économie du Québec demeure compétitive tout en luttant contre le réchauffement planétaire.»
Vous l’avez deviné : le sujet de ce dernier débat électoral, c’est la science et la technologie. Et les mérites d’une telle discussion sont à ce point manifestes qu’on ne peut que se demander comment il se fait que nous n’y ayons pas pensé plus tôt.
Songez-y.
La science et la technologie sont et seront au cœur de la plupart des enjeux et des défis, souvent immenses, que nous réserve le futur. Environnement, économie, changement climatique, énergie, biotechnologie, médecine, transports, communications : sur chacun de ces sujets, et sur de nombreux autres, la contribution de la science et la technologie à la définition des problèmes, des enjeux, des possibles solutions et même au vocabulaire dans lequel tout cela s’exprime est de la plus haute importance. Les ignorer, c’est se condamner aux ténèbres de l’ignorance et se livrer aux idéologues de tout poil. Refuser d’en débattre collectivement, c’est refuser de faire bénéficier la conversation démocratique de certaines des lumières qui lui sont indispensables si elle ne veut pas sombrer dans la propagande.
Outre qu’il permettrait aux candidates et candidats d’exposer leurs positions sur tous ces sujets cruciaux évoqués plus haut, ce débat aurait une grande valeur pédagogique et contribuerait à l’acquisition, par chacun de nous, d’une culture scientifique, laquelle est désormais rigoureusement indispensable à une véritable compréhension de la plupart des enjeux politiques, sociaux et économiques.
Ce débat permettrait encore de vérifier l’attachement de nos politiciens et politiciens à certaines des valeurs qui caractérisent la science et qui devraient caractériser aussi la conversation démocratique — je pense notamment à l’honnêteté intellectuelle, à la capacité de soumettre à la critique d’autrui ce qu’on avance, à la capacité d’envisager des hypothèses alternatives, à la pratique du doute constructif et à la reconnaissance du caractère faillible de nos connaissances.
Pour toutes ces raisons, je souhaite ardemment la tenue d’un débat sur la science et la technologie lors de la prochaine campagne électorale.
***
Imaginez la scène.
Les candidates et candidats à la prochaine élection (fédérale ou provinciale) en sont à leur troisième et dernier débat télévisé. Après en avoir consacré un à l’économie et un autre aux questions sociales, ils discutent ce soir, et pour la première fois, d’un tout autre sujet. Lequel?
Écoutons-le.
— «C’est donc au vu de ces données qui font désormais consensus parmi la communauté scientifique que notre Parti, conscient de l’urgence de la situation, propose les mesures qui sont exposées dans notre programme pour contrer le réchauffement planétaire».
— «Nous convenons de ce consensus et nous partageons les inquiétudes de nos adversaires. Cependant, nous pensons, d’une part qu’ils ne vont pas assez loin dans les mesures qu’ils préconisent, d’autre part que leur défense de la réforme de l’éducation n’est pas compatible avec une volonté de promouvoir la science et la technologie. Toutes les enquêtes menées le montrent : les résultats des petits québécois baissent en sciences et en mathématiques. Cela est déplorable si on veut avoir une population capable de juger de questions aussi importantes que le réchauffement planétaire; mais ce l’est aussi pour que l’économie du Québec demeure compétitive tout en luttant contre le réchauffement planétaire.»
Vous l’avez deviné : le sujet de ce dernier débat électoral, c’est la science et la technologie. Et les mérites d’une telle discussion sont à ce point manifestes qu’on ne peut que se demander comment il se fait que nous n’y ayons pas pensé plus tôt.
Songez-y.
La science et la technologie sont et seront au cœur de la plupart des enjeux et des défis, souvent immenses, que nous réserve le futur. Environnement, économie, changement climatique, énergie, biotechnologie, médecine, transports, communications : sur chacun de ces sujets, et sur de nombreux autres, la contribution de la science et la technologie à la définition des problèmes, des enjeux, des possibles solutions et même au vocabulaire dans lequel tout cela s’exprime est de la plus haute importance. Les ignorer, c’est se condamner aux ténèbres de l’ignorance et se livrer aux idéologues de tout poil. Refuser d’en débattre collectivement, c’est refuser de faire bénéficier la conversation démocratique de certaines des lumières qui lui sont indispensables si elle ne veut pas sombrer dans la propagande.
Outre qu’il permettrait aux candidates et candidats d’exposer leurs positions sur tous ces sujets cruciaux évoqués plus haut, ce débat aurait une grande valeur pédagogique et contribuerait à l’acquisition, par chacun de nous, d’une culture scientifique, laquelle est désormais rigoureusement indispensable à une véritable compréhension de la plupart des enjeux politiques, sociaux et économiques.
Ce débat permettrait encore de vérifier l’attachement de nos politiciens et politiciens à certaines des valeurs qui caractérisent la science et qui devraient caractériser aussi la conversation démocratique — je pense notamment à l’honnêteté intellectuelle, à la capacité de soumettre à la critique d’autrui ce qu’on avance, à la capacité d’envisager des hypothèses alternatives, à la pratique du doute constructif et à la reconnaissance du caractère faillible de nos connaissances.
Pour toutes ces raisons, je souhaite ardemment la tenue d’un débat sur la science et la technologie lors de la prochaine campagne électorale.
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