jeudi, mai 08, 2008

SUR: THE GOD DELUSION, DE R. DAWKINS

[Un texte paru dans le numéro 7 de la revue Cité Laïque]

Paru à l'automne 2006, le dernier opus de Richard Dawkins s'intitule : The God Delusion -- ce qu'on peut traduire par : Dieu comme délire. C'est un livre merveilleusement bien écrit, informatif, percutant et qui ne recule ni devant les questions difficiles, ni devant les sujets polémiques.

Dawkins entend montrer que la foi religieuse est un délire, au sens où elle est une fausse croyance qui persiste malgré la prévalence de fortes et convaincantes données qui la contredisent. Tous les humanistes, les sceptiques, les rationalistes et les libres- penseurs ajouteront avec bonheur ce livre à leur bibliothèque. Et à en juger par l'immense succès qu'il connaît au moment où je rédige ces lignes, tout semble indiquer que le lectorat de Dawkins sera bien plus vaste encore et que son livre rejoindra un large public.

On ne peut que s'en réjouir, d'autant qu'une de ses ambitions avouées, en l'écrivant, a justement été de convaincre les personnes agnostiques, dubitatives ou même croyantes des vertus de l'athéisme. Dawkins avoue un autre objectif : celui de proclamer la fierté d'être athée. « Être athée n'est pas une chose dont on devrait s'excuser, écrit-il. Bien au contraire, c'est quelque chose qui nous demande de nous tenir fermement debout face à l'horizon. C'est quelque chose dont nous pouvons être fiers puisque être athée est presque toujours le signe d'une saine indépendance d'esprit et même, au fond, d'un esprit sain. » (page 3)

Le message vaut d'être affirmé et entendu au moment où, avec la place grandissante prise par la religion à l'échelle planétaire dans les affaires humaines, les athées tendent à être considérés comme des parias. Et il n'est pas besoin d'aller dans ces pays où fleurit le fondamentalisme musulman ou judaïque pour le constater, comme le montre Dawkins, qui cite notamment cette sidérante déclaration de G.W. Bush, père : « Je ne suis pas prêt à dire que les athées [des États-Unis] devraient être considérés comme des citoyens ou des patriotes. Nous sommes une nation unie devant Dieu. » (page 43)

Dans les pages qui suivent, je vais d'abord brièvement rappeler le parcours de Dawkins puis proposer un survol de l'ouvrage.
Du gène égoïste à dieu comme délire

Richard Dawkins (né en 1941) est, comme on sait sans doute, un éthologiste et un éminent biologiste néo-darwinien. En 2005, en guise de clin d'oeil à l'expression « Le bouledogue de Darwin » que l'on avait appliquée au XIXe siècle à Thomas Huxley (1825- 1895), le magazine Discover a baptisé Dawkins « Le rottweiler de Darwin ». La boutade touche juste, en ce sens que Dawkins est bien un fervent défenseur du darwinisme, une théorie à laquelle il a apporté d'importantes contributions. Il s'est d'ailleurs fait connaître en 1976 par un livre aujourd'hui devenu un classique : The Selfish Gene, dans lequel il défend une conception réductionniste de l'évolution centrée sur les gènes. C'est dans cet ouvrage qu'il introduit le concept de mème, devenu fameux, et qui permet, sur le modèle de l'explication par les gènes, d'expliquer la propagation d'idées et plus généralement de phénomènes culturels.

On doit à Dawkins de nombreux autres ouvrages de biologie, parmi lesquels, The Blind Watchmaker, 1986 ; Climbing Mount Improbable, 1997 ; réédition 2006 ; et Unweaving the Rainbow, 1998.

Mais Dawkins est plus que cela. Il est également un intellectuel bien connu pour ses régulières interventions dans certains grands débats de société -- en particulier contre le créationnisme ; un vulgarisateur scientifique réputé ; et, depuis 1995, le tout premier titulaire, à l'université d'Oxford, d'une chaire vouée à faire connaître la science auprès du grand public (The Charles Simonyi Chair in the Public Understanding of Science).

Parallèlement à ces activités, Dawkins est aussi un ardent défenseur de l'humanisme, de la laïcité et, plus généralement, de la libre-pensée. Il signe notamment une percutante chronique dans le magazine Free Inquiry, l'organe du Council for Secular Humanism des États-Unis. Il a, à de nombreuses reprises, exprimé ses convictions athées, et sa passionnelle adhésion au mouvement des « Brights ». Il est bien connu aussi pour ses sévères critiques à l'endroit de la religion. On aura compris que tous ceux et celles qui suivent ses activités se doutaient bien que Dawkins finirait un jour par publier un gros ouvrage sur ces questions. Cet ouvrage attendu, c'est justement The God Delusion.
The God Delusion

L'ouvrage se compose de dix chapitres que j'examinerai brièvement, parfois en les regroupant.
Ouverture : la religion d'Einstein et les autres

Le premier chapitre est intitulé : A deeply religious non-believer (Un non-croyant profondément religieux). La formule est d'Albert Einstein, auquel plusieurs pages de ce chapitre sont consacrées.

C'est que Dawkins veut d'entrée de jeu établir une très importante distinction conceptuelle entre d'une part la religion comme croyance en ce dieu « interventionniste, qui fait des miracles, connaît nos moindres pensées, punit nos péchés, et exauce nos prières » (page 19) dont nous parlent la Bible et les religions révélées et, d'autre part, le dieu et la religion tels qu'Einstein et bien d'autres -- notamment des scientifiques -- les ont conçus. La religion einsteinienne n'est rien d'autre qu'une sorte de « sentiment océanique de la vie » très intellectualisé, que le sentiment d'une « infinie admiration pour la structure du monde telle que notre science nous la révèle » (page 15) et n'a rien à voir avec le théisme des religions. Cette distinction est importante, notamment parce que bien des prosélytes entretiennent à ce sujet une trompeuse confusion qui laisse entendre qu'Einstein croyait en dieu et était finalement un homme religieux au sens usuel du terme. L'entretien délibéré de cette confusion, nous dit l'auteur, « est un acte de haute trahison intellectuelle » (page 19) : il faut lui donner raison sur ce point capital.

Dawkins réunit donc de nombreuses citations qui ne laissent aucun doute sur le fait qu'Einstein, comme tant d'autres scientifiques ou philosophes, utilisait le mot dieu en un sens métaphorique et que sa religion et son dieu (qui ne joue pas aux dés !) n'ont rien à voir avec les religions révélées et la religion telles qu'on les entend habituellement. La distinction entre religion einsteinienne et religion surnaturelle étant établie, Dawkins précise que son livre ne s'intéressera qu'à celles qui relèvent de cette dernière catégorie.

Pour clore ce chapitre, il aborde la question du traitement préférentiel dont bénéficient les religions dans nos sociétés, entre autres dans nos politiques publiques. Il suffit, semble-t-il, qu'une pratique ou une croyance reçoive ou se donne le label « religion » pour qu'on adopte à son endroit des comportements empreints de révérence et de respect qu'on ne se sentirait pas tenus d'avoir si elles étaient privées de ce label. Dawkins donne de nombreux exemples de ces inexplicables doubles standard. En voici un. « La religion reste la manière la plus facile d'obtenir le statut d'objecteur de conscience en temps de guerre. Vous aurez beau être un brillant éthicien ayant rédigé une thèse doctorale primée pour exposer les maux que cause la guerre, le comité qui examinera votre requête pour être reconnu comme objecteur de conscience vous fera passer un mauvais quart d'heure. Mais si vous dites simplement qu'un de vos deux parents (ou les deux) est quaker, vous passerez comme du beurre à la poêle, même si vous avez du mal à vous exprimer et ne connaissez rien du pacifisme ou même du quakerisme. » (page 21)

Dawkins annonce ensuite ses couleurs. Il ne s'agit pas pour lui d'offenser ou de blesser sans raison qui que ce soit ; mais il n'accorde pas plus de respect aux croyances religieuses qu'il n'en accorderait à quelque autre opinion.

Ce premier chapitre se conclut sur ce mot savoureux de H.L. Mencken : « Nous devons respecter la religion de notre voisin, mais au même titre et dans la même mesure où nous devons respecter sa conviction que son épouse est fort belle et ses enfants brillants. » (page 27)
Contre le théisme

Les trois chapitres suivants (The God hypothesis -- L'hypothèse de dieu ; Arguments for god's existence -- Les arguments en faveur de l'existence de dieu ; Why there almost certainly is no god -- Pourquoi, presque certainement, il n'y a pas de dieu) lancent une charge en règle contre le théisme.

En ces pages qui n'auraient pas déplu à Prévert, on trouvera d'abord cette mémorable définition du dieu de l'Ancien Testament, « un des plus déplaisants personnages de toute la littérature de fiction, jaloux et fier de l'être, c'est une brute misogyne, homophobe, raciste, infanticide, génocidaire, nuisible, mégalomaniaque, sadomasochiste, capricieuse et malveillante. » (page 31)

Dawkins définit ensuite l'hypothèse de l'existence de dieu comme celle selon laquelle « il existe une intelligence surhumaine et surnaturelle qui a délibérément conçu et créé l'univers et tout ce qui s'y trouve, y compris nous » (page 31). Puis, il précise que son objectif sera de défendre l'hypothèse concurrente : « [...] toute intelligence créatrice, d'une complexité suffisante pour concevoir qui que ce soit, ne peut exister qu'au terme d'un long processus d'évolution graduelle. » (ibidem)

Résolument non-sectaire Dawkins s'en prend à toutes les versions de l'hypothèse-dieu. « Je n'attaque pas une version particulière de dieu ou des dieux, écrit-il. J'attaque dieu, tous les dieux, tout et n'importe quoi de surnaturel, quel qu'il soit et où qu'il soit, qu'il ait été mis de l'avant hier ou le sera demain » (page 36). Il passe donc en revue le polythéisme et le monothéisme avant d'aborder le déisme présumé des Pères fondateurs de la République américaine et de consacrer des pages fortes et riches d'idées nouvelles à la « pauvreté de l'agnosticisme ».

Il montre ici que s'il est légitime de suspendre son jugement dans tous ces cas où les faits et les arguments disponibles ne sont pas concluants, ce n'est pas le cas à propos de l'hypothèse-dieu. Son argumentation repose sur une distinction conceptuelle entre d'une part un agnosticisme provisoire, raisonnable, portant sur des propositions pour le moment indécidables mais que des faits et des arguments nouveaux pourraient permettre de trancher et, d'autre part, un agnosticisme permanent et de principe, portant cette fois sur des propositions que rien ni aucun fait ne pourrait jamais permettre de trancher.

On aura compris que Dawkins soutient que l'hypothèse- dieu relève de la première catégorie, qu'elle peut raisonnablement être tenue pour tranchée et que les agnostiques commettent l'erreur de la situer dans la deuxième catégorie. Cela a pour conséquence, sur le plan rhétorique, de demander aux incroyants de justifier leur incroyance, plutôt qu'aux croyants leur croyance : ce profond déplacement de nos discussions sur l'hypothèse-dieu est lourd de conséquences.

La métaphore de la théière, qu'il reprend à Bertrand Russell, est à ce sujet fort éclairante. Soit l'hypothèse d'une minuscule théière orbitant autour du soleil et invisible à nos meilleurs télescopes. Sa négation est peut-être logiquement impossible à démontrer, mais personne ne se dirait à ce propos « agnosticothéiéristique » et tout le monde se dira athéirériste. Sauf, bien sûr, s'il s'agit d'une théière dont parlent d'anciens livres, dont l'existence est rappelée en de solennelles cérémonies tenues tous les dimanches, déclarée sacrée, enseignée aux enfants dès le plus jeune âge, et ainsi de suite...

Dawkins aborde notamment ensuite l'hypothèse d'un Non Overlapping Magisteria (ou NOMA, due au regretté Stephen Jay Gould) et les expériences de prières présumées guérisseuses.

Le chapitre suivant est consacré aux prétendues « preuves » de l'existence de dieu, abordées une à une. Celles proposées par Thomas d'Aquin, d'abord ; puis l'argument ontologique et ses dérivés ; l'argument par la beauté du monde ; celui faisant appel à l'expérience personnelle ; l'invocation des Écritures ou des savants éminents ; le pari de Pascal. On le sait : les réfutations de tous ces arguments sont bien connues et au total, ce chapitre, bien que nécessaire dans un tel ouvrage, contient moins de matériel nouveau que les autres. Les pages dont le contenu apparaîtra sans doute moins connu à bien des lecteurs sont probablement les dernières du chapitre (pages 105-109), consacrées à un récent argument utilisant le théorème de probabilités conditionnelles de Bayes et mis de l'avant par Stephen Unwin.

Le dernier chapitre de cette section du livre explique pourquoi, presque certainement, il n'y a pas de dieu. C'est sans doute le chapitre le plus important, le plus riche et le plus complexe du livre. Dawkins, utilisant les ressources du darwinisme, retourne en fait ici contre ceux qui l'avancent en faveur de l'existence de dieu l'argument de l'hypercomplexité et partant, de l'improbabilité de la vie. Voici une paraphrase (d'une partie) de l'argument présenté par Dawkins.

Un immense et séculaire défi à l'intelligence humaine a été de rendre compte et d'expliquer l'apparition complexe et improbable de ce qui semble avoir été conçu.

Une réponse spontanée est d'invoquer un concepteur -- un horloger pour la montre -- et de poursuivre selon cette logique pour une aile, un oeil, une araignée, un être humain.

Mais c'est une erreur puisqu'il nous faut en ce cas rendre compte du concepteur : devant le problème de rendre compte d'une improbabilité statistique, n'allons pas, pour le résoudre, postuler du plus improbable encore! Il nous faut quelque mécanisme permettant de passer graduellement et de manière plausible de la simplicité à la complexité.

L'évolutionnisme darwinien est le plus ingénieux et puissant de ces mécanismes.[...]

Si cet argument est valable, dit Dawkins, alors la prémisse de l'hypothèse-dieu est indéfendable et dieu, presque (logique oblige) certainement, n'existe pas. En ce cas, la discussion doit donc à présent se porter sur la religion elle-même, en en particulier sur ses sources, sa nature, ses fonctions, ses éventuels mérites, sa prévalence dans l'espace et le temps ainsi que sur l'attitude rationnelle à adopter face à elle. C'est précisément ce vers quoi se tourne Dawkins dans la suite de son ouvrage.
Aux sources de la religion

« La vérité, en matière de religion, est tout simplement l'opinion qui a survécu. »

Oscar Wilde (cité par Dawkins, page 191)

Le cinquième chapitre porte sur les sources de la religion (The roots of religion). Une des questions centrales de ce chapitre est celle-ci : si la religion est quelque chose d'irrationnel et qui conduit à adopter des pratiques et des croyances délirantes et ruineuses pour les adeptes, comment expliquer sa large prévalence ? Ne faudrait-il pas penser que la sélection naturelle aurait dû, en toute logique, éliminer ces croyances ?

L'hypothèse de Dawkins, qui s'inspire entre autres ici des travaux du philosophe Daniel C. Dennett et de la psychologie évolutionniste, est essentiellement que les croyances religieuses sont un sous-produit de facultés qui ont évolué pour d'autres raisons, utiles celles- là, bien entendu. Les cerveaux des enfants, fait-il remarquer, sont programmés pour croire ce que leur disent leurs parents en particulier et les adultes en général. Cela leur permet d'accéder à un vaste répertoire d'informations utiles voire indispensables et d'y accéder sans avoir à eux-mêmes faire l'expérience de ce qu'ils apprennent. Inutile, donc, de se lancer du haut de la falaise pour découvrir qu'il ne faut pas le faire. Il y a un avantage évolutif évident à cela. Mais ce système a son revers, qui est qu'il peut favoriser la transmission d'informations qui n'ont d'autre vertu que d'appartenir à une certaine tradition. On aura compris que c'est selon Dawkins le cas des croyances religieuses. Dans ce chapitre, Dawkins a également recours, en des pages lumineuses, à la notion de mème dont on se souviendra qu'il est le créateur.

Le chapitre se ferme sur l'habile évocation de ces « cargo cults », qui sont comme on sait des cultes voués aux avions dans le Pacifique (en Mélanésie et Nouvelle-Guinée) donnés comme paradigme de la croyance religieuse, de sa naissance et de sa propagation.
Sur la moralité

« La religion est une insulte à la dignité humaine. Avec ou sans elle, on aurait de bonnes personnes se comportant bien et de mauvaises personnes se comportant mal. Mais la religion est nécessaire pour que de bonnes personnes se comportent mal. »

Steven Weinberg (cité par R. Dawkins, p. 249)

Les trois chapitres suivants se penchent d'abord sur la moralité et ses sources (The roots of morality : why are we good ?), puis sur le « livre saint » et les transformations de la moralité (The 'good' book and the changing moral Zeitgeist) avant de mettre en évidence ce qui est malsain dans la religion. (What is wrong with religion ? Why be so hostile ?).

Dawkins montre d'abord, avec une palpable délectation, que la conviction souvent réaffirmée des personnes croyantes que la moralité serait impossible sans dieu n'est non seulement jamais démontrée mais s'exprime souvent d'une manière bien peu morale et terriblement haineuse envers qui ne partage pas leur foi.

Toutefois, la partie la plus éclairante de ce chapitre est sans doute celle où Dawkins, dissipant équivoques et mécompréhensions entourant la notion de gène égoïste, montre la fécondité et la force de l'hypothèse de l'origine darwinienne de la moralité en invoquant d'une part un altruisme s'appliquant à nos proches (kin altruism), d'autre part un altruisme réciproque, familier à ceux qui connaissent les travaux de Robert Trivers et de Robert Axelrod. Il leur adjoint de stimulantes réflexions sur la notion de réputation (pages 218 et suivantes) envisagée d'un point de vue biologique.

Dawkins rappelle ensuite des travaux expérimentaux portant sur la moralité, travaux intéressants que je ne connaissais pas et qui ont été menés par le biologiste Marc Hauser, selon lesquels il n'y aurait aucune différence statistiquement significative entre athées et croyants dans les jugements moraux. Ce qui, rappelle Dawkins, est compatible avec l'idée que la religion n'est pas nécessaire pour agir moralement. On trouvera en outre dans ce chapitre une amusante référence à une grève des policiers de Montréal, en octobre 1969, qui montre, a contrario, que la religion n'est pas garante d'un agir moral.

Le chapitre 7 est essentiellement un attristant catalogue de pratique immorales tolérées ou prônées dans les Saintes Écritures (Ancien mais aussi Nouveau Testament) qui rappelle à quel point il est heureux -- et la remarque vaut aussi pour les croyants -- qu'on n'y cherche pas des règles d'action à suivre rigoureusement. Un passage de ce chapitre (pages 244 et suivantes) mérite d'être rapporté avec quelques détails et en donnera la tonalité. Le psychologue George Tamarin a présenté à plus d'un millier d'enfants israéliens âgés entre 8 et 14 ans l'histoire de la destruction de Jéricho telle qu'elle est contée dans le livre de Josué. On leur posa une seule question : « Pensez-vous que Josué et les Israélites ont agi correctement ou non ? » Trois réponses étaient proposées : A : J'approuve totalement ; B : j'approuve partiellement ; et C : Je désapprouve totalement. 66% des enfants optèrent pour A, 26 % pour C et un maigre 8 % pour B. Les justifications données pour A étaient, unanimement, religieuses.

Tamarin fit ensuite une malicieuse expérience de contrôle, donnant à 168 enfants israéliens le même texte où il s'était contenté de remplacer Josué par « Le Général Lin » et Israël par « le royaume de Chine, il y a 300 ans ». 7% des enfants approuvèrent le comportement du Général et 75 % le désapprouvèrent.

Étant bien conscient que la présente recension court le risque imminent de souffrir de gigantisme, je me limiterai à dire que le huitième chapitre (What is wrong with religion ? Why be so hostile ?) souligne les méfaits du fondamentalisme, montre son rôle dans la perpétuation de nombreux conflits politiques et, surtout, rappelle comment même les versions plus modérées de la « foi » contribuent à la création d'un milieu favorable à l'expression du fanatisme religieux.
Religion et maltraitance d'enfants

Le neuvième et avant-dernier chapitre porte sur l'enfance, les torts que la religion lui fait subir et les difficultés qu'ont à s'en libérer les adultes qu'on a endoctrinés durant cet âge de la vie (Childhood, abuse and the escape from religion). C'est à mon avis un des plus percutants et importants chapitres de ce livre ; il y a fort à parier que ce sera aussi un des plus controversés.

N'est-il pas inconcevable, demande Dawkins, que l'on désigne des enfants d'un nom qui est celui de la religion de leurs parents -- en parlant par exemple d'un petit musulman, d'un petit catholique et ainsi de suite ? Imaginerait-on pouvoir désigner les enfants comme étant des petits libéraux, des petits péquistes, des petits adéquistes ? De telles étiquettes sont pourtant utilisées, communes, admises dès lors que c'est de religion qu'il est question -- alors qu'on ne devrait décemment parler que d'enfants nés de parents catholiques, musulmans, etc. Ces étiquettes servent à isoler les enfants les uns des autres et surtout, dans les cas les plus extrêmes, à ériger autour d'eux un mur derrière lequel ils sont sans retenue endoctrinés, malheureuses victimes du hasard qui les a fait naître au sein d'une tradition religieuse. Comment qualifier par ailleurs, si ce n'est de maltraitance religieuse d'enfants, une éducation qui leur parle, inlassablement, d'enfer, de damnation éternelle, de dépravation ? Dawkins est particulièrement touchant quand il aborde ces graves questions.

Le chapitre s'ouvre (pages 311-315) sur l'histoire d'Edgardo Mortara, un enfant juif qui a vécu en Italie au XIXe siècle. Le petit Edgardo ayant été baptisé en secret par la nurse (catholique) de la famille, l'Église, par l'intermédiaire des gardes pontificaux, viendra s'emparer de l'enfant, l'enlevant à ses parents qui ne le reverront jamais : un enfant baptisé ne pouvait en effet être élevé par des Juifs! L'histoire de cet enfant, hélas, n'est en rien exceptionnelle et s'est répétée un grand nombre de fois à cette époque. Elle met en évidence certains des thèmes que Dawkins va traiter dans les pages qui suivent. Par exemple, comment admettre qu'il suffit qu'une personne quelconque, n'importe qui, asperge d'un peu d'eau un enfant qui n'a aucune conscience de la véritable signification de ce geste pour qu'un rite ayant de si lourdes conséquences pour lui soit tenu pour avoir été légitimement accompli? Par ailleurs, depuis les prêtres, jusqu'au Pape en passant par les cardinaux, tout ce beau monde était persuadé d'agir pour le bien de l'enfant puisqu'ils assuraient son salut en l'introduisant dans la vraie religion : mais, mortelle blessure, ils le séparaient pour cela de ses parents. Quant à ces parents, les méfaits de la croyance religieuse se mesurent en constatant qu'il leur aurait suffi de consentir à être aspergés d'un peu d'eau pour revoir leur enfant : ce qu'ils n'ont pas fait.

L'idée qu'on peut faire changer de religion un enfant ignorant et qui ne comprend rien à ces choses par un simple rite comme celui-là est absurde, conclut Dawkins ; mais elle ne l'est pas plus que l'idée, préalable, qu'un enfant puisse appartenir à une religion en particulier. C'est donc à elle que Dawkins s'en prend.
Persistance de la religion et promotion de l'athéisme

Le dixième et dernier chapitre est intitulé A much needed gap (Une indispensable brèche). Dawkins y distingue quatre fonctions accomplies par la religion : explication ; exhortation ; consolation et inspiration. Son livre montre bien à quel point, aujourd'hui encore plus qu'hier compte tenu de l'avènement de la science, la première de ces fonctions est accomplie de manière très insatisfaisante par la religion. On a également, après la lecture du livre de Dawkins, toutes les raisons de convenir d'une part que la religion accomplit un bien mauvais travail en matière d'exhortation à la moralité, d'autre part que les perspectives ouvertes par la science contemporaine (essentiellement la biologie) pour expliquer l'origine de la moralité (et, donc, également, à tout le moins en partie, celle de la religion) sont fort prometteuses.

Mais, tout en convenant de tout cela, il nous faut admettre que bien des gens cherchent et trouvent, dans la religion, de la consolation et de l'inspiration. Dawkins aborde directement ces thèmes. Son argumentation, pour l'essentiel, est ici encore de soutenir que ces mêmes fonctions pourraient être accomplies par d'autres moyens.

Toutefois, il n'est sans doute pas raisonnable de penser que d'ici peu la plupart des gens tireront, comme Dawkins, consolation et inspiration de la contemplation de la nature. Et nonobstant ces belles pages qu'il consacre aux perspectives d'émerveillement qu'ouvrent les découvertes de la science contemporaine, il y a fort à parier qu'elles pèsent pour la plupart des gens de bien peu de poids face aux promesses de la religion. C'est une des faiblesses de ce livre. L'autre, plus grave encore, est une évacuation du politique et de la problématique de l'aménagement de l'espace public dans une société pluraliste.

En attendant, comment se délester de la religion ? Dawkins propose essentiellement deux voies. La première consisterait à repenser l'éducation des enfants et les modalités de transmission de la tradition religieuse. La deuxième concerne l'organisation des athées en mouvements et le développement de leur activisme. On ne peut que souscrire aux deux volets de ce programme, même si leur formulation plus explicite ne pourra éviter d'en venir à confronter les questions politiques que le livre occulte.

DAWKINS, Richard, The God Delusion, Houghton Mifflin, New York, 2006, 416 pages.

mardi, mai 06, 2008

9 ème MARCHÉ DE LA POÉSIE DE MONTRÉAL

En compagnie de la poète Hélène Dorion, j'ai le bonheur d'être invité d'honneur du 9 ème Marché de la poésie de Montréal.

On trouvera ici les informations concernant cet événement.

J'y lirai notamment des extraits de mon anthologie: Sève et sang et de ma traduction (la première en français) d'un recueil d'aphorismes de R. Tagore intitulé Stray Birds (Les oiseaux de passage). le livre, pubié par les Éditions du Noroît sort incessamment.


Au plaisir de vous croiser lors de cet événement qui promet.

ENTRETIEN SUR FREDERICK DOUGLASS

Il se trouve ici.

dimanche, mai 04, 2008

INTRODUCTION à L'ÉTHIQUE - 1


1- Qu’est-ce que l’éthique ? Est-elle possible ?



[Je commence une série de textes qui composeront une modeste introduction à l’éthique destinée au grand public. Je compte en tirer un petit ouvrage et j’apprécie énormément de pouvoir le présenter au lectorat de ce blogue. Tous vos commentaires et toutes vos suggestions sont donc les bienvenus. Vous pouvez me les transmettre à : baillargeon.normand@uqam.ca.]


Trois questions préalables se posent, auxquelles je vais d’abord répondre. Ce sont : Qu’est-ce que l’éthique? Pourquoi l’étudier? Comment sera organisée cette série de textes?

Qu’est-ce que l’éthique?

L’éthique est la branche de la philosophie qui s’occupe de la morale et qui essaie donc de répondre, de manière argumentée, à une question que Socrate formulait ainsi : «Comment devons-nous vivre?»: Comme il le dit dans le même passage, ce n’est pas là une mince affaire. Ce qui est en jeu, ici, c’est la question de déterminer comment il convient d’agir et donc ce qui constitue une vie bonne.

À partir de là, il devient difficile d’être plus précis, pour la simple raison que toute définition de l’éthique inclut certaines présomptions (notamment sur ce que sont les êtres humains et sur ce qui constitue une vie bonne) et qu’il n’y a pas d’unanimité sur ce sujet.

On pourra commodément distinguer deux branches à l’éthique : l’éthique théorique et l’éthique appliquée. Ceux et celles qui étudient l’éthique théorique s’intéressent à la question de la nature et de la possibilité de l’éthique et, du moins pour ceux qui croient l’entreprise possible, proposent des principes et des théories permettant de répondre de manière argumentée et cohérente à la question de savoir comment nous devrions vivre. Diverses écoles concurrentes existent ici, comme on s’en doute : mais, on va le voir, elles ne sont pas très nombreuses.

L’éthique appliquée, comme son nom l’indique, applique ces principes à l’examen de questions et problèmes pratiques. On imaginera sans mal une infinité de cas concrets où des questions éthiques se posent dans nos vies, non seulement au niveau individuel mais au niveau collectif — ce qui fait que l’éthique est intimement liée au politique. Voici, en vrac, des exemples de questions et de problèmes abordés en éthique appliquée : on notera qu’ils se posent dans tout le spectre des activités humaines, depuis la médecine jusqu’à l’éducation en passant par l’économie, le politique et ainsi de suite.

Le suicide est-il défendable? L’euthanasie? L’avortement? Les dons d’organes, dans tel ou tel cas concret? Le clonage? Le clonage humain? La peine de mort? Les animaux ont-ils des droits? Lesquels et pourquoi? Sur quel principe de justice convient-il de répartir divers types de biens sociaux? La pratique de la discrimination positive dans l’embauche ou dans l’admission à l’université est-elle acceptable? Le salariat est-il moralement acceptable? Quelle place faire aux droits de propriété dans une société saine? La redistribution de la richesse par l’État est–elle morale? Les entreprises peuvent-elles avoir des droits? Quelles responsabilités avons-nous quant à la faim et à la pauvreté dans le monde? Avons-nous des devoirs face aux générations futures? La censure — de la pornographie par exemple — est-elle justifiée? Une guerre peut-elle être juste?

Le sujet, on le devine, est passionnant et incontournable. Mais il faut aussi admettre, avec humilité, que nous n’en savons que peu de choses en ces matières et même que notre ignorance est si grande qu’il se pourrait que sur ce sujet — contrairement à la physique, à la biologie et à tant d’autres, où nous avons fait de considérables progrès — nous n’en sachions guère plus aujourd’hui qu’Aristote il y a quelque deux millénaires et demi.

Pourquoi l’étudier?

Les raisons d’étudier l’éthique sont nombreuses. Outre le plaisir de comprendre des questions complexes et de chercher à percer des mystères profonds et intrigants, étudier l’éthique peut nous aider à réfléchir à des questions personnelles, sociales et politiques importantes et en certains cas vitales; peut encore nous aider à mieux comprendre certaines des options qui s’offrent à nous et certains des choix que font nos sociétés et nos institutions; peut finalement nous aider à mieux définir nos propres choix et nos propres options. Au total, étudier l’éthique permet d’avoir une vision plus claire de nombreux enjeux personnels, sociaux et politiques et devrait être un passage obligé pour tout le monde.

Comment sera organisée cette série de textes?

Je vais essayer, lorsque ce sera possible et pertinent, de donner des exemples d’application des théories éthiques; mais je vais centrer cette série sur l’éthique théorique.

Je commencerai par traiter, ici même, de trois positions qui, si elles étaient admises, rendraient extrêmement problématique voire impossible de produire la réflexion systématique et rationnelle que l’éthique ambitionne de mettre de l’avant. Ce sont : le relativisme moral; l’idée de donner un fondement religieux à la moralité; l’égoïsme moral.

Le texte suivant, dans un prochain numéro, sera consacré à l’exposé, puis à l’examen critique des trois grandes positions éthiques traditionnelles que l’on distingue généralement, à savoir : la position utilitariste, qui a tout particulièrement été exposée et défendue par Jeremy Bentham (1748-1832) et John Stuart Mill (1806-1873); la position déontologique, qui a exemplairement été présentée et défendue par Emmanuel Kant (1724-1804); enfin, la position arététique — c’est le mot qui désigne les morales de la vertu dont Aristote, dès l’Antiquité, a donné la première (et magistrale) formulation.

On assiste aujourd’hui à divers efforts pour aller au-delà de ces trois avenues ouvertes par la philosophie classique. Le texte suivant en examinera deux. La première est celle proposée par les féministes qui défendent typiquement une morale dite de la sollicitude; la deuxième regroupe ces diverses avenues désormais empruntées notamment par la sociobiologie et la psychologie évolutionniste pour «biologiser» l’éthique.

Certains des problèmes qu’aborde l’éthique, on l’a vu, se situent au croisement de l’éthique et du politique. Le texte qui suivra expose et analyse trois positions actuellement fort influentes qui ont émergé à cette jonction, soit celle de la justice comme équité proposée par John Rawls (1921-2002), le point de vue libertarien, qu’a défendu Robert Nozick (1938-2002) et le point de vue communautariste qu’a notamment exposé et défendu Charles Taylor (1931).

Le prochain texte sera consacré à quelques exemples d’études en éthique appliqué : l’avortement, l’euthanasie et le traitement des animaux comptent parmi les sujets que j’aborderai alors. La série se termine par un survol de théories et problèmes particulièrement notables de la méta-éthique, c’est à dire de la réflexion qui prend l’éthique elle-même pour objet afin de s’interroger sur sa nature, sur le sens des concepts qu’on y trouve et ainsi de suite.

Je commence, comme je l’ai dit, par examiner trois positions qui sont souvent exprimées et qui, si elles s’avéraient tenables, interdiraient, limiteraient fortement ou du moins rendraient impératif de transformer radicalement le projet d’élaborer une éthique. Ces trois positions sont le relativisme éthique; celle qui consiste à faire dépendre l’éthique de la religion; l’égoïsme.

Je les prendrai tour à tour.

Le relativisme éthique


Ce qui est moral varie d’une société à l’autre et la morale n’est qu’un nom commode pour désigner des comportements socialement acceptés.
Ruth Benedict, anthropologue

L’éthique, on l’a vu, est un effort pour chercher à répondre rationnellement aux questions et problèmes que nous pose la conduite de nos vies.

Mais se pourrait-il que cette entreprise elle-même n’ait aucune chance de succès et qu’on perde notre temps en s’y attachant? Plus précisément : se pourrait-il qu’il n’y ait pas, en éthique, de critères, de normes, de valeurs qu’on pourrait défendre rationnellement parce qu’ils seraient en quelque sens de ces mots objectifs ou universels?

C’est précisément ce que suggère le relativisme éthique, une doctrine très répandue et qui mérite un examen attentif.

De la «reine du monde» au relativisme éthique

Au point de départ, cette position fera remarquer la grande variété des codes éthiques d’une époque, d’une culture, d’une société à l’autre.

Par exemple, certaines sociétés ont permis et encouragé la polygamie, tandis que d’autres l’ont jugée inacceptable et l’ont interdite; certaines sociétés ont permis et encouragé l’infanticide, que d’autres ont jugé inacceptable et interdit; certaines sociétés ont recommandé de manger les parents décédés, d’autres de les enterrer; l’esclavage était acceptable à certains peuples, mais nous ne l’acceptons plus.

On pourrait continuer indéfiniment ce petit jeu et c’est peut-être justement le fondateur de l’histoire en Occident, Hérodote, qui l’a joué le premier. Il concluait en citant le poète Pindare selon qui la coutume est « un roi qui gouverne tout ».

***
«Le roi qui gouverne tout»

Si l'on proposait en effet à tous les hommes de faire un choix parmi les meilleures lois qui s'observent dans les divers pays, il est certain que, après un examen réfléchi, chacun se déterminerait pour celles de sa patrie : tant il est vrai que tout homme est persuadé qu'il n'en est point de plus belles. Il n'y a donc nulle apparence que tout autre qu'un insensé et un furieux en fit un sujet de dérision.
Que tous les hommes soient dans ces sentiments touchant leurs lois et leurs usages, c'est une vérité qu'on peut confirmer par plusieurs exemples, et entre autres par celui-ci : Un jour Darius, ayant appelé près de lui des Grecs soumis à sa domination, leur demanda pour quelle somme ils pourraient se résoudre à se nourrir des corps morts de leurs pères. Tous répondirent qu'ils ne le feraient jamais, quelque argent qu'on pût leur donner. Il fit venir ensuite les Calaties, peuples des Indes, qui mangent leurs pères ; il leur demanda en présence des Grecs, à qui un interprète expliquait tout ce qui se disait de part et d'autre, quelle somme d'argent pourrait les engager à brûler leurs pères après leur mort. Les Indiens, se récriant à cette question, le prièrent de ne leur pas tenir un langage si odieux : tant la coutume a de force. Aussi rien ne me paraît plus vrai que ce mot que l'on trouve dans les poésies de Pindare : La loi est un roi qui gouverne tout.

Hérodote, Histoires, Livre III : Thalie, section XXXVIII.
****


Remarquer la diversité des codes éthiques, c’est faire un constat — historique ou ethnologique — que personne ne contestera. Mais attention : en rester là, ce n’est pas encore être arrivé au relativisme éthique. Ce que ce dernier avance, en se fondant sur l’observation de la diversité des codes, c’est une thèse à propos de l’éthique.

Cette thèse comprend typiquement deux idées qu’on peut formuler comme ceci :

1. Il n’existe pas de normes ou de vérités universelles en éthique et toutes les normes éthiques sont arbitraires et relatives aux sociétés où elles sont présentes.

2. Puisque le code éthique de notre société n’est qu’un code parmi d’autres, sans privilège d’aucune sorte, on en devrait ni juger les normes et les pratiques d’une autre société, ni tenter de lui imposer les nôtres.

Ces deux propositions sont logiquement distinctes, mais les partisans du relativisme éthique soutiennent typiquement les deux. Que faut-il en penser? Comme on va le voir, cette position résiste mal à un examen sérieux.

De graves problèmes


La première chose à noter, c’est que bien qu’il soit très séduisant, le raisonnement qui passe de l’observation de la diversité de codes moraux à l’inexistence de normes ou vérités universelles en éthique est invalide — la conclusion ne découle pas des prémisses.

Pour le comprendre, pensez à la diversité des positions qui ont été (ou sont encore) défendues sur, disons, la forme de la Terre, sa situation dans l’espace, son éventuel mouvement : on ne pourrait en conclure qu’il n’y a pas de vérité en la matière. (Notez bien qu’il se pourrait qu’il n’y ait pas vérité en éthique : ce que je fais remarquer ici, c’est qu’on ne peut pas le conclure à partir du constat de la diversité des codes.)

Une deuxième difficulté du relativisme est de rendre impossible tout désaccord en éthique. Par exemple, si on le prend au sérieux, on ne pourra pas s’opposer à la politique nazie d’extermination des Juifs puisque cette pratique était morale du point de vue de leur code social.

On sera ici tenté de remarquer qu’il y avait pourtant des gens, en Allemagne, en 1936, qui s’opposaient à la politique nazie. Justement : la notion de société qu’invoquent les relativistes est floue et ne permet pas de rendre compte de désaccords et conflits éthiques, y compris au sein d’une même société où ils surgissent pourtant. Pire : individuellement, nous appartenons à plusieurs sous-groupes de notre société, dont les codes d’éthique sont parfois, sur certains points, en opposition. Que doit penser Lucie qui se demande si elle doit avorter, elle qui est à la fois catholique et citoyenne canadienne? En quoi le relativisme moral peut-il l’aider?

Pour finir, on pourra remarquer que la diversité des codes dont les relativistes partent n’est si grande que si on en reste à la surface des choses. Examinés plus attentivement, les codes éthiques semblent au contraire remarquablement convergents et leurs différences pourraient bien s’expliquer par des contextes différents.


Deux mérites du relativisme éthique


On dira alors que manger ses parents ou les enterrer sont deux manières différentes de leur manifester son respect; que pratiquer l’infanticide dans un contexte de vie très difficile (les Eskimos) est une manière de témoigner son attachement à sa famille. Ce contextualisme, qui n’est pas le relativisme, est ce qu’il y a de juste et à préserver dans la position relativiste. C’est son premier mérite.

Son deuxième est cet appel à la tolérance que lancent souvent les relativistes — c’est la deuxième thèse relativiste énoncée plus haut. Mais ici, il faut mettre un bémol.

J’ai dit que cette idée est logiquement distincte de la première, qui affirme les normes éthiques sont arbitraires et relatives aux sociétés où elles ont présentes. À y regarder plus près, les deux idées sont en fait incompatibles entre elles : en appeler à la tolérance est inconsistant pour une doctrine relativiste, puisque c’est justement faire appel à un jugement moral universaliste.

Malgré tout, et même s’il est bien mal défendu par cette position, l’appel à la tolérance est un des mérites du relativisme éthique. Il nous met en garde contre le dogmatisme, l’impérialisme, l’ethnocentrisme et l’arrogance. Et si quelqu’un voit mal l’intérêt de tout ça, il peut consulter n’importe quelle histoire du colonialisme, n’importe où dans le monde.

On peut conclure de ce qui précède que le relativisme éthique ne devrait pas nous interdire de chercher à répondre rationnellement aux questions et problèmes que nous pose la conduite de nos vies. Mais, on l’a vu, ce n’est pas la seule position qui prétend que l’éthique est impossible. En voici une deuxième.

vendredi, mai 02, 2008

LE DILEMME MONTY HALL

Vous participez à un jeu télévisé. On vous montre trois portes fermées et identifiées par les chiffres : 1, 2, et 3. L’animateur du jeu vous informe que derrière une de ces portes se trouve un exemplaire des œuvres complètes de Platon; derrière chacune des deux autres, une chèvre. Vous devez sélectionner une des portes : on l’ouvrira et vous gagnerez le prix qui se trouvera derrière elle.

Vous avez choisi la porte 1. À présent, faites attention à ce qui va suivre.

Votre hôte qui, bien entendu, sait ce qui se trouve derrière chacune des portes, va poser un geste surprenant: au lieu d’ouvrir la porte 1, il ouvre la porte 3, derrière laquelle se trouve évidemment une chèvre. Il vous informe que vous pouvez à présent, ou bien choisir la porte 2, ou bien conserver la porte 1.

Qu’en dites-vous? Est-il ou non avantageux, dans les conditions décrites, de changer de porte?

Ce problème est connu sous le nom de dilemme Monty Hall, du nom de l’animateur du jeu télévisé Let’s make a deal. À ma connaissance, il a été présenté pour la première fois par Martin Gardner, en 1959, dans la célèbre chronique de jeux mathématiques qu’il tenait dans Scientific American. Depuis, à chaque fois qu’il est exposé, il suscite autant d’intérêt que de polémique.

Notre intuition nous dit, très clairement et très distinctement, que le prix convoité peut également se trouver derrière chacune des trois portes — avec à chaque fois une probabilité de 1/3. Telle était bien la situation au moment où vous avez fait votre choix. Mais que se passe-t-il quand l’animateur ouvre une porte derrière laquelle se trouve une chèvre? Ici encore, notre intuition nous dit deux choses, toujours aussi clairement et distinctement La première est que cette nouvelle donnée change la probabilité que le prix se trouve derrière l’une ou l’autre des deux portes restantes : chacune ne peut plus avoir désormais non plus 1 chance sur trois d’être la bonne. La deuxième est qu’aucune des portes n’a plus de chance que l’autre d’être la bonne. Il s’ensuit qu’il est indifférent que l’on change ou non de porte et que chacune des deux a une chance sur deux de contenir le prix convoité.

Vous êtes d’accord? Vous avez tort. Mais rassurez-vous : même d’excellents mathématiciens se sont trompés, eux aussi.

Reprenons tout cela doucement.

Nous devons tenir compte de trois choses. D’abord, de l’endroit où se trouve l’oeuvre de Platon durant une partie : celle-ci, comme on sait, peut indifféremment être derrière l’une ou l’autre des trois portes, ce qui fait qu’il y a trois cas à examiner. Ensuite, des conséquences qu’aurait le fait de changer de porte dans chacun de ces trois cas. Enfin, nous devons déterminer les conséquences qu’aurait le fait de ne pas changer de porte, toujours dans chacun de ces trois cas. Une fois cela accompli, nous serons en mesure de constater s’il y a — ou non— un avantage à changer.

Nous pouvons représenter tout cela dans le tableau suivant (1) :

PORTE 1 PORTE 2 PORTE 3

PARTIE 1 PLATON CHÈVRE CHÈVRE Il change et perd

PARTIE 2 CHÈVRE PLATON CHÈVRE Il change et gagne

PARTIE 3 CHÈVRE CHÈVRE PLATON Il change et gagne

PARTIE 4 PLATON CHÈVRE CHÈVRE Il ne change pas et gagne

PARTIE 5 CHÈVRE PLATON CHÈVRE Il ne change pas et perd

PARTIE 6 CHÈVRE CHÈVRE PLATON Il ne change pas et perd


Dans ce tableau, on indique en gras l’endroit où se trouvent les livres pour une partie donnée. Par convention, on suppose que le concurrent a choisi la porte 1. On se souviendra que le meneur de jeu ouvre toujours une porte derrière laquelle se trouve un Manifeste.

Pour les trois premières parties, le concurrent a choisi de changer de porte. Les trois parties suivantes (partie 4, 5, et 6) examinent les cas où le concurrent a choisi de ne pas changer de porte. Ce que nous constatons est indiqué dans la dernière colonne du tableau.

On le voit : le joueur qui change de porte gagne deux fois sur trois et perd une fois sur trois; le joueur qui ne change pas de porte gagne une fois sur trois et perd deux fois sur trois.

Le raisonnement est irréfutable, mais le résultat auquel on parvient est violemment contre-intuitif.

Si, comme presque tout le monde, le dilemme Monty Hall vous a trompé, voici de quoi vous consoler.

Dans la biographie qu’il consacre à Paul Erdös, un des plus importants et des plus créatifs mathématiciens du XXè siècle, Paul Hoffman raconte ce qu’il arriva quand un de ses amis lui exposa le problème en lui assurant qu’il valait mieux changer de porte (2). L’ami en question était persuadé que la conversation se porterait aussitôt vers un autre sujet. Mais Erdös «affirma que c’était impossible et que l’ouverture d’une porte ne devait pas faire de différence(3) ». Il faudra du temps, un arbre de décision (qui est quelque chose de similaire au tableau que nous avons examiné) et même une simulation par ordinateur — sans oublier de longues discussions — pour convaincre le grand mathématicien.

C’est peut-être notre notion même de probabilité qui est ici mise au défi. Nous utilisons le plus typiquement une conception dite fréquentiste des probabilités, qui définit ce concept justement comme fréquence des événements, ce qui incite à penser les probabilités comme des propriétés objectives des objets; il existe pourtant une autre interprétation du concept de probabilité, qui invite à les concevoir de manière subjective, c’est-à-dire comme des propriétés de nos jugements sur les événements. L’ami qui a exposé le dilemme Monty Hall à Erdös et qui est parvenu à le convaincre de sa juste solution, concluait ce qui suit de cette expérience :

«Les physiciens sont enclins à penser que le concept de probabilité est rattaché aux choses. Prenez une pièce de monnaie. Vous savez que la probabilité de tirer pile est une chance sur deux. Les physiciens semblent penser que cette probabilité est en quelque sorte fusionnée à l’objet. Comme s’il s’agissait d’une de ses propriétés, de quelque chose de physique. Mais supposons que je lance une pièce de monnaie et qu’elle retombe sur pile à chaque lancer: vous penserez alors que quelque chose ne va pas. Que la pièce est fausse. C’est pourtant la même pièce de monnaie qu’au moment où j’ai commencé à la lancer. Alors pourquoi ai-je changé d’idée? C’est parce que mon esprit a reçu de nouvelles informations dont il tient compte. Telle est la conception bayesienne des probabilités. J’ai dû faire de gros efforts pour comprendre que la probabilité est un état mental. Mon hypothèse est que Erdös avait adopté cette idée de probabilité comme quelque chose qui est attaché à un objet physique et que c’est pour cette raison qu’il ne pouvait comprendre pourquoi il était sensé de changer de porte (4)».

Pour aller plus loin


On trouve sur Internet divers simulateurs de jeu qui permettent de visualiser ce qui se passe selon que l’on modifie ou non notre premier choix de porte. Par exemple : http://www.univ-rouen.fr/LMRS/Vulgarisation/Hall/hall.html

GARDNER, Martin Gardner, Aha! Gotcha. Paradoxes to Puzzle and Delight, Freeman and Co, New York, 1982.
PILLIS, de, J. 777 Mathematical Conversation Starters, MAA, 2002. Pages 143-146.
GRANCHER, G. de la RUE, T., Énigmes mathématiques. Maths en scène. Brochure APMEP 121 (1998).

Le lien qui suit permet de consulter une démonstration mathématique du résultat auquel nous sommes arrivés mais en termes de probabilités conditionnelles : [http://irmi.epfl.ch/cmos/Pmmi/xcspool/course1_fr45.htm]


Notes

1. Adapté de : SAVANT, Marilyn vos, The Power of Logical Thinking. Easy Lessons in the Art of Reasoning … and Hard Facts About Its Absence in Our Lives, St. Martin’s Griffin, New York, 1995, page 8. Dans une de ses chroniques publiées dans Parade, vos Savaant avait répondu (correctement) à un lecteur qui lui avait soumis le dilemme Monty Hall. Sa réponse avait suscité un tollé de protestations, notamment de la part de mathématiciens : certains d’entre eux, à en juger par la correspondance que cite vos Savant, semblent avoir eu le plus grand mal à admettre s’être trompé.
2. HOFFMAN, Paul, The Man who Loved Only Numbers, Hyperion, New York, 1998. Chapitre 6.
3. HOFFMAN, Paul, Ibidem, page 237.
4. HOFFMAN, Paul, Ibidem, page 238.

mercredi, avril 30, 2008

MULTIPLIER, PUIS DIVISER PAR DEUX

Voici un amusant petit problème à poser à vos amis.

Vous prenez une feuille de papier de format ordinaire. Vous faites remarquer qu’on peut convenir qu’elle a un dixième de millimètre d’épaisseur. Vous la pliez en deux par son milieu et expliquez que vous avez désormais entre les mains un petit cahier constitué de deux feuilles et quatre pages, lequel a donc deux dixièmes de millimètres d’épaisseur.

Vous pliez une fois de plus et faites alors remarquer que votre petit cahier a désormais quatre dixièmes de millimètres d’épaisseur. Vous dépliez ensuite lentement votre cahier, pour revenir à la feuille initiale. Pendant ce temps, vous dites : «Chaque pli ne m’a guère pris plus d’une seconde et si j’avais continué pendant une minute, j’aurais certainement pu faire, disons, 50 plis. Mais je ne veux pas vous faire perdre de temps.»

Vous posez ensuite aussitôt la question suivante: «Supposons cependant que j’aie continué jusqu’à 50 plis, quelle aurait selon vous été l’épaisseur du petit cahier que j’aurais ainsi confectionné devant vos yeux en moins d’une minute?»

Les réponses varieront beaucoup, mais vous aurez typiquement les suivantes: 5 centimètres (50 fois 1 dixième de millimètre!); plusieurs centimètres; un mètre; plusieurs mètres; et, chez ceux et celles qui se méfieront avec raison de la vitesse à laquelle croissent ces progressions géométriques, des estimations parlant de «la hauteur d’un building», voire encore plus haut.

Mais peu de gens vont imaginer le résultat auquel on parviendrait si on pouvait réaliser cette expérience — ce qui est impossible étant donné qu’après 7 ou 8 plis, on ne peut physiquement la poursuivre. Ce résultat? 122 millions de kilomètres! Quelque chose comme les deux tiers de la distance de la Terre au Soleil !

Ce résultat fait bien voir l’extraordinaire vitesse de ces progressions où on multiplie à chaque fois le résultat par deux.

On l’aura deviné : quelque chose d’aussi spectaculaire et étonnant peut par définition être obtenu en … divisant par deux.

Prenez par exemple un numéro de téléphone à 7 chiffres, n’importe lequel. Le plus grand de ces numéros sera : 999-9999. En combien de questions pensez-vous pouvoir identifier, avec certitude, le numéro d’une personne que vous venez de rencontrer.

La réponse, inattendue, est 24 et elle repose sur un principe de classification binaire, par laquelle on «divise par deux», si je peux dire.

Avez-vous une idée de la manière de procéder?



RÉPONSE

Supposons qu’on veuille identifier un élément parmi deux (1 ou 2). On voit immédiatement qu’une seule question suffira, nommément : «Est-ce 1?».

Si on veut cette fois identifier un élément parmi 4 (1, 2, 3, 4), deux questions suffiront, mais à condition de diviser par deux notre ensemble — c’est justement cela la classification binaire. Par exemple : «Est-ce un nombre plus grand que 2?». Que la réponse soit oui ou non, une dernière question permet de l’identifier.

Selon le même principe, si on veut identifier un élément parmi 8, trois questions suffiront. «Est-ce un nombre plus grand que 4?» Puis, selon la réponse : «Est-ce un nombre plus grand que 2?» ou «Est-ce un nombre plus grand que 6?».

Si on généralise cette idée, on trouvera que n questions suffisent pour identifier un élément particulier d’un ensemble de 2 n éléments.

Considérons notre numéro de téléphone. 2 23 donne 8 388 608. C’est énorme et très intéressant pour ce qu’on cherche, mais ça ne permet d’identifier aucun des numéros de téléphone depuis 838- 8609 jusqu’à 999-9999. Considérons donc 2 24.

Cette fois, cela donne : 16 777 216, ce qui est plus qu’il ne nous faut. Il s’ensuit qu’avec 24 questions au maximum, en procédant par classification binaire, on est assuré de trouver le numéro de téléphone à 7 chiffres d’une personne.

Essayez-le avec une personne dont vous ne connaissez pas le numéro de téléphone.

samedi, avril 26, 2008

SURPRISE! IL Y A UNE VIE APRÈS LE FMI

[Ce qui est suit est la version longue d'un texte rédigé pour Alternatives.]

Le 9 décembre 2007, une nouvelle banque est née.

Son nom? El Banco del Sur, c’est-à-dire la Banque du Sud. Elle réunit sept pays d’Amérique du Sud (Argentine, Bolivie, Brésil, Équateur, Paraguay, Venezuela et Uruguay) dans un projet commun de financement d’infrastructures, de développement social et de protection contre les secousses financières.

On ne s’en étonnera pas : sa création, d’abord voulue par Hugo Chavez, a été largement passée sous silence dans nos grands médias. Elle traduit pourtant une volonté nettement populaire exprimée dans les pays de cette région du monde (et plus généralement de tous les pays pauvres) de se libérer de l’emprise des institutions issues de Bretton Woods et qui régissent l’architecture de l’économie mondiale — le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale.

Pour comprendre pourquoi, on peut remonter à la crise financière asiatique de 1997, qui marque ici un point tournant.

À ce moment-là, des voix prônant la résistance et invitant notamment au rejet des plans d’ajustement structurel, des voix qui étaient restées jusque là presque inaudibles, commencent à se faire entendre. Peu à peu, la crédibilité des analyses du FMI et de la Banque Mondiale s’effrite, à proportion qu’on cesse de les craindre et qu’ils sont perçus, avec raison, comme le bras armé financier des élites des pays riches en général et des État-Unis en particulier.

Attardons-nous un moment aux cas exemplaires de l’Argentine et du Venezuela.

L’Argentine, d’abord.

Le pays a longtemps été un élève modèle des doctrines néolibérales et a été mis de l’avant comme tel par le FMI pour ses politiques de privatisations et son contrôle de dépenses publiques.

Pourtant, et en partie à cause de cela, l’aube du millénaire augure particulièrement mal pour l’Argentine, étranglée qu’elle est par les dettes et des taux d’intérêt réel vertigineux. Imperturbable, le FMI, qui conseillait le pays, prévoit, dans ses prestigieux et influents World Economic Outlook, une importante croissance du PIB pour 2000, puis pour 2001, puis encore 2002.

Le Fonds s’est à chaque fois lourdement trompé: d’abord sur l’ampleur de la récession en cours, qu’il a largement sous estimée; ensuite sur la croissance du PIB, qu’il a cette fois largement surestimée — respectivement de 2, 3%, 8,1 % et 13, 5%.
Puis, en 2001, dans un geste spectaculaire, l’Argentine cesse de rembourser sa dette publique et envoie promener le FMI. Le pays entreprend alors … une forte reprise, que le même FMI, toujours imperturbable, va largement sous-estimer, à chaque année entre 2003 et 2006.

Le cas du Venezuela est particulier, puisque le pays n’a plus de prêt avec le FMI depuis juillet 1997. Cette fois encore, le Fonds, à chaque année entre 2004 et 2006, va sous-estimer la croissance du PIB — respectivement de 10, 6%, 6,8 % et 5, 8%.
Mais ce que le cas de ce pays illustre surtout, c’est un aspect particulièrement sombre du FMI et un autre motif de la colère populaire contre cette institution et le consensus de Washington qu’elle représente. On se souviendra certainement de ces événements dramatiques.

Le 11 avril 2002, le gouvernement démocratiquement élu du Venezuela est renversé par un coup militaire. Dans les heures qui suivent, avec une célérité jamais vue, le FMI se déclare publiquement «prêt à appuyer la nouvelle administration de toutes les manières qu’elle le voudra». Or, la nouvelle administration (de Pedro Carmona) est une dictature : et après le gouvernement élu, ce sont la Constitution et la Cour suprême qu’elle s’apprête à dissoudre!

Les cas de l’Argentine et du Venezuela se généralisent et on ne s’étonnera pas que le FMI ait si mauvaise réputation — en Amérique du Sud comme ailleurs. Plusieurs pays ont d’ailleurs commencé à (quand ce n’est pas fini de) solder leur dette envers le Fonds et à s’en émanciper. Avec ce résultat que le FMI est à toutes fins utiles en train d’être mis à la porte de l’Amérique du Sud, tandis que ses réserves s’épuisent en raison des dettes impayées ou restructurées de ses créanciers.

Dans ce contexte, la création de la Banco del Sur constitue bien un événement d’une très grande importance et son développement, comme ses activités, méritent d’être suivis de très près. À commencer par ce projet d’un gigantesque pipeline de plusieurs milliers de kilomètres reliant des gisements des Caraïbes et du Venezuela au Brésil et à l’Argentine, ce qui contribuerait à l’autonomie énergétique des pays concernés.
Plus encore, la Banque pourrait bien marquer un premier pas vers une réunification d’une Amérique du Sud qui a si longtemps été, littéralement, désintégrée.

Elle réunit en tout cas des gouvernements de gauches aussi différentes que celui de Lula (au Brésil) et de Chavez et sa création a eu comme condition et comme contrepartie l’arrivée au pouvoir de nombreux gouvernements démocratiques.

C’est le cas de la Bolivie et du gouvernement de Juan Evo Morales, qui appartient à la Banque du Sud et a entrepris la nationalisation de ses réserves d’hydrocarbure.

C‘est également le cas de l’Équateur dont le président Rafael Correa vient de déclarer le représentant de la Banque Mondiale «persona non grata» au pays.

Il n’y a pas si longtemps, de tels intolérables agissements auraient entraîné, de la part des Etats-Unis, soit par la force, soit par la restructuration des économies, un renversement des gouvernements concernés et de l’inadmissible démocratie qu’ils incarnent. La première option est désormais de plus en plus difficile à envisager; la deuxième le devient à son tour, notamment grâce à la Banque du Sud.

L’Amérique du Sud, qui a si longtemps eu les veines ouvertes, panse en ce moment ses plaies et en s’émancipant du «consensus de Washington» est en train de faire la preuve que si on n’est jamais si bien asservi que par le FMI, on n’est jamais si bien servi que par soi-même.

Nestor Kirchner, alors président de l’Argentine, déclarait en 2005 : «Il y a une vie après le FMI et c’est même une très bonne vie».

La très bonne nouvelle est que ça commence à se savoir.

vendredi, avril 25, 2008

AIMÉ CÉSAIRE (1913-2008)

Aimé Césaire (1913-2008), un immense poète, est mort.

J'ai eu le bonheur de pouvoir reproduire des passages de son Cahier d'un retour au Pays natal dans Sève et Sang.


Dans le vidéo qui suit, il évoque son ami L.S. Senghor, leur travail commun et le concept de négritude.

mardi, avril 22, 2008

ABRACADABRA! … ET POURQUOI ÇA FONCTIONNE

Bien des enfants ont joué à l’ amusant et intriguant petit jeu qui suit.
Se présentant comme une magicienne capable de prédire l’avenir, une personne inscrit un nombre sur une feuille de papier qu’elle plie et remet à une autre personne pour que celle-ci la conserve et s’assure que la magicienne ne pourra modifier ce qui y est écrit.
On demande ensuite à un autre participant d’écrire sur une feuille un nombre de trois chiffres différents. Ce participant est ensuite invité à retourner ce nombre (i.e. s’il a écrit 572, il obtiendra par ce retournement 275), à faire la différence entre le plus grand et le plus petit, à retourner le nombre ainsi obtenu avant de l’ajouter au résultat de la soustraction précédente.
Le participant est alors invité à lire le résultat obtenu. On lit alors le nombre que la magicienne avait inscrit sur la feuille de papier : abracadabra! C’est le même!
Pour prendre de nouveau l’exemple précédent, on aurait :
572-275= 297; 297+ 792= 1089
Vous l’avez deviné : il ne s’agit aucunement de prémonition et le truc fonctionnera à tout coup. La magicienne écrit toujours 1089 sur sa feuille de papier : et tel est bien le résultat auquel parviendra le participant, quel que soit le nombre de trois chiffres différents dont il partira.
Ce petit truc est amusant en soi. Mais une question se pose : pourquoi cela marche-t-il à tous les coups? La réponse fait pénétrer dans cette branche des mathématiques qui s’appelle l’algèbre et constitue une très amusante manière d’en apprécier la nature et l’utilité.

POURQUOI ÇA FONCTIONNE

On se souviendra que nous commençons en choisissant un nombre de trois chiffres quel qu’il soit. L’algèbre nous permettra de raisonner sur ce nombre en le désignant par des lettres. Appelons ce nombre: abc.
Ici, a désigne des centaines, b des dizaines et c des unités.
Ce nombre correspond donc à :
100a +10b + c.
La première étape de notre tour nous demande de le retourner : ce qui nous donne : 100c + 10b + a; puis de soustraire le nombre obtenu du nombre de départ, ce qui revient à :
100a +10b + c – (100c + 10b + a).
Dans cette opération, on peut éliminer les b (10b-10b = 0); le reste donne : 99 a – 99c, ce qui revient à : 99 (a-c). Et comme a et c sont des entiers, l’opération aboutit toujours à un multiple de 99 comprenant trois chiffres. Les seules possibilités sont les suivantes:
198; 297; 396; 495; 594; 693; 792; 891.
Or, comme vous pouvez le constater, à chaque fois, si on additionne le premier chiffre et le troisième (et le troisième avec le premier), on obtient toujours un 9! Et justement, la dernière partie du tour nous demande de renverser ce nombre et à l’ajouter à celui qui a été renversé.
Qu’obtiendra-t-on de la sorte? Supposons qu’on parte avec 198. On aura : 198+891= 1089. Et ce sera le cas pour tous les autres multiples de 99 à trois chiffres. Pourquoi? Parce qu’à tout coup on obtient 9 paquets de 100 pour les centaines, i.e. 9a; 2 paquets de 9 pour les dizaines, i.e. 18b; et 9 paquets de 1 pour les unités, i.e. 9c.
On arrive donc, immanquablement à:
900+ 180+ 9 = 1089

C’est tout de même amusant, l’algèbre.

dimanche, avril 20, 2008

INVITATION À UN LANCEMENT (ENQUÊTE SUR LE SECRET)

Jean-Charles Condo et Natacha Condo-Dinucci signent: Enquête sur Le Secret, Montréal, Amérik Média, 2008.

Il s'agit d'un ouvrage critique et décapant portant sur le best-seller ésotérico-nouvel-âgiste-pensée-positvistico-gnagnan Le Secret.
Louis Dubé, des Sceptiques du Québec en signe la préface avec votre serviteur.

Le lancement du livre a lieu:

DATE : JEUDI, LE 24 AVRIL 2008

HEURE : 17H00

ENDROIT : PUB L'ILE NOIRE
342, RUE ONTARIO EST
MONTREAL, QC H2X 1H8

Pour plus de renseignements: Julien Brault, (514) 652-5950, julien@amerikmedia.com

Je compte y être.

vendredi, avril 18, 2008

UN ENTRETIEN RADIO

Entretien avec Guillaume Lamy sur deux livres que je viens d'éditer: Propaganda d'E. Bernays, Principes de reconstruction sociale de Bertrand Russell; ainsi que sur un numéro de la revue À Bâbord consacré à l'Institut Économique de Montréal, que j'ai récemment dirigé.

dimanche, avril 13, 2008

ENTREVUE DANS LA REVUE DÉCOUVRIR 2/2

[Sous la plume de Johanne Lebel, la revue Découvrir, de l'ACFAS, publie dans son numéro d'avril-mai 2008 une entrevue avec moi sur le thème Science et société. En voici la deuxième partie]

Découvrir : On voit d’un côté les systèmes de recherche qui multiplient les efforts de dialogue et, de l’autre, des indices de méfiance du public face aux recherches scientifiques. Quelle posture critique un citoyen devrait-il selon vous avoir face à la science ?

N. Baillargeon : Disons d’abord qu’il y a de bonnes raisons objectives d’entretenir une certaine méfiance. La science est au centre de notre mode de vie; ses effets sont partout, souvent bénéfiques voire salutaires, mais certains sont aussi dramatiques et, depuis Hiroshima, on sait qu’il y en a qui sont proprement terrifiants. On peut ainsi penser en ce moment au réchauffement planétaire où la courbe d’inquiétude ne cesse de monter; ou encore à la manipulation du code génétique. Toutes ces questions-là inquiètent le grand public, qui veut, avec raison, y voir un peu plus clair. Mais ce sont des questions complexes. Pour aller à l’essentiel, je dirai que je pense qu’une éducation scientifique digne de ce nom est désormais indispensable aux citoyennes et citoyens et qu’elle doit se doubler d’une véritable compréhension des enjeux politiques de la science et de la recherche scientifique. Ce qui est ici en jeu est d’une importance qu’on ne peut minimiser. Ceci dit, il faut dans cette réflexion résister à la tentation du relativisme, qui nous ferait réduire la science à n’être qu’un discours parmi d’autres, sans plus de prétention à la vérité. Je me suis beaucoup battu et je me bats encore contre un certain relativisme cognitif, qui a malheureusement investi une partie des sciences humaines. Le manque de culture scientifique est la route qui conduit à de telles déplorables positions. Pour ne pas l’emprunter, il faut persister à penser clairement : notre salut passe par l’usage de notre raison.

Découvrir : Vous avez justement participé au Science on blogue de l’Agence Science-Presse, dans la section sur la science sceptique. Un blogue est-il un bon moyen d’échanger avec le public?

N. Baillargeon : Le dialogue qu’un blogue permet d’installer avec les lecteurs est souvent riche et stimulant. Mais l’exercice est aussi exigeant. Qui écrit un commentaire s’attend à une réponse rapide et de qualité, et c’est bien normal. Mais tenir un blogue est aussi un plaisir. L’écriture et la réflexion y sont très libres. Tu lis ton journal; tu discutes avec des gens; un sujet se pointe; tu rédiges; très vite, il y a des réactions. Tout cela est très libre tant sur le plan des sujets que sur celui de la forme. J’ai ainsi pu traiter en quelques paragraphes de la mémoire comme source incertaine de connaissance, mais aussi en plusieurs pages de l’ouvrage de Richard Dawkin, The God Delusion, qui est le plaidoyer d’un scientifique en faveur de l’athéisme. C’est à regret, et faute de temps, que j’ai dû mettre un terme à cette aventure.

Découvrir : Comme éducateur, comment voyez-vous la transmission du savoir et l’initiation à la pensée rationnelle?

N. Baillargeon : Je suis content de pouvoir revenir sur ce sujet, que je n’ai fait qu’effleurer. Il faut selon moi donner à tous les jeunes une éducation scientifique permettant de comprendre le monde d’aujourd’hui. Et je crois qu’il est possible de le faire. Ce que je privilégierais n’a rien à voir avec l’augmentation du nombre de jeunes qui choisissent d’étudier en sciences à l’université: il s’agit plutôt d’atteindre un massif accroissement qualitatif d’une éducation scientifique dispensée au plus grand nombre possible de gens — je soutiens que cette éducation, telle que je la conçois, est accessible à tout le monde. Cette éducation scientifique, dans mon esprit, est encore distincte de l’éducation technologique — celle qui nous prépare à utiliser les technologies dans nos vies privées et au travail.
Dès la première année, et de manière progressive jusqu’à la fin de la scolarité obligatoire, il y aurait des cours consacrés à la science, selon un programme cumulatif introduisant aux théories et aux concepts des diverses sciences. L’élève y acquerrait peu à peu du vocabulaire spécialisé, des faits et des théories, mais aussi le sens de l’historicité de la science . Il est possible de faire tout cela, j’y insiste, avec un bagage mathématique minimal. On ferait de la sorte un tour des différentes sciences fondamentales: astrophysique et physique, sciences de la terre, chimie, biologie, écologie, anthropologie. Parallèlement, les jeunes seraient initiés aux vertus épistémiques : l’honnêteté intellectuelle, l’intégrité, la capacité de soumettre à la critique d’autrui ce qu’on avance, une certaine et indispensable méfiance à l’endroit de nos sens et de notre mémoire, la capacité d’envisager des hypothèses alternatives, la pratique du doute constructif, la reconnaissance du caractère faillible de nos connaissances et ainsi de suite. On apprendrait aussi que si la science est une aventure humaine exaltante, elle est également inscrite dans un contexte social et politique. À la fin de ce parcours, on peut espérer que les élèves auraient acquis des vertus épistémiques indispensables aux citoyens.

Découvrir : En conclusion, pourrait-on dire que pour former un esprit critique il faut à la fois les connaissances et une certaine perspective sur elles — ce que vous appelez des vertus épistémique?

N. Baillargeon : Je pense que c’est bien là l’essentiel. C’est que ce n’est pas tout de posséder des savoirs : il faut aussi avoir la détermination de s’en servir et les vertus épistémiques que cela suppose. Parfois, comme dans l’exemple irakien cité plus haut, il suffira d’avoir le réflexe de s’arrêter trois secondes pour faire un peu d’arithmétique. Plus généralement, on devrait toujours avoir le réflexe de demander : « Comment le savez-vous ? Est-ce que cela a du sens ? ». Et cela s’apprend en s’exerçant. « C'est en posant des gestes courageux qu’on devient courageux», disait Aristote. Et c’est en travaillant sa pensée critique qu’on devient un penseur critique capable de faire des choix éclairés. La contribution que des citoyens ayant acquis de telles habitudes et habiletés peuvent faire pour rendre notre monde meilleur est incommensurable et nous en avons aujourd’hui plus que jamais besoin.

vendredi, avril 11, 2008

ENTREVUE DANS LA REVUE DÉCOUVRIR 1/2

[Sous la plume de Johanne Lebel, la revue Découvrir, de l'ACFAS, publie dans son numéro d'avril-mai 2008 une entrevue avec moi sur le thème Science et société. En voici la première partie]

Philosophe, vulgarisateur scientifique, pédagogue, traducteur, essayiste, auteur de jeux mathématiques et libre-penseur, Normand Baillargeon possède un parcours marqué par la curiosité et l’engagement.

Durant son enfance au Cameroun et au Sénégal, dans les années 1960, avec des parents coopérants, il côtoie le racisme et l’inégalité et il en héritera son goût pour le combat contre l’injustice. Son intérêt pour les sciences humaines et les modèles mathématiques que l’on peut y appliquer l’ont d’abord mené du côté de l’épistémologie. Pour l’étudier, c’est Mario Bunge, physicien et philosophe des sciences professant à l’Université McGill, qu’il a alors approché. « Très bien, lui répondit celui-ci. Mais pour se lancer dans l’étude critique d’un domaine, il faut d’abord posséder un doctorat dans celui-ci… » Baillargeon commencera donc par faire un doctorat dans une science humaine (il choisira l’éducation), avant d’en faire un en philosophie.

Ses très nombreux écrits, articles, essais, traductions, préfaces et autres, témoignent d’un esprit encyclopédique. Le suivre, c’est fréquenter tour à tour Bertrand Russell, Lewis Carroll, Gilbert Langevin ou encore Albert Einstein.

Si on connait bien son engagement sur la place publique, il faut aussi souligner qu’il initie les bacheliers du programme d’éducation de l’UQÀM aux fondements de l’éducation et donc à Platon, John Dewey, Pierre Bourdieu et compagnie. Et il le fait, assure-t-il, avec un grand bonheur.

Découvrir : Vous soutenez qu’une formation scientifique est nécessaire à la formation d’un esprit critique, nécessaire même pour former des citoyens capables de penser et d’agir dans le monde. Pourquoi croyez-vous qu’il soit si important de former les gens à la pensée rationnelle en général et à la pensée scientifique en particulier?

Normand Baillargeon : Je m’inscris au sein d’une tradition de gens de gauche issue du Siècle des Lumières et qui comprend des personnes qui sont typiquement rationalistes et, sinon anarchistes, du moins proches d’une tendance libérale très radicale. Ce sont des gens comme Condorcet, Pierre Kropotkine, Bertrand Russell ou encore Noam Chomsky. Comme eux, je suis persuadé que la diffusion de la rationalité est essentielle à l’émancipation des individus et à la survie de l’espèce. Ce qui est mis en jeu par là est une conception de l’être humain et de la rationalité : c’est celle que défendait déjà Aristote quand il affirmait que les êtres humains sont fait pour penser et pour comprendre et qu’il est dans leur nature d’y prendre plaisir; mais on y trouve aussi un volet politique, la conviction que nous sommes faits pour coopérer et que la rationalité, indispensable à l’émancipation de l’individu, a aussi un rôle majeur à jouer dans la conversation démocratique, c’est-à-dire dans les délibérations puis dans l’action collective. Or, sur ce plan, je pense qu’il se joue dans nos sociétés une véritable bataille, souvent occulte, pour façonner l’opinion et ceci a une grande importance sociale et politique. Considérez par exemple ces firmes de relations publiques, qui mettent en œuvre diverses techniques et stratégies pour façonner l’opinion publique. Je viens justement de faire la présentation de Propaganda, un livre du principal fondateur de cette industrie, Edward Bernays (1891-1995). C’est une lecture fascinante et instructive. En toute candeur il explique comment on doit utiliser la psychologie, les sciences sociales et la psychanalyse pour faire adopter à la masse des gens des valeurs, des comportements, des modes de pensée. Écrit en 1928, ce bouquin n’a rien perdu de sa pertinence. Mais si on prend au sérieux l’idéal démocratique, l’existence de telles institutions rend plus urgent encore, pour le citoyen, de développer sa capacité à penser de manière critique, d’ acquérir des savoirs , des concepts et des habiletés permettant d’apprécier les données et les informations qui nous sont proposées.

La pensée rationnelle permet donc de se prémunir contre des discours, parfois séduisants et qui peuvent sembler vraisemblables, mais qui ne résistent pas à l’analyse. Parmi ceux-ci, outre cette propagande dont je viens de parler, il y a encore les pseudosciences. Il n’est hélas pas besoin de chercher bien loin. Par exemple, le livre le plus vendu au Québec depuis deux ans s’appelle « Le secret ». On y soutient, en un mot, que selon une supposée loi physique dite d’attraction, les choses peuvent arriver par la seule force de nos souhaits. Or, avec un minimum de culture scientifique, il est impossible d’adhérer à ces sornettes et on pourra ainsi éviter de se faire rouler dans la farine de cette imbuvable et même dangereuse mixture de mécanique quantique mal digérée et de pensée positive. Condorcet serait bien désespéré devant le succès de ce livre; comme il le serait de constater que la majorité des journaux possèdent une rubrique quotidienne d’astrologie — alors qu’ils ne couvrent que si peu l’actualité scientifique, notamment celle qui pourrait avoir une si grande portée politique.

Découvrir : Vous avez donc trouvé utile de nous proposer un Petit cours d’autodéfense intellectuelle?

N. Baillargeon : En effet. J’ai écrit ce livre, vous l’avez deviné, parce que je suis très préoccupé d’une part par le fait que la rationalité n’occupe pas toute la place qu’elle devrait dans nos discussions sociales, politiques et économiques, et d’autre part par le fait que la propagande occupe une si grande place dans nos sociétés, où elle ne rencontre que trop peu de résistance. J’ai en fait écrit le livre que j’aurais aimé que l’on me donne à 20 ans, quand se développait mon intérêt pour toutes ces questions, à la fois scientifiques, philosophiques et politiques.

Découvrir : Vous commencez par présenter deux outils indispensables à la pensée critique : le langage et les chiffres. Pourquoi?

N. Baillargeon : Il le fallait. C’est que le langage est un outil extrêmement puissant et tous les charlatans et tous les manipulateurs le savent bien, depuis toujours. Considérez par exemple ces mots qu’on appelle des mots-fouines. La fouine attaque un nid d’oiseau en gobant le contenu de l’œuf et en laissant derrière elle une coquille apparemment intacte, mais vide. Les mots-fouines font de même pour des propositions : ils les vident de leur substance. La publicité en raffole. Telle crème contient jusqu’à 60 p. 100 de XYZ, dit-on. Le terme « jusqu’à » est un mot-fouine et il pourrait bien avoir vidé la proposition de sa substance. Peut, aide, contribue, sont aussi des mots-fouines potentiels. Vous en reconnaîtrez vite de nombreux autres.

Mais l’innumérisme est aussi dommageable que l’illettrisme. Et c’est pourquoi, après le chapitre sur le langage, je propose dans un assez long chapitre des outils de ce que j’appellerais des «mathématiques citoyennes», comprenant notamment un rappel de notions de statistiques et de probabilités. Elles sont indispensables pour tout le monde, y compris les universitaires. Permettez-moi une anecdote. Je participais il y a quelque années à un colloque universitaire, quand un conférencier a affirmé, très sérieusement, que 2 000 enfants iraquiens mouraient à chaque heure du fait de l’embargo américano-britannique, et cela depuis 10 ans. Cet embargo a certes été une abomination. Mais cette affirmation l’est aussi. Pour le constater, comptons — ce qui est un bien utile outil d’autodéfense intellectuelle. Selon le conférencier, 48 000 enfants meurent à tous les jours; en multipliant par 365, nous obtenons plus de 17 millions de morts. Au bout de 10 ans, l’Iraq, un pays de 20 millions aurait donc perdu plus de 170 millions d’enfants…

Cet exercice ne demande que le réflexe de réfléchir à une donnée chiffrée qui est avancée et ne requiert pas un grand savoir mathématique. En fait, quand une donnée chiffrée est avancée, il est crucial de se demander qui a compté, comment a été défini ce qui est compté et comment on a compté. Cela, encore une fois, peut avoir une grande importance politique. En voici un autre exemple. L’an dernier, quand le président américain ou les porte-paroles militaires du Gouvernement américain parlaient du nombre de morts en Iraq, un chiffre était régulièrement cité dans de nombreux médias: 30 000 victimes. Pourtant, au même moment, les mêmes officiels américains affirmaient, sans semble-t-il être trop gênés de l’inconsistance de leur discours : We don’t do body count.

Précisément à ce moment-là, la revue The Lancet publiait les travaux d’une équipe d’épidémiologistes ayant mené sur le terrain une enquête sur le nombre de civils morts depuis les débuts de la guerre. The Lancet comme on sait, est une excellente publication, avec comité de lecture. Or, en utilisant des méthodes épidémiologiques reconnues, l’article arrivait à 654 965 morts. Le plus triste est qu’à peu près aucun des grands quotidiens québécois n’a repris cette information — mais elle s’est cependant retrouvée dans la presse indépendante ou alternative. On le voit sur cet exemple : être vigilant et multiplier les sources auxquelles on s’informe sont deux stratégies efficaces pour assurer son autodéfense intellectuelle.

samedi, avril 05, 2008

EXPÉRIENCES DE PENSÉE ?!?

[Ce texte paraîtra dans le prochain Couac.]

En mars dernier, le Parlement canadien a adopté à Ottawa, en deuxième lecture, un projet de loi appelé C-484. Ce projet de loi, s’il aboutit, modifierait le Code criminel en faisant du fœtus une personne légale.

De nombreux groupes et observateurs craignent que cela ne constitue le premier pas vers une re- criminalisation de l’avortement. D’autres, on le devine, s’en réjouissent et espèrent bien que C-484 sera le premier pas vers la re-criminalisation de l’avortement.

Faut-il dès lors s’attendre à une reprise du débat public sur cette question? C’est possible. Mais quoiqu’il en soit, le débat sur l’avortement n’est jamais entièrement sorti des pages des écrits des philosophes, où il figure en bonne place, depuis des décennies, comme l’archétype du problème éthique où les deux camps échangent, inlassablement, des arguments qu’ils jugent décisifs.

L’un de ces arguments, très célèbre, prend la forme de ce qu’on appelle une «expérience de pensée». Et c’est là le sujet dont je voudrais vous entretenir cette fois.

Pour commencer, je vous dirai ce qu’est, précisément, cette chose étrange qu’on appelle une «expérience de pensée».

Ensuite, je vous en raconterai une, célèbre et importante, tirée de l’histoire de la physique.

Pour finir, je vous raconterai l’expérience de pensée concernant l’avortement que j’évoquais plus haut et nous tenterons ensemble de voir, sur ce cas précis, les avantages et les inconvénients, la portée et les limites de cette manière de réfléchir à une question donnée.

Ce que sont les expériences de pensée

La catégorie est large, mais on pourra dire, en première approximation, qu’il s’agit de situations idéales et imaginées qui nous permettent de réaliser, «de tête», quelque chose comme des tests ou des mises à l’épreuve d’idées et d’hypothèses et d’explorer les conséquences de certaines de nos intuitions.

De telles expériences de pensée ont été réalisées tout au long de l’histoire de la philosophie et de l’histoire des sciences et elles ont parfois joué un rôle prépondérant dans leur développement. Les meilleures d’entre elles aident en effet à clarifier nos idées, à formuler plus précisément des problèmes, à faire remarquer des contradictions et même à établir la plausibilité de certaines idées ou théories.

Mais tout cela reste bien abstrait et le mieux est encore de donner un exemple.

Un exemple : le seau de Newton

Qu’est-ce au juste que l’espace? La question est immensément difficile et quand la physique classique s’est constituée, deux réponses s’affrontaient.

La première assurait que l’espace n’est rien d’autre que les relations entre les objets du monde. Si vous voulez, l’espace, ici, est compris un peu sur le modèle d’un contrat, dans le sens où un contrat est quelque chose qui lie deux personnes. Supprimez l’une ou l’autre de ces personnes (ou les deux) ou leur relation et il n’y a plus de contrat, lequel n’existe donc pas en dehors des contractants et des relations qui les lient. De même, le monde est constitué d’objets en relation et l’espace, assurent les partisans de cette théorie, n’est rien d’autre que ces objets et leurs relations. Cette position était défendue par plusieurs personnes, dont le philosophe et mathématicien G. W. von Leibniz (1646-1716).

Le fondateur de la physique moderne, Isaac Newton (1643-1727), n’était pas d’accord. Il pensait, lui, qu’il existe un espace (et un temps) absolu(s). Newton, si on ose simplifier beaucoup, pense l’espace sur le modèle d’une boîte de céréales. De ce point de vue, il existe bel et bien un espace (l’intérieur de la boîte) dans lequel les objets (les morceaux de céréales) se trouvent et on peut décrire les relations de ces objets par rapport à ce référent absolu.

Vous l’avez deviné : il y a une grosse différence entre la boîte de céréales et l’espace absolu. Pour Newton, l’espace absolu est un contenant comme la boîte, mais qui se prolonge infiniment dans toutes les directions. De la même façon, pour Newton, il existe un temps absolu. Comment décider entre ces deux théories, celle de Newton et celle de Leibniz ? Newton a cru pouvoir trancher en faveur de la sienne à l’aide, justement, d’une expérience de pensée. La voici.

Imaginez un seau à demi rempli d’eau. Il est suspendu par une longue corde au plafond d’une pièce.

Moment 1 : l’eau est immobile relativement au seau et la surface de l’eau est plane. À présent, vous tournez la corde de très nombreuses fois. Puis, vous relâchez.

Moment 2 : le seau se met à tourner ; l’eau reste plane et immobile pendant que le seau est en mouvement (il tourne) par rapport à l’eau.

Moment 3 : le seau continue à prendre de la vitesse et communique son mouvement à l’eau qui se meut avec lui et à sa vitesse ; eau et seau sont alors immobiles l’un par rapport à l’autre ; on constate alors aussi que l’eau a monté sur la paroi du seau et que sa surface n’est plus plane, mais se creuse au centre.


Newton pose la question suivante : qu’est-ce qui fait monter l’eau sur les parois du seau au moment 3 ? Son mouvement, sans doute. Mais mouvement par rapport à quoi ? Pas par rapport au seau, évidemment puisqu’ils sont alors immobiles l’un par rapport à l’autre, comme au moment 1.

Newton répond à sa propre question : l’eau est en mouvement par rapport à l’espace absolu et c’est ce qui explique la courbature de sa surface. C’est aussi ce qui permet de distinguer absolument le moment 1 du moment 3. L’espace absolu existe donc, conclut Newton, et il a, on vient de le voir, des effets observables.

Brillant? Sans l’ombre d’un doute. Permettant d’éclaircir une question et d’en dégager les divers aspects? Certes. Mais, concluant? Pas vraiment. En fait, la conception newtonienne de l’espace sera justement remise en cause par la physique moderne, plus précisément par Albert Einstein dans le cadre de la relativité (restreinte puis générale).

On soupçonne donc que s’il y a des avantages à pratiquer des expériences de pensée, il a aussi des limites à ce qu’on peut en attendre. Nous y reviendrons.

Pour le moment, venons-en à cette expérience de pensée concernant l’avortement à laquelle je voulais arriver. Elle a été imaginée en 1971 par Judith Jarvis Thomson et en voici une version simple.

Une expérience de pensée sur l’avortement : le violoniste virtuose

Une personne déambule tranquillement dans la rue et se réveille quelques heures plus tard à l’hôpital, où elle apprend qu’elle a été droguée et enlevée par des membres de l’Association des Amoureux de la Musique.

Elle aperçoit, horrifiée, des câbles et des tubes qui sortent de son corps et qui se dirigent vers une autre personne, un homme, couché près d’elle. On l’informe que cet homme est un immensément célèbre violoniste virtuose. Hélas ! Certains de ses organes sont gravement malades, au point où il est récemment tombé dans le coma ; il mourra bientôt si rien n’est fait.

Heureusement, explique-t-on à la personne kidnappée, vous (et vous seul) êtes médicalement parfaitement compatible avec le pauvre violoniste comateux et c’est pourquoi on a branché certains de vos organes sur les siens : cela lui permet de régénérer ses organes malades et de se refaire une santé.

Et rassurez-vous, dit-on pour finir, cela ne durera pas éternellement : dans neuf mois (ou à peu près, estiment les médecins), le violoniste pourra survivre sans vous ! Et vous n’allez certainement pas demander qu’on vous débranche : si vous le faites, vous allez tuer un innocent qui a droit à la vie, ce qui est parfaitement immoral !

Pour bien comprendre ce que Thomson chercher à établir par cette expérience de pensée, il faut dire un mot d’un aspect du débat concernant l’avortement.

Typiquement, les opposants font valoir que le fœtus est, sinon dès la conception du moins très tôt durant son développement, un être vivant qui a droit à la vie : avorter est donc selon eux un meurtre, puisque cela revient à causer la mort d’un tel être.

À cela, les défenseurs de l’avortement répondent que le fœtus n’est pas un être vivant et qu’un avortement durant les X (x pouvant varier, mais laissons cela ici) premiers mois de la grossesse, n’est rien d’autre qu’enlever une masse de tissus du corps d’une femme.

Le débats reprennent donc, interminables et difficiles, autour de la question de savoir ce qu’est un être vivant et si le fœtus en est un. L’expérience de pensée de Thomson accorde aux opposants à l’avortement que le fœtus est un être vivant, mais suggère qu’on peut néanmoins conclure que l’avortement est moralement justifié !

C’est ce que la situation de la personne kidnappée montrerait. Certes, ce serait généreux et noble se sa part de rester branchée sur le violoniste durant neuf mois : mais elle n’est aucunement moralement obligée de le faire. Et si le violoniste meurt de la décision de se débrancher, il serait inapproprié de dire que la personne qui l’a prise est un meurtrier.

L’expérience de pensée invite notamment à distinguer entre le droit à la vie et le droit à ce qui est nécessaire pour maintenir en vie. Le violoniste (et le fœtus) ont droit au premier, mais cela n’entraîne pas nécessairement le droit au deuxième.

On pourra chercher à montrer que le parallèle entre le passant kidnappé et la femme enceinte est boiteux. Celui-ci n’a rien fait pour mériter son sort ; la femme enceinte, si. On dira alors peut-être que l’expérience de pensée de Thomson ne vaut que pour les cas de grossesses résultant d’un viol. Mais il n’est pas difficile, comme el suggère Peter Singer, de reformuler l’expérience de pensée pour qu’elle s’applique plus généralement. Imaginez qu’ayant un peu trop fêté un soir, un employé d’un hôpital aboutisse à l’étage interdit de l’établissement et s’endort sur un lit. Au matin, il est branché comme tout à l’heure, parce qu’il a été pris par erreur pour un volontaire pour une expérience donnée. Ici encore, on ne dirait pas qu’il serait immoral de sa part de demander à être débranché.
On pourra d’autre part soutenir que la femme enceinte a plus que la personne branchée au violoniste le droit de se «débrancher». Elle ne sera pas branchée pendant seulement neuf mois, mais contractera envers le fœtus des obligations qui dureront toute sa vie à elle ; de plus, elle mettra fin à une vie potentielle, pas encore commencée et à l’accomplissement incertain, tandis que le violoniste vit d’une vie actuelle et accomplie.

Pourtant, répondront les adversaires de l’avortement, le foetus, faible et sans défense, a droit à la protection de sa mère. Et neuf mois à pouvoir se déplacer, voilà qui est moins difficile et contraignant que neuf mois branché et immobile. Et puis ce foetus n’est pas un être étranger pour qui le porte : le violoniste, si.

Je vous laisse poursuivre dans cette voie.

On voit ainsi les mérites et les limites des expériences de pensée, qui font ressortir des aspects de certaines questions et de divers problèmes, permettent d’y réfléchir ; mais ne les tranchent pas nécessairement pour autant.

Et cette fois encore, je suis tenté de dire : Brillant? Sans l’ombre d’un doute. Permettant d’éclaircir une question et d’en dégager les divers aspects? Certes. Mais, concluant? Pas vraiment.

Une lecture

COHEN, Martin, Wittgenstein’s Beetle. And Other Classic Thought Experiments, Blackwell, London, 2005. Cohen présente 26 célèbres expériences de pensée, qu’il décline de A à Z.

mercredi, avril 02, 2008

CONTRE LA PEINE DE MORT

[J'étais, il y a environ trois ans, impliqué dans une campagne pour obtenir la grâce de Farley Matchett, condamné à mort par l'État du Texas. Malgré nos efforts, Farley a été exécuté le 12 septembre 2006 . Il avait 43 ans. J'ai été surpris quand on m'a envoyé le texte suivant, repiqué sur Internet, et qui reprend, autant que je m'en souvienne, un texte que j'ai effectivement lu au Cabaret La Tulipe, à Montréal, le 4 décembre 2005. ]


En 1976, la Cour Suprême des Etats-Unis a rétabli la peine de mort. Le 2 décembre dernier, Kenneth Lee Boyd, 57 ans, a été exécuté.

Il était la 1000e personne à être mise à mort aux Etats-Unis, depuis 1976

Prenons le temps de ressentir le poids terrible de ces chiffres, de ce meurtre et des 999 autres qui l’ont précédé.

***

Le meurtre judiciaire est un affront à la dignité humaine, une sordide loi du Talion, indigne de nous, mais qui traverse, hélas, toute l’histoire humaine

Cela perdurera jusqu’en 1786. C’est en effet cette année-là que le Grand Duché de Toscane devient le premier État souverain à abolir la peine de mort.

On peut n’y voir, sans doute, qu’un mince trait de lumière dans la sombre nuit de la vengeance: mais il ne va plus cesser de grandir, de s’amplifier et de faire reculer les ténèbres.

En 1945, 13 États abolissent à leur tour la peine de mort. Aujourd’hui, 120 pays et Territoires l’ont abolie, de jure ou de facto. Ce sont là 120 traits de lumière lancés contre la nuit, 120 étincelles qui composent un vibrant brasier qui, si nous le voulons, finira par éclairer le monde comme un jour neuf. Si nous le voulons; et si nous luttons.

Car il ne faut pas se le cacher : la situation reste sombre et l’avenir incertain.

Aujourd’hui encore, hélas, 76 pays maintiennent la peine de mort. En 2004, au moins 3797 personnes dans 25 pays et territoires ont été exécutées. Et 7395 personnes ont été condamnées à mort dans 64 pays. 97% des exécutions, en 2004, ont eu lieu en Chine, en Iran, au Vietnam et aux Etats-Unis.

Aux Etats-Unis où, justement, Farley Matchett, pour qui nous sommes réunis ce soir, croupit, depuis 13 ans, dans une cellule du couloir de la mort, aux États-Unis où le système d’imposition de la peine capitale n’est pas seulement et comme toujours ignoble et inhumain, mais est aussi notoirement arbitraire et discriminatoire.

Il tue, de manière disproportionnée, des Afro-Américains et des pauvres

Il a tué des déficients intellectuels, il a tué des mineurs

Il condamne très certainement à mort des innocents — comme le montre le fait que 122 personnes ont été relâchées des couloirs de la mort en raison d’erreurs judiciaires

Sachez aussi que près de la moitié de ces 1000 exécutions qui ont été perpétrées aux États-Unis depuis 1976 ont eu lieu au Texas et en Virginie.

Que 80% d’entre elles ont eu lieu dans le Sud du pays.

Songez enfin que la peine de mort n’a aucun effet dissuasif particulier.

Vous comprenez alors, en partie, les raisons de lutter contre le meurtre légal, froid, planifié.

Mais en partie seulement. Car il y a plus important encore. C’est que, répétons-le, le meurtre judiciaire est un affront à la dignité humaine. Lors d’une exécution capitale, certains n’entendent résonner qu’un seul glas. C’est une erreur. Écoutez mieux. Il y en a deux. Le glas sonne d’abord pour le condamné à mort. Puis il sonne pour la société qui le tue, qui meurt elle aussi, à chaque fois, un peu, de ce meurtre qu’elle commet.

C’est que le meurtre judiciaire ne fait jamais une seule victime et le sang des condamnés à mort rejaillit sur chacun de nous. C’est ainsi qu’à chaque exécution, c’est un peu de notre humanité commune qui est mise à mort.

Chaque échafaud que l'on dresse, chaque guillotine que l’on monte, chaque chambre de mort que l’on prépare, retarde le jour où le sombre rocher de Sisyphe cessera de rouler et le fait s’abattre lourdement sur nous, fait grossir ce bloc de haine, de misère, de malheur et d'ignorance qui nous oppresse depuis trop longtemps.

Vous voulez absolument éliminer des coupables? Prenez vous–en a ceux-là! Tuez la misère! Tuez l’ignorance!

Tant que la peine de mort existera, il fera nuit. Nuit dans les tribunaux. Nuit sur la justice. Nuit sur nos vies. Nuit sur la Terre.

Arrivera-t-on bientôt à la levée du jour? Il y a des raisons de l’espérer. Il y a des raisons de le penser. Il y a des raisons de le croire. Notre présence ici ce soir en est une. Chaque geste posé, chaque note chantée, chaque mot prononcé contre la peine de mort fait grandir le rayon de lumière.Nous ne sommes d’ailleurs pas les premiers abolitionnistes.

D’autres, hier, aux Etats-Unis justement, luttaient pour abolir l’esclavage, cet autre crime suprême contre l’humanité.

Quand William Lloyd Garrison fonde sa société anti-esclavagiste, il est à toutes fins utiles seul. Dix ans plus tard, le nombre d’adhérents est énorme, de nombreux journaux et organisations existent, se battent, espèrent, se battent en espérant, espèrent parce qu’ils se battent. À une vitesse fulgurante, les idées abolitionnistes gagnent du terrain. Bientôt le mouvement est irrésistible et irréversible.Et il vaincra.Le fait est qu’il y eut un 13 juillet 1789, qu’il y eût une jour d’avant l’abolition de l’esclave, un jour d’avant la fin de chaque guerre. Qu’il y aura, demain, un jour d’avant la fin de la peine de mort, un jour d’avant le Jour.

La leçon des abolitionnistes d’hier vaut pour ceux d’aujourd’hui. Et c’est même à d’ex-esclaves ayant lutté pour l’abolition de la sordide institution que je demanderai de nous le rappeler, en leurs mots, comme autant d’encouragements à lutter à notre tour, sans désespérer et parce que la vérité et la justice finiront par l'emporter.

Voici Frederick Douglass, ex-esclave s’étant appris lui-même à lire et à écrire et devenu orateur, philosophe et homme politique : «Toute l’histoire des progrès de la liberté humaine démontre que chacune des concessions qui ont été faites à ses nobles revendications a été conquise de haute lutte. Là où il n'y a pas de lutte, il n'y a pas de progrès. »

Voici Harriett Tubman, ex-esclave étant retourné à de très nombreuses reprise dans le Sud, au risque de sa liberté et de sa vie, pour ramener au Nord des esclaves : «Je ne laisserai personne derrière moi, je n’abandonnerai personne»Nous non plus!

Je vous propose de laisser le mot de la fin à un proverbe africain qui nous dit sagement que «La meilleure façon de prédire l’avenir est de travailler à le faire advenir.»

Laissez-moi donc vous prédire l’avenir.La peine de mort sera universellement abolie.

La nuit finira.

Le jour se lève.

mardi, avril 01, 2008

UN NOUVEAU SUJET POUR NOS DÉBATS ÉLECTORAUX

[Une campagne vient d'être lancée au Québec pour que lors des prochaines élections, qu'elles soient fédérales ou provinciales, un débat entre les candidats ait pour objet la science et la technologie. On a demandé à diverses personnes de rédiger un texte faisant la promotion de cette idée. Ce qui suit est celui que j'ai remis aux orginisatuers d ecette campagne. J,ignore s'il sera publié et où, éventuellement. ]

***

Imaginez la scène.
Les candidates et candidats à la prochaine élection (fédérale ou provinciale) en sont à leur troisième et dernier débat télévisé. Après en avoir consacré un à l’économie et un autre aux questions sociales, ils discutent ce soir, et pour la première fois, d’un tout autre sujet. Lequel?

Écoutons-le.

— «C’est donc au vu de ces données qui font désormais consensus parmi la communauté scientifique que notre Parti, conscient de l’urgence de la situation, propose les mesures qui sont exposées dans notre programme pour contrer le réchauffement planétaire».
— «Nous convenons de ce consensus et nous partageons les inquiétudes de nos adversaires. Cependant, nous pensons, d’une part qu’ils ne vont pas assez loin dans les mesures qu’ils préconisent, d’autre part que leur défense de la réforme de l’éducation n’est pas compatible avec une volonté de promouvoir la science et la technologie. Toutes les enquêtes menées le montrent : les résultats des petits québécois baissent en sciences et en mathématiques. Cela est déplorable si on veut avoir une population capable de juger de questions aussi importantes que le réchauffement planétaire; mais ce l’est aussi pour que l’économie du Québec demeure compétitive tout en luttant contre le réchauffement planétaire.»

Vous l’avez deviné : le sujet de ce dernier débat électoral, c’est la science et la technologie. Et les mérites d’une telle discussion sont à ce point manifestes qu’on ne peut que se demander comment il se fait que nous n’y ayons pas pensé plus tôt.

Songez-y.

La science et la technologie sont et seront au cœur de la plupart des enjeux et des défis, souvent immenses, que nous réserve le futur. Environnement, économie, changement climatique, énergie, biotechnologie, médecine, transports, communications : sur chacun de ces sujets, et sur de nombreux autres, la contribution de la science et la technologie à la définition des problèmes, des enjeux, des possibles solutions et même au vocabulaire dans lequel tout cela s’exprime est de la plus haute importance. Les ignorer, c’est se condamner aux ténèbres de l’ignorance et se livrer aux idéologues de tout poil. Refuser d’en débattre collectivement, c’est refuser de faire bénéficier la conversation démocratique de certaines des lumières qui lui sont indispensables si elle ne veut pas sombrer dans la propagande.

Outre qu’il permettrait aux candidates et candidats d’exposer leurs positions sur tous ces sujets cruciaux évoqués plus haut, ce débat aurait une grande valeur pédagogique et contribuerait à l’acquisition, par chacun de nous, d’une culture scientifique, laquelle est désormais rigoureusement indispensable à une véritable compréhension de la plupart des enjeux politiques, sociaux et économiques.

Ce débat permettrait encore de vérifier l’attachement de nos politiciens et politiciens à certaines des valeurs qui caractérisent la science et qui devraient caractériser aussi la conversation démocratique — je pense notamment à l’honnêteté intellectuelle, à la capacité de soumettre à la critique d’autrui ce qu’on avance, à la capacité d’envisager des hypothèses alternatives, à la pratique du doute constructif et à la reconnaissance du caractère faillible de nos connaissances.

Pour toutes ces raisons, je souhaite ardemment la tenue d’un débat sur la science et la technologie lors de la prochaine campagne électorale.