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mercredi, septembre 24, 2008

samedi, mars 15, 2008

EDWARD S. HERMAN PARLE DU MODÈLE PROPAGANDISTE DES MÉDIAS - 2/2

Normand Baillargeon : Comment diriez-vous qu’a évolué la situation, aux Etats-Unis, depuis 1988? Plus largement, diriez-vous que les choses se sont améliorées ou ont empiré ailleurs dans le monde?

Edward Herman : Les choses ont empiré parce que les médias sont davantage commercialisés et plus concentrés, la télévision et la radio ont été mieux matées (en partie parce qu’elles sont, plus que par le passé, dépendantes des relations commerciales pour se financer); les annonceurs sont plus puissants et la compétition pour la publicité est plus intense; le gouvernement est plus agressif et raffiné dans sa gérance des médias; la critique est encore mieux organisée qu’avant, et la double puissance idéologique de l’anticommunisme et de l’idéologie de libre marché est très fertile en prémisses pour les médias et comme source de biais. Le renforcement relatif du capital, avec la mondialisation et l’affaiblissement des syndicats de travailleurs, a aussi servi à accroître la capacité des élites de « fabriquer le consentement ».

En compensation, les effets de l’invasion-occupation de l’Irak et le nettoyage ethnique plus agressif en Palestine ont provoqué une réaction mondiale, une résistance et un scepticisme populaires concernant les intentions bienveillantes des grandes puissances occidentales. Outre le monde islamique, une telle résistance est clairement évidente en Amérique latine où des gouvernements de gauche sont apparus et se sont liés dans le but d’opposer une résistance au néolibéralisme. Sur le plan technique, la croissance d’Internet présente des espoirs comme base de communications hors du contrôle des gouvernements et des intérêts commerciaux, quoique ni son avenir ni sa capacité à compenser la puissance des modes dominants ne soient assurés. Al-Jazeera et OhMyNews, en Corée du Sud, laissent poindre un espoir de possibilités pour des médias dissidents, mais ni ceux-là ni Internet n’ont pu prévenir une nette détérioration du portrait global des médias en ce qui a trait au caractère démocratique et à l’indépendance.

Normand Baillargeon : Il est en effet très tentant de dire que la complaisance des médias états-uniens face aux institutions dominantes a pris de nouvelles proportions avec la guerre lancée contre l’Irak en 2003. Ce cas démontre particulièrement bien comment les médias corporatifs ont véhiculé de façon servile la version officielle des faits en négligeant de mettre en question celle du gouvernement. Comment les citoyens américains auraient-ils pu éviter ce genre de lavage de cerveau? Et, plus important encore, à présent que l’opinion selon laquelle le gouvernement a caché la vérité est largement répandue, comment pouvons-nous expliquer la réaction apathique de la population devant des mensonges de telles proportions, entraînant des conséquences si importantes tant pour les Irakiens que pour les Américains?

Edward Herman : C’est une démonstration importante de la validité du modèle propagandiste de voir que les médias avaient été si extraordinairement crédules en avalant la propagande (et la désinformation) de l’administration Bush à l’approche de l’invasion-occupation de l’Irak. (Je n’aime pas l’appeler une « guerre » alors que c’était une agression flagrante contre un pays désarmé et presque sans défense, suivie d’une occupation.) Cela a effectivement embarrassé les médias quand il est devenu très évident qu’ils avaient servi de véhicules à des mensonges propagandistes, et tant le New York Times que le Washington Post ont publié des quasi-excuses dans la foulée de la révélation de ces mensonges. Mais ce qui est vraiment fascinant, c’est que ces mêmes journaux (et le reste des médias grand public) ont commencé à suivre une ligne de parti hautement analogue concernant l’Iran, qu’ils ont démontré la même non-critique, la même crédulité, et cela presque au même moment!

Il est difficile d’imaginer qu’un système totalitaire serait mieux servi par ses médias. Les anciens médias soviétiques étaient peut-être plus grossiers, mais la population était plus sceptique face à leurs déclarations que ne l’est la population des États-Unis, laquelle est desservie par des médias plus plausibles et moins grossiers : ses propres véhicules de propagande. Il vaut la peine de noter aussi que, en 1983, le journaliste de la télévision Ivan Danchev a commencé à dénoncer « l’invasion » soviétique en Afghanistan sur les ondes de la télévision d’État soviétique, qu’il a continué de le faire et d’appeler à la résistance afghane pendant presque une semaine avant d’être retiré. Chomsky et moi avons fréquemment signalé qu’il n’y avait pas d’équivalent à Danchev à la télévision états-unienne pendant la guerre du Vietnam – nous n’avons jamais trouvé une description de l’attaque des États-Unis contre le Vietnam qui aurait été décrite comme une « agression » ou une « invasion » par des journalistes grand public, quoique ces derniers aient utilisé abondamment ces mots pour décrire les Soviétiques en Afghanistan.

Sur la question de savoir comment le public aurait pu résister à cet assaut propagandiste, cela est très difficile, justement parce que les médias ne sont pas contrôlés par le gouvernement, le critiquent parfois (toujours sur des questions tactiques, sans jamais remettre en question ses supposées intentions bienveillantes) et qu’ils se présentent comme indépendants. C’est aussi convaincant parce que les journalistes se croient vraiment indépendants et non contraints, même alors qu’ils sont ouvertement patriotiques et biaisés. Le public est aussi enclin à croire parce qu’il désire penser du bien de ses dirigeants et qu’il est facilement manipulable par les marchands de peur et la diabolisation des ennemis. Le public pouvait même croire qu’il était menacé par le gouvernement sandiniste du Nicaragua dans les années 1980 et, bien sûr, récemment, par un Saddam Hussein pratiquement désarmé.

Concernant la réponse apathique du public devant la révélation des mensonges, la volonté de croire est si grande qu’une part significative de la population continue de croire ces mensonges. D’autres pensent que les mensonges sont la norme chez les politiciens et qu’il n’y a pas là de quoi s’énerver. De plus, les médias ne se sont pas attardés sur les mensonges au sujet de l’agression contre l’Irak, n’en ont pas fait de grandes nouvelles ni une question morale ou politique importante. Les dirigeants qui ont refilé ces mensonges au public sont encore traités avec grande déférence, leurs déclarations actuelles sont prises au sérieux sans être juxtaposées à leurs mensonges passés, comme dans le cas de la controverse concernant l’Iran. Ceci est particulièrement vrai pendant un gouvernement républicain, que les médias se démènent à traiter avec gentillesse. Le démocrate Clinton a été accusé à cause d’un mensonge concernant sa vie personnelle et sans aucune portée politique. Bush n’a pas été menacé d’accusations même s’il a dit nombre de mensonges qui ont eu des conséquences politiques énormes.

Normand Baillargeon : Vous vous êtes récemment intéressé plus spécifiquement à la commercialisation des médias et au consumérisme qu’ils alimentent (The Global Media: The Missionaries of Global Capitalism , rédigé avec Robert W. McChesney). Vous y touchez des thèmes qui semblent désormais présents dans toutes les sociétés et qui pointent vers une terrible dégradation de ce que proposent les médias — infotainment, profonde limitation de la diversité des points de vue et ainsi de suite. Qu’est-ce qui vous semble le plus dangereux dans ces dérives et comment peut-on espérer les contrer?


Edward Herman : C’est une vaste question. Brièvement, si nous croyons à la démocratie, si nous croyons que la vie ne devrait pas être consacrée principalement à l’acquisition de biens de consommation et que nous devons assurer que l’homme ne rendra pas la planète invivable, les tendances sont vraiment menaçantes. La démocratie se fonde sur une information non biaisée qui sert l’intérêt public; quand elle sert les annonceurs corporatifs et un État dominé par une élite et des corporations, cet élément vital de la démocratie est contaminé, sinon entièrement drainé. Si le système médiatique est organisé principalement dans le but de vendre des biens de consommation, les valeurs fondamentales de communauté et d’écologie seront dégradées et marginalisées, et les véritables conditions écologiques et celles de la civilisation seront menacées. On ne peut contrer ces tendances qu’en échappant à la servitude d’un système médiatique commercial fondé sur la publicité. C’est regrettable mais, durant les dernières décennies, nous nous sommes dirigés dans la mauvaise direction.

Normand Baillargeon : Comment voyez-vous le rôle et la fonction de médias alternatifs et indépendants? Quels conseils pourriez-vous donner à ceux qui y oeuvrent?

Edward Herman : Je crois qu’il y a de l’espoir pour l’avenir. Nous avons besoin de plus de ces médias, incluant des systèmes de télévision et de radio publics qui soient plus indépendants que même la BBC à son apogée. Je ne crois pas que leurs fondateurs aient besoin de conseils autant que le public en général à qui l’on doit faire comprendre à quel point il a besoin de médias indépendants. Toutefois, le douloureux dilemme est que les médias dominants ne sont guère préparés à aviser le public de ce besoin!

Normand Baillargeon : Certaines personnes placent un espoir dans le développement d’Internet qui permettrait de faire circuler une information digne de ce nom. Qu’en pensez-vous?


Edward Herman : Je suis d’accord qu’Internet rend possible la diffusion de messages de façon très large et à très bas coût. En ce moment, ça semble notre meilleur espoir de démocratisation, mais il y a des obstacles : le coût de l’équipement et du service aux consommateurs, la difficulté de faire connaître au public les options et débouchés nouveaux, le coût d’une programmation de qualité, la pénétration d’Internet par les médias grand public et la menace de contraintes sur la libre messagerie par l’État corporatif (incluant la tarification discriminatoire de l’offre de messages qui est susceptible d’être biaisée en faveur des puissants programmeurs commerciaux). Néanmoins, c’est notre meilleur espoir, qui devrait être encouragé et protégé contre les contraintes de l’État corporatif.

Normand Baillargeon : Bien des gens qui conviennent que le type de travail d’analyse critique des médias que vous accomplissez est important et salutaire ajouteront aussi qu’ils n’ont eux-mêmes ni le temps ni les capacités de l’accomplir et qu’ils se trouvent donc à la merci de ces incontournables grands médias. Que leur conseillez-vous?

Edward Herman : Ces gens devraient sentir l’obligation de prendre le temps en tant que citoyens d’une communauté nationale et mondiale; ils devraient voir là une obligation morale. En vertu de la règle voulant qu’un acte moral en soit un que l’on voudrait voir se généraliser, prendre le temps nécessaire est un acte moral. Manquer de le faire est socialement irresponsable et, sans aucun doute, immoral.

Normand Baillargeon : Notre revue est une revue de philosophie. Pensez-vous que les philosophes aient une responsabilité particulière devant la situation que vous décrivez et déplorez. Ou si vous préférez : qu’attendez-vous des philosophes?

Edward Herman : Je m’attends à ce qu’ils agissent moralement, comme je l’ai décrit plus haut!

Normand Baillargeon : Ma dernière question peut sembler étrange, mais j’aimerais vous demander si vous nourrissez encore un espoir. J’entends, bien sûr, un espoir raisonnable.

Edward Herman : Je dois admettre que je suis un pessimiste — étant donné les tendances du passé récent et suivant ce qui a été appelé la « règle du prévisionniste naïf », selon laquelle nous pouvons extrapoler du présent ce qui se passera demain. Cependant, la recrudescence de la gauche en Amérique latine a été une surprise de même que les récents revers de l’État impérial en Irak et au Liban, et nous pouvons espérer qu’un plus grand nombre de personnes, aux États-Unis et en Occident, échapperont, sous la pression de la dégradation des circonstances, à leur conscience fausse et manipulée. En bout de ligne, cependant, je demeure un pessimiste mais je continue d’agir en vertu de la règle morale expliquée plus haut.

Normand Baillargeon : M. Herman, un grand merci de cette entrevue.

Edward Herman :Ce fut un plaisir.

mardi, mars 11, 2008

EDWARD S. HERMAN PARLE DU MODÈLE PROPAGANDISTE DES MÉDIAS - 1/2

(Une entrevue d'Edward S. Herman par Normand Baillargeon)

Présentation

Edward S. Herman, économiste, est professeur émérite de Finance à la Wharton School de l’ University of Pennsylvania. Il est également un analyste des médias jouissant d’une très grande renommée .

Dans le cadre de ses travaux, il s’est tout particulièrement intéressé au traitement, par les grands médias américains, de la politique internationale des Etats-Unis et des questions économiques.

M. Herman est l’auteur de très nombreux ouvrages parmi lesquels on notera : Corporate Control, Corporate Power (1981), The Real Terror Network (1982), Triumph of the Market (1995), The Global Media (1997, avec Robert McChesney), The Myth of The Liberal Media: an Edward Herman Reader (1999), Degraded Capability: The Media and the Kosovo Crisis (2000, avec Phil Hammond).

En 1988, il signait avec Noam Chomsky : Manufacturing Consent, un ouvrage qui est depuis devenu un classique de l’étude des médias corporatistes.

L’interview présentée ici a été réalisée par courriel en octobre et novembre 2006. Elle est parue dans la revue de philosophie Médiane. Elle a été généreusement traduite par Joanne Rondeau, une excellenete traductrice et rédactrice que l'on joindre à : johanne@ideacom.ca.

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Normand Baillargeon : Vous êtes, avec Noam Chomsky, l’auteur d’un ouvrage qui est devenu un classique des études sur les médias : Manufacturing Consent, paru en 1988. Pouvez-vous nous dire un mot de sa rédaction et de sa réception initiale? De plus, on remarque que ce livre est signé Herman et Chomsky et non Chomsky et Herman, comme le voudrait l’ordre alphabétique. Chomsky a paraît-il, voulu reconnaître par là l’importance de votre contribution au livre. Qu’en est-il?

Edward Herman : En 1987, parce que nous écrivions tous deux sur ce sujet et que nous accusions tous deux du retard quant à nos délais de production, Chomsky et moi avons décidé d’unir nos forces pour faire un livre sur les médias. Nous avions déjà collaboré aux deux tomes de Political Economy of Human Rights en 1979, de même qu’à quelques articles, et nous savions que nous étions sur la même longueur d’ondes. La collaboration s’est très bien passée. J’ai rédigé les premières ébauches des chapitres 1 à 4, Chomsky a entrepris les chapitres 5 et 6 (le Vietnam et le Cambodge), et nous avons travaillé à parts à peu près égales au chapitre 7, celui de la conclusion. Nous avons lu les chapitres l’un de l’autre avec soin et nous avons échangé nombre de commentaires et de suggestions, de sorte que chaque chapitre porte une marque conjointe.

Chomsky a insisté pour que mon nom apparaisse en premier parce que c’est moi qui avais créé le modèle propagandiste, quoiqu’il ait certainement contribué à le raffiner, et parce que plus de la moitié du texte concernait mon domaine. Mais il reste que c’était un effort conjoint à travers toutes les étapes de la production.

Normand Baillargeon : Pouvez-vous justement nous exposer les grandes lignes de ce « modèle propagandiste » que vous mettez de l’avant dans ce livre, préférablement après nous avoir indiqué quelques-unes des sources qui l’ont inspiré?

Edward Herman : Le modèle propagandiste prenait ses racines dans deux courants d’expérience et de pensée. L’un était ma longue observation, et celle de Chomsky, de la façon dont fonctionnent les médias, comment ils tendent à suivre une ligne de parti fixée de facto par leurs dirigeants en matière de politique étrangère et comment ils excluent les analyses dissidentes et laissent de côté les faits importuns. Nous avons tous les deux écrit là-dessus pendant l’époque de la guerre du Vietnam, et j’ai même cosigné un livre, en 1966, qui se concentrait sur les opérations de relations publiques de l’administration Johnson et sur l’inaction des médias qui n’ont pas contesté ces thèmes de relations publiques . Un autre livre, cosigné en 1984, exposait l’utilisation des élections dans les pays satellites pour aider à gérer le public dans l’État d’origine, ce qui là aussi exigeait le soutien des médias, lequel, invariablement, était accordé . Chomsky et moi avons développé davantage ce thème des élections mises en scène comme outils de relations publiques dans le chapitre 3 de Manufacturing Consent.

Le second courant de pensée qui a contribué à l’émergence du modèle propagandiste était mon expérience en tant qu’économiste en microéconomie et dans le domaine appelé l’organisation industrielle. Le paradigme dans ces domaines est que la structure détermine le comportement et que les deux – la structure et le comportement – déterminent conjointement la performance. Ainsi, un nombre réduit de vendeurs va contraindre la concurrence pour engendrer des prix plus stables et plus élevés. Il me semblait – il nous semblait – naturel que l’on puisse remonter jusqu’à la structure en observant la performance des médias, laquelle ne s’expliquait guère par les caractéristiques et les choix personnels des journalistes ni par de quelconques standards professionnels.

Un critique prétentieux de Manufacturing Consent (dans la revue états-unienne Tikkun) a essayé d’expliquer le modèle propagandiste comme étant un dérivé des théories linguistiques de Chomsky voulant que les contenus découlent des « structures profondes » de l’esprit. Le seul problème était que c’était moi qui avais développé le modèle dont les racines n’avaient rien à voir avec les théories linguistiques de Chomsky.

Le modèle propagandiste est un modèle structurel qui tente d’expliquer la performance des médias à travers cinq variables structurelles dont on a abondamment prouvé qu’elles exercent une forte influence pour façonner cette performance. Les trois premières – la propriété, le financement par des annonceurs et la dépendance envers certaines sources – sont discutées régulièrement dans les analyses standard de la performance des médias. Les deux dernières – la critique et l’idéologie – sont moins souvent intégrées à ces analyses. Le modèle propagandiste considère ces cinq variables comme interreliées, ayant des effets parfois distincts et parfois communs, non distinguables. Elles agissent comme des filtres, ce qui amène les médias à filtrer les nouvelles, et elles opèrent normalement dans la même direction. Les propriétaires, les annonceurs et les sources principales tendent à avoir des intérêts et des perspectives communs, et la critique (les réactions négatives) qui affecte le plus les médias vient de gens qui ont du pouvoir, souvent des annonceurs, des hauts fonctionnaires et d’autres sources importantes.

La propriété exerce une puissante influence sur les visées et les idées fondamentales d’une entreprise médiatique. Les propriétaires ont le contrôle légal de l’organisation, choisissent ses dirigeants et, directement ou indirectement, fixent ses objectifs organisationnels. Dans un système marchand, la quête de profits est un objectif puissant, et les autres buts sont généralement subordonnés. Les propriétaires tendent à être guidés par le profit, et les gestionnaires doivent satisfaire les propriétaires. Parfois, la propriété est fortement concentrée entre les mains d’entrepreneurs comme Berlusconi ou Murdoch, ou de familles comme les Sulzberger (New York Times) ou les Graham (Washington Post), et ce sont ces propriétaires qui prennent les décisions fondamentales qui coulent de la direction vers la base. Quand la propriété est largement partagée, les gestionnaires peuvent exercer un contrôle, quoique celui-ci soit limité par les fortes pressions des propriétaires et du marché pour accroître les profits. Certains propriétaires puissants comme Rupert Murdoch sont très politisés et imposent leurs opinions politiques sur les organisations contrôlées. En d’autres cas, les propriétaires tendent à transmettre un penchant conservateur à la politique éditoriale, les dirigeants voulant plaire aux propriétaires et aux annonceurs, entretenir de bonnes relations avec les sources principales et éviter la critique. Une concentration plus grande amène un plus grand conservatisme puisque les grandes organisations tendent à vivre des relations serrées, symbiotiques même, avec les autres éléments constitutifs du système corporatif, incluant les annonceurs, les hauts fonctionnaires et les autres sources principales.

La publicité est la principale source de revenus pour un média commercial, lui fournissant entre 70 % et 99 % de ses revenus (les chiffres les plus élevés étant pour la télévision). Les annonceurs influencent la performance des médias parce qu’ils ont des intérêts et des opinions politiques dont les médias peuvent tenir compte et parce que ces annonceurs désirent un environnement de vente amical pour leurs annonces. Ces deux facteurs peuvent influencer la programmation et les politiques des médias alors que ceux-ci se concurrencent pour attirer les annonceurs et doivent donc tenir compte de ces éléments en préparant leurs programmes et leurs nouvelles. Il faut reconnaître que cette forme d’influence n’est généralement pas le résultat d’interventions ou de plaintes de la part des annonceurs, mais plutôt d’un ajustement à la concurrence de la part des médias.

Il faut aussi remarquer que la base de financement a de fortes chances d’être biaisée contre les institutions médiatiques qui desservent des publics sans grande capacité de dépenser (et donc de moindre intérêt pour les annonceurs) et contre celles dont la position politique n’est pas bien vue de la communauté des affaires (comme les travaillistes, les sociaux-démocrates, les socialistes).

Nous incluons donc l’idéologie comme facteur structurel et, dans l’édition de 1988 de notre livre, nous n’avions mentionné que l’anticommunisme comme facteur idéologique. Même à cette époque, nous étions conscients de l’importance de l’idéologie de libre marché aux États-Unis et dans tout l’Occident, même si nous ne l’avons pas incluse spécifiquement dans le modèle. Avec l’écroulement de l’Union soviétique et d’autres revers importants pour le communisme, et le triomphalisme du libre marché qui s’est ensuivi, nous avons ajouté l’idéologie du libre marché comme élément idéologique explicite dans notre édition mise à jour de Manufacturing Consent publiée en 2002. Je dois mentionner que ces croyances idéologiques, qui tendent à être tenues, par les journalistes, pour des prémisses dans leur travail, sont reliées à d’autres variables dans le modèle. L’idéologie découle du pouvoir et des intérêts des puissants, et l’on ne saurait douter que tant l’anticommunisme que la croyance au « miracle du marché » (Ronald Reagan) ont acquis leur statut comme vérités incontestables à cause de leur statut préférentiel auprès de l’élite politique et d’affaires.

Normand Baillargeon : Pourriez-vous éclairer nos lecteurs sur l’un des cas que vous étudiez dans votre livre et sur les conclusions que vous en avez tirées?

Edward Herman : Dans notre deuxième chapitre, « Worthy and Unworthy Victims » (Victimes méritantes et non-méritantes), nous avons mis en évidence une comparaison entre le traitement qu’ont accordé les médias états-uniens au meurtre du prêtre Jerzy Popieluszko par la police polonaise en 1984 et le traitement qu’ils ont réservé aux meurtres de 100 religieux par des « forces de sécurité » d’Amérique latine dans les années 1964-1980. Nous utilisons ce type de méthode comparative tout au long de notre ouvrage parce qu’elle permet de donner des exemples frappants de la façon dont les médias traitent le même genre d’événement en fonction d’une position politique. Dans ce cas-ci, l’administration Reagan était hostile au régime communiste qui faisait partie de « l’empire du mal », alors que cette administration et les précédentes entretenaient de bonnes relations avec les gouvernements d’Amérique latine qui avaient tué les 100 religieux inclus dans notre étude. En conséquence, le programme politique du gouvernement exigeait beaucoup de publicité pour la victime communiste et le passage sous silence de la persécution dans les pays satellites des États-Unis; la première était une victime « méritante » et les seconds, des victimes « non méritantes », du moins en fonction d’un programme politique clairement établi.

Dans le tableau 2.1 de notre livre, nous démontrons le fait remarquable que le meurtre de Popieluszko ait fait l’objet de plus de couverture médiatique dans les médias grand public aux États-Unis que les meurtres des 100 victimes religieuses en Amérique latine réunis. Cela en dépit du fait que huit de ces victimes latino-américaines étaient des citoyens des États-Unis, quatre d’entre elles des femmes religieuses qui furent violées et assassinées au Salvador. Ceci démontre un degré d’asservissement remarquable aux exigences de l’État, et nous croyons que cela est tout aussi bien démontré pour les autres cas étudiés dans notre livre, comme ceux du traitement des élections (chapitre 3), du présumé complot conjoint KGB-Bulgarie pour assassiner le Pape Jean-Paul II (chapitre 4) et des guerres d’Indochine (chapitres 5 et 6).

Le modèle propagandiste explique pourquoi cette dichotomisation s’opère. Les sources gouvernementales se sont empressées d’exposer la brutalité communiste, mais elles étaient hostiles à la révélation de crimes dans les États satellites d’Amérique latine et n’ont assurément fourni aucune information sur ces meurtres. Ainsi, le gouvernement a été un généreux fournisseur d’information concernant le meurtre de Popieluszko, incluant des dénonciations passionnées de la perfidie communiste. Les propriétaires des médias et les annonceurs ne s’objecteraient certainement pas au fait de discréditer le gouvernement communiste de la Pologne, ni ne soulèveraient de critique. Et cela s’accommoderait bien avec l’idéologie dominante anticommuniste. Par ailleurs, de l’information qui discréditerait les États satellites d’Amérique latine qui auraient perpétré les meurtres de religieux ne serait pas fournie par les sources importantes comme le gouvernement et ne serait pas la bienvenue auprès des propriétaires et des annonceurs; et puisque les gouvernements meurtriers étaient prétendument « anticommunistes », il serait problématique d’exposer leurs crimes. Si le modèle peut facilement expliquer cette dichotomisation, la mesure de l’accommodement des médias au programme du gouvernement demeure plus entière que ce à quoi l’on pourrait s’attendre d’une supposée « presse libre » qui ne serait pas assujettie à des contrôles gouvernementaux.

Normand Baillargeon : On est tenté de dire que l’importance de la propagande dans les grands médias de masse est le message le plus troublant de Manufacturing Consent? Cette thèse a cependant été perçue comme offensante par plusieurs journalistes et comme improbable par d’autres. Les premiers ont affirmé leur liberté professionnelle alors que les seconds ont condamné le fait que vous critiquiez les médias mêmes qui vous fournissent l’information pour le faire. Comment répondez-vous à vos détracteurs?

Edward Herman : Sur le premier point, la liberté professionnelle, il est vrai qu’on ne donne habituellement pas aux journalistes des instructions sur ce qu’ils doivent couvrir ni sur l’angle à adopter, mais ils apprennent toutefois les limites de ce qu’ils peuvent faire et quelles sont les politiques endossées : ils l’apprennent dans l’institution grâce à l’observation; aux réactions éditoriales à leur productions; à l’information de leurs pairs; et en voyant ce qu’il faut faire pour avancer (et éviter d’être congédié). Donc, ils apprennent et travaillent avec des contraintes et vont même, normalement, les intégrer. Donc, ils sont « libres » et professionnels uniquement dans un sens limité. Ils sont libres de rapporter et de dénoncer le meurtre de Popieluszko, mais ils ne sont pas libres d’enquêter sur les meurtres en Amérique latine ni de les dénoncer, et, dans ces derniers cas, ils n’ont pas essayé à cause de cette liberté contrainte.

Sur le deuxième point, nous avons effectivement utilisé du matériel provenant des médias grand public, mais, concernant les victimes « non méritantes » d’Amérique latine, cette information était très mince, reléguée aux dernières pages et souvent très facile à manquer. Nous avons dû obtenir beaucoup d’information sur ces victimes auprès d’autres sources. À l’évidence, ces cas n’ont jamais eu l’importance de victimes méritantes dont la couverture aurait servi les besoins de propagande de l’État. Il y a donc de nombreuses raisons pour lesquelles notre usage de l’information des médias sur un sujet ne prouve absolument rien en ce qui concerne leur fonction propagandiste de ces médias dans le traitement de cette information.

( À suivre...)

lundi, février 04, 2008

LOUIS CORNELLIER PARLE DE PROPAGANDA

Louis Cornellier du Devoir accomplit un important travail dans ce journal. Cette semaine , il a (fort bien) parlé de Propaganda.

lundi, janvier 28, 2008

JE PARLE DE BERNAYS - TIRÉ D'UN FILM EN MONTAGE

EDWARD BERNAYS ET L’INVENTION DU «GOUVERNEMENT INVISIBLE»

[Introduction à "BERNAYS, E. Propaganda, [1928], rééd. La Découverte. Paris, 2007; Lux, Montréal, 2008.]

La propagande est à la démocratie ce que
la violence est à un État totalitaire.
Noam Chomsky

Edward L. Bernays, né à Vienne en novembre 1891, est mort plus que centenaire à Cambridge, Massachusetts, en mars 1995.

Son nom reste le plus souvent inconnu du grand public, et pourtant Bernays a exercé, sur les Etats-Unis d’abord, puis sur les démocraties libérales, une considérable influence. En fait, on peut raisonnablement accorder à John Stauber et à Sheldon Rampton qu’il est difficile de complètement saisir les transformations sociales, politiques et économiques du dernier siècle si on ignore tout de Bernays et de ce qu’il a accompli .

C’est qu’Edward L. Bernays est généralement reconnu comme un des principaux créateurs (sinon le principal créateur) de l’industrie des relations publiques et donc comme le père de ce que les Américains nomment le Spin, c’est-à-dire la manipulation — des nouvelles, des médias, de l’opinion — ainsi que la pratique systématique et à large échelle de l’interprétation et de la présentation partisanes des faits .

On pourra prendre une mesure de l’influence des idées de Bernays en se rappelant la percutante remarque d’Alex Carey, qui suggérait que «trois phénomènes d’une considérable importance politique ont défini le vingtième siècle». Le premier, disait-il, est «la progression de la démocratie», notamment par l’extension du droit de vote et le développement du syndicalisme; le deuxième est «l’augmentation du pouvoir des entreprises»; et le troisième est «le déploiement massif de la propagande par les entreprises dans le but de maintenir leur pouvoir à l’abri de la démocratie .» L’importance de Bernays tient précisément au fait qu’il a, de manière prépondérante et peut-être plus que quiconque, contribué à l’articulation et au déploiement de ce troisième phénomène.

Sous le titre revendiqué de Propaganda, l’ouvrage que vous allez lire est paru en 1928 et il peut être considéré comme une manière de «carte de visite» présentée avec assurance, voire même avec candeur, aux clients susceptibles de recourir aux services de la déjà florissante industrie créée par Bernays moins de dix ans plus tôt.

Après avoir exposé les fondements, en particulier politiques et psychosociaux, de la pratique des relations publiques qu’il préconise (chapitres 1 à 4), Bernays entreprend de donner des exemples concrets de tâches qu’elles peuvent accomplir ou ont déjà accomplies. Il insiste tout d’abord, comme on pouvait s’y attendre, sur la contribution que les relations publiques peuvent apporter aux institutions économiques et politiques (chapitres 5 et 6); mais il évoque aussi ensuite, avec la très nette intuition de l’extraordinaire étendue des domaines d’intervention qui s’ouvrent à la nouvelle forme d’«ingénierie sociale» qu’il met de l’avant, les services que les relations publiques peuvent rendre à la cause des femmes, au service social, à l’éducation, ainsi qu’à l’art et à la science (chapitres 7 à 10).

Par-delà ces exposés où il est parfois difficile de ne pas entendre le ton du bonimenteur, cette ambitieuse oeuvre de propagande en faveur de la propagande fournit l’occasion, à un personnage au parcours atypique, d’exposer et de défendre la solution que les circonstances historiques singulières dans lesquelles il s’est trouvé l’ont amené à préconiser au problème de la démocratie contemporaine tel qu’il le conçoit. Et c’est peut-être justement par les idées qu’il expose à ce sujet, par la transparence avec laquelle il dévoile certaines des convictions les plus intimes qui prévalent au sein d’une large part des élites de nos sociétés et de ses institutions dominantes, que cet ouvrage constitue un incontournable document politique.

Pour le constater, il sera utile de sommairement situer Bernays dans son temps.

Le singulier parcours d’un neveu de Freud

Edward L. Bernays est le double neveu de Sigmund Freud: son père est le frère de la femme du fondateur de la psychanalyse, tandis que la mère de Bernays, Anna Freud, est sa sœur. Bernays utilisera souvent cette prestigieuse filiation pour promouvoir ses services, mais ce qui le lie à son oncle va au-delà de cette simple relation familiale : l’oeuvre de Freud comptera en effet dans la conception que Bernays va se faire aussi bien de la tâche que doivent accomplir les relations publiques, que des moyens qu’elles doivent mettre en œuvre .

En 1892, la famille Bernays quitte Vienne pour les États-Unis (pour New York, plus précisément), où le père devient un prospère marchand de grains. Désireux de voir son fils Edward lui succéder dans cette profession, il l’incite à étudier en agriculture. Et c’est ainsi qu’en février 1912, après un peu plus de trois années d’études, Bernays reçoit son diplôme d’agriculture de la Cornell University. Mais cette expérience académique l’a profondément déçu et il assurera n’avoir appris que peu de choses à Cornell, sinon qu’il n’a aucunement l’intention de suivre les traces de son père.

Que faire, alors? Le journalisme l’attire et Bernays commence donc à écrire pour le magazine National Nurseryman. Le hasard lui fait rencontrer à New York, en décembre 1912, un ami qui lui propose de travailler avec lui à la publication de deux revues mensuelles de médecine que son père vient de lui léguer. Cette rencontre mènera à toute une série d’événements qui vont peu à peu faire de l’obscur journaliste d’abord un publiciste d’un nouveau genre, puis le créateur, le praticien et le chantre des relations publiques.

Tout commence quand, au début de l’année 1913, une des revues dont s’occupent Bernays et son ami (la Medical Review of Reviews) publie une très élogieuse critique d’une pièce d’Eugène Brieux : Damaged Goods . Cette pièce raconte l’histoire d’un homme qui contracte la syphilis, mais cache ce fait à sa fiancée : il l’épouse et celle-ci met ensuite au monde leur enfant syphilitique.

Cette pièce brisait deux puissants tabous : le premier, en parlant ouvertement de maladies transmissibles sexuellement, le deuxième, en discutant des méthodes de santé publique pouvant être utilisées pour les prévenir. C’est évidemment cette audace qui avait séduit l’auteur de la recension et incité Bernays et son ami à la publier dans leur revue, malgré les vives critiques que cette décision allait immanquablement susciter.

Dans les semaines qui suivent, Bernays apprend qu’un acteur célèbre, Richard Bennett (1872-1944), souhaite monter la pièce et que cette décision suscitera certainement une levée de boucliers de personnalités et d’organismes conservateurs. Bernays s’engage alors auprès de Bennett à faire jouer la pièce et même à prendre en charge les coûts de sa production. Pour y parvenir, il va inventer une technique qui reste une des plus courantes et des plus efficaces des relations publiques, une stratégie qui permet de transformer ce qui paraît être un obstacle en une opportunité et de faire d’un objet de controverse un noble cheval de bataille que le public va, de lui-même, s’empresser d’enfourcher. La technique qui permet une telle métamorphose de la perception qu’a le public d’un objet donné consiste à créer un tiers parti, en apparence désintéressé, qui servira d’intermédiaire crédible entre le public et l’objet de la controverse et qui modifiera la perception qu’il en a.

Misant sur la célébrité de Bennett, sur la respectabilité de la revue et sur sa mission médicale et pédagogique, Bernays va ainsi mettre sur pied le Sociological Fund Comitee de la Medical Review of Reviews. Son premier mandat sera bien entendu de soutenir la création de Damaged Goods. Des centaines de personnalités éminentes et respectées vont payer pour faire partie de cet organisme et leurs cotisations vont permettre à Bernays de tenir sa promesse de faire jouer la pièce, désormais perçue comme une méritoire œuvre d’éducation publique sur un sujet de la plus haute importance. Damaged Goods connaîtra un immense succès populaire et les critiques en seront on ne peut plus élogieuses.

Avec l’affaire Damaged Goods, le tout jeune homme qu’est encore Bernays — il n’a que 21 ans — vient de trouver sa voie. Il abandonne le journalisme et devient une sorte de publiciste et d’intermédiaire entre le public et divers clients.

Les premiers qu’il aura proviennent du milieu du spectacle : il s’occupe par exemple de promouvoir le tenor Enrico Caruso (1873-1921), le danseur Nijinsky (1890-1950) ainsi que les Ballets russes. Ces efforts donnent à Bernays l’occasion de raffiner ses stratégies et de déployer de nouvelles techniques par lesquelles la publicité emprunte des voies restées jusque-là inexplorées. En particulier, au lieu de simplement décrire en les vantant les caractéristiques d’un produit, d’une cause, ou d’une personne, cette nouvelle forme de publicité, qu’on est tenté de décrire comme étant d’inspiration freudienne, les associe à quelque chose d’autre que le public, croit Bernays, ne peut manquer de désirer. Le travail qu’il accomplit en 1915 en faveur des Ballets russes en tournée aux Etats-Unis donnera une idée de l’habileté de Bernays à cet exercice.

La vaste majorité des Américains ne s’intéresse alors guère au ballet et a plutôt un préjugé défavorable à son endroit. Pour le transformer en attitude positive, Bernays va s’efforcer de relier cet art à des choses que les gens aiment et comprennent. Dès lors, l’énorme campagne de publicité qu’il met en œuvre ne se contente pas de transmettre aux journalistes des communiqués de presse, des images ou des dossiers sur les artistes: elle vante dans les pages des magazines féminins les styles, les couleurs et les tissus des costumes qu’ils portent; elle suggère aux manufacturiers de vêtements de s’en inspirer; elle veille à la publication d’articles où est posée la question de savoir si l’homme américain aurait honte d’être gracieux; et ainsi de suite, avec le résultat que la tournée des Ballets russes connaîtra un extraordinaire succès et qu’elle ne sera pas terminée qu’on en annoncera une deuxième — tandis que de nombreuses petites américaines rêvent de devenir ballerines. De telles techniques nous sont certes devenues familières : mais elles étaient alors en train d’être inventées et Bernays a énormément contribué à leur création.

Il n’en reste pas moins que le publiciste qui connaît ces succès est bien loin du «Conseiller en relations publiques» qui, en 1919, fera son apparition sur la scène de l’histoire pour y occuper une si grande place. Que s’est-il donc passé entre 1915 et 1919 pour rendre possible cette mutation? Celle-ci s’explique essentiellement par le succès remporté par Bernays et de très nombreux autres journalistes, intellectuels et publicistes au sein d’un organisme mis sur pied par le Gouvernement américain en 1917, la Commission Creel : c’est ce succès qui va profondément transformer la perception que le milieu des affaires et le Gouvernement se font des publicistes, des journalistes et de la communication sociale en général et qui va donc rendre possible l’apparition des relations publiques au sens où nous les connaissons aujourd’hui.

Pour comprendre, remontons à la fin de la Guerre civile américaine, en 1865, alors que se prépare ce moment historique troublé, difficile et violent connu par dérision sous le nom de Gilded Age ou Âge doré — selon le titre d’un roman de Mark Twain et de Charles Dudley Warner .

De l’Âge doré à la Commission Creel

On s’en souviendra : on assiste durant ces années à l’avènement des trusts et des firmes (ou corporations), entités immensément puissantes et bientôt dotées d’une reconnaissance légale comme personnes morales immortelles. À leur tête, se retrouvent souvent ces mercenaires que l’histoire appellera les barons voleurs (robber barons ): ce sont par exemple Andrew Carnegie et la Carnegie Steel; John D. Rockefeller et la Standard Oil; Cornelius et William Vanderbilt et leurs chemins de fer.

Leur recherche d’efficacité et de rentabilité produit des phénomènes profondément inquiétants de concentration de capitaux, de formation de monopoles (ou du moins de quasi monopoles), en plus de générer à répétition des crises économiques — il y en eut en 1873, en 1893, en 1907, en 1919 et en 1929). Celles-ci apportent « le froid, la faim et la mort aux gens du peuple, tandis que les Astor, les Vanderbilt, les Rockefeller et les Morgan poursuivent leur ascension, en temps de paix comme en temps de guerre, en temps de crise comme en temps de croissance . »

C’est dans un contexte d’extrême concentration de la richesse mais aussi de fraudes financières et de scandales politiques mis à jour par ceux que l’on appellera les «muckrackers » (ou «déterreurs de scandales») que s’ouvre le XX e siècle. Grèves et conflits se succèdent à un rythme effréné et devant la puissance, l’intransigeance et l’arrogance des institutions dominantes (la phrase de William Vanderbilt est restée célèbre: «The public be damned!»), ouvriers, travailleurs et agriculteurs s’organisent. Bientôt, les corporations sentent qu’elles ne peuvent plus opérer en secret comme elles en ont l’habitude, mais sans savoir non plus comment réagir à la nouvelle donne ou comment s’adresser au public.

Leur premier mouvement sera de s’en remettre à leurs conseillers juridiques. Mais ette manière de faire se révélant inefficace, elles se tournent ensuite vers les journalistes : puisqu’ils écrivent dans les journaux et les magazines, ceux-ci, pense-t-on, connaissent le public et sauront communiquer avec lui. L’un de ces journalistes est Ivy Ledbetter Lee (1877- 1934) : il est une des rares personnes qui pourrait, avec quelque légitimité, contester à Bernays sa place au premier rang des créateurs de l’industrie des relations publiques .

Dès 1906, cet ancien journaliste était devenu «représentant de presse» pour la Pennsylvania Railroad et avait substantiellement amélioré la perception (très négative) que le public avait de cette compagnie — comme des compagnies ferroviaires en général, où les accidents étaient fréquents. Lee prône, avec succès, de faire face aux situations de crise en entretenant des relations ouvertes avec la presse, notamment en émettant des communiqués et en rencontrant les journalistes. Cette approche s’avère efficace et lui vaudra plusieurs clients, parmi lesquels il faut compter John D. Rockfeller, pour le compte duquel il gère une crise majeure occasionnée par la brutale répression d’une grève par la milice du Colorado et des gardes de la Colorado Fuel and Iron Company. L’événement, connu sous le nom de Ludlow Massacre, est survenu le 20 Avril 1914 : les miliciens et les gardes tirent ce jour-là à la mitraillette sur le campement de tentes des mineurs-grévistes et font plusieurs morts, parmi lesquels des femmes et des enfants. Pour calmer la colère du public, Lee adressa à la presse et à des leaders d’opinion de nombreux bulletins contenant des informations biaisées, partielles ou fausses.

Malgré tout, globalement, ces publicistes et journalistes ont un impact relativement mineur sur les problèmes d’image et de communication des corporations, notamment parce qu’ils ne sont pas pris très au sérieux par elles, qui, le plus souvent, ne jugent pas qu’ils offrent un service qui vaut le prix demandé. La Commission Creel va changer tout cela, en faisant la démonstration de la possibilité de mener à bien et sur une grande échelle un projet de façonnement de l’opinion publique.

Lorsque le Gouvernement des États-Unis décide d’entrer en guerre, le 6 avril 1917, la population est en effet largement opposée à cette décision : et c’est avec le mandat explicite de la faire changer d’avis qu’est créée par le Président Woodrow Wilson, le 13 avril 1917, la Commission on Public Information, ou CPI — souvent connue sous le nom de Commission Creel, du nom du journaliste qui l’a dirigée, George Creel (1876-1953).

Cette commission, qui accueille une foule de journalistes, d’intellectuels et de publicistes sera un véritable laboratoire de la propagande moderne, ayant recours à tous les moyens alors connus de diffusion d’idées (presse, brochures, films, posters, caricatures) et en inventant d’autres. Elle était composée d’une Section étrangère (Foreign Section), qui possédait des bureaux dans plus de 30 pays et d’une Section intérieure (Domestic Section) : elles émettront des milliers de communiqués de presse, feront paraître des millions de posters, (le plus célèbre étant sans doute celui où on lit: I want you for US Army, clamé par Uncle Sam) et émettront un nombre incalculable de tracts, d’images et de documents sonores.

La commission inventera notamment les fameux «Four minute men» : il s’agit de ces dizaines de milliers de volontaires — le plus souvent des personnalités bien en vue dans leur communauté — qui se lèvent soudain pour prendre la parole dans des lieux publics (salles de théâtre ou de cinéma, églises, synagogues, locaux de réunions syndicales, et ainsi de suite ) afin de prononcer un discours ou réciter un poème qui fait valoir le point de vue gouvernemental sur la guerre, incite à la mobilisation, rappelle les raisons qui justifient l’entrée en guerre des Etats-Unis ou incite à la méfiance — voire à la haine — de l’ennemi.

Sitôt la guerre terminée, le considérable succès obtenu par la commission inspirera à plusieurs — et notamment à certains de ceux qui y ont contribué — l’idée d’offrir la nouvelle expertise d’ingénierie sociale développée en temps de guerre aux clients susceptibles de se la payer en temps de paix — et donc d’abord aux entreprises, puis aux pouvoirs politiques. C’est justement le cas de Bernays, qui s’était très tôt joint à la Commission Creel : « C’est bien sûr, écrit-il ici, l’étonnant succès qu’elle a rencontré pendant la guerre qui a ouvert les yeux d’une minorité d’individus intelligents sur les possibilités de mobiliser l’opinion pour quelque cause que ce soit.» (Chapitre 2)

Bernays, praticien et théoricien des Relations publiques

En janvier 1919, Bernays participe à titre de membre de l’équipe de presse de la Commission on Public Information à la Conférence de paix de Paris. De retour aux Etats-Unis, il ouvre à New York un bureau qu’il nomme d’abord de Direction publicitaire avant de se désigner lui-même, dès 1920 et sur le modèle de l’expression Conseiller juridique, comme Conseiller en relations publiques et de renommer son bureau : Bureau de relations publiques.

Entre 1919 et octobre 1929, alors qu’éclate la Crise économique, les relations publiques vont susciter aux États-Unis un attrait immense et sans cesse grandissant.

Bernays n’est sans doute pas le seul à pratiquer ce nouveau métier durant les «booming twenties». Mais il se distingue nettement de ses confrères par trois caractères.

Le premier est l’énorme et souvent spectaculaire succès qu’il remporte dans les diverses campagnes qu’il mène pour ses nombreux clients.

Le deuxième tient au souci qu’il a d’appuyer sa pratique des relations publiques à la fois sur les sciences sociales (psychologie, sociologie, psychologie sociale et psychanalyse, notamment) ainsi que sur diverses techniques issues de ces sciences (sondages, interrogation d’experts ou de groupes de consultation thématique, et ainsi de suite).

Le troisième est son ambition de fournir un fondement philosophique et politique aux relations publiques et à leur pratique des balises éthiques. C’est par cette double visée que Bernays reste le plus original des théoriciens et des praticiens des relations publiques.

J’aborderai tour à tour chacun de ces trois caractères qui singularisent Bernays, mais en insistant surtout sur le dernier, de loin le plus important.

***

Entre sa sortie de la Commission Creel et la publication de Propaganda, Bernays a réalisé un très grand nombre de campagnes de relations publiques qui ont contribué à définir le domaine et à fixer les balises de sa pratique. On trouvera un indice de cette bouillonnante activité dans le fait que presque tous les exemples de campagne de relations publiques menées avec succès qu’il évoque dans les pages qui suivent, souvent en les décrivant sur un mode passif, ont en fait été réalisées par lui.

C’est notamment le cas du concours de sculpture sur barres de savon Ivory, conçu pour Proctor & Gamble, qui consommera un million de barres à chacune des 37 années durant lesquelles il sera tenu; de la promotion du petit déjeuner aux oeufs et au bacon vanté comme étant la forme typiquement américaine du petit déjeuner copieux et que des milliers de médecins (consultés par Bernays, bien entendu) ont recommandé; de la promotion de la vente de pianos par la défense de l’idée qu’un domicile devrait comprendre une salle de musique; de l’organisation de la très suivie conférence de 1920 de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP); de l’organisation à la Maison Blanche et pour le Président Coolidge de déjeuners en présence de vedettes de la chanson et du cinéma afin de transformer la perception du public du président comme d’un homme froid et distant; et de très nombreuses autres campagnes dont un bon nombre sont évoquées dans les pages qui suivent.

Après la publication de Propaganda, Bernays réalisera un grand nombre d’autres campagnes, dont plusieurs restent légendaires — citons en particulier l’organisation en 1929, pour General Electric, d’un anniversaire prenant prétexte de l’invention de la lampe à incandescence par Thomas Edison (1847-1931), événement que certains tiennent toujours pour un des plus spectaculaires exemples de propagande accompli en temps de paix.

Mais on peut soutenir que le succès le plus retentissant de Bernays sera d’avoir amené les femmes américaines à fumer. Cet épisode, si éclairant sur sa manière de penser et de travailler, mérite d’être conté en détail.

Nous sommes toujours en 1929 et cette année-là, George Washington Hill, Président de l’American Tobacco Co. décide de s’attaquer à ce tabou de l’époque qui interdisait à une femme de fumer en public, un tabou qui, théoriquement, faisait perdre à sa compagnie la moitié de ses profits.

Hill embauche donc Bernays, qui, de son côté, consulte aussitôt le psychanalyste Abraham Arden Brill (1874-1948), une des premières personnes à exercer cette profession aux Etats-Unis. Brill explique à Bernays que la cigarette est un symbole phallique représentant le pouvoir sexuel du mâle : s’il était possible de lier la cigarette à une forme de contestation de ce pouvoir, assure Brill, alors les femmes, en possession de leurs propres pénis, fumeraient.

La ville de New York tient à chaque année, à Pâques, une célèbre et très courue parade. Lors de celle de 1929, un groupe de jeunes femmes avaient caché des cigarettes sous leurs vêtements et, dramatiquement, à un signal donné, elles les sortirent et les allumèrent devant les journalistes et les photographes qui avaient été prévenus qu’une action d’éclat allait être posé par des suffragettes. Dans les jours qui suivirent, l’événement était dans tous les journaux et sur toutes les lèvres.

Les jeunes femmes expliquèrent que ce qu’elles allumaient ainsi, c’était des «flambeaux de la liberté» («torches of freedom »). On devine sans mal qui a donné le signal de cet allumage collectif de cigarettes, qui a inventé ce slogan; comme on devine aussi qu’il s’agit à chaque fois de la même personne et que c’est encore elle qui avait alerté les médias.

Le symbolisme ainsi créé rendait hautement probable que toute personne qui adhère à la cause des suffragettes sera également, dans la controverse qui ne manquera pas de s’ensuivre sur la question du droit des femmes de fumer en public, du côté de ceux et de celles qui le défendent – cette position étant justement celle que les cigarettiers souhaitent voir se répandre. Fumer étant devenu socialement acceptable pour les femmes, les ventes de cigarettes à cette nouvelle clientèle vont exploser.

On peut le constater sur cet exemple: Bernays aspire à fonder sur des savoirs (ici, la psychanalyse) sa pratique des relations publiques. Cette ambition, on l’a dit, est le deuxième trait qui le singularise parmi ses collègues.

Bernays, et c’est en cela que tient une part de l’originalité de sa démarche, est en effet convaincu de l’importance de ce que les sciences sociales peuvent apporter à la résolution de divers problèmes sociaux et donc, a fortiori, aux relations publiques. Il consulte donc ces disciplines et ses praticiens, s’en inspire, et leur demande des données, des techniques, des stratégies, des concepts et des théories.

Un de ses maîtres à penser sur ce plan — et revendiqué comme tel — est le très influent Walter Lippman (1889-1974) — en dialogue avec l’œuvre duquel certains ouvrages de Bernays semblent avoir été écrits. En 1922, dans Public Opinion, Lippmann rappelait que «la fabrication des consentements […] fera l’objet de substantiels raffinements» et que «sa technique, qui repose désormais sur l’analyse et non plus sur un savoir-faire intuitif, est à présent grandement améliorée [par] la recherche en psychologie et [les] moyens de communication de masse .» Comme en écho, Bernays écrit ici même : «L’étude systématique de la psychologie des foules a mis à jour le potentiel qu’offre au gouvernement invisible de la société la manipulation des ressorts de l’action individuelle telle qu’elle se manifeste au sein du groupe. Trotter et Le Bon d’abord, qui ont abordé le sujet sous un angle scientifique, Graham Wallas, Walter Lippmann et d’autres à leur suite, qui ont poursuivi les recherches sur la mentalité collective, ont démontré, d’une part que le groupe n’avait pas les mêmes caractéristiques psychiques que l’individu, d’autre part qu’il était motivé par des impulsions et des émotions que les connaissances en psychologie individuelle ne permettaient pas d’expliquer. D’où, naturellement, la question suivante : si l’on parvenait à comprendre le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas contrôler les masses et les mobiliser à volonté sans qu’elles s’en rendent compte ?» (Chapitre IV).

Mais Bernays cherche également dans les sciences sociales, comme on le pressent dans le passage précédent, une justification (à prétention) scientifique de la finalité politique du travail accompli par le conseiller en relations publiques. Il la trouve dans l’adhésion d’une part importante des théoriciens des sciences sociales naissantes qu’il consulte et révère à l’idée que la masse des gens est incapable de juger correctement des affaires publiques et que les individus qui la composent sont inaptes à exercer le rôle de citoyen en puissance qu’une démocratie exige de chacun d’eux : bref, que le public, au fond, constitue pour la gouvernance de la société un obstacle à contourner et une menace à écarter.

Cette thèse est explicitement celle de Walter Lippmann, de Graham Wallas (1858-1932) ou de Gustave LeBon (1841-1931) dont Bernays ne cessera de se réclamer et elle rejoint un important courant anti-démocratique présent dans la pensée politique américaine et selon lequel que la «grande bête doit être domptée» — pour reprendre l’expression d’Alexander Hamilton (1755-1804). Cette perspective était déjà celle de James Madisson (1752-1836), qui assurait que «le véritable pouvoir, celui que procure la richesse de la nation», doit demeurer entre les mains des «êtres les plus capables» et que la première et principale responsabilité du gouvernement est de «maintenir la minorité fortunée à l’abri de la majorité ». Bernays se fait l’écho de ces idées quand il écrit qu’avec «le suffrage universel et la généralisation de l’instruction», on en est arrivé au point où « la bourgeoisie se mit à craindre le petit peuple, les masses qui, de fait, se promettaient de régner .»(Chapitre II)

Se profile alors un projet politique que Bernays va assumer et s’efforcer de réaliser. Lippmann le définissait comme consistant à faire en sorte que la masse se contentera de choisir, parmi les membres des «classes spécialisées», les «hommes responsables», auxquels il reviendra de protéger la richesse de la nation. Pour que la masse se contente de jouer ce rôle, il sera nécessaire d’opérer ce que Lippmann décrit comme une «révolution dans la pratique de la démocratie», à savoir la manipulation de l’opinion et la «fabrication des consentements», indispensables moyens de gouvernement du peuple. «Le public doit être mis à sa place, écrit Lippmann, afin que les hommes responsables puissent vivre sans craindre d’être piétiné ou encorné par le troupeau de bêtes sauvages ».

Bernays veut lui aussi «organiser le chaos» et il aspire à être celui qui réalise en pratique le projet théorique formulé par Lippmann et les autres : c’est que les nouvelles techniques scientifiques et les médias de masse rendent justement possible de «cristalliser l’opinion publique», selon le titre d’un livre de Bernays datant de 1923, et de «façonner les consentements», selon le titre d’un ouvrage de 1955. Dans Propagande, il écrit : « La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des comportements des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme secret de la société forment un gouvernement invisible qui exerce véritablement le pouvoir.» (Chapitre I)

Cette idée que cette forme de «gouvernement invisible» est tout à la fois souhaitable, possible et nécessaire est et restera omniprésente dans les idées de Bernays et au fondement même de sa conception des relations publiques: «La minorité a découvert qu’elle pouvait influencer la majorité dans le sens de ses intérêts. Il est désormais possible de modeler l’opinion des masses pour les convaincre d’engager leur force nouvellement acquise dans la direction voulue. Etant donné la structure actuelle de la société, cette pratique est inévitable. De nos jours la propagande intervient nécessairement dans tout ce qui a un peu d’importance sur le plan social, que ce soit dans le domaine de la politique ou de la finance, de l’industrie, de l’agriculture, de la charité ou de l’enseignement. La propagande est l’organe exécutif du gouvernement invisible.» (Chapitre II)

***

La propagande et le gouvernement invisible contre la démocratie

Après la parution en 1928 du présent ouvrage, Bernays connaîtra la longue et riche carrière de conseiller en relations publiques que laissaient présager ses succès antérieurs et ceux qu’il obtiendra en 1929 lors des campagnes pour General Electric et l’American Tobacco co.. Les années passant, il deviendra une manière d’icône au sein de l’industrie qu’il aura largement contribué à fonder, tandis que celle-ci devenait de plus en plus omniprésente et exerçait un rôle économique et politique de plus en plus prépondérant.

Le terme de propagande dont Bernays souhaitait réhabiliter l’acception neutre qu’il avait eue avant que ne soient connus les mensonges propagés par la Commission Creel ne sera cependant pas repris par l’industrie des relations publiques et il conserve, aujourd’hui encore, la connotation absolument négative qu’il a acquise après 1918. Par contre son idée que les relations publiques peuvent être au service de tous, être bénéfiques à tous notamment parce qu’elles constituent une sorte de «route à deux voies», permettant, via le conseiller en relations publiques, à un client de communiquer avec son public et à ce public de communiquer avec son client, cette idée-là a fini par être reprise par l’industrie pour décrire ses activités.

Il est crucial de rappeler combien ce qui est proposé ici contredit l’idéal démocratique moderne, celui que les Lumières nous ont légué, de rappeler à quel point Bernays, comme l’industrie qu’il a façonnée, doit faire preuve d’une étonnante aptitude à la duplicité mentale pour simultanément proclamer son souci de la vérité et de la libre discussion et accepter que la vérité sera énoncée par un client au début d’une campagne, laquelle devra mette tout en œuvre — y compris s’il le faut absolument, la vérité elle-même — pour susciter une adhésion à une thèse ou des comportements chez des gens dont on a postulé par avance qu’ils sont incapables de comprendre réellement ce qui est en jeu et auquel on se sent donc en droit de servir ce que Platon appelait de «pieux mensonges ».

À l’éthique de la discussion et de la persuasion rationnelle que présuppose la démocratie, s’opposent alors une persuasion a-rationnelle et une intention arrêtée de convaincre, fut-ce en manipulant; à l’exigence de pratiquer des vertus épistémiques comme l’honnêteté intellectuelle, le débat, l’écoute, la modestie, la complétude de l’information, s’opposent le mensonge, la partialité et l’occultation de données pertinentes. À l’idée que toute décision collective prise sur chacune de ces innombrables questions difficiles que pose la vie en commun ne s’obtient que dans la transparence de la participation du plus grand nombre et dans le partage d’intérêts communs, s’oppose l’idée que la vérité est ou bien ce que décident, dans l’opacité de leurs intérêts privés, ceux qui peuvent se payer les coûteux services des firmes de relations publiques ou ce que décident les membres de la «minorité intelligente ».

Ce qu’à chaque fois on retrouve ainsi, dans la pratique des firmes de relations publiques telle que Bernays la conçoit est au fond, aussi bien sur le plan épistémologique que sur les plans éthique ou politique, l’exact antithèse de ce qu’exige une démocratie. Et les exhortations de Bernays pour que l’industrie se dote d’un code d’éthique, pour qu’elle se refuse « à apporter ses services à un client qu’il [estimé] malhonnête, à un produit qui lui paraît frauduleux, à une cause [jugée] antisociale » ne convainquent pas puisque la pratique les contredit. De même, ses encouragements adressés au conseiller en relations publiques à avoir «la sincérité [pour] règle d’or» (Chapitre III) ne peuvent qu’apparaître comme de dérisoires efforts pour justifier l’injustifiable et défendre l’indéfendable.

À défaut de reconnaître que ce qu’il préconisait était incompatible avec l’idée de démocratie correctement comprise, Bernays aurait au moins dû reconnaître que l’outil qu’il proposait pouvait être utilisé à des fins que lui même ne pouvait tenir pour inacceptables. Parmi les nombreuses occasions que’il aura eu, durant sa vie, de revenir sur sa conception des relations publiques, contentons-nous d’en rappeler deux.

La première est évoquée dans ses mémoires, alors que Bernays raconte sa stupéfaction d’apprendre, en 1933, de Karl von Weigand, journaliste américain basé en Allemagne, que Joseph Goebbels (1897-1945), lui ayant montré dans sa bibliothèque les ouvrages consacrés à la propagande, il y vit Crystallizing Public Opinion. « Goebbels, me dit Weigand, se servait de mon livre […] pour élaborer sa destructive campagne contre les Juifs d’Allemagne. J’en fus scandalisé […] À l’évidence, les attaques contre les Juifs d’Allemagne n’étaient en rien un emballement émotif des Nazis, mais s’inscrivaient dans le cadre d’une campagne délibérée et planifiée ».

La deuxième surviendra durant les années cinquante. En 1951, après une élection libre et démocratique, Jacobo Arbenz est élu président du Guatemala sur la base d’un ambitieux programme qui promet de moderniser l’économie du pays. Un de ses premiers gestes sera la réappropriation, avec compensation, de terres appartenant à la United Fruit Company mais qui étaient inutilisées par elle.

La compagnie entreprend alors aux Etats-Unis une vaste campagne de relations publiques pour les besoins de laquelle elle embauche Bernays. Mensonges et désinformations conduiront en 1954 à une vaste opération de la CIA au Guatemala qui mettra au pouvoir l’homme qu’ils ont choisi, le Général Castillo Armas. Ce coup d’État marque le début d’un bain de sang qui fit plus de 100 000 morts dans ce pays au cours des cinq décennies qui suivirent.
***

En 1990, Stuart Ewen a l’occasion de discuter avec son voisin du projet d’une histoire des relations publiques sur lequel il travaille alors depuis peu. On imagine sans mal sa stupeur quand ce voisin, lui-même actif en relations publiques, lui assure qu’il devrait parler de son projet à Edward. Edward, demande Ewen? Bernays, répond l’autre.

Ewen avait tout naturellement présumé que Bernays, dont il connaissait fort bien le parcours et dont il savait qu’il était né en 1891, était mort depuis longtemps déjà en 1990. Mais voilà qu’il avait l’occasion de rencontrer l’homme dont la vie et les actes étaient au cœur du livre qu’il projetait et que cet homme était toujours, il allait le vérifier, en grande forme physique et intellectuelle. Un rendez-vous fut donc pris et sa rencontre avec Bernays à son domicile de Cambridge, Massachusetts, ouvre le livre qu’Ewen fera paraître en 1996 .

C’est une lecture fascinante. On y assiste à la mise en scène de lui-même réalisée par un vieux maître ès manipulation qui n’a rien perdu de son efficacité : à preuve, Ewen, durant cet entretien, n’obtient guère de réponse pleinement satisfaisante aux questions précises qu’il était venu poser.

Pourtant, vers la fin de la rencontre, un incident fera tomber sa garde à Bernays, un incident dont Ewen nous dit qu’il lui permettra de mettre de la chair humaine sur l’os de l’histoire des institutions qu’il s’apprête à compter. On me permettra de raconter cette anecdote pour conclure ce texte.

Ewen, sur le point de quitter son hôte, attend un taxi qu’il a commandé et Bernays lui suggère qu’il aurait mieux fait, compte tenu du prix excessif des taxis, de prendre le transport en commun. Il n’a lui-même, ajoute-t-il, jamais appris à conduire une voiture. C’est que parmi les nombreux serviteurs qui travaillaient chez lui, il y avait toujours un chauffeur. Et Bernays de commencer à conter l’histoire de l’un d’eux, Dumb Jack. Levé à cinq heures, Dumb Jack véhiculait toute la journée et jusqu’au soir Bernays, son épouse et leurs enfants. Il s’endormait souvent la tête entre les mains à la table du repas du soir, avant de manger et d’aller se coucher. Dumb Jack touchait 25$ par semaine et avait droit à un demi jeudi à toutes les deux semaines. «Pas une mauvaise affaire du tout», dit Bernays, avant de conclure, un brin de nostalgie dans la voix : «Mais c’était avant que les gens n’acquièrent une conscience sociale».

La vie et l’oeuvre de Bernays constituent un très précieux témoignage des immenses efforts accomplis par une certaine élite pour contraindre et limiter le développement de cette conscience sociale, des importants moyens qu’ils ont mis en œuvre pour ce faire et des raisons pour lesquelles ces efforts ont été — et restent toujours — aux yeux de cette élite tenus pour indispensables.

Qu’une certaine conscience sociale se soit néanmoins développée depuis un siècle est un indice que les luttes économiques et politiques qui ont été menées ne l’ont pas été en vain. Par contre, le fait que les institutions que ces élites ont imaginées et mises en place soient toujours et même plus que jamais présentes et actives au sein de nos sociétés, où leurs accomplissements restent trop largement dans l’ombre, tout cela donne une mesure du travail qu’il reste à accomplir à ceux et à celles qui pensent que la démocratie doit être vécue au grand jour par des participants lucides et informés.

Normand Baillargeon
St-Antoine-sur-Richelieu
Été 2007





Bibliographie


Quelques ouvrages majeurs de Bernays

Crystallizing Public Opinion, Boni and Liverlight, New York, 1923.

Propaganda, Horace Liveright, New York, 1928.

Speak Up for Democracy, Viking Press, New York, 1940.

Public Relations, U. of Oklahoma Press, Norman, 1952.

The Engineering of Consent, U. of Oklahoma Press, Norman, 1955.

Your Future in Public Relations, Richards Rosen Press, New York, 1961.

Biography of an Idea: Memoirs of a Public Relations Counsel, Simon and Schuster, New York, 1965.

The Later Years : Public Relations Insights, 1956-1986, H & M Publishers, Rhinebeck, New York, 1986.

Rappelons enfin que de nombreux documents jalonnant sa longue carrière ont été laissés par Bernays à la Library of Congress de Washington, où ils peuvent être consultés sous le titre : Bernays Papers.


Écrits sur Bernays, sur l’idée de propagande et sur l’industrie des Relations Publiques

CUNNINGHAM, Stanley B., The Idea of Propaganda: A Reconstruction, Westport, Praeger, 2002.

CUTLIP, Scott, The Unseen Power: Public Relations, a History, Lawrence Erlbaum Associates, Hillsdale, 1994.

DUFFY, Margaret, «There’s no Two-way Symmetric About It : A Postmodern Examination of Public Relations Textbooks», Critical Studies in Media Communication, Vol. 17, No 3, 2000.

ELLUL, Jacques, Histoire de la propagande, Presses Universitaires de France, Que Sais-Je?, Paris, 1976.

EWEN, Stuart, PR!. A Social History of Spin, Basic Books, 1996.

HAZAN, Éric, LQR : La propagande du quotidien, Liber, Raisons d'agir, Paris, 2006.

JONAS, Susanne, The Battle for Guatemala : Rebels, Death Squads and U.S. Power, Westview Press, Boulder, 1991.

JOWETT, Garth, S., et O’DONNELL, Victoria, Propaganda And Persuasion, Sage Publications, London, 4e edition, 2006.

LASWELL, Harold D., Propaganda and Promotional activities. An Annotated Bibliography, University of Minnesota Press, Minneapolis, 1935.

LE BON, Gustave, Psychologie des foules, (1895). Réédition : Presses Universitaires de France, Quadrige, Paris, 2002.

LIPPMANN, Walter, Public Opinion, Harcourt, Brace, New York, 1922.

The Phantom Public, MacMillan, New York, 1927.

MOLONEY, Kevin, Rethinking Public Relations. The Spin and the Substance, Routledge, London et New York, 2000.

OLASKY, Marvin N., Corporate Public Relations: A New Historical Perspective, Lawrence Erlbaum Associates, Hillsdale, NJ, 1987.

PRATKANIS, Anthony et ARONSON, Elliot, Age of Propaganda. The Everyday Une and Abuse of Persuasion, W.H. Freeman and Company, New York, 1991.

SPROULE, Michael J., Propaganda and Democracy. The American Experience of Media and Mass Persuasion, Cambridge University Press, Cambridge, 1997.

STAUBER, John, et RAMPTON, Sheldon, Toxic Sludge is Good for You!, Common Courge Press, Monroe, Maine, 1995.

L'industrie du mensonge : Lobbying, communication, publicité et médias, Préfacé et complété par Roger Lenglet, traduit par Yves Coleman, Agone, Marseille, 2004.

Une arme de persuasion massive. De la propagande dans la guerre de Bush en Irak, Le Pré aux Clercs, Paris, 2004.

TCHAKHOTINE, Serge, Le viol des foules par la propagande politique, Gallimard, Tel, Paris, 1992.

TYE, Larry, The Father of Spin. Edward L. Bernays and the Birth of Public Relations, Henry Holt and Co., New York, 1998.

Public Relations Review. A Global Journal of Research and Comment est une publication consacrée au domaine des relations publiques. Elle est disponible sur Internet à : [http://www.elsevier.com/wps/find/journaldescription.cws_home/620188/description#description]

Internetographie

Un documentaire portant sur la campagne Torches of freedom et comprenant une entrevue avec Bernays peut être visionné à : [http://www.infectiousvideos.com/index.php?p=showvid&sid=1117&fil=0000000056&o=0&idx=6&sb=daily&a=playvid&r=Torches_of_Freedom].

De nombreuses pages sont consacrés à Bernays par The Museum of Public Relations. [http://www.prmuseum.com/bernays/bernays_1915.html].

On consultera enfin, et avec grand profit, le site Internet PR Watch, du Center for Media and Democracy à :: [http://www.prwatch.org/]

Tous ces liens ont été vérifiés le 27 juin 2007.








DES CRITIQUES DE DEUX DE MES RÉCENTS LIVRES

Pour mémoire:

Mon anthologie de poèmes et chants engagés, Sève et sang, a été recensée ici, par Stéphane Plante.

Propaganda. Comment manipuler l'opinion en démocratie, d'Edward Bernays, paru chez Lux, est recensé ici, par Daniel Lemay. Il s'agit de la première recension de ce livre au Québec, si je ne m'abuse — il a été recensé en France où il est paru il y quelques mois.

Dans un prochain billet, je publirai «Edward Benays et l'invention du gouvernement invisible», mon introduction à Propaganda.