Normand Baillargeon : Comment diriez-vous qu’a évolué la situation, aux Etats-Unis, depuis 1988? Plus largement, diriez-vous que les choses se sont améliorées ou ont empiré ailleurs dans le monde?
Edward Herman : Les choses ont empiré parce que les médias sont davantage commercialisés et plus concentrés, la télévision et la radio ont été mieux matées (en partie parce qu’elles sont, plus que par le passé, dépendantes des relations commerciales pour se financer); les annonceurs sont plus puissants et la compétition pour la publicité est plus intense; le gouvernement est plus agressif et raffiné dans sa gérance des médias; la critique est encore mieux organisée qu’avant, et la double puissance idéologique de l’anticommunisme et de l’idéologie de libre marché est très fertile en prémisses pour les médias et comme source de biais. Le renforcement relatif du capital, avec la mondialisation et l’affaiblissement des syndicats de travailleurs, a aussi servi à accroître la capacité des élites de « fabriquer le consentement ».
En compensation, les effets de l’invasion-occupation de l’Irak et le nettoyage ethnique plus agressif en Palestine ont provoqué une réaction mondiale, une résistance et un scepticisme populaires concernant les intentions bienveillantes des grandes puissances occidentales. Outre le monde islamique, une telle résistance est clairement évidente en Amérique latine où des gouvernements de gauche sont apparus et se sont liés dans le but d’opposer une résistance au néolibéralisme. Sur le plan technique, la croissance d’Internet présente des espoirs comme base de communications hors du contrôle des gouvernements et des intérêts commerciaux, quoique ni son avenir ni sa capacité à compenser la puissance des modes dominants ne soient assurés. Al-Jazeera et OhMyNews, en Corée du Sud, laissent poindre un espoir de possibilités pour des médias dissidents, mais ni ceux-là ni Internet n’ont pu prévenir une nette détérioration du portrait global des médias en ce qui a trait au caractère démocratique et à l’indépendance.
Normand Baillargeon : Il est en effet très tentant de dire que la complaisance des médias états-uniens face aux institutions dominantes a pris de nouvelles proportions avec la guerre lancée contre l’Irak en 2003. Ce cas démontre particulièrement bien comment les médias corporatifs ont véhiculé de façon servile la version officielle des faits en négligeant de mettre en question celle du gouvernement. Comment les citoyens américains auraient-ils pu éviter ce genre de lavage de cerveau? Et, plus important encore, à présent que l’opinion selon laquelle le gouvernement a caché la vérité est largement répandue, comment pouvons-nous expliquer la réaction apathique de la population devant des mensonges de telles proportions, entraînant des conséquences si importantes tant pour les Irakiens que pour les Américains?
Edward Herman : C’est une démonstration importante de la validité du modèle propagandiste de voir que les médias avaient été si extraordinairement crédules en avalant la propagande (et la désinformation) de l’administration Bush à l’approche de l’invasion-occupation de l’Irak. (Je n’aime pas l’appeler une « guerre » alors que c’était une agression flagrante contre un pays désarmé et presque sans défense, suivie d’une occupation.) Cela a effectivement embarrassé les médias quand il est devenu très évident qu’ils avaient servi de véhicules à des mensonges propagandistes, et tant le New York Times que le Washington Post ont publié des quasi-excuses dans la foulée de la révélation de ces mensonges. Mais ce qui est vraiment fascinant, c’est que ces mêmes journaux (et le reste des médias grand public) ont commencé à suivre une ligne de parti hautement analogue concernant l’Iran, qu’ils ont démontré la même non-critique, la même crédulité, et cela presque au même moment!
Il est difficile d’imaginer qu’un système totalitaire serait mieux servi par ses médias. Les anciens médias soviétiques étaient peut-être plus grossiers, mais la population était plus sceptique face à leurs déclarations que ne l’est la population des États-Unis, laquelle est desservie par des médias plus plausibles et moins grossiers : ses propres véhicules de propagande. Il vaut la peine de noter aussi que, en 1983, le journaliste de la télévision Ivan Danchev a commencé à dénoncer « l’invasion » soviétique en Afghanistan sur les ondes de la télévision d’État soviétique, qu’il a continué de le faire et d’appeler à la résistance afghane pendant presque une semaine avant d’être retiré. Chomsky et moi avons fréquemment signalé qu’il n’y avait pas d’équivalent à Danchev à la télévision états-unienne pendant la guerre du Vietnam – nous n’avons jamais trouvé une description de l’attaque des États-Unis contre le Vietnam qui aurait été décrite comme une « agression » ou une « invasion » par des journalistes grand public, quoique ces derniers aient utilisé abondamment ces mots pour décrire les Soviétiques en Afghanistan.
Sur la question de savoir comment le public aurait pu résister à cet assaut propagandiste, cela est très difficile, justement parce que les médias ne sont pas contrôlés par le gouvernement, le critiquent parfois (toujours sur des questions tactiques, sans jamais remettre en question ses supposées intentions bienveillantes) et qu’ils se présentent comme indépendants. C’est aussi convaincant parce que les journalistes se croient vraiment indépendants et non contraints, même alors qu’ils sont ouvertement patriotiques et biaisés. Le public est aussi enclin à croire parce qu’il désire penser du bien de ses dirigeants et qu’il est facilement manipulable par les marchands de peur et la diabolisation des ennemis. Le public pouvait même croire qu’il était menacé par le gouvernement sandiniste du Nicaragua dans les années 1980 et, bien sûr, récemment, par un Saddam Hussein pratiquement désarmé.
Concernant la réponse apathique du public devant la révélation des mensonges, la volonté de croire est si grande qu’une part significative de la population continue de croire ces mensonges. D’autres pensent que les mensonges sont la norme chez les politiciens et qu’il n’y a pas là de quoi s’énerver. De plus, les médias ne se sont pas attardés sur les mensonges au sujet de l’agression contre l’Irak, n’en ont pas fait de grandes nouvelles ni une question morale ou politique importante. Les dirigeants qui ont refilé ces mensonges au public sont encore traités avec grande déférence, leurs déclarations actuelles sont prises au sérieux sans être juxtaposées à leurs mensonges passés, comme dans le cas de la controverse concernant l’Iran. Ceci est particulièrement vrai pendant un gouvernement républicain, que les médias se démènent à traiter avec gentillesse. Le démocrate Clinton a été accusé à cause d’un mensonge concernant sa vie personnelle et sans aucune portée politique. Bush n’a pas été menacé d’accusations même s’il a dit nombre de mensonges qui ont eu des conséquences politiques énormes.
Normand Baillargeon : Vous vous êtes récemment intéressé plus spécifiquement à la commercialisation des médias et au consumérisme qu’ils alimentent (The Global Media: The Missionaries of Global Capitalism , rédigé avec Robert W. McChesney). Vous y touchez des thèmes qui semblent désormais présents dans toutes les sociétés et qui pointent vers une terrible dégradation de ce que proposent les médias — infotainment, profonde limitation de la diversité des points de vue et ainsi de suite. Qu’est-ce qui vous semble le plus dangereux dans ces dérives et comment peut-on espérer les contrer?
Edward Herman : C’est une vaste question. Brièvement, si nous croyons à la démocratie, si nous croyons que la vie ne devrait pas être consacrée principalement à l’acquisition de biens de consommation et que nous devons assurer que l’homme ne rendra pas la planète invivable, les tendances sont vraiment menaçantes. La démocratie se fonde sur une information non biaisée qui sert l’intérêt public; quand elle sert les annonceurs corporatifs et un État dominé par une élite et des corporations, cet élément vital de la démocratie est contaminé, sinon entièrement drainé. Si le système médiatique est organisé principalement dans le but de vendre des biens de consommation, les valeurs fondamentales de communauté et d’écologie seront dégradées et marginalisées, et les véritables conditions écologiques et celles de la civilisation seront menacées. On ne peut contrer ces tendances qu’en échappant à la servitude d’un système médiatique commercial fondé sur la publicité. C’est regrettable mais, durant les dernières décennies, nous nous sommes dirigés dans la mauvaise direction.
Normand Baillargeon : Comment voyez-vous le rôle et la fonction de médias alternatifs et indépendants? Quels conseils pourriez-vous donner à ceux qui y oeuvrent?
Edward Herman : Je crois qu’il y a de l’espoir pour l’avenir. Nous avons besoin de plus de ces médias, incluant des systèmes de télévision et de radio publics qui soient plus indépendants que même la BBC à son apogée. Je ne crois pas que leurs fondateurs aient besoin de conseils autant que le public en général à qui l’on doit faire comprendre à quel point il a besoin de médias indépendants. Toutefois, le douloureux dilemme est que les médias dominants ne sont guère préparés à aviser le public de ce besoin!
Normand Baillargeon : Certaines personnes placent un espoir dans le développement d’Internet qui permettrait de faire circuler une information digne de ce nom. Qu’en pensez-vous?
Edward Herman : Je suis d’accord qu’Internet rend possible la diffusion de messages de façon très large et à très bas coût. En ce moment, ça semble notre meilleur espoir de démocratisation, mais il y a des obstacles : le coût de l’équipement et du service aux consommateurs, la difficulté de faire connaître au public les options et débouchés nouveaux, le coût d’une programmation de qualité, la pénétration d’Internet par les médias grand public et la menace de contraintes sur la libre messagerie par l’État corporatif (incluant la tarification discriminatoire de l’offre de messages qui est susceptible d’être biaisée en faveur des puissants programmeurs commerciaux). Néanmoins, c’est notre meilleur espoir, qui devrait être encouragé et protégé contre les contraintes de l’État corporatif.
Normand Baillargeon : Bien des gens qui conviennent que le type de travail d’analyse critique des médias que vous accomplissez est important et salutaire ajouteront aussi qu’ils n’ont eux-mêmes ni le temps ni les capacités de l’accomplir et qu’ils se trouvent donc à la merci de ces incontournables grands médias. Que leur conseillez-vous?
Edward Herman : Ces gens devraient sentir l’obligation de prendre le temps en tant que citoyens d’une communauté nationale et mondiale; ils devraient voir là une obligation morale. En vertu de la règle voulant qu’un acte moral en soit un que l’on voudrait voir se généraliser, prendre le temps nécessaire est un acte moral. Manquer de le faire est socialement irresponsable et, sans aucun doute, immoral.
Normand Baillargeon : Notre revue est une revue de philosophie. Pensez-vous que les philosophes aient une responsabilité particulière devant la situation que vous décrivez et déplorez. Ou si vous préférez : qu’attendez-vous des philosophes?
Edward Herman : Je m’attends à ce qu’ils agissent moralement, comme je l’ai décrit plus haut!
Normand Baillargeon : Ma dernière question peut sembler étrange, mais j’aimerais vous demander si vous nourrissez encore un espoir. J’entends, bien sûr, un espoir raisonnable.
Edward Herman : Je dois admettre que je suis un pessimiste — étant donné les tendances du passé récent et suivant ce qui a été appelé la « règle du prévisionniste naïf », selon laquelle nous pouvons extrapoler du présent ce qui se passera demain. Cependant, la recrudescence de la gauche en Amérique latine a été une surprise de même que les récents revers de l’État impérial en Irak et au Liban, et nous pouvons espérer qu’un plus grand nombre de personnes, aux États-Unis et en Occident, échapperont, sous la pression de la dégradation des circonstances, à leur conscience fausse et manipulée. En bout de ligne, cependant, je demeure un pessimiste mais je continue d’agir en vertu de la règle morale expliquée plus haut.
Normand Baillargeon : M. Herman, un grand merci de cette entrevue.
Edward Herman :Ce fut un plaisir.
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samedi, mars 15, 2008
mardi, mars 11, 2008
EDWARD S. HERMAN PARLE DU MODÈLE PROPAGANDISTE DES MÉDIAS - 1/2
(Une entrevue d'Edward S. Herman par Normand Baillargeon)
Présentation
Edward S. Herman, économiste, est professeur émérite de Finance à la Wharton School de l’ University of Pennsylvania. Il est également un analyste des médias jouissant d’une très grande renommée .
Dans le cadre de ses travaux, il s’est tout particulièrement intéressé au traitement, par les grands médias américains, de la politique internationale des Etats-Unis et des questions économiques.
M. Herman est l’auteur de très nombreux ouvrages parmi lesquels on notera : Corporate Control, Corporate Power (1981), The Real Terror Network (1982), Triumph of the Market (1995), The Global Media (1997, avec Robert McChesney), The Myth of The Liberal Media: an Edward Herman Reader (1999), Degraded Capability: The Media and the Kosovo Crisis (2000, avec Phil Hammond).
En 1988, il signait avec Noam Chomsky : Manufacturing Consent, un ouvrage qui est depuis devenu un classique de l’étude des médias corporatistes.
L’interview présentée ici a été réalisée par courriel en octobre et novembre 2006. Elle est parue dans la revue de philosophie Médiane. Elle a été généreusement traduite par Joanne Rondeau, une excellenete traductrice et rédactrice que l'on joindre à : johanne@ideacom.ca.
****
Normand Baillargeon : Vous êtes, avec Noam Chomsky, l’auteur d’un ouvrage qui est devenu un classique des études sur les médias : Manufacturing Consent, paru en 1988. Pouvez-vous nous dire un mot de sa rédaction et de sa réception initiale? De plus, on remarque que ce livre est signé Herman et Chomsky et non Chomsky et Herman, comme le voudrait l’ordre alphabétique. Chomsky a paraît-il, voulu reconnaître par là l’importance de votre contribution au livre. Qu’en est-il?
Edward Herman : En 1987, parce que nous écrivions tous deux sur ce sujet et que nous accusions tous deux du retard quant à nos délais de production, Chomsky et moi avons décidé d’unir nos forces pour faire un livre sur les médias. Nous avions déjà collaboré aux deux tomes de Political Economy of Human Rights en 1979, de même qu’à quelques articles, et nous savions que nous étions sur la même longueur d’ondes. La collaboration s’est très bien passée. J’ai rédigé les premières ébauches des chapitres 1 à 4, Chomsky a entrepris les chapitres 5 et 6 (le Vietnam et le Cambodge), et nous avons travaillé à parts à peu près égales au chapitre 7, celui de la conclusion. Nous avons lu les chapitres l’un de l’autre avec soin et nous avons échangé nombre de commentaires et de suggestions, de sorte que chaque chapitre porte une marque conjointe.
Chomsky a insisté pour que mon nom apparaisse en premier parce que c’est moi qui avais créé le modèle propagandiste, quoiqu’il ait certainement contribué à le raffiner, et parce que plus de la moitié du texte concernait mon domaine. Mais il reste que c’était un effort conjoint à travers toutes les étapes de la production.
Normand Baillargeon : Pouvez-vous justement nous exposer les grandes lignes de ce « modèle propagandiste » que vous mettez de l’avant dans ce livre, préférablement après nous avoir indiqué quelques-unes des sources qui l’ont inspiré?
Edward Herman : Le modèle propagandiste prenait ses racines dans deux courants d’expérience et de pensée. L’un était ma longue observation, et celle de Chomsky, de la façon dont fonctionnent les médias, comment ils tendent à suivre une ligne de parti fixée de facto par leurs dirigeants en matière de politique étrangère et comment ils excluent les analyses dissidentes et laissent de côté les faits importuns. Nous avons tous les deux écrit là-dessus pendant l’époque de la guerre du Vietnam, et j’ai même cosigné un livre, en 1966, qui se concentrait sur les opérations de relations publiques de l’administration Johnson et sur l’inaction des médias qui n’ont pas contesté ces thèmes de relations publiques . Un autre livre, cosigné en 1984, exposait l’utilisation des élections dans les pays satellites pour aider à gérer le public dans l’État d’origine, ce qui là aussi exigeait le soutien des médias, lequel, invariablement, était accordé . Chomsky et moi avons développé davantage ce thème des élections mises en scène comme outils de relations publiques dans le chapitre 3 de Manufacturing Consent.
Le second courant de pensée qui a contribué à l’émergence du modèle propagandiste était mon expérience en tant qu’économiste en microéconomie et dans le domaine appelé l’organisation industrielle. Le paradigme dans ces domaines est que la structure détermine le comportement et que les deux – la structure et le comportement – déterminent conjointement la performance. Ainsi, un nombre réduit de vendeurs va contraindre la concurrence pour engendrer des prix plus stables et plus élevés. Il me semblait – il nous semblait – naturel que l’on puisse remonter jusqu’à la structure en observant la performance des médias, laquelle ne s’expliquait guère par les caractéristiques et les choix personnels des journalistes ni par de quelconques standards professionnels.
Un critique prétentieux de Manufacturing Consent (dans la revue états-unienne Tikkun) a essayé d’expliquer le modèle propagandiste comme étant un dérivé des théories linguistiques de Chomsky voulant que les contenus découlent des « structures profondes » de l’esprit. Le seul problème était que c’était moi qui avais développé le modèle dont les racines n’avaient rien à voir avec les théories linguistiques de Chomsky.
Le modèle propagandiste est un modèle structurel qui tente d’expliquer la performance des médias à travers cinq variables structurelles dont on a abondamment prouvé qu’elles exercent une forte influence pour façonner cette performance. Les trois premières – la propriété, le financement par des annonceurs et la dépendance envers certaines sources – sont discutées régulièrement dans les analyses standard de la performance des médias. Les deux dernières – la critique et l’idéologie – sont moins souvent intégrées à ces analyses. Le modèle propagandiste considère ces cinq variables comme interreliées, ayant des effets parfois distincts et parfois communs, non distinguables. Elles agissent comme des filtres, ce qui amène les médias à filtrer les nouvelles, et elles opèrent normalement dans la même direction. Les propriétaires, les annonceurs et les sources principales tendent à avoir des intérêts et des perspectives communs, et la critique (les réactions négatives) qui affecte le plus les médias vient de gens qui ont du pouvoir, souvent des annonceurs, des hauts fonctionnaires et d’autres sources importantes.
La propriété exerce une puissante influence sur les visées et les idées fondamentales d’une entreprise médiatique. Les propriétaires ont le contrôle légal de l’organisation, choisissent ses dirigeants et, directement ou indirectement, fixent ses objectifs organisationnels. Dans un système marchand, la quête de profits est un objectif puissant, et les autres buts sont généralement subordonnés. Les propriétaires tendent à être guidés par le profit, et les gestionnaires doivent satisfaire les propriétaires. Parfois, la propriété est fortement concentrée entre les mains d’entrepreneurs comme Berlusconi ou Murdoch, ou de familles comme les Sulzberger (New York Times) ou les Graham (Washington Post), et ce sont ces propriétaires qui prennent les décisions fondamentales qui coulent de la direction vers la base. Quand la propriété est largement partagée, les gestionnaires peuvent exercer un contrôle, quoique celui-ci soit limité par les fortes pressions des propriétaires et du marché pour accroître les profits. Certains propriétaires puissants comme Rupert Murdoch sont très politisés et imposent leurs opinions politiques sur les organisations contrôlées. En d’autres cas, les propriétaires tendent à transmettre un penchant conservateur à la politique éditoriale, les dirigeants voulant plaire aux propriétaires et aux annonceurs, entretenir de bonnes relations avec les sources principales et éviter la critique. Une concentration plus grande amène un plus grand conservatisme puisque les grandes organisations tendent à vivre des relations serrées, symbiotiques même, avec les autres éléments constitutifs du système corporatif, incluant les annonceurs, les hauts fonctionnaires et les autres sources principales.
La publicité est la principale source de revenus pour un média commercial, lui fournissant entre 70 % et 99 % de ses revenus (les chiffres les plus élevés étant pour la télévision). Les annonceurs influencent la performance des médias parce qu’ils ont des intérêts et des opinions politiques dont les médias peuvent tenir compte et parce que ces annonceurs désirent un environnement de vente amical pour leurs annonces. Ces deux facteurs peuvent influencer la programmation et les politiques des médias alors que ceux-ci se concurrencent pour attirer les annonceurs et doivent donc tenir compte de ces éléments en préparant leurs programmes et leurs nouvelles. Il faut reconnaître que cette forme d’influence n’est généralement pas le résultat d’interventions ou de plaintes de la part des annonceurs, mais plutôt d’un ajustement à la concurrence de la part des médias.
Il faut aussi remarquer que la base de financement a de fortes chances d’être biaisée contre les institutions médiatiques qui desservent des publics sans grande capacité de dépenser (et donc de moindre intérêt pour les annonceurs) et contre celles dont la position politique n’est pas bien vue de la communauté des affaires (comme les travaillistes, les sociaux-démocrates, les socialistes).
Nous incluons donc l’idéologie comme facteur structurel et, dans l’édition de 1988 de notre livre, nous n’avions mentionné que l’anticommunisme comme facteur idéologique. Même à cette époque, nous étions conscients de l’importance de l’idéologie de libre marché aux États-Unis et dans tout l’Occident, même si nous ne l’avons pas incluse spécifiquement dans le modèle. Avec l’écroulement de l’Union soviétique et d’autres revers importants pour le communisme, et le triomphalisme du libre marché qui s’est ensuivi, nous avons ajouté l’idéologie du libre marché comme élément idéologique explicite dans notre édition mise à jour de Manufacturing Consent publiée en 2002. Je dois mentionner que ces croyances idéologiques, qui tendent à être tenues, par les journalistes, pour des prémisses dans leur travail, sont reliées à d’autres variables dans le modèle. L’idéologie découle du pouvoir et des intérêts des puissants, et l’on ne saurait douter que tant l’anticommunisme que la croyance au « miracle du marché » (Ronald Reagan) ont acquis leur statut comme vérités incontestables à cause de leur statut préférentiel auprès de l’élite politique et d’affaires.
Normand Baillargeon : Pourriez-vous éclairer nos lecteurs sur l’un des cas que vous étudiez dans votre livre et sur les conclusions que vous en avez tirées?
Edward Herman : Dans notre deuxième chapitre, « Worthy and Unworthy Victims » (Victimes méritantes et non-méritantes), nous avons mis en évidence une comparaison entre le traitement qu’ont accordé les médias états-uniens au meurtre du prêtre Jerzy Popieluszko par la police polonaise en 1984 et le traitement qu’ils ont réservé aux meurtres de 100 religieux par des « forces de sécurité » d’Amérique latine dans les années 1964-1980. Nous utilisons ce type de méthode comparative tout au long de notre ouvrage parce qu’elle permet de donner des exemples frappants de la façon dont les médias traitent le même genre d’événement en fonction d’une position politique. Dans ce cas-ci, l’administration Reagan était hostile au régime communiste qui faisait partie de « l’empire du mal », alors que cette administration et les précédentes entretenaient de bonnes relations avec les gouvernements d’Amérique latine qui avaient tué les 100 religieux inclus dans notre étude. En conséquence, le programme politique du gouvernement exigeait beaucoup de publicité pour la victime communiste et le passage sous silence de la persécution dans les pays satellites des États-Unis; la première était une victime « méritante » et les seconds, des victimes « non méritantes », du moins en fonction d’un programme politique clairement établi.
Dans le tableau 2.1 de notre livre, nous démontrons le fait remarquable que le meurtre de Popieluszko ait fait l’objet de plus de couverture médiatique dans les médias grand public aux États-Unis que les meurtres des 100 victimes religieuses en Amérique latine réunis. Cela en dépit du fait que huit de ces victimes latino-américaines étaient des citoyens des États-Unis, quatre d’entre elles des femmes religieuses qui furent violées et assassinées au Salvador. Ceci démontre un degré d’asservissement remarquable aux exigences de l’État, et nous croyons que cela est tout aussi bien démontré pour les autres cas étudiés dans notre livre, comme ceux du traitement des élections (chapitre 3), du présumé complot conjoint KGB-Bulgarie pour assassiner le Pape Jean-Paul II (chapitre 4) et des guerres d’Indochine (chapitres 5 et 6).
Le modèle propagandiste explique pourquoi cette dichotomisation s’opère. Les sources gouvernementales se sont empressées d’exposer la brutalité communiste, mais elles étaient hostiles à la révélation de crimes dans les États satellites d’Amérique latine et n’ont assurément fourni aucune information sur ces meurtres. Ainsi, le gouvernement a été un généreux fournisseur d’information concernant le meurtre de Popieluszko, incluant des dénonciations passionnées de la perfidie communiste. Les propriétaires des médias et les annonceurs ne s’objecteraient certainement pas au fait de discréditer le gouvernement communiste de la Pologne, ni ne soulèveraient de critique. Et cela s’accommoderait bien avec l’idéologie dominante anticommuniste. Par ailleurs, de l’information qui discréditerait les États satellites d’Amérique latine qui auraient perpétré les meurtres de religieux ne serait pas fournie par les sources importantes comme le gouvernement et ne serait pas la bienvenue auprès des propriétaires et des annonceurs; et puisque les gouvernements meurtriers étaient prétendument « anticommunistes », il serait problématique d’exposer leurs crimes. Si le modèle peut facilement expliquer cette dichotomisation, la mesure de l’accommodement des médias au programme du gouvernement demeure plus entière que ce à quoi l’on pourrait s’attendre d’une supposée « presse libre » qui ne serait pas assujettie à des contrôles gouvernementaux.
Normand Baillargeon : On est tenté de dire que l’importance de la propagande dans les grands médias de masse est le message le plus troublant de Manufacturing Consent? Cette thèse a cependant été perçue comme offensante par plusieurs journalistes et comme improbable par d’autres. Les premiers ont affirmé leur liberté professionnelle alors que les seconds ont condamné le fait que vous critiquiez les médias mêmes qui vous fournissent l’information pour le faire. Comment répondez-vous à vos détracteurs?
Edward Herman : Sur le premier point, la liberté professionnelle, il est vrai qu’on ne donne habituellement pas aux journalistes des instructions sur ce qu’ils doivent couvrir ni sur l’angle à adopter, mais ils apprennent toutefois les limites de ce qu’ils peuvent faire et quelles sont les politiques endossées : ils l’apprennent dans l’institution grâce à l’observation; aux réactions éditoriales à leur productions; à l’information de leurs pairs; et en voyant ce qu’il faut faire pour avancer (et éviter d’être congédié). Donc, ils apprennent et travaillent avec des contraintes et vont même, normalement, les intégrer. Donc, ils sont « libres » et professionnels uniquement dans un sens limité. Ils sont libres de rapporter et de dénoncer le meurtre de Popieluszko, mais ils ne sont pas libres d’enquêter sur les meurtres en Amérique latine ni de les dénoncer, et, dans ces derniers cas, ils n’ont pas essayé à cause de cette liberté contrainte.
Sur le deuxième point, nous avons effectivement utilisé du matériel provenant des médias grand public, mais, concernant les victimes « non méritantes » d’Amérique latine, cette information était très mince, reléguée aux dernières pages et souvent très facile à manquer. Nous avons dû obtenir beaucoup d’information sur ces victimes auprès d’autres sources. À l’évidence, ces cas n’ont jamais eu l’importance de victimes méritantes dont la couverture aurait servi les besoins de propagande de l’État. Il y a donc de nombreuses raisons pour lesquelles notre usage de l’information des médias sur un sujet ne prouve absolument rien en ce qui concerne leur fonction propagandiste de ces médias dans le traitement de cette information.
( À suivre...)
Présentation
Edward S. Herman, économiste, est professeur émérite de Finance à la Wharton School de l’ University of Pennsylvania. Il est également un analyste des médias jouissant d’une très grande renommée .
Dans le cadre de ses travaux, il s’est tout particulièrement intéressé au traitement, par les grands médias américains, de la politique internationale des Etats-Unis et des questions économiques.
M. Herman est l’auteur de très nombreux ouvrages parmi lesquels on notera : Corporate Control, Corporate Power (1981), The Real Terror Network (1982), Triumph of the Market (1995), The Global Media (1997, avec Robert McChesney), The Myth of The Liberal Media: an Edward Herman Reader (1999), Degraded Capability: The Media and the Kosovo Crisis (2000, avec Phil Hammond).
En 1988, il signait avec Noam Chomsky : Manufacturing Consent, un ouvrage qui est depuis devenu un classique de l’étude des médias corporatistes.
L’interview présentée ici a été réalisée par courriel en octobre et novembre 2006. Elle est parue dans la revue de philosophie Médiane. Elle a été généreusement traduite par Joanne Rondeau, une excellenete traductrice et rédactrice que l'on joindre à : johanne@ideacom.ca.
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Normand Baillargeon : Vous êtes, avec Noam Chomsky, l’auteur d’un ouvrage qui est devenu un classique des études sur les médias : Manufacturing Consent, paru en 1988. Pouvez-vous nous dire un mot de sa rédaction et de sa réception initiale? De plus, on remarque que ce livre est signé Herman et Chomsky et non Chomsky et Herman, comme le voudrait l’ordre alphabétique. Chomsky a paraît-il, voulu reconnaître par là l’importance de votre contribution au livre. Qu’en est-il?
Edward Herman : En 1987, parce que nous écrivions tous deux sur ce sujet et que nous accusions tous deux du retard quant à nos délais de production, Chomsky et moi avons décidé d’unir nos forces pour faire un livre sur les médias. Nous avions déjà collaboré aux deux tomes de Political Economy of Human Rights en 1979, de même qu’à quelques articles, et nous savions que nous étions sur la même longueur d’ondes. La collaboration s’est très bien passée. J’ai rédigé les premières ébauches des chapitres 1 à 4, Chomsky a entrepris les chapitres 5 et 6 (le Vietnam et le Cambodge), et nous avons travaillé à parts à peu près égales au chapitre 7, celui de la conclusion. Nous avons lu les chapitres l’un de l’autre avec soin et nous avons échangé nombre de commentaires et de suggestions, de sorte que chaque chapitre porte une marque conjointe.
Chomsky a insisté pour que mon nom apparaisse en premier parce que c’est moi qui avais créé le modèle propagandiste, quoiqu’il ait certainement contribué à le raffiner, et parce que plus de la moitié du texte concernait mon domaine. Mais il reste que c’était un effort conjoint à travers toutes les étapes de la production.
Normand Baillargeon : Pouvez-vous justement nous exposer les grandes lignes de ce « modèle propagandiste » que vous mettez de l’avant dans ce livre, préférablement après nous avoir indiqué quelques-unes des sources qui l’ont inspiré?
Edward Herman : Le modèle propagandiste prenait ses racines dans deux courants d’expérience et de pensée. L’un était ma longue observation, et celle de Chomsky, de la façon dont fonctionnent les médias, comment ils tendent à suivre une ligne de parti fixée de facto par leurs dirigeants en matière de politique étrangère et comment ils excluent les analyses dissidentes et laissent de côté les faits importuns. Nous avons tous les deux écrit là-dessus pendant l’époque de la guerre du Vietnam, et j’ai même cosigné un livre, en 1966, qui se concentrait sur les opérations de relations publiques de l’administration Johnson et sur l’inaction des médias qui n’ont pas contesté ces thèmes de relations publiques . Un autre livre, cosigné en 1984, exposait l’utilisation des élections dans les pays satellites pour aider à gérer le public dans l’État d’origine, ce qui là aussi exigeait le soutien des médias, lequel, invariablement, était accordé . Chomsky et moi avons développé davantage ce thème des élections mises en scène comme outils de relations publiques dans le chapitre 3 de Manufacturing Consent.
Le second courant de pensée qui a contribué à l’émergence du modèle propagandiste était mon expérience en tant qu’économiste en microéconomie et dans le domaine appelé l’organisation industrielle. Le paradigme dans ces domaines est que la structure détermine le comportement et que les deux – la structure et le comportement – déterminent conjointement la performance. Ainsi, un nombre réduit de vendeurs va contraindre la concurrence pour engendrer des prix plus stables et plus élevés. Il me semblait – il nous semblait – naturel que l’on puisse remonter jusqu’à la structure en observant la performance des médias, laquelle ne s’expliquait guère par les caractéristiques et les choix personnels des journalistes ni par de quelconques standards professionnels.
Un critique prétentieux de Manufacturing Consent (dans la revue états-unienne Tikkun) a essayé d’expliquer le modèle propagandiste comme étant un dérivé des théories linguistiques de Chomsky voulant que les contenus découlent des « structures profondes » de l’esprit. Le seul problème était que c’était moi qui avais développé le modèle dont les racines n’avaient rien à voir avec les théories linguistiques de Chomsky.
Le modèle propagandiste est un modèle structurel qui tente d’expliquer la performance des médias à travers cinq variables structurelles dont on a abondamment prouvé qu’elles exercent une forte influence pour façonner cette performance. Les trois premières – la propriété, le financement par des annonceurs et la dépendance envers certaines sources – sont discutées régulièrement dans les analyses standard de la performance des médias. Les deux dernières – la critique et l’idéologie – sont moins souvent intégrées à ces analyses. Le modèle propagandiste considère ces cinq variables comme interreliées, ayant des effets parfois distincts et parfois communs, non distinguables. Elles agissent comme des filtres, ce qui amène les médias à filtrer les nouvelles, et elles opèrent normalement dans la même direction. Les propriétaires, les annonceurs et les sources principales tendent à avoir des intérêts et des perspectives communs, et la critique (les réactions négatives) qui affecte le plus les médias vient de gens qui ont du pouvoir, souvent des annonceurs, des hauts fonctionnaires et d’autres sources importantes.
La propriété exerce une puissante influence sur les visées et les idées fondamentales d’une entreprise médiatique. Les propriétaires ont le contrôle légal de l’organisation, choisissent ses dirigeants et, directement ou indirectement, fixent ses objectifs organisationnels. Dans un système marchand, la quête de profits est un objectif puissant, et les autres buts sont généralement subordonnés. Les propriétaires tendent à être guidés par le profit, et les gestionnaires doivent satisfaire les propriétaires. Parfois, la propriété est fortement concentrée entre les mains d’entrepreneurs comme Berlusconi ou Murdoch, ou de familles comme les Sulzberger (New York Times) ou les Graham (Washington Post), et ce sont ces propriétaires qui prennent les décisions fondamentales qui coulent de la direction vers la base. Quand la propriété est largement partagée, les gestionnaires peuvent exercer un contrôle, quoique celui-ci soit limité par les fortes pressions des propriétaires et du marché pour accroître les profits. Certains propriétaires puissants comme Rupert Murdoch sont très politisés et imposent leurs opinions politiques sur les organisations contrôlées. En d’autres cas, les propriétaires tendent à transmettre un penchant conservateur à la politique éditoriale, les dirigeants voulant plaire aux propriétaires et aux annonceurs, entretenir de bonnes relations avec les sources principales et éviter la critique. Une concentration plus grande amène un plus grand conservatisme puisque les grandes organisations tendent à vivre des relations serrées, symbiotiques même, avec les autres éléments constitutifs du système corporatif, incluant les annonceurs, les hauts fonctionnaires et les autres sources principales.
La publicité est la principale source de revenus pour un média commercial, lui fournissant entre 70 % et 99 % de ses revenus (les chiffres les plus élevés étant pour la télévision). Les annonceurs influencent la performance des médias parce qu’ils ont des intérêts et des opinions politiques dont les médias peuvent tenir compte et parce que ces annonceurs désirent un environnement de vente amical pour leurs annonces. Ces deux facteurs peuvent influencer la programmation et les politiques des médias alors que ceux-ci se concurrencent pour attirer les annonceurs et doivent donc tenir compte de ces éléments en préparant leurs programmes et leurs nouvelles. Il faut reconnaître que cette forme d’influence n’est généralement pas le résultat d’interventions ou de plaintes de la part des annonceurs, mais plutôt d’un ajustement à la concurrence de la part des médias.
Il faut aussi remarquer que la base de financement a de fortes chances d’être biaisée contre les institutions médiatiques qui desservent des publics sans grande capacité de dépenser (et donc de moindre intérêt pour les annonceurs) et contre celles dont la position politique n’est pas bien vue de la communauté des affaires (comme les travaillistes, les sociaux-démocrates, les socialistes).
Nous incluons donc l’idéologie comme facteur structurel et, dans l’édition de 1988 de notre livre, nous n’avions mentionné que l’anticommunisme comme facteur idéologique. Même à cette époque, nous étions conscients de l’importance de l’idéologie de libre marché aux États-Unis et dans tout l’Occident, même si nous ne l’avons pas incluse spécifiquement dans le modèle. Avec l’écroulement de l’Union soviétique et d’autres revers importants pour le communisme, et le triomphalisme du libre marché qui s’est ensuivi, nous avons ajouté l’idéologie du libre marché comme élément idéologique explicite dans notre édition mise à jour de Manufacturing Consent publiée en 2002. Je dois mentionner que ces croyances idéologiques, qui tendent à être tenues, par les journalistes, pour des prémisses dans leur travail, sont reliées à d’autres variables dans le modèle. L’idéologie découle du pouvoir et des intérêts des puissants, et l’on ne saurait douter que tant l’anticommunisme que la croyance au « miracle du marché » (Ronald Reagan) ont acquis leur statut comme vérités incontestables à cause de leur statut préférentiel auprès de l’élite politique et d’affaires.
Normand Baillargeon : Pourriez-vous éclairer nos lecteurs sur l’un des cas que vous étudiez dans votre livre et sur les conclusions que vous en avez tirées?
Edward Herman : Dans notre deuxième chapitre, « Worthy and Unworthy Victims » (Victimes méritantes et non-méritantes), nous avons mis en évidence une comparaison entre le traitement qu’ont accordé les médias états-uniens au meurtre du prêtre Jerzy Popieluszko par la police polonaise en 1984 et le traitement qu’ils ont réservé aux meurtres de 100 religieux par des « forces de sécurité » d’Amérique latine dans les années 1964-1980. Nous utilisons ce type de méthode comparative tout au long de notre ouvrage parce qu’elle permet de donner des exemples frappants de la façon dont les médias traitent le même genre d’événement en fonction d’une position politique. Dans ce cas-ci, l’administration Reagan était hostile au régime communiste qui faisait partie de « l’empire du mal », alors que cette administration et les précédentes entretenaient de bonnes relations avec les gouvernements d’Amérique latine qui avaient tué les 100 religieux inclus dans notre étude. En conséquence, le programme politique du gouvernement exigeait beaucoup de publicité pour la victime communiste et le passage sous silence de la persécution dans les pays satellites des États-Unis; la première était une victime « méritante » et les seconds, des victimes « non méritantes », du moins en fonction d’un programme politique clairement établi.
Dans le tableau 2.1 de notre livre, nous démontrons le fait remarquable que le meurtre de Popieluszko ait fait l’objet de plus de couverture médiatique dans les médias grand public aux États-Unis que les meurtres des 100 victimes religieuses en Amérique latine réunis. Cela en dépit du fait que huit de ces victimes latino-américaines étaient des citoyens des États-Unis, quatre d’entre elles des femmes religieuses qui furent violées et assassinées au Salvador. Ceci démontre un degré d’asservissement remarquable aux exigences de l’État, et nous croyons que cela est tout aussi bien démontré pour les autres cas étudiés dans notre livre, comme ceux du traitement des élections (chapitre 3), du présumé complot conjoint KGB-Bulgarie pour assassiner le Pape Jean-Paul II (chapitre 4) et des guerres d’Indochine (chapitres 5 et 6).
Le modèle propagandiste explique pourquoi cette dichotomisation s’opère. Les sources gouvernementales se sont empressées d’exposer la brutalité communiste, mais elles étaient hostiles à la révélation de crimes dans les États satellites d’Amérique latine et n’ont assurément fourni aucune information sur ces meurtres. Ainsi, le gouvernement a été un généreux fournisseur d’information concernant le meurtre de Popieluszko, incluant des dénonciations passionnées de la perfidie communiste. Les propriétaires des médias et les annonceurs ne s’objecteraient certainement pas au fait de discréditer le gouvernement communiste de la Pologne, ni ne soulèveraient de critique. Et cela s’accommoderait bien avec l’idéologie dominante anticommuniste. Par ailleurs, de l’information qui discréditerait les États satellites d’Amérique latine qui auraient perpétré les meurtres de religieux ne serait pas fournie par les sources importantes comme le gouvernement et ne serait pas la bienvenue auprès des propriétaires et des annonceurs; et puisque les gouvernements meurtriers étaient prétendument « anticommunistes », il serait problématique d’exposer leurs crimes. Si le modèle peut facilement expliquer cette dichotomisation, la mesure de l’accommodement des médias au programme du gouvernement demeure plus entière que ce à quoi l’on pourrait s’attendre d’une supposée « presse libre » qui ne serait pas assujettie à des contrôles gouvernementaux.
Normand Baillargeon : On est tenté de dire que l’importance de la propagande dans les grands médias de masse est le message le plus troublant de Manufacturing Consent? Cette thèse a cependant été perçue comme offensante par plusieurs journalistes et comme improbable par d’autres. Les premiers ont affirmé leur liberté professionnelle alors que les seconds ont condamné le fait que vous critiquiez les médias mêmes qui vous fournissent l’information pour le faire. Comment répondez-vous à vos détracteurs?
Edward Herman : Sur le premier point, la liberté professionnelle, il est vrai qu’on ne donne habituellement pas aux journalistes des instructions sur ce qu’ils doivent couvrir ni sur l’angle à adopter, mais ils apprennent toutefois les limites de ce qu’ils peuvent faire et quelles sont les politiques endossées : ils l’apprennent dans l’institution grâce à l’observation; aux réactions éditoriales à leur productions; à l’information de leurs pairs; et en voyant ce qu’il faut faire pour avancer (et éviter d’être congédié). Donc, ils apprennent et travaillent avec des contraintes et vont même, normalement, les intégrer. Donc, ils sont « libres » et professionnels uniquement dans un sens limité. Ils sont libres de rapporter et de dénoncer le meurtre de Popieluszko, mais ils ne sont pas libres d’enquêter sur les meurtres en Amérique latine ni de les dénoncer, et, dans ces derniers cas, ils n’ont pas essayé à cause de cette liberté contrainte.
Sur le deuxième point, nous avons effectivement utilisé du matériel provenant des médias grand public, mais, concernant les victimes « non méritantes » d’Amérique latine, cette information était très mince, reléguée aux dernières pages et souvent très facile à manquer. Nous avons dû obtenir beaucoup d’information sur ces victimes auprès d’autres sources. À l’évidence, ces cas n’ont jamais eu l’importance de victimes méritantes dont la couverture aurait servi les besoins de propagande de l’État. Il y a donc de nombreuses raisons pour lesquelles notre usage de l’information des médias sur un sujet ne prouve absolument rien en ce qui concerne leur fonction propagandiste de ces médias dans le traitement de cette information.
( À suivre...)
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