jeudi, février 28, 2008

LE DILEMME MONTY HALL

Vous participez à un jeu télévisé. On vous montre trois portes fermées et identifiées par les chiffres : 1, 2, et 3. L’animateur du jeu vous informe que derrière une de ces portes se trouve un exemplaire des œuvres complètes de Platon; derrière chacune des deux autres, une chèvre. Vous devez sélectionner une des portes : on l’ouvrira et vous gagnerez le prix qui se trouvera derrière elle.

Vous avez choisi la porte 1. À présent, faites attention à ce qui va suivre.

Votre hôte qui, bien entendu, sait ce qui se trouve derrière chacune des portes, va poser un geste surprenant: au lieu d’ouvrir la porte 1, il ouvre la porte 3, derrière laquelle se trouve évidemment une chèvre. Il vous informe que vous pouvez à présent, ou bien choisir la porte 2, ou bien conserver la porte 1.

Qu’en dites-vous? Est-il ou non avantageux, dans les conditions décrites, de changer de porte?

Ce problème est connu sous le nom de dilemme Monty Hall, du nom de l’animateur du jeu télévisé Let’s make a deal. À ma connaissance, il a été présenté pour la première fois par Martin Gardner, en 1959, dans la célèbre chronique de jeux mathématiques qu’il tenait dans Scientific American. Depuis, à chaque fois qu’il est exposé, il suscite autant d’intérêt que de polémique.

Notre intuition nous dit, très clairement et très distinctement, que le prix convoité peut également se trouver derrière chacune des trois portes — avec à chaque fois une probabilité de 1/3. Telle était bien la situation au moment où vous avez fait votre choix. Mais que se passe-t-il quand l’animateur ouvre une porte derrière laquelle se trouve une chèvre? Ici encore, notre intuition nous dit deux choses, toujours aussi clairement et distinctement La première est que cette nouvelle donnée change la probabilité que le prix se trouve derrière l’une ou l’autre des deux portes restantes : chacune ne peut plus avoir désormais non plus 1 chance sur trois d’être la bonne. La deuxième est qu’aucune des portes n’a plus de chance que l’autre d’être la bonne. Il s’ensuit qu’il est indifférent que l’on change ou non de porte et que chacune des deux a une chance sur deux de contenir le prix convoité.

Vous êtes d’accord? Vous avez tort. Mais rassurez-vous : même d’excellents mathématiciens se sont trompés, eux aussi.

Reprenons tout cela doucement.

Nous devons tenir compte de trois choses. D’abord, de l’endroit où se trouve l’oeuvre de Platon durant une partie : celle-ci, comme on sait, peut indifféremment être derrière l’une ou l’autre des trois portes, ce qui fait qu’il y a trois cas à examiner. Ensuite, des conséquences qu’aurait le fait de changer de porte dans chacun de ces trois cas. Enfin, nous devons déterminer les conséquences qu’aurait le fait de ne pas changer de porte, toujours dans chacun de ces trois cas. Une fois cela accompli, nous serons en mesure de constater s’il y a — ou non— un avantage à changer.

Nous pouvons représenter tout cela dans le tableau suivant :

PORTE 1 PORTE 2 PORTE 3

PARTIE 1 PLATON CHÈVRE CHÈVRE Il change et perd

PARTIE 2 CHÈVRE PLATON CHÈVRE Il change et gagne

PARTIE 3 CHÈVRE CHÈVRE PLATON Il change et gagne

PARTIE 4 PLATON CHÈVRE CHÈVRE Il ne change pas et gagne

PARTIE 5 CHÈVRE PLATON CHÈVRE Il ne change pas et perd

PARTIE 6 CHÈVRE CHÈVRE PLATON Il ne change pas et perd


Dans ce tableau, on indique en gras l’endroit où se trouvent les livres pour une partie donnée. Par convention, on suppose que le concurrent a choisi la porte 1. On se souviendra que le meneur de jeu ouvre toujours une porte derrière laquelle se trouve un Manifeste.

Pour les trois premières parties, le concurrent a choisi de changer de porte. Les trois parties suivantes (partie 4, 5, et 6) examinent les cas où le concurrent a choisi de ne pas changer de porte. Ce que nous constatons est indiqué dans la dernière colonne du tableau.

On le voit : le joueur qui change de porte gagne deux fois sur trois et perd une fois sur trois; le joueur qui ne change pas de porte gagne une fois sur trois et perd deux fois sur trois.

Le raisonnement est irréfutable, mais le résultat auquel on parvient est violemment contre-intuitif.

Si, comme presque tout le monde, le dilemme Monty Hall vous a trompé, voici de quoi vous consoler.

Dans la biographie qu’il consacre à Paul Erdös, un des plus importants et des plus créatifs mathématiciens du XXè siècle, Paul Hoffman raconte ce qu’il arriva quand un de ses amis lui exposa le problème en lui assurant qu’il valait mieux changer de porte . L’ami en question était persuadé que la conversation se porterait aussitôt vers un autre sujet. Mais Erdös «affirma que c’était impossible et que l’ouverture d’une porte ne devait pas faire de différence ». Il faudra du temps, un arbre de décision (qui est quelque chose de similaire au tableau que nous avons examiné) et même une simulation par ordinateur — sans oublier de longues discussions — pour convaincre le grand mathématicien.

C’est peut-être notre notion même de probabilité qui est ici mise au défi. Nous utilisons le plus typiquement une conception dite fréquentiste des probabilités, qui définit ce concept justement comme fréquence des événements, ce qui incite à penser les probabilités comme des propriétés objectives des objets; il existe pourtant une autre interprétation du concept de probabilité, qui invite à les concevoir de manière subjective, c’est-à-dire comme des propriétés de nos jugements sur les événements. L’ami qui a exposé le dilemme Monty Hall à Erdös et qui est parvenu à le convaincre de sa juste solution, concluait ce qui suit de cette expérience :

«Les physiciens sont enclins à penser que le concept de probabilité est rattaché aux choses. Prenez une pièce de monnaie. Vous savez que la probabilité de tirer pile est une chance sur deux. Les physiciens semblent penser que cette probabilité est en quelque sorte fusionnée à l’objet. Comme s’il s’agissait d’une de ses propriétés, de quelque chose de physique. Mais supposons que je lance une pièce de monnaie et qu’elle retombe sur pile à chaque lancer: vous penserez alors que quelque chose ne va pas. Que la pièce est fausse. C’est pourtant la même pièce de monnaie qu’au moment où j’ai commencé à la lancer. Alors pourquoi ai-je changé d’idée? C’est parce que mon esprit a reçu de nouvelles informations dont il tient compte. Telle est la conception bayesienne des probabilités. J’ai dû faire de gros efforts pour comprendre que la probabilité est un état mental. Mon hypothèse est que Erdös avait adopté cette idée de probabilité comme quelque chose qui est attaché à un objet physique et que c’est pour cette raison qu’il ne pouvait comprendre pourquoi il était sensé de changer de porte ».

Pour aller plus loin

On trouve sur Internet divers simulateurs de jeu qui permettent de visualiser ce qui se passe selon que l’on modifie ou non notre premier choix de porte. Par exemple : http://www.univ-rouen.fr/LMRS/Vulgarisation/Hall/hall.html

GARDNER, Martin Gardner, Aha! Gotcha. Paradoxes to Puzzle and Delight, Freeman and Co, New York, 1982.
PILLIS, de, J. 777 Mathematical Conversation Starters, MAA, 2002. Pages 143-146.
GRANCHER, G. de la RUE, T., Énigmes mathématiques. Maths en scène. Brochure APMEP 121 (1998).

Le lien qui suit permet de consulter une démonstration mathématique du résultat auquel nous sommes arrivés mais en termes de probabilités conditionnelles : [http://irmi.epfl.ch/cmos/Pmmi/xcspool/course1_fr45.htm]

mercredi, février 20, 2008

VISITE EN FRANCE

Je serai en France en mars pour les premières du film Chomsky et co., des conférences ainsi que des rencontres organisées dnas des librairies.

Voici à quoi ressemble mon calendrier — pour le moment:


Jeudi 13 mars => Projection à Bordeaux + rencontre librairie*
Vendredi 14 mars => Projection à Toulouse + rencontre librairie
Samedi 15 mars => Projection matinale à Toulouse, retour Paris
Dimanche 16 mars => Salon livre Paris
Lundi 17 mars => Salon livre Paris + projection Paris
Mardi 18 mars => Salon livre Paris + projection Pontoise
Mercredi 19 mars => Salon livre Paris + débat Libr. Quilombo (PCAI)
Jeudi 20 mars => Projection Montpellier + rencontre Librairie
Vendredi 21 mars => Projection Avignon + rencontre Librairie
Samedi 22 mars => Projection Marseille + rencontre Librairie
Dimanche 23 mars => Marseille (congé)
Lundi 24 mars => retour Paris
Mardi 25 mars => Paris-Montréal

PRÉSENTATION DE MICHAEL ALBERT

[Je reproduis ici une présentation de Michael Albert qui est parue en préface à son ouvrage: L'élan du changement, Écosociété, Montréal, 2003]


C’est avec un immense plaisir que je préface le présent ouvrage de Michael Albert, qui est son tout premier livre à paraître en français. On y trouvera des articles consacrés aux mouvements sociaux qui se sont mis en branle depuis quelques années à l’échelle planétaire et qui combattent le nouvel ordre mondial. Michael invite à s’interroger sur le sens, la nature et la portée de leur action, sur les tâches accomplies et sur celles qui restent à accomplir. Je n’ai aucun doute que cette publication sera suivie de nombreuses autres. Michael, auteur prolifique, ne peut en effet manquer de trouver dans la langue de Molière des lecteurs aussi nombreux que ceux qu’il a déjà dans sa langue maternelle et qu’il commence à avoir dans les nombreuses autres langues dans lesquelles ses livres sont désormais traduits.

Bon nombre de ses lecteurs, j’en suis persuadé, reconnaîtront volontiers avoir, tout comme moi, contracté une forme de dette à son égard. C’est que l’action et la réflexion de Michael ont ceci de remarquable qu’avec une rigoureuse constance et sans complaisance ils s’efforcent d’identifier et de nommer les obstacles les plus importants placés, parfois par eux-mêmes, en travers de l’action des radicaux qui militent pour un monde meilleur. Michael, comme on va le voir dans cet ouvrage, n’en reste pas là et il cherche aussi des moyens de surmonter ces obstacles. Son travail, qui incarne merveilleusement de courageuses exigences morales et intellectuelles, ne peut manquer d’interpeller chacun et chacune de ceux qui aspirent à comprendre notre monde et à le changer pour le mieux et qui refusent de séparer ces deux objectifs.

Dans les pages qui suivent, je voudrais faire trois choses. Tout d’abord, présenter très brièvement Michael Albert; ensuite rappeler ce que sont ces exigences morales et intellectuelles dont j’ai parlé et qui irriguent le présent ouvrage, comme elles irriguent toute sa pensée et son action; enfin, toucher un mot sur ce qui constitue sans aucun doute son travail théorique le plus important et le plus ambitieux, à savoir ce modèle d’économie participative qu’il a élaboré avec Robin Hahnel.

***

Jeune homme, Michael Albert ambitionnait de devenir physicien et il est très probable que dans un monde plus sain c’est bien ce qu’il serait aujourd’hui. Mais durant les années soixante, alors qu’il était étudiant en physique au prestigieux MIT, Michael devait croiser le fervent militantisme qui s’y exprimait, en particulier dans l’opposition à la Guerre du Vietnam, et rencontrer Noam Chomsky[1]. Cela devait changer sa vie. La radicalisation politique qui s’ensuivit mit un terme à son projet de carrière, sans toutefois diminuer en rien d’une part son intérêt pour la science en général et la physique en particulier[2], d’autre part son attachement à ce que l’on pourrait appeler un ethos rationaliste dont il ne se départira fort heureusement pas lorsqu’il appliquera ses immenses talents aux questions sociales et politiques plutôt qu’aux atomes et aux particules élémentaires[3].

En 1967, Michael commence donc cette vie de militant, d’activiste et d’organisateur qui est depuis lors la sienne. Parmi les réalisations les plus importantes auxquelles il a pris part, on peut souligner la création de la maison d’édition South End Press, de Boston, qu’il a fondée avec d’autres dont sa compagne Lydia Sargent: organisée selon les principes de l’économie participative, elle compte désormais des centaines de titres à son catalogue; le mensuel Z Magazine; ZMI (Z Magazine Institute), qui organise depuis des années une université d’été et des conférences; enfin, Z Net (www.zmag.org), méga site internet qui est une des plus stimulantes et riches adresses de toute la toile[4].

Michael n’a jamais cessé d’écrire et l’on trouvera dans sa production une vaste gamme de textes allant d’articles circonstanciels se rapportant à l’actualité la plus immédiate à des écrits pédagogiques ou de conscientisation expliquant telle ou telle situation ou invitant à la mobilisation, en passant par des ouvrages plus théoriques et plus ambitieux. Dans cette vaste production, comme je l’ai laissé entendre, une place à part doit être faite à ce modèle économique dont je parlerai plus loin. Mais ce qui frappe peut être d’emblée à la lecture des écrits de Michael, c’est à mon avis un ton et, si on me permet de le dire ainsi, une tenue à la fois morale et intellectuelle. Si on me demande de décrire tout cela plus précisément, les mots rationalisme, générosité et inclusion me viennent spontanément à l’esprit. Comprendre le monde, s’adresser en termes clairs et compréhensibles à des gens pour qui cette compréhension est importante voire vitale, inviter à travailler pour le changer en donnant à la fois le goût de le faire et la conviction que ce travail n’est pas accompli en vain : voilà, concrètement, ce que ces mots recouvrent chez Michael Albert. Ses propres recherches en économie s’inscrivent dans cette perspective, celle d’une gauche radicale et sérieusement engagée dans l'atteinte des objectifs qu'elle défend tout en étant sans complaisance, autocritique et éminemment constructive.

Revenant sur ses années durant lesquelles il a commencé à militer, Michael m’avouait un jour : «J'ai été politisé au milieu des années soixante et comme tous ceux à qui cela arrive, j'ai beaucoup lu, étudié diverses traditions, comme le marxisme et ainsi de suite. Mais à un moment donné, je suis devenu très désappointé par les analyses du système qui existent et surtout par les propositions mises en avant. Pour être franc, je trouvais ces visions pathétiques. La plupart des gauchistes, quand on leur demandait ce qu'ils souhaitaient, n'avaient pas grand-chose à répondre, sinon d'affirmer leur attachement à certaines valeurs: on veut l'égalité, la justice dans la distribution de richesses et ainsi de suite; on veut mettre un terme à ... : et suivait ici une longue énumération. Ce qui n'est pas là un programme très positif; ce n'est qu'un rejet de certaines choses. C'est pour aller au-delà d’une telle manière de penser que j'ai commencé à travailler avec Robin Hahnel sur l'économie participative. Je ne sais pas si nos réponses sont satisfaisantes, mais, au moins, nous avons des réponses à proposer»

Une remarque semblable avait été faite par Pierre Kropotkine, il y a plus d’un siècle : «Les journaux socialistes ont souvent tendance à devenir de simples recueils de plaintes sur les conditions existantes. [mais] j’estimais, au contraire, qu’un journal révolutionnaire doit s’appliquer à recueillir les symptômes qui de toutes parts présagent l’avènement d’une ère nouvelle […] montrer aux esprits hésitants l’appui invisible que rencontrent partout les idées de progrès […] faire sentir à l’ouvrier que son cœur bat avec le cœur de l’humanité dans le monde tout entier; C’est l’espérance, et non le désespoir, qui fait le succès de révolutions»[5].

Le but du travail sur l’économie a donc été de construire ce que Michael appelle une «vision économique», sérieuse, crédible et grâce à laquelle il serait possible aux activistes de répondre à la question qu’on leur adresse souvent et avec raison : vous qui parlez d’abondance de ce que vous refusez, que voulez-vous donc? C’est une tâche primordiale et, comme il le rappelle encore dans le présent ouvrage, elle devrait être accomplie pour toutes les sphères de la société et pas seulement pour l’économie: culture, politique, famille, relations internationales, écologie, etc.[6] Les mouvements sociaux dont l’action depuis plusieurs années a été si remarquable peuvent espérer beaucoup de l’élaboration modeste, crédible et sérieuse de telles «visions». Ce point est si important que je me permets d’y insister.

On peut d’abord en attendre qu’elles servent de guide à l’action. Dans Alice au pays des Merveilles, celle-ci demande au chat dans quelle direction lui et elle devraient à présent aller; et le chat, malicieux, répond que cela dépend en grande partie du lieu où elle désire se rendre. La remarque est juste et disposer d’un modèle permet justement de donner un objectif et une direction à l’action, un peu comme une carte de navigation et une destination sont indispensables pour savoir dans quelle direction on doit aller.

On peut encore en espérer qu’elles nous inspirent. C’est qu’avoir un modèle en tête et lutter pour s’en approcher permet non seulement de donner un et du sens à l’action, mais permet aussi la mesure des progrès accomplis. Sachant ce qu’on vise invite à penser l’action en fonction de cet idéal. Partant, cela contribue à vaincre ce «culte de l’impotence»[7], cette pernicieuse idéologie aujourd’hui encore trop massivement rependue et selon laquelle le monde que l’on connaît est nécessaire et l’avenir qu’il annonce un destin contre lequel il serait illusoire et inutile de se battre. La possession d’un modèle permet en outre de mesurer les gains obtenus par des réformes sans se contenter de ne viser que des avancées réformistes.

On peut aussi en attendre qu’elles instruisent. La démarche de construction de modèles, en effet, si elle est accomplie avec tout le sérieux qu’elle appelle, constitue une fantastique école. Car il y a d’immenses vertus pédagogiques au fait de devoir non seulement expliquer de manière convaincante pourquoi il faut refuser telle ou telle institution mais encore et surtout, à devoir expliquer, toujours de manière crédible, ce qu’il serait possible et souhaitable de mettre en lieu et place de ces institutions.

On peut enfin espérer qu’elles aident à mobiliser. Sur le plan de l’économie, mais pas seulement là, la plupart des maux qui sont dénoncés par la gauche sont bien connus de la plupart des gens et en particulier, parce qu’ils en paient le prix, de ceux et de celles à qui nous devons nous adresser en priorité. Il y a lieu de penser que si l’audience de la gauche n’est pas plus large qu’elle ne l’est actuellement, c’est au moins en partie parce que celle-ci n’a pas su articuler de manière crédible et convaincante une vision de ce qu’il faudrait mettre à la place de ces institutions déplorables. On ne peut ni ne doit se contenter de répéter la litanie bien connue de son auditoire privilégié sur les misères du monde et il faut articuler une vision de ce qu’il serait possible et souhaitable de réaliser. Avoir un modèle, comme nous y invite Michael dans les pages qui suivent, cela permet d’avoir un programme positif à proposer.

Michael rappelle aussi qu’à défaut de disposer d’un tel modèle, les mouvements sociaux courent le risque de se constituer en ce qui est trop souvent perçu (parfois non sans raisons) comme un regroupement bien peu attirant de personnes qui s’entredéchirent en des querelles scolastiques. Bien des gens les trouveront alors bien loin de leur problèmes réels et cette distance se fera d’autant plus grande s’il arrive à ces activistes de s’opposer, en une sorte de posture intello-machiste, à un grand nombre des centres d’intérêts que cultivent nos contemporains (les sports, la télévision, et ainsi de suite), contemporains qu’elle finit même, parfois, par pointer d’un doigt accusateur en les exhortant à changer leurs comportements (consommer moins, devenez végétariens et ainsi de suite), renvoyant ainsi à la sphère privée ce qui ne se comprend, ne s’explique et ne se transforme que par l’action politique. Ajoutez à tout cela l’impression déplorable que Michael évoque et que bien des gens ressentent, à savoir que la lutte politique radicale pour un monde meilleur est réservée à une minorité de gens qui sont en mesure et qui acceptent de faire face aux gaz, aux policiers et à l’armée et vous obtenez un résultat suicidaire pour les mouvements sociaux qui doivent ,impérativement, se faire le plus inclusif possible s’ils veulent l’emporter.

Si on admet l’importance d’avoir et de proposer des visions, on trouvera un exemple remarquable de ce qu’il est possible de faire et d’une manière de s’y prendre avec l’économie participative — ou Écopar. Je devrai me limiter ici à n’en dire qu’un mot, mais les personnes intéressées trouveront dans la bibliographie qui suit de quoi satisfaire leur curiosité.

L’Écopar vise à concevoir et à rendre possible la mise en place d’institutions économiques permettant la réalisation des fonctions que doit accomplir une économie (allocation, production, consommation) mais dans le respect de certaines valeurs admises comme fondamentales. Il est en effet souhaitable, pense Michael, de partir dans une réflexion de ce genre des valeurs que devront incarner et favoriser les institutions. S'agissant de l'économie, les auteurs en ont avancé quatre.

La solidarité, pour commencer. Concrètement, cela signifie qu’une économie devrait engendrer des relations humaines où les gens se soucient les uns des autres. Cela semble évident, bien sûr, mais notre économie, on ne le sait que trop, produit tout le contraire. L'équité, ensuite, entendue à la fois comme équité de la rémunération et équité des circonstances. La gestion participative, encore, l’idée étant ici que les gens devraient avoir leur mot à dire lorsque des décisions sont prises et à proportion qu’ils sont touchés par ces décisions : la procédure une personne, un vote est ce qu'on retrouve parfois comme cas particulier à l'intérieur du système proposé. La diversité enfin, - des résultats, des moyens, des circonstances etc. - jugée incontournable et permettant d'échapper à l'homogénéisation.

Au total, l’Écopar propose un modèle économique dont sont bannis aussi bien le marché (capitaliste) que la planification centrale (des économies dirigées), la hiérarchie du travail et le profit. Dans une telle économie, d’inspiration libertaire, des Conseils de consommateurs et de producteurs coordonnent leurs activités au sein d’institutions fondées sur les valeurs préconisées. L’Écopar suppose la propriété publique des moyens de production et met en œuvre une procédure de planification décentralisée, démocratique et participative par laquelle des conseils de producteurs et de consommateurs font des propositions d’activités et les révisent jusqu’à la détermination d’un plan équitable et efficient. Le travail est distribué selon des «ensembles équilibrés de tâches» qui assurent des contributions et des sacrifices équitables de la part de chacun et la rémunération est fondée sur l’effort. Ce travail, j’en suis convaincu, donne un exemple qui doit être suivi et pointe la voie vers un type de démarche que doivent d’urgence accomplir les militants et les activistes.

***

Les pages qui suivent invitent donc les acteurs des récents mouvements sociaux à un moment de réflexion et de distance critique. Elles invitent à penser clairement, à transmettre de l'espoir et à chercher à réunir. Elles invitent à inventer des formes d'organisation et d'action inclusives, intégrantes et suggèrent qu'une partie de la réponse aux problèmes qu'elles identifient réside dans l'élaboration de "visions". Je suis convaincu que les tâches qu'elles nous invitent à accomplir sont aussi importantes et difficiles que le sont les questions qu'elles soulèvent. Mais les unes et les autres seront prises au sérieux par quiconque souhaite que nos mouvements ne s'essoufflent pas et qu'ils gagnent non seulement des réformes mais aussi, à terme, une transformation radicale de notre monde et des institutions qui le définissent.

Normand Baillargeon
Saint-Antoine-sur-Richelieu
Juillet 2003


[1] Je m’en voudrais de ne pas dire ici que Michael a souvent rappelé l’importance du rôle qu’ont jouées dans sa conscientisation politique les chansons qu’écrivait à cette époque Bob Dylan. [2] Michael, à temps perdu, écrit de remarquables articles de vulgarisation scientifique où se déploie tout son talent de pédagogue. On pourra lire par exemple : «The Real World is Messy. Chaos Theory», un exposé limpide de la théorie du chaos qui se trouve en ligne à : [http://zena.secureforum.com/Znet/zmag/articles/chaos.htm]; ou bien: «Théories of Evolution», disponible à : [http://zena.secureforum.com/Znet/zmag/articles/evolution_1.htm]; ou encore : «Neoclassical Micro And Macro Economics. Science Or Silliness?», disponible à : [http://zena.secureforum.com/Znet/zmag/articles/neoclasseco.htm] . Tous les liens cités dans cette préface ont été vérifiés le 8 juillet 2003. [3] Pour le dire beaucoup, beaucoup trop succinctement, Michael Albert fait partie de cette mouvance à la fois radicale et rationaliste qui, sans naïveté ou aveuglement, se reconnaît toujours dans une part centrale du projet des Lumières. Sur cet aspect de sa pensée que faute de place je ne me risquerai pas à aborder ici, on pourra lire notamment sa critique des idées de Richard Rorty, philosophe pragmatiste contemporain : «Richard Rorty the Public Philosopher» et « Rorty the Politico»,, respectivement à : [http://zena.secureforum.com/Znet/zmag/rortyphil.htm] et [http://zena.secureforum.com/Znet/zmag/articles/albert0ct98.htm]. Ou encore l’important débat sur la science et la rationalité tenu sous les auspices de Z Magazine et durant lequel Noam Chomsky, Barbara Ehrenreich et Michael Albert échangèrent avec certains critiques radicaux et post-modernistes de la science et de la rationalité. Ces textes et d’autres sur le même thème sont disponibles à : [http://www.zmag.org/ScienceWars/index.htm]. [4] On aura deviné dans tous ces noms un hommage rendu à Costa Gavras, le cinéaste du film Z (1969). [5] KROPOTKINE, P. (1989) Mémoire d’un révolutionnaire, Éditions Scala, Paris. Page 432. [6] Michael élaboré une sociologie politique qu’il développe dans un cours destiné aux militants. Ce cours a été généreusement traduit et mis en ligne par Jean-René David à : [http://www.ao.qc.ca/autodidactique/theorie/tabletheorie.html]. [7] L’expression est de Linda McQuaig. On aura reconnu le syndrome TINA : «There Is No Alternative». En bref : l’état du monde serait un destin et une fatalité contre laquelle on ne peut absolument rien.

ORIENTATION BIBLIOGRAPHIQUE

1. PRINCIPAUX OUVRAGES DE MICHAEL ALBERT

ALBERT, M. (1974) What is to be Undone, Porter Sargent Publisher, Boston. Disponible en ligne à :[http://www.zmag.org/WITBU/witbuTOC.html].
ALBERT, M. et HAHNEL, R. (1978) Unorthodox Marxism an Essay on Capitalism, Socialism and Revolution, South End Press. Boston.
ALBERT, M. et HAHNEL, R. (1981) Socialism Today and Tomorrow, South End Press. Boston.
ALBERT, M. et HAHNEL, R. (1981) Marxism and Socialist Theory, South End Press, Boston.
ALBERT, M. et DILLINGER, D. (Éds) (1983) Beyond Survival : New Directions for the Disarmament Movement, South End Press, Boston.
ALBERT, M. et al. (Éds) (1986), Liberating Theory, South End Press, Boston.
ALBERT, M. et HAHNEL, R. (1990) Quiet Revolution in Welfare Economics, Princeton, NJ: Princeton University Press. Disponible en ligne à : [http://www.zmag.org/books/quiet.htm].
ALBERT, M. et HAHNEL, R. (1991) Looking Forward: Participatory Economics for the Twenty First Century, Boston: South End Press, 1991. Disponible en ligne à : [http://www.parecon.org/lookingforward/toc.htm].
ALBERT, M. et HAHNEL, R. (1991) The Political Economy of Participatory Economics, Princeton: Princeton University Press, Disponible en ligne à : [http://www.zmag.org/books/polpar.htm].
ALBERT, M. (1994) Stop the Killing Train, South End Press, Boston.
ALBERT, M. (2000) Moving Forward : Program for a Participatory Economy, Ak Press, San Francisco, Edinburg.
ALBERT, M (2003) Parecon. Life after Capitalism, Verso.

2. SUR L'ÉCONOMIE PARTICIPATIVE

BAILLARGEON, Normand, «Une proposition libertaire : l’économie participative» dans : (2001) Les Chiens ont soif, Agône et Comeau Nadeau, Montréal et Marseille. Également disponible sur internet à : [http://www.parecon.org/writings/normand1.htm].
BOWLES, Sam, «What Markets Can and Cannot Do», Challenge, July/August 1991.
DEVINE, Pat, Democracy and Economic Planning, Boulder: Westview Press, 1988.
DEVINE, Pat, «Markets Socialism or Participatory Planning?», Review of Radical Political Economics, Vol. 24; No. 3 & 4, 1992.
FOLBRE, Nancy, Contribution to «A Roundtable on Participatory Economics», Z Magazine, July/August, 1991.
HAGAR, Mark, «Contribution to A Roundtable on Participatory Economics», Z Magazine, July/August, 1991.
MANDEL, William M, «Socialism: Feasibility and Reality», Science and Society, Vol. 57, No. 3, Fall 1993.
NOVE, Alec, The Economics of Feasible Socialism Revisited, London: Harper-Collins Academic, 1990.
SCHWEICKART, David, «Socialism, Democracy, Market, and Planning: Putting the Pieces Together», Review of Radical Political Economics, Vol. 24; No. 3 & 4, 1992.
SCHWEICKART, David, Against Capitalism, Cambridge: Cambridge University Press, 1993.
WEISSKOPF, Thomas, «Toward a Socialism for the Future in the Wake of the Demise of the Socialism of the Past», Review of Radical Political Economics, Vol. 24; No. 3 & 4, 1992.
Un numéro spécial de la revue Science and Society (Vol. 66, No 1, Spring 2002) et intitulé : «Bulding Socialism Theoretically : Alternatives to Capitalism and The invisible Hand» consacre plusieurs pages à l’économie participative.

samedi, février 16, 2008

DROGUE ET SPORTS

Selon un rapport rendu public en janvier dernier, plusieurs joueurs des ligues majeures de baseball ont recours à de drogues interdites pour améliorer leurs performances. Le Québécois Eric Gagné faisait partie des 87 joueurs incriminés par ce rapport.

Cette situation n’est pas propre au baseball et, dans de très nombreux sports, le recours à des drogues interdites est répandu — le cas le plus flagrant étant peut-être celui du cyclisme.

Dans la Ligue Nationale de Hockey, toutefois, les dirigeants nient vigoureusement que des joueurs se droguent. Mais les fans sont sceptiques, si on en croit un récent sondage (La Presse Canadienne et Harris/Decima) qui rapporte que «près de la moitié des Canadiens croient que plusieurs, ou à tout le moins un bon nombre de joueurs de la Ligue nationale de Hockey, font usage de produits dopants»

Qui a raison? Je n’en sais rien et je n’ai aucune compétence pour me prononcer. Mais il y a dans toute cette question de la drogue et du sport un aspect sur lequel la philosophie peut jeter un éclairage. Le voici : est-il légitime de vouloir interdire aux athlètes le recours à des drogues?

Comme vous allez le voir, poser cette question nous conduit à devoir faire des distinctions conceptuelles et à affronter des questions normatives qui sont, conjointement, la marque des problèmes philosophiques.

Des arguments en faveur de l’interdiction des drogues dans le sport

Convenons de limiter notre discussion aux adultes qui pratiquent des sports de haut niveau (olympisme, par exemple) ou qui sont des professionnels (joueurs de hockey, de baseball, de football, etc.). Distinguons aussi des drogues destinées à améliorer les performances (dorénavant DP) et celles qu’on appellera récréatives (le pot, le haschisch).

Avec le philosophe du sport (oui, oui : ça existe!) Drew Hayland, je propose de distinguer cinq arguments principaux qui sont avancés pour interdire à ces sportifs adultes d’utiliser des DP.

Les voici : 1. Les dangers pour la santé de l’utilisateur; 2. l’inéquité qui résulte de la prise de la drogue; 3. la pression ainsi exercée sur les autres joueurs; 4. la dénaturation de la personne et du sport que la drogue entraîne; 5. le manquement à des devoirs liés au statut de modèle des athlètes de haut niveau.

Voyons cela de plus près.

1. Les drogues que prennent les athlètes (par exemple, les stéroïdes anabolisants), sont réputées, surtout dans la quantité qu’ils ou elles les prennent, avoir des effets nocifs sur la santé. Ces effets présumés seraient physiques (cancer, perte de cheveux, masculinisation des femmes, par exemple) et psychologiques (augmentation de l’agressivité, instabilité de l’humeur, etc.).

2. Ceux et celles qui décident malgré tout de prendre des DP et qui peuvent le faire (ils en ont les moyens, ont accès à ces produits, etc.) vont, par là, bénéficier d’un avantage injuste sur les autres, qui ne veulent ou ne peuvent se les payer.

3. Dans les sports de haut niveau, les différences entre les performances individuelles sont minimes. Entre le gagnant du 100 mètres et le deuxième, il y aura typiquement un faible écart. Mais au premier iront la fortune et la gloire et personne ne se souviendra du deuxième. Au total, cela constitue une incitation à utiliser les DP, voire même une forme de coercition.

4. Le sport met en compétition des personnes qui, par des efforts et du travail, performent plus ou moins bien. Faire intervenir les drogues dénature les personnes et le sport : au bout du compte, ce sont des produits chimiques issus de technologies (et qu’on cherche à masquer) qui sont en compétition. Poussons cette logique jusqu’au bout et imaginons un homme «bionique» avec des jambes et des bras artificiels super performants. Cet homme pourrait bien patiner à une vitesse jamais vue et avoir un lancer frappé impossible à bloquer : mais beaucoup refuseront de dire qu’il s’agit encore d’une personne qui joue au hockey ou de le laisser jouer dans la LNH.

5. Finalement, comment oublier que ces athlètes sont des modèles, en particulier pour tant de jeunes? Apprendre que Saku Koivu prend de la DP pourra inciter certains de ses admirateurs qui jouent au hockey à en prendre eux et elles aussi et pourra laisser à de nombreux autres l’impression que prendre des drogues n’est pas si terrible : après tout, Koivu le fait bien.

Ce sont là de solides arguments et ils ont convaincu bien des gens qu’il est raisonnable d’interdire le DP aux athlètes adultes de haut niveau. Et pourtant, contre chacun d’eux, il existe des contre-arguments qui méritent réflexion.

Je vous suggère d’essayer d’en imaginer quelques-uns avant de poursuivre votre lecture.

Des contre-arguments

Ici encore, je suivrai Drew Hayland pour présenter certaines des répliques qu’on pourra mettre de l’avant contre les arguments précédents. Comme on va le voir, la stratégie consiste typiquement à montrer que les choses sont moins claires qu’on pourrait le penser.

Songez par exemple au concept de «drogue» et, bien vite, vous conviendrez que rien n’est simple. C’est ainsi que les athlètes, comme tout le monde, consomment un bon nombre de drogues sans qu’on trouve à y redire : aspirine, café, bière, vin, et bien d’autres. On dira sans doute que ce sont les DP et non les drogues récréatives qu’on veut bannir; mais, là encore, rien n’est simple.La caféine a un effet sur la performance et bien d’autres produits également, qui ne sont pas bannis.

Mais venons-en à nos cinq arguments.

1. Le premier faisait valoir les dangers des DP sur la santé. Mais les effets néfastes des DP sur la santé ne sont pas toujours clairement établis – comme le sont les effets de la cigarette, par exemple. De plus, dans certains cas, on interdit en faisant comme s’il s’agissait de prises de drogues des pratiques dont on sait qu’elles n’en sont pas et ne sont même pas néfastes : par exemple, le fait de se réinjecter son propre sang. Enfin, même si on accorde que certaines drogues en certaines quantités ont des effets néfastes sur la santé, il se trouve que la simple pratique de certains des sports où l’on interdit leur usage est plus dangereuse encore. C’est ainsi que la boxe, le football, l’alpinisme et le hockey font très probablement plus de blessés, souvent graves, et parfois même de morts, que les anabolisants. Ce premier argument est donc moins clair et a moins de poids qu’on a pu le penser à première vue.

2. L’usage de drogues, disait-on ensuite, donne un avantage injuste à qui les consomme. Mais est-ce vrai? Un sport est juste quand son règlement est appliqué de la même manière à tous les participants.Après quoi, ce que le sport permet justement de mettre en évidence ce sont des inégalités, qui ne sont pas injustes. Gretzky jouait mieux au hockey que tous les autres joueurs : la situation était inégale, mais pas injuste, puisqu’il était soumis au même règlement. L’athlète qui s’entraîne plus fort et plus longtemps et qui donne ensuite une performance meilleure que les autres leur est inégale, mais ce n’est pas injuste. La personne qui mesure 7 pieds a un avantage énorme sur celle qui en mesure 6 pour jouer au basket-ball : est-ce injuste? Qui fait de la musculation a dans bien des sports un avantage sur les autres : faut-il interdire la musculation? Encore une fois, il y a place à la discussion quant à ce qui est juste et injuste et soutenir que le fait de prendre certains produits procure d’emblée un avantage injuste est loin d’être toujours clair.

3. Mais la pression exercée sur les autres athlètes pour qu’ils se droguent eux aussi : voilà un bon argument, non? Pas sûr, rétorquent certaines personnes. Dans tous les métiers, les personnes décident en partie de ce qu’ils y investissent et certains choisissent de travailler plus fort, plus longtemps que les autres. Cela ne constitue pas une pression indue sur les autres. Pourquoi dire que c’est le cas avec les DP?

4. Et la dénaturation de la personne, puis du sport lui-même? Ici encore, certains feront valoir que ce que signifient personne et sport au «naturel» est plein d’ambiguïtés. Bobby Orr (le meilleur joueur de tous les temps, selon moi…) jouait en 1976 sous l’effet de fortes injections de cortisone pour soulager son genou blessé : était-ce naturel? La testostérone, qui compose les stéroïdes anabolisants, est naturelle, mais pourtant interdite. On le voit : ici encore, on trouvera une foule d’ambiguïtés et d’imprécisions.

5. Reste l’argument du rôle de modèles que jouent les athlètes, surtout auprès des plus jeunes. Certes, on voudrait que les personnes que nos jeunes admirent aient de belles qualités morales et personnelles : qu’elles soient intelligentes, généreuses, sensibles, nobles, qu’elles s’expriment bien et tout ce que vous voudrez. Mais tout cela, qui est souhaitable, ne saurait être exigé. Car si on se mettait à avoir de telles exigences, où arrêterait-on? Exigera-t-on des athlètes le célibat, l’abstinence à l’alcool? Non? Alors pourquoi en serait-il autrement avec les DP?

***

C’est certes un sujet bien complexe et je n’ai pu ici que l’effleurer. Mais une chose est certaine : les philosophes du sport ont jeté un doute sérieux sur les interdits pesant sur les DP. Et ils commencent à être entendus. C’est ainsi qu’un récent éditorial de la prestigieuse revue Nature (448 : 2, 2007, p. 512) soutient que ces interdictions sont des relents d’un autre âge et ne résistent pas à l’analyse. Les athlètes, pensent de plus en plus de gens, devraient pouvoir, en toute connaissance de cause et sous suivi médical, prendre toutes les drogues qu’ils désirent. Et on devrait éduquer plutôt qu’interdire.

Qu’en pensez-vous? Où vous vous situez sur la question vous donnera une indication de votre position sur une question centrale en philosophie politique. Terminons là-dessus, si vous le permettez.

Paternalisme et libéralisme

Nos sociétés sont libérales — pas au sens de notre Parti Libéral, mais au sens philosophique du terme. Cela signifie notamment que l’État n’a pas le droit de vous imposer une conception de ce que vous devriez faire de votre vie, qui reste un sujet sur lequel chaque adulte est libre de choisir en fonction de sa conception de ce qu’est une vie bonne.

Cela a pour corollaire qu’à moins que ce ne soit pour protéger les autres, on ne peut limiter la liberté d’un adulte (le cas des enfants est différent), même pour son bien.

Voici comment un des principaux fondateurs du libéralisme politique exprime et justifie cette idée : «La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de la force contre un de ses membres est de l'empêcher de nuire aux autres. Contraindre quiconque pour son propre bien, physique ou moral, ne constitue pas une justification suffisante. [on peut certes] lui faire des remontrances, le raisonner, le persuader ou le supplier, mais non le contraindre ou lui causer du tort s'il agit autrement. La contrainte ne se justifie que lorsque la conduite dont on désire détourner cet homme risque de nuire à quelqu'un d'autre. […] Mais pour ce qui ne concerne que lui, son indépendance est, de droit, absolue. Sur lui-même, sur son corps et son esprit, l'individu est souverain.» (John Stuart Mill, De la liberté, 1859)

Cette attitude libérale, si vous la partagez entièrement, tendra à vous faire affirmer qu’on n’a pas le droit d’empêcher des athlètes adultes de prendre les produits qu’ils veulent, même des DP. Le faire, selon vous, serait commettre ce péché qu’en philosophie politique on appelle le paternalisme, i.e. prétendre agir au nom du bien d’une autre personne, en pensant qu’on le connaît mieux qu’elle.

À cela, d’autres vont répliquer qu’il y a pourtant bien des cas où la collectivité impose des choses à ses adultes pour leur bien. Il y aurait donc, selon certains, à côté du paternalisme usuel et toujours répréhensible, une version modérée du paternalisme, qui serait, lui, justifiable.

Si vous adhérez à cette idée, vous pourrez tenter de justifier qu’on limite la liberté des athlètes de se droguer au nom d’un paternalisme faible. Qui a raison? Pour vous aider à y réfléchir, voici justement des exemples où notre société a fait des choix qui vont dans le sens d’un paternalisme modéré — et ont pris des décisions que des libéraux plus purs auront tendance à dénoncer comme du paternalisme. Je vous suggère de chercher à préciser où vous vous situez sur tous ces cas, comme sur celui de la DP :

Obliger les gens à porter la ceinture de sécurité au volant; ou le casque à moto; interdire les duels; interdire l’achat de certains médicaments sans prescription médicale; interdire la baignade à certains endroits; interdire la prostitution; légiférer la pornographie; donner à des enfants des traitements même si leurs parents les refusent pour eux; imposer une retenue sur salaire pour un régime de retraite.

vendredi, février 08, 2008

FRIANDISE INTELLECTUELLE: LES PROBLÈMES DE GETTIER

L’expression «Les problèmes de Gettier» réfère, en épistémologie, à deux contre-exemples imaginés par Edmund Gettier, dans un très court mais immensément célèbre et influent article paru en 1963 (Gettier, E. (1963) «Is Justified True Belief Knowledge?», Analysis 23 (6): 121–123).

Ces deux contre-exemples sont destinés à montrer que l’analyse paradigmatique du concept de connaissance est inadéquate.

Je voudrais ici rappeler ce que sont ces deux contre-exemples imaginés par Gettier et montrer en quoi ils invitent à conclure à l’insuffisance de la définition paradigmatique de la connaissance. Mais, avant tout, il convient de rappeler en quoi consiste justement cette définition paradigmatique de la connaissance.

Comme tant de choses en philosophie, elle trouve son origine chez Platon, plus précisément dans le Théétète.

La définition paradigmatique de la connaissance

Dans ce dialogue, Socrate s’adresse au personnage qui lui donne son titre pour lui demander ce qu’est la connaissance.

Théétète commence par répondre que ce sont toutes ces disciplines que lui enseigne son professeur : l’astronomie, l’histoire naturelle, les mathématiques, etc.

Socrate lui fait alors comprendre que si ce sont bien là des exemples de connaissances, ce n’est pas ce qu’il lui a demandé : ce que Socrate veut, c’est que Théétète lui dise ce qu’est la connaissance. Théétète ne peut pour cela se contenter d’une simple énumération de connaissances.

Celui-ci en convient. S’ensuit alors un long échange au terme duquel Théétète et Socrate convergent vers une définition qui sera ensuite reprise dans la tradition philosophique occidentale. Elle sera incorporée au sein de la philosophie analytique du XXe, où elle sera reformulée de manière canonique et connue comme «l’analyse tripartie de la connaissance». (On doit cette formulation canonique à Roderick M. Chisholm. On la trouvera dans: Perceiving : A Philosophical Study, Cornell University Press, New York, 1957, page 16.)

C’est que selon cette analyse, il y a connaissance là où trois conditions sont satisfaites.

Rappelons-les et, pour cela, posons un sujet (S) et une proposition (P).

On aura :

S sait que P = Df

1. S est de l’opinion que P (ou si l’on préfère: croit que P);
2. P est vrai;
3. La croyance que P par S est épistémiquement justifiée.

Cette analyse est extrêmement convaincante et c’est justement pourquoi elle a si longtemps constitué le cadre paradigmatique des débats et des discussions en épistémologie.

Je ne peux en effet savoir que P si je ne pense pas que cette proposition est vraie; je ne pourrai non plus dire le savoir si P se révèle être fausse; enfin, je ne peux savoir P que si je la pense vraie pour de bonnes raisons (on ne sait pas une chose que l’on répète sans la comprendre, qu’on affirme par hasard, et ainsi de suite).

Cette analyse incite à conclure que ces trois conditions doivent être conjointement satisfaites pour que S puisse prétendre savoir que P.

Or, ce que Gettier a justement voulu montrer, par deux contre-exemples, c’est que cette analyse tripartite de la connaissance est insatisfaisante.

Pour ce faire, il a imaginé des situations où les trois condition sont satisfaites, mais où ne peut pas dire de S qu’il sait que P.

Voyons cela de plus de près (dans les paragraphes qui suivent, je vais simplement paraphraser les deux contre-exemples proposés par Gettier).

Les deux contre-exemples de Gettier

1. Smith, Jones, un poste et dix pièces de monnaie

Supposons que Smith et Jones sont les deux candidats à un certain poste. Supposons en outre que Smith a des bonnes raisons de tenir pour vraie la proposition conjonctive suivante :

(a) C’est Jones qui va obtenir le poste et Jones a dix pièces de monnaie dans sa poche.

Ce que sont ces bonnes raisons importe peu (disons, si vous voulez, que le président de la compagnie a dit à Smith que Jones allait obtenir le poste et que Smith vient tout juste de voir Jones compter la monnaie qu’il a dans sa poche) : l’important, ici, est que Smith est épistémiquement justifié de tenir (a) pour vraie.

Smith est alors épistémiquement justifié de croire que la proposition suivante, qui s’ensuit, est vraie :

(b) La personne qui va obtenir le poste a dix pièces de monnaie dans sa poche.

Mais supposons aussi que, sans qu’il le sache, c’est bien lui, Smith, et non Jones, qui va obtenir le poste; supposons encore que lui-même, Jones, a également, sans le savoir, dix pièces de monnaie dans sa poche. La proposition (b) est donc vraie, bien que la proposition (a), à partir de laquelle on l’a inférée, soit fausse.

Gettier suggère que dans cet exemple :

• la proposition (b) est vraie;
• Smith croit que la proposition (b) est vraie;
• Smith est justifié de croire que la proposition (b) est vraie.

Pourtant, il est évident que Smith ne sait pas que la proposition (b) est vraie : d’une part puisqu’elle est vraie en vertu du nombre de pièces de monnaie qu’il a dans sa poche et qu’il ignore; d’autre part parce qu’il fonde sa croyance en la proposition (b) sur le nombre de pièces de monnaie dans la poche de Jones, qu’il croit en outre, mais à tort, être la personne qui obtiendra le poste.

Venons-en au deuxième contre-exemple de Gettier.

2. Smith, Jones, Brown et une voiture de marque Ford

Supposons que Smith a de bonnes raisons de tenir pour vraie la proposition suivante :

(c) Jones possède une voiture de marque Ford.

(Ici encore, on pourra donner la justification que l’on veut à cette croyance, l’important étant que Jones soit épistémiquement justifié de penser que (c) est vrai).

Imaginons en outre que Smith a un autre ami appelé Brown, et dont il ignore où il se trouve.

Smith choisit au hasard trois noms de lieux avec lesquels il formule les trois propositions suivantes :

(d) Ou bien Jones possède une voiture de marque Ford, ou bien Brown est à Boston;

(e) Ou bien Jones possède une voiture de marque Ford, ou bien Brown est à Barcelone;

(f) Ou bien Jones possède une voiture de marque Ford, ou bien Brown est à Brest-Litovk.

La proposition (c) implique chacune de ces trois propositions. Le remarquant, Smith conclura, avec raison, que puisqu’il a de bonnes raisons de croire (c), il est épistémiquement justifié de sa part de croire ces trois dernières propositions — bien qu’il ignore où se trouve Brown.

Supposons encore qu’à ce moment précis, Jones n’est plus le propriétaire d’une voiture de marque Ford, mais conduit une voiture de location. Et supposons pour finir que, par pure coïncidence, le lieu nommé dans la proposition (e) est bel et bien le lieu où se trouve Brown.

Gettier suggère que dans cet exemple Smith ne sait pas que (e) est vraie même si :

• (e) est vraie;
• Smith croit que la proposition (e) est vraie;
• Smith est justifié de croire que la proposition (e) est vraie.

Ces deux contre-exemples, suggère Gettier, montrent que la définition tripartite de la connaissance est inadéquate, plus précisément qu’elle ne donne pas la condition suffisante permettant de dire d’une personne qu’elle a la connaissance d’une proposition donnée.

Peut-on éviter cette conclusion et préserver l’analyse tripartite de la connaissance? Faut-il au plutôt revoir cette définition? Quelles nouvelles conditions faut-il alors adjoindre à la traditionnelle définition tripartite?

Une abondante littérature est consacrée à ces questions et à de très nombreuses autres suggérées par les problèmes de Gettier. Leur examen déborde le cadre de ce texte; mais je reviendrai sans doute sur le sujet uen autre fois.

Pour en savoir plus :

L’article de Gettier et certains des textes qu’il a inspirés sont réunis dans : DUTANT, J. et ENGEL, P. (éd.) Philosophie de la connaissance. Croyance, connaissance, justification, Vrin, Paris, 2005.

mercredi, février 06, 2008

LE CARRÉ DISPARU

Je prépare un texte pour une revue où je tiens une (brève) rubrique de jeux mathématiques. J'ai pensé parler cette fois de ces célèbres découpages de Curry.

Je me demande si mon explication du phénomène est claire. Votre avis?

***

Considérez les deux triangles suivants :



Celui du haut, on le voit, a été découpé en quatre figures : en haut, à droite, un petit triangle, mesurant 2 unités de haut et dont le côté mesure cinq unités; juste sous lui, un heptomino (une figure à 7 unités de surface); sous celle-ci, un octomino (une figure de 8 unités de surface); enfin, le grand triangle qui reste, qui a trois unités de haut et dont le côté mesure huit unités.

Le deuxième triangle a été composé en replaçant ces quatre morceaux. Or on peut le constater: réorganisées, elles laissent un trou d’une unité.

Problème. Il s’agit évidemment d’une illusion : mais comment fonctionne-t-elle?

L’illusion est créée par le fait qu’aucune des deux triangles n’a exactement la même surface que les parties qui le composent.

Voyons cela. On s’en souvient : on mesure la surface d’un triangle en mesurant sa base par sa hauteur, puis en divisant le résultat par 2 : (b x h/ 2) — une formule que ces triangles sur fonds quadrillés permettent d’ailleurs de bien visualiser.

Ici, on a donc: 13 x 5 / 2 = 32, 5.

Or, les carrés occupent, dans le premier triangle, comptez-le, 32 unités et dans le deuxième, 32 + 1, soit 33 unités. Comment est-ce possible?

C’est simple. En raison de leurs proportions, le petit triangle que nous avons découpé en haut à droite (rapport de 5 :2) et le deuxième, plus grand, découpé à gauche (rapport de 8 : 3) ont des hypoténuses qui ne forment pas une ligne droite. Cette courbure est minuscule (1/128 d’unité) et on ne la voit que très difficilement à l’œil nu. Pourtant, notez sur la première figure le lieu où se croisent les hypoténuses des deux triangles (le petit et le grand); puis observez le même point sur la figure du bas. Vous verrez clairement l’effet produit. Dans le premier cas, les hypoténuses e rejoignent légèrement plus bas que dans le deuxième et la ligne obtenu est courbée vers l’intérieur ou vers l’extérieur selon le cas. On voit mieux tout cela sur l’illustration suivante :




La surface que couvre l’espace entre ces deux courbes mesure exactement l’unité manquante.

mardi, février 05, 2008

UNE ENTREVUE (CBC) SUR L'AUTODÉFENSE INTELLECTUELLE (EN ANGLAIS)

C'est ici: c'est au début de l'émission et ça dure une dizaine de minutes. Il faut décidément que je perfectionne mon anglais parlé!

lundi, février 04, 2008

LOUIS CORNELLIER PARLE DE PROPAGANDA

Louis Cornellier du Devoir accomplit un important travail dans ce journal. Cette semaine , il a (fort bien) parlé de Propaganda.

mardi, janvier 29, 2008

VOUS VOULEZ RIRE?/RÉFLEXIONS SUR L'HUMOUR

[Avertissement : L’histoire qui suit est entièrement fausse. Seuls les noms ont été conservés, afin de mettre tout le monde en cause.]

Cela s’est passé le 1er janvier 2008, vers deux heures du matin, au paradis. Un groupe de philosophes venait de regarder Bye Bye 2007 à la télévision et l’un d’entre eux dit tout à coup :

— Tout de même, ils aiment ça l’humour, ces Québécois! Ils ont non seulement des humoristes à la pelle et des émissions d’humour, mais aussi un festival de l’humour et même un musée de l’humour. En plus de cette rétrospective de l’année humoristique. Je l’ai d’ailleurs bien aimé, moi, ce Bye Bye : il était réussi puisqu’il m’a fait rire.

Un autre reprit :

— Attention, cependant. Il arrive qu’on rit même si ce n’est pas drôle. On me dit qu’un certain gaz fait rire. Et puis il y a le rire nerveux. Ou encore le rire vengeur, comme celui de Side Show Bob quand il pense à assassiner Bart Simpson.

Socrate passait par là et flaira aussitôt un de ces problèmes conceptuels dont il raffole.

— Mes amis, commença-t-il, je ne suis auprès de vous qu’un pauvre ignorant. Mais je désire m’instruire. Me permettrez-vous de me joindre à votre conversation?

Il y eut un léger soupir parmi l’assistance. L’ironie socratique, ils connaissent! Après tout, cela fait maintenant près de 2500 ans que Socrate leur fait le coup de se dire ignorant pour mieux mettre en évidence l’ignorance de ceux qui prétendent savoir. Mais une conversation avec lui est un spectacle que personne ne veut rater et toutes les personnes présentes se rassemblèrent donc autour du vieil homme.

— Dis-moi, dit-il en s’adressant au dernier philosophe qui avait parlé : quel lien vois-tu donc entre le rire (ou le sourire) et l’humour, le comique, ou si tu préfères, ce qui est drôle?
— Je dirais, mon cher Socrate, en me rappelant mes exemples du gaz, du rire nerveux ou vengeur, que le rire (ou le sourire) est quelque chose qui peut, dans certaines circonstances, être provoqué par un élément drôle chez les personnes qui en prennent connaissance.
— À la bonne heure, dit Socrate. Comme tu es savant. Je vais rapporter ta réponse à un de mes amis. Cependant, comme je le connais, il va aussitôt me dire : Socrate, pauvre balourd, pour éclaircir le mystère de la nature du rire, tu l’as enveloppé dans le mystère de la nature de l’humour. Le rire est ce qui est provoqué par l’humour, dis-tu? Fort bien, mais dis-moi maintenant ce qu’est l’humour, sinon je repartirai les mains vides de ta petite boutique à idées. Que devrais-je répondre à mon ami?

Il y eut quelques rires dans l’assistance et le pauvre philosophe répondit :

— Mais j’avoue n’en rien savoir, Socrate.
— Et pourtant, je suis certain que tu as en toi des réponses et qu’en dialoguant ensemble sérieusement nous pourrions les mettre à jour.
— Hélas, Socrate, je n’ai rien à dire et je me sens maintenant tout engourdi, comme si j’avais été frappé par une raie électrique.
— Laisse-moi t’aider. Durant ce Bye Bye, tu as bien ri?
— Oui, bien sûr. Par exemple, l’imitation de Pauline Marois était hilarante.
— Alors dis-moi pourquoi tu en as ri. Qu’est-ce qui était drôle et pourquoi était-ce drôle?
— J’ai bien une idée ou deux, Socrate, mais tu vas les mettre en pièces. Je ne veux plus que tu m’interroges.

Un homme s’avança.

— Socrate, dit-il, je m’appelle Thomas Hobbes et j’ai vécu longtemps après toi. Avec Aristote et bien d’autres, j’ai soutenu une célèbre théorie de l’humour : l’humour comme supériorité.
— Parle, mon bon ami, je t’écoute.
— C’est tout simple. Selon ma théorie, l’humour naît quand une personne éprouve un sentiment de supériorité devant une autre. On éprouve alors une sorte de soudain moment de gloire qui nous fait nous sentir bien : ce qu’on exprime par le rire ou le sourire. C’est exactement ce qui se passait quand Guy-A imitait Mme Marois : on se sentait grandi devant son ridicule et c’est pourquoi on riait! Le rire sert à ponctuer la victoire narcissique que nous procure le spectacle des faiblesses d’autrui. Mais attention : il faut pour que ce soit drôle que ce ne soit pas grave. On rira d’un homme qui trébuche, mais pas d’un homme qui meurt d’une chute.

Un homme intervint là-dessus.

— Ta théorie est intéressante, Thomas et elle s’appliquera à bien des cas où on rit. Mais elle ne s’applique pas à de nombreux autres. Pour ceux-là, il faut invoquer la théorie de l’humour comme perception d’incongruités. C’est notre ami Emmanuel Kant qui l’a avancée. Mais il est 17h 42 et il est donc en train de prendre son bain, comme tous les jours entre 17h 25 et 17h 45. Je vais donc parler pour lui.
— Nous t’écoutons, dit Socrate.
— Voici donc l’idée de Kant et de nombreux autres philosophes. L’humour naît quand l’esprit perçoit un fait anormal, inattendu, bizarre : incongru, quoi! qui rompt avec l’ordre normal des choses. Alors, on rit. Dans ces cas, il arrive aussi qu’une tension soit créée et, si elle est résolue et que nous sommes ramenés à l’ordre normal des choses, là encore on rira. Ces moutons qu’on comptait au Bye Bye et qui finissaient par donner 2008 en sont un exemple.
— C’est éclairant pour des tas de cas où j’ai ri, dit quelqu’un. Par exemple, pour cette blague que m’a contée hier Épicure. Un homme entre dans une brasserie. Le garçon qui demande ce qu’il désire. Il répond : Une Heineken. Le garçon la lui apporte, mais le client refuse alors de payer, prétextant que c’est le garçon qui l’ayant approché lui a demandé ce qu’il voulait prendre! Le lendemain, le même client fait le même coup au deuxième garçon de la brasserie. Le troisième jour, il revient et les deux garçons l’attendent de pied ferme, décidés à ne pas le servir. Le client s’installe à une table, sort un couteau et un concombre qu’il entreprend de soigneusement découper en très fines rondelles. Intrigués, les garçons s’approchent et lui demandent ce qu’il fait. Je me prépare à aller pêcher, dit le client. Et qu’est-ce que vous allez prendre avec ça, demande un des garçons? Une Heineken, répond le client!
— Bien vu, dit Socrate. Le rire naît ici de ce qu’on retrouve du sens dans ce qui semblait du non-sens. Et je crois savoir que Sigmund Freud a repris cette théorie et l’a reformulée dans le cadre de la psychanalyse. Il existe d’autres théories de l’humour, mais ces deux-là sont les plus adoptées. Il me semble cependant qu’on ne fait pas assez de place à la dimension sociale du rire. Après tout, on ne rit pas tout seul : on rit en groupe et en riant, on se constitue comme groupe. Et voyez : on regarde justement le Bye Bye en famille, puis tout le monde en parle le lendemain.

Un homme intervient.

— Pour ma part, Socrate, j’ai justement parlé de cette dimension sociale du rire. Je m’appelle Henri Bergson et dans mon livre Le Rire, j’ai soutenu deux choses. D’abord, que le rire survient quand du mécanique est plaqué sur du vivant — ce qui est au fond une variante de la théorie de la supériorité. Voyez cette homme marcher. Sa démarche est souple, harmonieuse : voilà le vivant. Voyez le maintenant trébucher sur une pelure de bananes : il est devenu un pantin désarticulé et on est en présence de mécanique plaqué sur du vivant : c’est cela qui fait rire. Mais j’ai aussi ajouté que le rire joue socialement un rôle important: il sert à identifier en les conspuant des défauts qu’il tente de corriger. Pensez au sketch sur Hérouxville durant le Bye Bye: il était exactement de cet ordre.
— Mes amis, dit Socrate, il se fait tard et nous devrons nous arrêter ici. Je suggère que nous conclurons sagement si nous disons que nous avons diverses théories philosophiques intéressantes sur l’humour, mais qu’aucune, à elle seule, n’en rend entièrement compte.
— Avant de nous quitter Socrate, dit une femme, il y a une question que j’ai toujours voulu te poser. Dans tous les dialogues de Platon, tu ne ris qu’une seule fois et c’est au moment où tu t’apprêtes à mourir! Peux-tu m’expliquer?
— Ma chère, voilà une question dont discutent depuis toujours les historiens de la philosophie : ne m’en veux pas, mais je ne voudrais pas les priver du plaisir de forger des hypothèses et c’est pourquoi je ne te répondrai pas.

Et Socrate partit en souriant.

lundi, janvier 28, 2008

JE PARLE DE BERNAYS - TIRÉ D'UN FILM EN MONTAGE

EDWARD BERNAYS ET L’INVENTION DU «GOUVERNEMENT INVISIBLE»

[Introduction à "BERNAYS, E. Propaganda, [1928], rééd. La Découverte. Paris, 2007; Lux, Montréal, 2008.]

La propagande est à la démocratie ce que
la violence est à un État totalitaire.
Noam Chomsky

Edward L. Bernays, né à Vienne en novembre 1891, est mort plus que centenaire à Cambridge, Massachusetts, en mars 1995.

Son nom reste le plus souvent inconnu du grand public, et pourtant Bernays a exercé, sur les Etats-Unis d’abord, puis sur les démocraties libérales, une considérable influence. En fait, on peut raisonnablement accorder à John Stauber et à Sheldon Rampton qu’il est difficile de complètement saisir les transformations sociales, politiques et économiques du dernier siècle si on ignore tout de Bernays et de ce qu’il a accompli .

C’est qu’Edward L. Bernays est généralement reconnu comme un des principaux créateurs (sinon le principal créateur) de l’industrie des relations publiques et donc comme le père de ce que les Américains nomment le Spin, c’est-à-dire la manipulation — des nouvelles, des médias, de l’opinion — ainsi que la pratique systématique et à large échelle de l’interprétation et de la présentation partisanes des faits .

On pourra prendre une mesure de l’influence des idées de Bernays en se rappelant la percutante remarque d’Alex Carey, qui suggérait que «trois phénomènes d’une considérable importance politique ont défini le vingtième siècle». Le premier, disait-il, est «la progression de la démocratie», notamment par l’extension du droit de vote et le développement du syndicalisme; le deuxième est «l’augmentation du pouvoir des entreprises»; et le troisième est «le déploiement massif de la propagande par les entreprises dans le but de maintenir leur pouvoir à l’abri de la démocratie .» L’importance de Bernays tient précisément au fait qu’il a, de manière prépondérante et peut-être plus que quiconque, contribué à l’articulation et au déploiement de ce troisième phénomène.

Sous le titre revendiqué de Propaganda, l’ouvrage que vous allez lire est paru en 1928 et il peut être considéré comme une manière de «carte de visite» présentée avec assurance, voire même avec candeur, aux clients susceptibles de recourir aux services de la déjà florissante industrie créée par Bernays moins de dix ans plus tôt.

Après avoir exposé les fondements, en particulier politiques et psychosociaux, de la pratique des relations publiques qu’il préconise (chapitres 1 à 4), Bernays entreprend de donner des exemples concrets de tâches qu’elles peuvent accomplir ou ont déjà accomplies. Il insiste tout d’abord, comme on pouvait s’y attendre, sur la contribution que les relations publiques peuvent apporter aux institutions économiques et politiques (chapitres 5 et 6); mais il évoque aussi ensuite, avec la très nette intuition de l’extraordinaire étendue des domaines d’intervention qui s’ouvrent à la nouvelle forme d’«ingénierie sociale» qu’il met de l’avant, les services que les relations publiques peuvent rendre à la cause des femmes, au service social, à l’éducation, ainsi qu’à l’art et à la science (chapitres 7 à 10).

Par-delà ces exposés où il est parfois difficile de ne pas entendre le ton du bonimenteur, cette ambitieuse oeuvre de propagande en faveur de la propagande fournit l’occasion, à un personnage au parcours atypique, d’exposer et de défendre la solution que les circonstances historiques singulières dans lesquelles il s’est trouvé l’ont amené à préconiser au problème de la démocratie contemporaine tel qu’il le conçoit. Et c’est peut-être justement par les idées qu’il expose à ce sujet, par la transparence avec laquelle il dévoile certaines des convictions les plus intimes qui prévalent au sein d’une large part des élites de nos sociétés et de ses institutions dominantes, que cet ouvrage constitue un incontournable document politique.

Pour le constater, il sera utile de sommairement situer Bernays dans son temps.

Le singulier parcours d’un neveu de Freud

Edward L. Bernays est le double neveu de Sigmund Freud: son père est le frère de la femme du fondateur de la psychanalyse, tandis que la mère de Bernays, Anna Freud, est sa sœur. Bernays utilisera souvent cette prestigieuse filiation pour promouvoir ses services, mais ce qui le lie à son oncle va au-delà de cette simple relation familiale : l’oeuvre de Freud comptera en effet dans la conception que Bernays va se faire aussi bien de la tâche que doivent accomplir les relations publiques, que des moyens qu’elles doivent mettre en œuvre .

En 1892, la famille Bernays quitte Vienne pour les États-Unis (pour New York, plus précisément), où le père devient un prospère marchand de grains. Désireux de voir son fils Edward lui succéder dans cette profession, il l’incite à étudier en agriculture. Et c’est ainsi qu’en février 1912, après un peu plus de trois années d’études, Bernays reçoit son diplôme d’agriculture de la Cornell University. Mais cette expérience académique l’a profondément déçu et il assurera n’avoir appris que peu de choses à Cornell, sinon qu’il n’a aucunement l’intention de suivre les traces de son père.

Que faire, alors? Le journalisme l’attire et Bernays commence donc à écrire pour le magazine National Nurseryman. Le hasard lui fait rencontrer à New York, en décembre 1912, un ami qui lui propose de travailler avec lui à la publication de deux revues mensuelles de médecine que son père vient de lui léguer. Cette rencontre mènera à toute une série d’événements qui vont peu à peu faire de l’obscur journaliste d’abord un publiciste d’un nouveau genre, puis le créateur, le praticien et le chantre des relations publiques.

Tout commence quand, au début de l’année 1913, une des revues dont s’occupent Bernays et son ami (la Medical Review of Reviews) publie une très élogieuse critique d’une pièce d’Eugène Brieux : Damaged Goods . Cette pièce raconte l’histoire d’un homme qui contracte la syphilis, mais cache ce fait à sa fiancée : il l’épouse et celle-ci met ensuite au monde leur enfant syphilitique.

Cette pièce brisait deux puissants tabous : le premier, en parlant ouvertement de maladies transmissibles sexuellement, le deuxième, en discutant des méthodes de santé publique pouvant être utilisées pour les prévenir. C’est évidemment cette audace qui avait séduit l’auteur de la recension et incité Bernays et son ami à la publier dans leur revue, malgré les vives critiques que cette décision allait immanquablement susciter.

Dans les semaines qui suivent, Bernays apprend qu’un acteur célèbre, Richard Bennett (1872-1944), souhaite monter la pièce et que cette décision suscitera certainement une levée de boucliers de personnalités et d’organismes conservateurs. Bernays s’engage alors auprès de Bennett à faire jouer la pièce et même à prendre en charge les coûts de sa production. Pour y parvenir, il va inventer une technique qui reste une des plus courantes et des plus efficaces des relations publiques, une stratégie qui permet de transformer ce qui paraît être un obstacle en une opportunité et de faire d’un objet de controverse un noble cheval de bataille que le public va, de lui-même, s’empresser d’enfourcher. La technique qui permet une telle métamorphose de la perception qu’a le public d’un objet donné consiste à créer un tiers parti, en apparence désintéressé, qui servira d’intermédiaire crédible entre le public et l’objet de la controverse et qui modifiera la perception qu’il en a.

Misant sur la célébrité de Bennett, sur la respectabilité de la revue et sur sa mission médicale et pédagogique, Bernays va ainsi mettre sur pied le Sociological Fund Comitee de la Medical Review of Reviews. Son premier mandat sera bien entendu de soutenir la création de Damaged Goods. Des centaines de personnalités éminentes et respectées vont payer pour faire partie de cet organisme et leurs cotisations vont permettre à Bernays de tenir sa promesse de faire jouer la pièce, désormais perçue comme une méritoire œuvre d’éducation publique sur un sujet de la plus haute importance. Damaged Goods connaîtra un immense succès populaire et les critiques en seront on ne peut plus élogieuses.

Avec l’affaire Damaged Goods, le tout jeune homme qu’est encore Bernays — il n’a que 21 ans — vient de trouver sa voie. Il abandonne le journalisme et devient une sorte de publiciste et d’intermédiaire entre le public et divers clients.

Les premiers qu’il aura proviennent du milieu du spectacle : il s’occupe par exemple de promouvoir le tenor Enrico Caruso (1873-1921), le danseur Nijinsky (1890-1950) ainsi que les Ballets russes. Ces efforts donnent à Bernays l’occasion de raffiner ses stratégies et de déployer de nouvelles techniques par lesquelles la publicité emprunte des voies restées jusque-là inexplorées. En particulier, au lieu de simplement décrire en les vantant les caractéristiques d’un produit, d’une cause, ou d’une personne, cette nouvelle forme de publicité, qu’on est tenté de décrire comme étant d’inspiration freudienne, les associe à quelque chose d’autre que le public, croit Bernays, ne peut manquer de désirer. Le travail qu’il accomplit en 1915 en faveur des Ballets russes en tournée aux Etats-Unis donnera une idée de l’habileté de Bernays à cet exercice.

La vaste majorité des Américains ne s’intéresse alors guère au ballet et a plutôt un préjugé défavorable à son endroit. Pour le transformer en attitude positive, Bernays va s’efforcer de relier cet art à des choses que les gens aiment et comprennent. Dès lors, l’énorme campagne de publicité qu’il met en œuvre ne se contente pas de transmettre aux journalistes des communiqués de presse, des images ou des dossiers sur les artistes: elle vante dans les pages des magazines féminins les styles, les couleurs et les tissus des costumes qu’ils portent; elle suggère aux manufacturiers de vêtements de s’en inspirer; elle veille à la publication d’articles où est posée la question de savoir si l’homme américain aurait honte d’être gracieux; et ainsi de suite, avec le résultat que la tournée des Ballets russes connaîtra un extraordinaire succès et qu’elle ne sera pas terminée qu’on en annoncera une deuxième — tandis que de nombreuses petites américaines rêvent de devenir ballerines. De telles techniques nous sont certes devenues familières : mais elles étaient alors en train d’être inventées et Bernays a énormément contribué à leur création.

Il n’en reste pas moins que le publiciste qui connaît ces succès est bien loin du «Conseiller en relations publiques» qui, en 1919, fera son apparition sur la scène de l’histoire pour y occuper une si grande place. Que s’est-il donc passé entre 1915 et 1919 pour rendre possible cette mutation? Celle-ci s’explique essentiellement par le succès remporté par Bernays et de très nombreux autres journalistes, intellectuels et publicistes au sein d’un organisme mis sur pied par le Gouvernement américain en 1917, la Commission Creel : c’est ce succès qui va profondément transformer la perception que le milieu des affaires et le Gouvernement se font des publicistes, des journalistes et de la communication sociale en général et qui va donc rendre possible l’apparition des relations publiques au sens où nous les connaissons aujourd’hui.

Pour comprendre, remontons à la fin de la Guerre civile américaine, en 1865, alors que se prépare ce moment historique troublé, difficile et violent connu par dérision sous le nom de Gilded Age ou Âge doré — selon le titre d’un roman de Mark Twain et de Charles Dudley Warner .

De l’Âge doré à la Commission Creel

On s’en souviendra : on assiste durant ces années à l’avènement des trusts et des firmes (ou corporations), entités immensément puissantes et bientôt dotées d’une reconnaissance légale comme personnes morales immortelles. À leur tête, se retrouvent souvent ces mercenaires que l’histoire appellera les barons voleurs (robber barons ): ce sont par exemple Andrew Carnegie et la Carnegie Steel; John D. Rockefeller et la Standard Oil; Cornelius et William Vanderbilt et leurs chemins de fer.

Leur recherche d’efficacité et de rentabilité produit des phénomènes profondément inquiétants de concentration de capitaux, de formation de monopoles (ou du moins de quasi monopoles), en plus de générer à répétition des crises économiques — il y en eut en 1873, en 1893, en 1907, en 1919 et en 1929). Celles-ci apportent « le froid, la faim et la mort aux gens du peuple, tandis que les Astor, les Vanderbilt, les Rockefeller et les Morgan poursuivent leur ascension, en temps de paix comme en temps de guerre, en temps de crise comme en temps de croissance . »

C’est dans un contexte d’extrême concentration de la richesse mais aussi de fraudes financières et de scandales politiques mis à jour par ceux que l’on appellera les «muckrackers » (ou «déterreurs de scandales») que s’ouvre le XX e siècle. Grèves et conflits se succèdent à un rythme effréné et devant la puissance, l’intransigeance et l’arrogance des institutions dominantes (la phrase de William Vanderbilt est restée célèbre: «The public be damned!»), ouvriers, travailleurs et agriculteurs s’organisent. Bientôt, les corporations sentent qu’elles ne peuvent plus opérer en secret comme elles en ont l’habitude, mais sans savoir non plus comment réagir à la nouvelle donne ou comment s’adresser au public.

Leur premier mouvement sera de s’en remettre à leurs conseillers juridiques. Mais ette manière de faire se révélant inefficace, elles se tournent ensuite vers les journalistes : puisqu’ils écrivent dans les journaux et les magazines, ceux-ci, pense-t-on, connaissent le public et sauront communiquer avec lui. L’un de ces journalistes est Ivy Ledbetter Lee (1877- 1934) : il est une des rares personnes qui pourrait, avec quelque légitimité, contester à Bernays sa place au premier rang des créateurs de l’industrie des relations publiques .

Dès 1906, cet ancien journaliste était devenu «représentant de presse» pour la Pennsylvania Railroad et avait substantiellement amélioré la perception (très négative) que le public avait de cette compagnie — comme des compagnies ferroviaires en général, où les accidents étaient fréquents. Lee prône, avec succès, de faire face aux situations de crise en entretenant des relations ouvertes avec la presse, notamment en émettant des communiqués et en rencontrant les journalistes. Cette approche s’avère efficace et lui vaudra plusieurs clients, parmi lesquels il faut compter John D. Rockfeller, pour le compte duquel il gère une crise majeure occasionnée par la brutale répression d’une grève par la milice du Colorado et des gardes de la Colorado Fuel and Iron Company. L’événement, connu sous le nom de Ludlow Massacre, est survenu le 20 Avril 1914 : les miliciens et les gardes tirent ce jour-là à la mitraillette sur le campement de tentes des mineurs-grévistes et font plusieurs morts, parmi lesquels des femmes et des enfants. Pour calmer la colère du public, Lee adressa à la presse et à des leaders d’opinion de nombreux bulletins contenant des informations biaisées, partielles ou fausses.

Malgré tout, globalement, ces publicistes et journalistes ont un impact relativement mineur sur les problèmes d’image et de communication des corporations, notamment parce qu’ils ne sont pas pris très au sérieux par elles, qui, le plus souvent, ne jugent pas qu’ils offrent un service qui vaut le prix demandé. La Commission Creel va changer tout cela, en faisant la démonstration de la possibilité de mener à bien et sur une grande échelle un projet de façonnement de l’opinion publique.

Lorsque le Gouvernement des États-Unis décide d’entrer en guerre, le 6 avril 1917, la population est en effet largement opposée à cette décision : et c’est avec le mandat explicite de la faire changer d’avis qu’est créée par le Président Woodrow Wilson, le 13 avril 1917, la Commission on Public Information, ou CPI — souvent connue sous le nom de Commission Creel, du nom du journaliste qui l’a dirigée, George Creel (1876-1953).

Cette commission, qui accueille une foule de journalistes, d’intellectuels et de publicistes sera un véritable laboratoire de la propagande moderne, ayant recours à tous les moyens alors connus de diffusion d’idées (presse, brochures, films, posters, caricatures) et en inventant d’autres. Elle était composée d’une Section étrangère (Foreign Section), qui possédait des bureaux dans plus de 30 pays et d’une Section intérieure (Domestic Section) : elles émettront des milliers de communiqués de presse, feront paraître des millions de posters, (le plus célèbre étant sans doute celui où on lit: I want you for US Army, clamé par Uncle Sam) et émettront un nombre incalculable de tracts, d’images et de documents sonores.

La commission inventera notamment les fameux «Four minute men» : il s’agit de ces dizaines de milliers de volontaires — le plus souvent des personnalités bien en vue dans leur communauté — qui se lèvent soudain pour prendre la parole dans des lieux publics (salles de théâtre ou de cinéma, églises, synagogues, locaux de réunions syndicales, et ainsi de suite ) afin de prononcer un discours ou réciter un poème qui fait valoir le point de vue gouvernemental sur la guerre, incite à la mobilisation, rappelle les raisons qui justifient l’entrée en guerre des Etats-Unis ou incite à la méfiance — voire à la haine — de l’ennemi.

Sitôt la guerre terminée, le considérable succès obtenu par la commission inspirera à plusieurs — et notamment à certains de ceux qui y ont contribué — l’idée d’offrir la nouvelle expertise d’ingénierie sociale développée en temps de guerre aux clients susceptibles de se la payer en temps de paix — et donc d’abord aux entreprises, puis aux pouvoirs politiques. C’est justement le cas de Bernays, qui s’était très tôt joint à la Commission Creel : « C’est bien sûr, écrit-il ici, l’étonnant succès qu’elle a rencontré pendant la guerre qui a ouvert les yeux d’une minorité d’individus intelligents sur les possibilités de mobiliser l’opinion pour quelque cause que ce soit.» (Chapitre 2)

Bernays, praticien et théoricien des Relations publiques

En janvier 1919, Bernays participe à titre de membre de l’équipe de presse de la Commission on Public Information à la Conférence de paix de Paris. De retour aux Etats-Unis, il ouvre à New York un bureau qu’il nomme d’abord de Direction publicitaire avant de se désigner lui-même, dès 1920 et sur le modèle de l’expression Conseiller juridique, comme Conseiller en relations publiques et de renommer son bureau : Bureau de relations publiques.

Entre 1919 et octobre 1929, alors qu’éclate la Crise économique, les relations publiques vont susciter aux États-Unis un attrait immense et sans cesse grandissant.

Bernays n’est sans doute pas le seul à pratiquer ce nouveau métier durant les «booming twenties». Mais il se distingue nettement de ses confrères par trois caractères.

Le premier est l’énorme et souvent spectaculaire succès qu’il remporte dans les diverses campagnes qu’il mène pour ses nombreux clients.

Le deuxième tient au souci qu’il a d’appuyer sa pratique des relations publiques à la fois sur les sciences sociales (psychologie, sociologie, psychologie sociale et psychanalyse, notamment) ainsi que sur diverses techniques issues de ces sciences (sondages, interrogation d’experts ou de groupes de consultation thématique, et ainsi de suite).

Le troisième est son ambition de fournir un fondement philosophique et politique aux relations publiques et à leur pratique des balises éthiques. C’est par cette double visée que Bernays reste le plus original des théoriciens et des praticiens des relations publiques.

J’aborderai tour à tour chacun de ces trois caractères qui singularisent Bernays, mais en insistant surtout sur le dernier, de loin le plus important.

***

Entre sa sortie de la Commission Creel et la publication de Propaganda, Bernays a réalisé un très grand nombre de campagnes de relations publiques qui ont contribué à définir le domaine et à fixer les balises de sa pratique. On trouvera un indice de cette bouillonnante activité dans le fait que presque tous les exemples de campagne de relations publiques menées avec succès qu’il évoque dans les pages qui suivent, souvent en les décrivant sur un mode passif, ont en fait été réalisées par lui.

C’est notamment le cas du concours de sculpture sur barres de savon Ivory, conçu pour Proctor & Gamble, qui consommera un million de barres à chacune des 37 années durant lesquelles il sera tenu; de la promotion du petit déjeuner aux oeufs et au bacon vanté comme étant la forme typiquement américaine du petit déjeuner copieux et que des milliers de médecins (consultés par Bernays, bien entendu) ont recommandé; de la promotion de la vente de pianos par la défense de l’idée qu’un domicile devrait comprendre une salle de musique; de l’organisation de la très suivie conférence de 1920 de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP); de l’organisation à la Maison Blanche et pour le Président Coolidge de déjeuners en présence de vedettes de la chanson et du cinéma afin de transformer la perception du public du président comme d’un homme froid et distant; et de très nombreuses autres campagnes dont un bon nombre sont évoquées dans les pages qui suivent.

Après la publication de Propaganda, Bernays réalisera un grand nombre d’autres campagnes, dont plusieurs restent légendaires — citons en particulier l’organisation en 1929, pour General Electric, d’un anniversaire prenant prétexte de l’invention de la lampe à incandescence par Thomas Edison (1847-1931), événement que certains tiennent toujours pour un des plus spectaculaires exemples de propagande accompli en temps de paix.

Mais on peut soutenir que le succès le plus retentissant de Bernays sera d’avoir amené les femmes américaines à fumer. Cet épisode, si éclairant sur sa manière de penser et de travailler, mérite d’être conté en détail.

Nous sommes toujours en 1929 et cette année-là, George Washington Hill, Président de l’American Tobacco Co. décide de s’attaquer à ce tabou de l’époque qui interdisait à une femme de fumer en public, un tabou qui, théoriquement, faisait perdre à sa compagnie la moitié de ses profits.

Hill embauche donc Bernays, qui, de son côté, consulte aussitôt le psychanalyste Abraham Arden Brill (1874-1948), une des premières personnes à exercer cette profession aux Etats-Unis. Brill explique à Bernays que la cigarette est un symbole phallique représentant le pouvoir sexuel du mâle : s’il était possible de lier la cigarette à une forme de contestation de ce pouvoir, assure Brill, alors les femmes, en possession de leurs propres pénis, fumeraient.

La ville de New York tient à chaque année, à Pâques, une célèbre et très courue parade. Lors de celle de 1929, un groupe de jeunes femmes avaient caché des cigarettes sous leurs vêtements et, dramatiquement, à un signal donné, elles les sortirent et les allumèrent devant les journalistes et les photographes qui avaient été prévenus qu’une action d’éclat allait être posé par des suffragettes. Dans les jours qui suivirent, l’événement était dans tous les journaux et sur toutes les lèvres.

Les jeunes femmes expliquèrent que ce qu’elles allumaient ainsi, c’était des «flambeaux de la liberté» («torches of freedom »). On devine sans mal qui a donné le signal de cet allumage collectif de cigarettes, qui a inventé ce slogan; comme on devine aussi qu’il s’agit à chaque fois de la même personne et que c’est encore elle qui avait alerté les médias.

Le symbolisme ainsi créé rendait hautement probable que toute personne qui adhère à la cause des suffragettes sera également, dans la controverse qui ne manquera pas de s’ensuivre sur la question du droit des femmes de fumer en public, du côté de ceux et de celles qui le défendent – cette position étant justement celle que les cigarettiers souhaitent voir se répandre. Fumer étant devenu socialement acceptable pour les femmes, les ventes de cigarettes à cette nouvelle clientèle vont exploser.

On peut le constater sur cet exemple: Bernays aspire à fonder sur des savoirs (ici, la psychanalyse) sa pratique des relations publiques. Cette ambition, on l’a dit, est le deuxième trait qui le singularise parmi ses collègues.

Bernays, et c’est en cela que tient une part de l’originalité de sa démarche, est en effet convaincu de l’importance de ce que les sciences sociales peuvent apporter à la résolution de divers problèmes sociaux et donc, a fortiori, aux relations publiques. Il consulte donc ces disciplines et ses praticiens, s’en inspire, et leur demande des données, des techniques, des stratégies, des concepts et des théories.

Un de ses maîtres à penser sur ce plan — et revendiqué comme tel — est le très influent Walter Lippman (1889-1974) — en dialogue avec l’œuvre duquel certains ouvrages de Bernays semblent avoir été écrits. En 1922, dans Public Opinion, Lippmann rappelait que «la fabrication des consentements […] fera l’objet de substantiels raffinements» et que «sa technique, qui repose désormais sur l’analyse et non plus sur un savoir-faire intuitif, est à présent grandement améliorée [par] la recherche en psychologie et [les] moyens de communication de masse .» Comme en écho, Bernays écrit ici même : «L’étude systématique de la psychologie des foules a mis à jour le potentiel qu’offre au gouvernement invisible de la société la manipulation des ressorts de l’action individuelle telle qu’elle se manifeste au sein du groupe. Trotter et Le Bon d’abord, qui ont abordé le sujet sous un angle scientifique, Graham Wallas, Walter Lippmann et d’autres à leur suite, qui ont poursuivi les recherches sur la mentalité collective, ont démontré, d’une part que le groupe n’avait pas les mêmes caractéristiques psychiques que l’individu, d’autre part qu’il était motivé par des impulsions et des émotions que les connaissances en psychologie individuelle ne permettaient pas d’expliquer. D’où, naturellement, la question suivante : si l’on parvenait à comprendre le mécanisme et les ressorts de la mentalité collective, ne pourrait-on pas contrôler les masses et les mobiliser à volonté sans qu’elles s’en rendent compte ?» (Chapitre IV).

Mais Bernays cherche également dans les sciences sociales, comme on le pressent dans le passage précédent, une justification (à prétention) scientifique de la finalité politique du travail accompli par le conseiller en relations publiques. Il la trouve dans l’adhésion d’une part importante des théoriciens des sciences sociales naissantes qu’il consulte et révère à l’idée que la masse des gens est incapable de juger correctement des affaires publiques et que les individus qui la composent sont inaptes à exercer le rôle de citoyen en puissance qu’une démocratie exige de chacun d’eux : bref, que le public, au fond, constitue pour la gouvernance de la société un obstacle à contourner et une menace à écarter.

Cette thèse est explicitement celle de Walter Lippmann, de Graham Wallas (1858-1932) ou de Gustave LeBon (1841-1931) dont Bernays ne cessera de se réclamer et elle rejoint un important courant anti-démocratique présent dans la pensée politique américaine et selon lequel que la «grande bête doit être domptée» — pour reprendre l’expression d’Alexander Hamilton (1755-1804). Cette perspective était déjà celle de James Madisson (1752-1836), qui assurait que «le véritable pouvoir, celui que procure la richesse de la nation», doit demeurer entre les mains des «êtres les plus capables» et que la première et principale responsabilité du gouvernement est de «maintenir la minorité fortunée à l’abri de la majorité ». Bernays se fait l’écho de ces idées quand il écrit qu’avec «le suffrage universel et la généralisation de l’instruction», on en est arrivé au point où « la bourgeoisie se mit à craindre le petit peuple, les masses qui, de fait, se promettaient de régner .»(Chapitre II)

Se profile alors un projet politique que Bernays va assumer et s’efforcer de réaliser. Lippmann le définissait comme consistant à faire en sorte que la masse se contentera de choisir, parmi les membres des «classes spécialisées», les «hommes responsables», auxquels il reviendra de protéger la richesse de la nation. Pour que la masse se contente de jouer ce rôle, il sera nécessaire d’opérer ce que Lippmann décrit comme une «révolution dans la pratique de la démocratie», à savoir la manipulation de l’opinion et la «fabrication des consentements», indispensables moyens de gouvernement du peuple. «Le public doit être mis à sa place, écrit Lippmann, afin que les hommes responsables puissent vivre sans craindre d’être piétiné ou encorné par le troupeau de bêtes sauvages ».

Bernays veut lui aussi «organiser le chaos» et il aspire à être celui qui réalise en pratique le projet théorique formulé par Lippmann et les autres : c’est que les nouvelles techniques scientifiques et les médias de masse rendent justement possible de «cristalliser l’opinion publique», selon le titre d’un livre de Bernays datant de 1923, et de «façonner les consentements», selon le titre d’un ouvrage de 1955. Dans Propagande, il écrit : « La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des comportements des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme secret de la société forment un gouvernement invisible qui exerce véritablement le pouvoir.» (Chapitre I)

Cette idée que cette forme de «gouvernement invisible» est tout à la fois souhaitable, possible et nécessaire est et restera omniprésente dans les idées de Bernays et au fondement même de sa conception des relations publiques: «La minorité a découvert qu’elle pouvait influencer la majorité dans le sens de ses intérêts. Il est désormais possible de modeler l’opinion des masses pour les convaincre d’engager leur force nouvellement acquise dans la direction voulue. Etant donné la structure actuelle de la société, cette pratique est inévitable. De nos jours la propagande intervient nécessairement dans tout ce qui a un peu d’importance sur le plan social, que ce soit dans le domaine de la politique ou de la finance, de l’industrie, de l’agriculture, de la charité ou de l’enseignement. La propagande est l’organe exécutif du gouvernement invisible.» (Chapitre II)

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La propagande et le gouvernement invisible contre la démocratie

Après la parution en 1928 du présent ouvrage, Bernays connaîtra la longue et riche carrière de conseiller en relations publiques que laissaient présager ses succès antérieurs et ceux qu’il obtiendra en 1929 lors des campagnes pour General Electric et l’American Tobacco co.. Les années passant, il deviendra une manière d’icône au sein de l’industrie qu’il aura largement contribué à fonder, tandis que celle-ci devenait de plus en plus omniprésente et exerçait un rôle économique et politique de plus en plus prépondérant.

Le terme de propagande dont Bernays souhaitait réhabiliter l’acception neutre qu’il avait eue avant que ne soient connus les mensonges propagés par la Commission Creel ne sera cependant pas repris par l’industrie des relations publiques et il conserve, aujourd’hui encore, la connotation absolument négative qu’il a acquise après 1918. Par contre son idée que les relations publiques peuvent être au service de tous, être bénéfiques à tous notamment parce qu’elles constituent une sorte de «route à deux voies», permettant, via le conseiller en relations publiques, à un client de communiquer avec son public et à ce public de communiquer avec son client, cette idée-là a fini par être reprise par l’industrie pour décrire ses activités.

Il est crucial de rappeler combien ce qui est proposé ici contredit l’idéal démocratique moderne, celui que les Lumières nous ont légué, de rappeler à quel point Bernays, comme l’industrie qu’il a façonnée, doit faire preuve d’une étonnante aptitude à la duplicité mentale pour simultanément proclamer son souci de la vérité et de la libre discussion et accepter que la vérité sera énoncée par un client au début d’une campagne, laquelle devra mette tout en œuvre — y compris s’il le faut absolument, la vérité elle-même — pour susciter une adhésion à une thèse ou des comportements chez des gens dont on a postulé par avance qu’ils sont incapables de comprendre réellement ce qui est en jeu et auquel on se sent donc en droit de servir ce que Platon appelait de «pieux mensonges ».

À l’éthique de la discussion et de la persuasion rationnelle que présuppose la démocratie, s’opposent alors une persuasion a-rationnelle et une intention arrêtée de convaincre, fut-ce en manipulant; à l’exigence de pratiquer des vertus épistémiques comme l’honnêteté intellectuelle, le débat, l’écoute, la modestie, la complétude de l’information, s’opposent le mensonge, la partialité et l’occultation de données pertinentes. À l’idée que toute décision collective prise sur chacune de ces innombrables questions difficiles que pose la vie en commun ne s’obtient que dans la transparence de la participation du plus grand nombre et dans le partage d’intérêts communs, s’oppose l’idée que la vérité est ou bien ce que décident, dans l’opacité de leurs intérêts privés, ceux qui peuvent se payer les coûteux services des firmes de relations publiques ou ce que décident les membres de la «minorité intelligente ».

Ce qu’à chaque fois on retrouve ainsi, dans la pratique des firmes de relations publiques telle que Bernays la conçoit est au fond, aussi bien sur le plan épistémologique que sur les plans éthique ou politique, l’exact antithèse de ce qu’exige une démocratie. Et les exhortations de Bernays pour que l’industrie se dote d’un code d’éthique, pour qu’elle se refuse « à apporter ses services à un client qu’il [estimé] malhonnête, à un produit qui lui paraît frauduleux, à une cause [jugée] antisociale » ne convainquent pas puisque la pratique les contredit. De même, ses encouragements adressés au conseiller en relations publiques à avoir «la sincérité [pour] règle d’or» (Chapitre III) ne peuvent qu’apparaître comme de dérisoires efforts pour justifier l’injustifiable et défendre l’indéfendable.

À défaut de reconnaître que ce qu’il préconisait était incompatible avec l’idée de démocratie correctement comprise, Bernays aurait au moins dû reconnaître que l’outil qu’il proposait pouvait être utilisé à des fins que lui même ne pouvait tenir pour inacceptables. Parmi les nombreuses occasions que’il aura eu, durant sa vie, de revenir sur sa conception des relations publiques, contentons-nous d’en rappeler deux.

La première est évoquée dans ses mémoires, alors que Bernays raconte sa stupéfaction d’apprendre, en 1933, de Karl von Weigand, journaliste américain basé en Allemagne, que Joseph Goebbels (1897-1945), lui ayant montré dans sa bibliothèque les ouvrages consacrés à la propagande, il y vit Crystallizing Public Opinion. « Goebbels, me dit Weigand, se servait de mon livre […] pour élaborer sa destructive campagne contre les Juifs d’Allemagne. J’en fus scandalisé […] À l’évidence, les attaques contre les Juifs d’Allemagne n’étaient en rien un emballement émotif des Nazis, mais s’inscrivaient dans le cadre d’une campagne délibérée et planifiée ».

La deuxième surviendra durant les années cinquante. En 1951, après une élection libre et démocratique, Jacobo Arbenz est élu président du Guatemala sur la base d’un ambitieux programme qui promet de moderniser l’économie du pays. Un de ses premiers gestes sera la réappropriation, avec compensation, de terres appartenant à la United Fruit Company mais qui étaient inutilisées par elle.

La compagnie entreprend alors aux Etats-Unis une vaste campagne de relations publiques pour les besoins de laquelle elle embauche Bernays. Mensonges et désinformations conduiront en 1954 à une vaste opération de la CIA au Guatemala qui mettra au pouvoir l’homme qu’ils ont choisi, le Général Castillo Armas. Ce coup d’État marque le début d’un bain de sang qui fit plus de 100 000 morts dans ce pays au cours des cinq décennies qui suivirent.
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En 1990, Stuart Ewen a l’occasion de discuter avec son voisin du projet d’une histoire des relations publiques sur lequel il travaille alors depuis peu. On imagine sans mal sa stupeur quand ce voisin, lui-même actif en relations publiques, lui assure qu’il devrait parler de son projet à Edward. Edward, demande Ewen? Bernays, répond l’autre.

Ewen avait tout naturellement présumé que Bernays, dont il connaissait fort bien le parcours et dont il savait qu’il était né en 1891, était mort depuis longtemps déjà en 1990. Mais voilà qu’il avait l’occasion de rencontrer l’homme dont la vie et les actes étaient au cœur du livre qu’il projetait et que cet homme était toujours, il allait le vérifier, en grande forme physique et intellectuelle. Un rendez-vous fut donc pris et sa rencontre avec Bernays à son domicile de Cambridge, Massachusetts, ouvre le livre qu’Ewen fera paraître en 1996 .

C’est une lecture fascinante. On y assiste à la mise en scène de lui-même réalisée par un vieux maître ès manipulation qui n’a rien perdu de son efficacité : à preuve, Ewen, durant cet entretien, n’obtient guère de réponse pleinement satisfaisante aux questions précises qu’il était venu poser.

Pourtant, vers la fin de la rencontre, un incident fera tomber sa garde à Bernays, un incident dont Ewen nous dit qu’il lui permettra de mettre de la chair humaine sur l’os de l’histoire des institutions qu’il s’apprête à compter. On me permettra de raconter cette anecdote pour conclure ce texte.

Ewen, sur le point de quitter son hôte, attend un taxi qu’il a commandé et Bernays lui suggère qu’il aurait mieux fait, compte tenu du prix excessif des taxis, de prendre le transport en commun. Il n’a lui-même, ajoute-t-il, jamais appris à conduire une voiture. C’est que parmi les nombreux serviteurs qui travaillaient chez lui, il y avait toujours un chauffeur. Et Bernays de commencer à conter l’histoire de l’un d’eux, Dumb Jack. Levé à cinq heures, Dumb Jack véhiculait toute la journée et jusqu’au soir Bernays, son épouse et leurs enfants. Il s’endormait souvent la tête entre les mains à la table du repas du soir, avant de manger et d’aller se coucher. Dumb Jack touchait 25$ par semaine et avait droit à un demi jeudi à toutes les deux semaines. «Pas une mauvaise affaire du tout», dit Bernays, avant de conclure, un brin de nostalgie dans la voix : «Mais c’était avant que les gens n’acquièrent une conscience sociale».

La vie et l’oeuvre de Bernays constituent un très précieux témoignage des immenses efforts accomplis par une certaine élite pour contraindre et limiter le développement de cette conscience sociale, des importants moyens qu’ils ont mis en œuvre pour ce faire et des raisons pour lesquelles ces efforts ont été — et restent toujours — aux yeux de cette élite tenus pour indispensables.

Qu’une certaine conscience sociale se soit néanmoins développée depuis un siècle est un indice que les luttes économiques et politiques qui ont été menées ne l’ont pas été en vain. Par contre, le fait que les institutions que ces élites ont imaginées et mises en place soient toujours et même plus que jamais présentes et actives au sein de nos sociétés, où leurs accomplissements restent trop largement dans l’ombre, tout cela donne une mesure du travail qu’il reste à accomplir à ceux et à celles qui pensent que la démocratie doit être vécue au grand jour par des participants lucides et informés.

Normand Baillargeon
St-Antoine-sur-Richelieu
Été 2007





Bibliographie


Quelques ouvrages majeurs de Bernays

Crystallizing Public Opinion, Boni and Liverlight, New York, 1923.

Propaganda, Horace Liveright, New York, 1928.

Speak Up for Democracy, Viking Press, New York, 1940.

Public Relations, U. of Oklahoma Press, Norman, 1952.

The Engineering of Consent, U. of Oklahoma Press, Norman, 1955.

Your Future in Public Relations, Richards Rosen Press, New York, 1961.

Biography of an Idea: Memoirs of a Public Relations Counsel, Simon and Schuster, New York, 1965.

The Later Years : Public Relations Insights, 1956-1986, H & M Publishers, Rhinebeck, New York, 1986.

Rappelons enfin que de nombreux documents jalonnant sa longue carrière ont été laissés par Bernays à la Library of Congress de Washington, où ils peuvent être consultés sous le titre : Bernays Papers.


Écrits sur Bernays, sur l’idée de propagande et sur l’industrie des Relations Publiques

CUNNINGHAM, Stanley B., The Idea of Propaganda: A Reconstruction, Westport, Praeger, 2002.

CUTLIP, Scott, The Unseen Power: Public Relations, a History, Lawrence Erlbaum Associates, Hillsdale, 1994.

DUFFY, Margaret, «There’s no Two-way Symmetric About It : A Postmodern Examination of Public Relations Textbooks», Critical Studies in Media Communication, Vol. 17, No 3, 2000.

ELLUL, Jacques, Histoire de la propagande, Presses Universitaires de France, Que Sais-Je?, Paris, 1976.

EWEN, Stuart, PR!. A Social History of Spin, Basic Books, 1996.

HAZAN, Éric, LQR : La propagande du quotidien, Liber, Raisons d'agir, Paris, 2006.

JONAS, Susanne, The Battle for Guatemala : Rebels, Death Squads and U.S. Power, Westview Press, Boulder, 1991.

JOWETT, Garth, S., et O’DONNELL, Victoria, Propaganda And Persuasion, Sage Publications, London, 4e edition, 2006.

LASWELL, Harold D., Propaganda and Promotional activities. An Annotated Bibliography, University of Minnesota Press, Minneapolis, 1935.

LE BON, Gustave, Psychologie des foules, (1895). Réédition : Presses Universitaires de France, Quadrige, Paris, 2002.

LIPPMANN, Walter, Public Opinion, Harcourt, Brace, New York, 1922.

The Phantom Public, MacMillan, New York, 1927.

MOLONEY, Kevin, Rethinking Public Relations. The Spin and the Substance, Routledge, London et New York, 2000.

OLASKY, Marvin N., Corporate Public Relations: A New Historical Perspective, Lawrence Erlbaum Associates, Hillsdale, NJ, 1987.

PRATKANIS, Anthony et ARONSON, Elliot, Age of Propaganda. The Everyday Une and Abuse of Persuasion, W.H. Freeman and Company, New York, 1991.

SPROULE, Michael J., Propaganda and Democracy. The American Experience of Media and Mass Persuasion, Cambridge University Press, Cambridge, 1997.

STAUBER, John, et RAMPTON, Sheldon, Toxic Sludge is Good for You!, Common Courge Press, Monroe, Maine, 1995.

L'industrie du mensonge : Lobbying, communication, publicité et médias, Préfacé et complété par Roger Lenglet, traduit par Yves Coleman, Agone, Marseille, 2004.

Une arme de persuasion massive. De la propagande dans la guerre de Bush en Irak, Le Pré aux Clercs, Paris, 2004.

TCHAKHOTINE, Serge, Le viol des foules par la propagande politique, Gallimard, Tel, Paris, 1992.

TYE, Larry, The Father of Spin. Edward L. Bernays and the Birth of Public Relations, Henry Holt and Co., New York, 1998.

Public Relations Review. A Global Journal of Research and Comment est une publication consacrée au domaine des relations publiques. Elle est disponible sur Internet à : [http://www.elsevier.com/wps/find/journaldescription.cws_home/620188/description#description]

Internetographie

Un documentaire portant sur la campagne Torches of freedom et comprenant une entrevue avec Bernays peut être visionné à : [http://www.infectiousvideos.com/index.php?p=showvid&sid=1117&fil=0000000056&o=0&idx=6&sb=daily&a=playvid&r=Torches_of_Freedom].

De nombreuses pages sont consacrés à Bernays par The Museum of Public Relations. [http://www.prmuseum.com/bernays/bernays_1915.html].

On consultera enfin, et avec grand profit, le site Internet PR Watch, du Center for Media and Democracy à :: [http://www.prwatch.org/]

Tous ces liens ont été vérifiés le 27 juin 2007.