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lundi, mars 30, 2009

QUESTIONS À PETER SINGER

Que Peter Singer, né à Melbourne en Australie en 1946, soit (ou non) le plus influent philosophe vivant, voilà une question dont on pourrait débattre. Mais que son influence soit appréciée de manière diamétralement opposée par les uns et les autres ne fait aucun doute. Pour certains, Singer est celui qui a prolongé et renouvelé la pensée éthique utilitariste et qui l’a amené sur de nouveaux territoires où elle a pu démontrer sa pertinence et sa grande portée. Pour d’autres, au contraire, ses idées ont des effets catastrophiques et inacceptables.

Singer a accepté, très aimablement, de m’accorder, pour une revue de philosophie, une entrevue par courriel. Voici les questions que je lui ai envoyées — après les avoir traduites en anglais.

Normand Baillargeon : Votre œuvre a été et demeure profondément influente, notamment par les effets qu’elle a eus — et qu’elle a encore — sur tant de gens. Pour une part au moins, cette influence tient à ce que vous tentez de répondre à cette immense question devant laquelle la philosophie classique ne reculait pas : comment devrais-je vivre? J’aimerais savoir comment vous, issu d’une tradition analytique où cette question est finalement assez étrangère, en êtes venu à envisager de la sorte la philosophie. Y a-t-il eu des expériences, des rencontres, des lectures qui vous y ont conduit? Et quel rôle a joué dans tout cela le moment durant lequel vous avez été formé en philosophie — je veux dire durant le bouillonnement social et politique des années soixante?

— Vous défendez en éthique une position appelée utilitariste, qui constitue, avec l’éthique de la vertu et l’éthique déontologique, une des trois grandes avenues éthiques de la philosophie occidentale classique. En quoi consiste ce point de vue et en quoi s’oppose-t-il aux deux autres?

— Quelle place un utilitariste fait-il à des catégories comme l’autonomie et la raison, qui ont été et restent centrales dans les grandes traditions éthiques?

— Vous devez d’abord votre notoriété à une application de ces principes utilitaristes à la manière dont sont traités les animaux dans nos sociétés. Vous exposez ces idées dans Animal Liberation, en 1975. L’impact extraordinaire de ce livre vous-a-t-il surpris? Et comment évaluez-vous aujourd’hui cet impact, quelque 35 ans plus tard?

— Venons-en aux thèses avancées dans ce livre. Elles réactivent une idée de Bentham selon laquelle : «la question n’est pas : peuvent-il raisonner? ni : peuvent-ils parler? mais : peuvent-ils souffrir ?». Le livre la déploie cependant de manière systématique, en avançant pour la soutenir une masse impressionnante de faits qui lui confèrent une force singulière. Quelles seraient selon vous les trois grandes idées du livre?

— Est-il certains cas où il vous semble légitime d’avoir recours à des animaux pour fins de recherche? Et si c’est le cas, quels principes devraient selon vous guider aujourd’hui ces pratiques?

— Vous vous êtes également intéressé de très près à ces nombreuses questions de bioéthique et d’éthique médicale que les fulgurants développements scientifiques et technologiques ont depuis quelques décennies multipliées de manière extraordinaire. Cette fois encore, votre position est fondée sur un utilitarisme conséquent. Pour le comprendre, pourriez vous nous rappeler comment vous vous situez dans le débat sur les cellules souches?

— Vous avez consacré un livre passionnant à Darwin et à la gauche, dans lequel vous demandez à cette dernière de prendre au sérieux le darwinisme et plus généralement la biologie. Quelles conséquences une telle prise en compte devrait-elle selon vous avoir pour un projet politique de gauche ?

— Certaines idées que vous avez défendues ont toutefois été très controversées. C’est notamment le cas de votre abandon de l’idée que la vie humaine, et elle seule, est sacrée. Comment arrivez-vous à cette position qui est la vôtre? Pourquoi pensez-vous qu’elle a suscité tant de controverses?

— Tentons, si vous le permettez, une sorte de petite expérience de pensée. Supposons une région frappée de sécheresse où l'eau potable disponible en petite quantité. Faut-il en ce cas donner priorité aux hommes et leur distribuer l'eau potable, ou la distribuer à part égale entre les hommes et leur bétail et animaux domestiques ?

— Vous êtes un des fondateurs du Great Ape Project [http://www.greatapeproject.org/] qui, en se fondant sur la proximité biologique des animaux humains et des grands singes, préconise la reconnaissance à ces derniers de droits moraux et légaux qui n’étaient jusqu’ici reconnus et conférés qu’aux seuls humains. De quelle nature exactement est cette demande et sur quoi plus précisément est-elle fondée?

— Où en est aujourd’hui ce projet, qui a été lancée en 1993?

— Pourquoi, selon vous, l'antispécisme et les avocats des droits des animaux sont-ils au centre de nombreux débats dans le monde anglo-saxon/protestant mais à peu près inaudibles sur le continent européen, en particulier en France où ils ne sont pas pris au sérieux ?

— Votre récent ouvrage, The Ethics of What We Eat, rédigé avec Jim Mason, s’attache à mettre en évidence l’importante dimension éthique de ce que nous mangeons. Qu’espérez-vous que vos lecteurs en retiendront et quels gestes, idéalement, votre ouvrage les inciterait-il à poser?


— Depuis de nombreuses années, vous êtes un des plus célèbres végétariens au monde. Êtes-vous toujours végétarien?

— Sur le plan politique, alors que la globalisation accentue sur certains plans l’unité du monde, elle accentue aussi des divisions et en particulier laisse intactes, voire aggrave, des formes intolérables d’inégalités et de pauvreté. Vous préconisez à ce propos des gestes concrets que chacun de nous devrait poser. Pouvez-vous nous en rappelez quelques-uns?

— Finalement, après tant d’années passées à débattre et à échanger sur tant de questions difficiles — et cela à la fois dans le monde académique et dans l’arène publique — quel serait, selon vous, l’apport spécifique de la philosophie à ces discussions et à ces débats?

lundi, juin 23, 2008

INTRODUCTION À L'ÉTHIQUE - 5

CRITIQUES ET LIMITES DE LA POSITION UTILITARISTE

Une première difficulté est interne à l’utilitarisme et concerne ce que nous voulons maximiser. Le plaisir, disait Bentham. Mais le plaisir est-il tout ce qui compte et certains états souhaitables ne sont-ils pas supérieurs à d’autres même s’ils contiennent moins de plaisir? On peut prendre une mesure de ces questions en se rappelant une formule célèbre de Bentham, qui assurait que «poetry equals pushpin» — le pushpin était un jeu fort simple joué alors par les gens du peuple. Bentham a-t-il raison? On voit le débat — politique et éducationnel — qui s’ouvre ici. Le seul fait qu’ils procurent du plaisir suffit-il à trancher positivement la question de la valeur de certaines activités? Suffit-il à les rendre également valables? Pour parler concrètement : la dernière rengaine pop vaut-elle Bach?

Le successeur de Bentham, en tout cas, et on l’a évoqué plus haut, ne partageait pas l’avis du fondateur. Pour John Stuart Mill, il y a des hiérarchies qualitatives de plaisir — et il vaut mieux ne pas parler de plaisir, mais de bonheur. Il vaut mieux, dira-t-il, être un homme insatisfait, qu'un porc satisfait, un Socrate insatisfait, qu’un imbécile satisfait. Et selon Mill, la hiérarchie des bonheurs apparaîtra à quiconque aura fait la pleine expérience de tous ceux qu’on veut comparer et ordonner. Écoutez sincèrement Bach, dirait Mill, ainsi que la dernière ritournelle et vous conviendrez, comme tout le monde qui fera cette expérience, que le premier donne plus de bonheur que la deuxième. En bon utilitariste, c’est donc le bonheur, envisagé qualitativement, qu’il faut considérer et maximiser.

Mais même avec ces précisions, la position utilitariste reste fragile. Celle-ci affirme deux choses : que pour juger de la moralité d’une action, on doit tenir compte de ses conséquences et d’elles seules, évaluées en termes de bonheur et de lui seul. Or, on a soutenu que chacune de ces deux positions est erronée : en d’autres termes, que la prise en compte des seules conséquences est une erreur et que la valorisation utilitariste du bonheur est également une erreur.

Voyons d’abord ce qu’on reproche à l’examen des (seules) conséquences. Est-ce simplement possible? Ce n’est pas toujours clair et une première difficulté consiste justement à déterminer ce que sont précisément les conséquences d’une action donnée. En deux secondes de réflexion, chacun trouvera facilement des exemples de gestes qui ont des conséquences inattendues et qu’on ne pouvait prévoir. La petite Mafalda, dans la BD du même nom, pointait vers un argument de ce genre quand elle se demandait (à peu près) où en serait le monde si Karl Marx avait accepté de manger sa soupe. Ce genre d’argument est intéressant puisqu’à l’évidence, faute de pouvoir, avec une certaine assurance, calculer les conséquences probables de la multitude des options qui s’offrent à nous, le point de vue utilitariste devient difficile à maintenir.

Mais il y a plus.

Imaginons que, dans un contexte donné, un acte X conduise à 100 hédons (unités de bonheur), un acte Y le même nombre d’hédons et que la seule chose qui les distingue est que le premier acte suppose que l’on mentira. Selon le point de vue utilitariste, les deux actes auraient la même valeur morale. Ce qui est contre intuitif et invite à penser qu’il y a autre chose que les conséquences à prendre en compte.

Pire encore: il n’est pas difficile d’imaginer des cas où le calcul utilitariste conduit à recommander un acte qui nous semble très fortement immoral. En voici un. Vous êtes dans une ville sur le point d’imploser sous les violences raciales. Or, si vous permettez à la foule de pendre un homme, que vous savez être innocent, tout se calmera et vous éviterez un bain de sang. Le calcul utilitariste recommanderait de faire pendre cet homme.

On n’est pas au bout de nos peines et le précepte utilitariste de ne considérer que le bonheur (c’est-à-dire leur hédonisme) a lui aussi été sévèrement critiqué. En termes simples : on ne semble pas rechercher le bonheur pour lui-même et les choses qui nous rendent heureux (ou malheureux) le font parce qu’on les valorise (ou non) — et pas le contraire.

***

L’utilitarisme peut-il survivre à ces critiques? Pour ses défenseurs, la réponse est oui. Une stratégie habile et répandue consiste à le redéfinir. Jusqu’à maintenant, on recommandait de calculer les conséquences d’un acte et de les évaluer. Selon les défenseurs de l’utilitarisme, les problèmes rencontrés viennent justement de ce que l’on applique la maxime utilitariste à un acte à la fois. Ce qu’il faut, c’est l’appliquer à des catégories d’actes. L’utilitarisme ainsi conçu recommande d’agir selon une règle générale qui maximise l’utilité pour la société d’un type d’actes. Pour rescaper l’utilitarisme, dès lors, on abandonnera donc l’utilitarisme de l’acte pour adopter un utilitarisme de la règle.

C’est sous cette forme que l’utilitarisme est le plus souvent défendu de nos jours. Mais il est aussi attaqué par tous ceux qui le jugent indéfendable et qui pensent qu’il faut l’abandonner. Parmi eux, les défenseurs de l’approche déontologique que nous examinerons à présent.

mardi, juin 10, 2008

INTRODUCTION À L'ÉTHIQUE -4

Nous avons jusqu’ici avancé qu’aucun argument concluant ne permettait de soutenir que le projet d’une éthique était voué à l’échec. Mais un tel projet, on s’en doute, reste immensément difficile et problématique.

On pourra commodément distinguer, dans l’histoire de l’éthique, trois grandes traditions qui ont été mises de l’avant et défendues: l’utilitarisme; les éthiques déontologiques; les éthiques de la vertu. Nous les examinerons ici tour à tour, en commençant par l’utilitarisme.


L’UTILITARISME


L’utilitarisme a été fondé au XVIII ème siècle par Jeremy Bentham (1748 – 1832). Il repose sur une idée toute simple, mais n’en a pas moins exercé une très profonde influence non seulement en éthique, mais aussi en politique, en droit et en économie et plus généralement sur notre façon même de penser les choix individuels et collectifs.

Partons d’un problème typique. Nous (ce peut être une seule personne ou toute une collectivité) sommes placés devant une situation où nous devons décider ce que nous allons faire. Un certain nombre d’options s’offrent à nous — disons trois, X, Y, et Z. Voici l’idée de Bentham : pour décider de ce qu’il faut faire, il suffira de disposer d’un étalon clair de ce qui est ultimement souhaitable (ou utile, en un sens spécial du mot, d’où : utilitarisme) et d’examiner les conséquences qu’auront X, Y et Z sur ceux qui seront affectés par la décision. On pourra alors calculer les effets qu’auront X, Y et Z. La bonne décision, celle qui est moralement bonne, sera celle qui maximise ce que notre étalon nous donne comme souhaitable.

Il y a eu bien des discussions entre les utilitaristes pour savoir quel est le bon étalon et comment faire le calcul. Pour Bentham, l’étalon était le plaisir («La nature a placé l’humanité sous l’empire de deux maîtres : la peine et le plaisir.»). Pour son célèbre disciple John Stuart Mill, c’était le bonheur. Selon Bentham, il fallait calculer la quantité de plaisir; pour Mill, la qualité du bonheur devait aussi être prise en compte. Mais laissons cela pour le moment, pour revenir au principe mis de l’avant.

Le voici :

1. Les actions désirables sont celles qui maximisent le plaisir (ou le bonheur) — et qui minimisent la douleur (ou le malheur).

2. Ce sont les conséquences des actions sur tous ceux qui sont affectés qui permettent de décider ce qu’il faut faire — l’utilitarisme est en effet démocratique et accorde dans le calcul la même valeur à la même quantité de douleur ou de plaisir de l’un ou de l’autre.

D’où la célèbre maxime utilitariste que propose Bentham : «Le plus grand bonheur du plus grand nombre».

Souvent, à première vue, on ne se rend pas tout de suite compte que cette proposition est révolutionnaire — et il faut ici rappeler que les utilitaristes étaient justement des réformateurs sociaux radicaux. Mais si on prend au sérieux ce qui est proposé par Bentham, cela a des répercussions considérables.

D’abord par ce qui est mis de côté en éthique. Pour décider de ce qui est moral, il n’est en effet plus question de s’en remettre à des prescriptions immuables de la religion ou de la morale traditionnelle; plus question, non plus, de chercher à s’approcher d’idéaux plus ou moins clairement définis (le juste, le bien et ainsi de suite); plus question, enfin, d’en appeler à la pureté des intentions de l’agent. L’utilitarisme fait de la morale une affaire de bonheur ici-bas.

Ensuite, l’utilitarisme apporte la promesse d’une rigueur nouvelle et qui se veut scientifique pour la résolution des dilemmes éthiques, économiques, sociaux. En effet, dès qu’on a convenu de l’étalon et de la manière de mesurer, tous les dilemmes seront résolus par un simple calcul. Un dilemme moral se présente? Asseyons-nous et calculons!

Prenez Bentham. Il a proposé un modèle de calcul de la félicité (plaisir) qui prend en compte sept aspects du plaisir : son intensité; sa durée; sa certitude; sa proximité; sa fécondité; sa pureté; l’étendue de son action (sur les autres). Je vous passe le détail de ce que signifient ces termes. Mais disons que vous vous demandez si vous devez allez à une manifestation ou aller fêter avec des amis. Pour décider, calculez. Attribuez des points aux deux options. Vous trouverez, disons, que la première est forte sur 1, 3, 4, 6, la deuxième sur 2, 5, 7. Faites le total des hédons (unités de plaisir) et agissez selon le résultat.

L’approche, encore une fois, est révolutionnaire. Souvent, c’est vrai, elle aboutit aux mêmes recommandations que celles de la morale traditionnelle. Mais pas toujours. Imaginez un homme malade, très souffrant, dont la mort est certaine et qui supplie qu’on mette fin à ses jours. Il est très possible que l’utilitarisme demande ici qu’on accède à sa demande : il est en effet des cas où le meurtre par compassion est ce qui augmente le bonheur du plus grand nombre.

Quand on rencontre cette idée, et qu’on a compris en quoi elle est profondément en rupture avec nos habituelles façons de penser l’éthique, c’est un exercice intéressant et amusant de l’appliquer à divers problèmes. Que dirait un utilitariste sur l’avortement? De la distribution de la richesse? De l’accès à l’éducation? De la peine de mort?

Il y a autre chose encore, par quoi Bentham a été novateur. Voici. Si ce qui compte c’est la douleur et le plaisir, il n’y a plus aucune raison d’exclure du nouveau champ de l’éthique, tel que défini, des êtres qui peuvent ressentir le plaisir et la douleur. Vous le voyez venir? Eh oui. Bentham est à la source de l’inclusion des animaux dans la sphère de l’éthique. Ce qui compte en effet, du point de vue éthique, ce n’est pas si les animaux peuvent raisonner ou s’ils peuvent parler, mais s’ils peuvent souffrir. Or c’est évidemment le cas. L’utilitarisme est ainsi une source importante de cet aspect de la sensibilité contemporaine à l’endroit des animaux.
On le voit : la position utilitariste est une manière simple, claire et rigoureuse de concevoir l’éthique. À première vue, elle semble avoir pour elle de s’accorder d’une part avec un certain sens commun (dans la mesure où l’utilitarisme tend à penser qu’il faut envisager les conséquences des gestes posés pour décider s’ils sont moraux ou non), d’autre part avec un certain idéal démocratique (puisqu’il accorde la même valeur aux effets des actions sur les uns comme sur les autres). On comprend alors l’immense influence que l’utilitarisme a exercé auprès des philosophes, des décideurs et des économistes. Mais cette position a reçu sa part de critiques, que certains estiment lui être fatales. Voyons en quelques-unes.
(À Suivre...)